LES MÉDECINS PHILOSOPHES
§ 1. Les médecins philosophes ont des vues très-étendues. Péreyra, médecin espagnol, fat de ce nombre. VésaJe, médecin de cette classe, persécuté à cause de sa liberté de penser; sa fin déshonora ses persécuteurs.
Les philosophes étudient l’homme et ses passions, la société, ses liens et ses ressorts, les révolutions des Etats et les causes générales de ces phénomènes, soit pour le physique, soit pour le moral : ils ont toujours eu besoin de la médecine pour former leurs systèmes et leurs théories. Écoutons-la parler par la voix de ces sages qui portent leur vue plus sur les nations entières que sur les particuliers ou sur les habitants d’un pays limité.
Voyons ce qu’ils doivent penser sur l’inoculation, en suivant leurs principes généraux, qui embrassent le bien de la société entière et qui ne renferment pas leurs spéculations dans un royaume, dans l’enceinte d’une ville, dans une école, dars une armée, ou chez un malade isolé, comme la médecine ordinaire et usuelle, Hippocrate disait qu’un médecin philosophe est égal à un dieu.
Péreyra, médecin espagnol du XVή siècle, fut un des premiers qui sut s’élever au-dessus des préjugés régnants en faveur de Galien : c’était en ce temps-là donner une preuve la plus décidée de courage que d’oser contredire le tyran ou l’usurpateur sous lequel la médecine gémissait depuis quatorze siècles. Péreyra s’immortalisa pour avoir pressenti les inconvénients des opinions galéniques, qui avaient asservi les médecins au point que les ouvrages des plus fameux d’entre eux sont insupportables par la plat'" tude des éloges donnés à Galien II n’était point permis de le contredire, parçe qu’il avait eu la bonne fortune de se joindre à Aristote, devenu l’oracle des écoles, même parmi les chrétiens.
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On connaît les malheurs arrivés à Vésale, qui vivait au XVI® siècle, pour avoir osé avancer que Galien avait pu se tromper. Des médecins, qui auraient pu laisser une bonne réputation après eux, se déshonorèrent en poursuivant Vésale ; il fut obligé de quitter la France et ensuite l’Italie, toujours poursuivi par ses confrères, qui le mirent enfin entre les mains de l’Inquisition, ou qui ne firent pas tous les efforts qu’ils devaient faire pour le tirer de l’embarras où une accusation folle,et fondée sur les faux rapports d’un domestique visionnaire, l’avait jeté.
Ce grand homme, digne d’un meilleur sort et le créateur de l’anatomie parmi les modernes^ mourut de faim et de misère dans une île déserte, parce qu’un valet ou une servante avait prétendu que Vésale étant dans la chambre d’un de ses malades, mort depuis peu, il l’avait achevé de tuer; l’accusation eût encore été plus complète, plus digne du tribunal qui la jugea et plus convenable aux ennemis de Vésale, si l’on avait ajouté qu’il tua son malade pour le voler et qu’il se renferma avec le mort pour lui arracher un morceau de sa chemise.
Tout cela eût pu donner matière à de très-belles dissertations et à un pompeux étalage de figures de rhétorique sur la délicatesse des médecins. Quel dommage que nous n’ayons point le procès fait contre Vésale par l’Inquisition ! Ce serait un modèle à suivre pour ceux qui voudraient perdre un médecin.
11 n’en est point qui ne se soit trouvé à la mort de quelqu’un de ses malades, seul ou accompagné de quelque personne morte bientôt après. 11 n’y aurait qu’à faire dire, surtout plusieurs années après, par des morts, que le médecin a tué son malade et volé le mourant ou son cadavre, dépecé ses habits et sa chemise, vidé ses poches ; en un mot, tué et dévalisé son homme ; et puis il n’y aurait qu à laisser faire l’Inquisition,
D’après la déposition d’un domestique, commodément posté au trou d’une serrure ou à la fente d’une cloison ; d’après un tissu de bêtises arrachées à quelques témoins surpris, épouvantés et déconcertés, ce tribunal farouche condamnerait tout médecin, comme il condamna Vésale. Enfin les délateurs de ce médecin auraient le plaisir de le
voir périr exilé et expatrié, et peut-être ne serait-ce pas assez pour assouvir leur passion !
Je m’étonne que quelqu’un n’ait pas travaillé juridiquement à la réparation de l’honneur de Vésale ; ce qu’il y ^ de certain, c’est que la postérité est demeurée indignée contre ses persécuteurs. La France trouve avec peine parmi lé nombre de ces aboyeurs, un Sylvius, que les uns ont fait docteur en médecine de Paris, et les autres docteur de Montpellier. Heureusement pour les deux Facultés, il peut être regardé comme n’appartenant à aucune d’elles. Voilà pourtant à quoi Vésale fut conduit par sa liberté de penser.
Mais quelle fatale étoile mit ce génie libre et élevé hors de portée de se faire entendre par un tribunal équitable et éclairé! Dans quel embarras ses délateurs ne se seraient-ils pas trouvés devant des juges à qui il faut des preuves et non des clameurs, des faits et non des suppositions, de bons et légitimes témoins et non des domestiques morts ou qui voient par les trous d’une serrure, ou qu’on embarrasse par leurs propres bavardages !
Quel malheur enfin (pour nous renfermer dans ce qui Concerne notre pays), quel malheur que Sylvius n’ait pas été jugé par le parlement, sur les injures atroces et indécentes qu’il vomissait contre Vésale ! Sa mémoire, qui est restée dans le mépris à plus d’un égard, nous eût encore fait passer l’exemple d’un faussaire et d’un calomniateur bas et odieux, mis à découvert et bien puni. Cet exemple aurait à jamais contenu les imitateurs de Sylvius.
Il y en a qu’un amas d’humeur noire et mélancolique porte, après de longues fermentations, à des entreprises énormes. Il y en a qui avancent des choses non moins folles que Sylvius, réduit enfin au point de dire que les hommes du temps de Galien n’étaient pas faits comme ceux de ce temps-ci.
Vésale fut moins heureux que Péreyra et quelques autres, qui détrônèrent Galien et qui travaillèrent à renverser l’édifice gothique de la médecine devenue enfin ridicule. Ces homnaes courageux, qui mirent la main à l’œuvre de la démolition du colosse antique, furent conduits par quelques rayons de cet esprit philosophique qui n’éclate jamais tant
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qne dans des cas où là contrainte et les préjugés ont régné
trop longtemps.
Ils furent sur ce point copistes de Paracelse, qui fit brûler devant un nombreux auditoire les œuvres de Galien et d’Avicenne. Plusieurs s’empressèrent d’attiser, pour ainsi dire, ou de souffler le feu allumé par ce nouveau champion, qui ne plut pas en tout. Il était trop au-dessus de ses contemporains ; sa philosophie était trop transcendante pour qu’ils n’ameutassent pas contre lui cette portion considérable de têtes toujours prêtes à se prêter auvent qui souffle le plus fort.
Quelqu’un comparait ces têtes à des essaims de mouches, qui volent et qui vont toutes se coller à un mur frotté de miel, où l’on s’assemble, où l’on gruge et où l’on bourdonne, sans s’apercevoir que l’on s’y colle, qu’on y périt enfin et qu’on y pourrit.
Péreyra sut encore faire éclater son génie créateur et audessus des idées communes, en avançant une sorte de paradoxe devenu fameux. Il ôta toute connaissance aux bêtes ; il les réduisit à l’état de pures et simples machines. C’était attaquer la plus nombreuse partie de l’antiquité, ou lui reprocher de ne s’être point exactement expliquée sur ce point ; c’était ouvrir une nouvelle carrière, et c’est d’après ce système, si rebattu dans le siècle passé, que sont nées en parties de folles hypothèses sur le matérialisme.
Il est étonnant que l’Inquisition ait dormi dans le temps que l’opinion de Péreyra parut; l’auteur aurait pu subir le même sort que Vésale ; mais il fut assez heureux pour n’avoir pas affaire à Syivius ou à des gens de son espèce, qui, d’injure en injure, d’imputation en imputation, l’eussent sans doute attaqué sur sa religion.
Cette manœuvre a souvent été employée contre des médecins : on a essayé de peindre leurs sentiments prétendus sur la religion, en caractères si distinctifs et si sensibles que personne ne pût s’y méprendre. Mais cette vieille machine de guerre littéraire est rouillée dans notre siècle : on ne la trouve plus que dans des feuilles inutiles proscrites et dans des monceaux d’ouvrages que le public s’aheurte à ne point lire, au grand regret des calomniateurs.
Il y a lieu de croire que Péreyra eût poursuivi avec vire
gueur ceux qui auraient attaqué sa religion. Lajusiicg l’aurait vengé. Elle eût aussi vengé Vésale s’il avait su se défendre ; mais il prit peur aux clameurs de quelques particuliers ; il ne sut pas distinguer parmi ses confrères ceux qui en faisaient la plus saine partie; il n’écouta pas des voix qui gémissaient de voir l’art déshonoré par des discussions réservées pour les halles, et dont la fin est toujours l’indignation de la justice et des honnêtes gens.
Il attribua au corps des médecins des excès uniquement dus aux menées de Sylvius et de sa clique. C’est ainsi que se sont trompés bien des particuliers, en s’en prenant à tout leur corps des égarements de quelques membres, qui n’osent se montrer à découvert et qui essaient de donner le change au public.
Ainsi dit Bayle au sujet de Priscillien accusé par Ithacius ; « Cet accusateur sacrifioit tout à ses passions... Il » poussoit à bout les persécutions par un principe de va- » nité.... mais il se désista de l’accusation lorsque Priscü-
» lien fut condamne Artifice grossier dont Sulpice Sé-
> vôre se moque très-justement. »
Il est pourtant plus ordinaire de voir des accusateurs se désister de leur accusation lorsqu’ils ont manqué leur coup: c’est alors qu’ils usent de toutes les ressources de la chicane. Mais personne n’est la dupe de leurs propos, qu’ils essaient toujours de plier aux circonstances où ils se trouvent. Fiers et hardis lorsqu’ils croient que le public est pour eux, leur courage s’évanouit et ils se sauvent dans les voies tortueuses des commentaires et des rétractations lorsqu’il s’agit de paraître devant les juges éclairés : ils fuiént le jour que la justice porte dans les affaires.
§ IL Descartes pensa comme P éreyra sur l'âme des bêtes; l’opinûm de Slahl venge les médecins de Vaccusation de matérialisme dont on les a chargés ; cette opinion a fait naître à Montpellier celle de la sensibilité essentielle au corps vivant; chimie médicinale.
Bientôt après que Descartes eut publié son système sur l’âme dés bêtes, et qu’il eut essayé de prouver qu’elles n’étaient que de vraies machines, les critiques eurent soin de
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Ini reprocher qu’il avait copié les idées de Péreyra. Cette imputation, il faut en convenir, n’était pas sans fondement: Descartes fut si grand de sa propre gloire qu’il n’y a pas à craindre de la diminuer, en rendant aux autres ce qui leur appartient.
Il est sans doute honorable pour la médecine qu’elle ait pu fournir des modèles à Descartes, et lui frayer la route dans ses découvertes: rien n’élève et n’ennoblit autant notre art que les fréquents emprunts que lui ont toujours faits les plus beaux génies. Si Péreyra eût pu savoir que Descartes adopterait son système, il n’en aurait sûrement pas été jaloux ; il se serait cru au comble de la gloire.
L’opinion de Péreyra, devenue à la mode par l’approbation de Descartes, fut une des causes de la révolution que fit ce philosophe dans la médecine, comme dans la physique. Il fut lui-même curieux d’essayer ses forces sur les matières de notre art ; il y introduisit des systèmes qui eurent beaucoup de suites ; il donna une explication particulière du mécanisme de la circulation, récemment découvert ; il fit un homme enfin, dont il s’attacha à régler les fonctions par les lois ordinaires du mouvement.
Il est vrai qu’il distingua l’âme d’avec le corps, mieux qu’on ne l’avait fait avant lui ; mais il n’en fut pas moins la cause innocente des erreurs ridicules de quelques matérialistes, qui se flattèrent de tout expliquer par les seuls agents corporels.
Ces erreurs auraient dû avoir moins de cours parmi les médecins, plus à portée que tous les autres philosophes de connaître et de distinguer les forces corporelles et l’action de l’âme ; c’est ce qui arriva en effet. Je dois me presser de donner la preuve de cette espèce de paradoxe.
Il s’éleva parmi les médecins une secte qui attribua tous les phénomènes du corps vivant à l’âme spirituelle et raisonnable. Stahl fut auteur de cette secte, renouvelée des anciens ; il eut beaucoup de partisans et il lui en reste encore. L’action de l’âme sur le corps, les révolutions que celte action opère dans les maladies; les effets singuliers des passions : tout cela, bien exactement combiné et établi par les faits que la pratique journalière apprend aux médecins, entraîne aisément dans les opinions de Stahl.
BECHERCHE9
Ces médecins animistes me paraissent devoir venger 4 jamais notre art, de ce que le public a trop souvent pris à tâche de lui imputer, au sujet de la pente au matérialisme qu’on a cru qu’il favorisait.
Qn n’a jamais vu de philosophes qui aient autant eu de recours à l’âme spirituelle et raisonnable, pour expliquer la vie èt ses phénomènes, que la secte des médecins dont il est question: ils furent très-éloignés delà manière de penser de Descartes, qui, à force de vouloir prouver que les bêtes ne sont que des machines, pouvait induire des esprits faibles à raisonner sur les fonctions de l’homme comme Descartes raisonnait sur celle des animaux : ce ne fut jamais l’intention de ce grand homme, il faut en convenir; mais son système put donner lieu à tomber dans cette erreur.
Or, ce système appartenait à Péreyra, qui vraisemblablement aurait eu de l’éloignement pour celui des animistes, dont, pour le dire en passant, les inconvénients ne sont pas médiocres au sujet des bêtes. Ne faut-il pas en effet, suivant les principes deStahl,leur donner une âmè spirituelle, non moins occupée et à peu près aussi instruite que là nôtre ? et les plantes n’ont-elles pas aussi besoin d’une âme spirituelle? Ces questions ont été fort débattues à Montpellier, où le stahllianisme a encore des partisans.
Cette école se distingua toujours par la liberté qu’elle laisse à ses membres, au sujet de toutes les disputes qui s’élèvent en médecine : elle souffre des discussions fort éloignées des principes usuels et journaliers. C’est de cette ^ liberté de penser que sont nées, il y a quelque temps, bien des dissertations au sujet de l’opinion de Stabl, ou de celle des anciens, sur l’action de Tâme.
On y est parvenu peu à peu à l’établissement d’une opinion mixte, également éloignée des excès de Stabl et de ceux qui avaient pensé que les corps vivants se conduisaient par les lois ordinaires du mouvement. On y a soutenu, et plusieurs des membres de la Faculté y soutiennent encore, qne le corps animal contient un principe de vie et d’action dépendant de son essence.
Celle vie et cette action ne sont, à proprement parler, que la vertu de sentir propre aux organes ou aux nerfs des animaux; les nerfs sont les principes de tout mouvement
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et d’ane sorte de sentiment nécessaire à toutes les actions de la vie.
L’âme spirituelle, jointe au corps vivant, a ses fonctions particulières : elle agit sur le corps et elle en reçoit des modifications. Mais la vie corporelle est due à Têtre animal ou vivant : être distinct, par sa nature ou par ses dispositions essentielles, de tous les autres corps, être duquel les bêtes approchent beaucoup plus que les plantes, qui jouissent pourtant d’une nuance oo-d’une portion corporelle.
Les savants ont reçu avec empressement les expériences et les réflexions d’un médecin philosophe des plus distingués de ce siècle, Haller : il a pris l’irritabilité des parties du corps vivant pour un principe général, et il l’a mise à la place de la sensibilité, qui avait de même été regardée comme un principe général dans l’école de Montpellier, avant qu’il fût question de l’irritabilité considérée sous ce point de vue.
Or, la sensibilité paraît plus aisée à comprendre que l’irritabilité, et elle peut très-bien servir de base à l’explication de tous les phénomènes de la vie, soit dans l’état de santé, soit dans l’état de maladie. Au reste, ces deux opinions se ressemblent beaucoup, et elles ont eu de grands partisans en Angleterre.
Telle est donc la façon de considérer le corps vivant, de la part de ceux qui, parmi les modernes, ont porté leurs spéculations au delà de la médecine pratique et des systèmes reçus dans les écoles du commencement du siècle. Tel est l’essor que prend la médecine philosophique dans ce qui concerne les fonctions purement matérielles du corps. Les médecins anciens n’ont pas fait de moindres efforts pour développer la cause et les phénomènes de la vie et de ses fonctions.
Cette opinion sur les éléments du corps vivant, sensibles par leur essence, et qui ne cessent d’être les principes de la vie jusqu’à ce qu’ils aient perdu par la pourriture ou autrement la disposition qui les caractérise, ou qui les conserve dans leur état d’être vivant; cette opinion, dis-je, se joint fort aisément à celle dont il a été question au Chapitre troisième.
Il y est parlé d’une classe d'observateurs qui ramènent
tous les mouvements du corps au développement de l’action des nerfs ; suivant eux, cette action a deux sources principales : la tête et la région moyenne du corps attenant au cœur, à l’estomac, au diaphragme et aux entrailles.
Ces deux sources semblent être dans un contrebalancement perpétuel, et ce contrebalancement entretient les fonctions, d’autant que ces dernières ne sont, pour ainsi dire, que des traînées ou des développements de l’action qui se répand à la faveur des nerfs, depuis les deux centres d’action jusqu’aux extrémités.
Mais comme l’essence de la vie du corps animal consiste dans une sorte de mouvement et de sentiment, ou bien dans une disposition à ces deux modifications, il est nécessaire que chaque fonction de la vie soit mêlée de mouvement et de sentiment : c’est en effet ce que l’expérience démontre. Il y a des fonctions dans lesquelles le sentiment domine, et alors l’âme, unie au corps vivant, tient, par son action sur le corps, le premier rang dans ces fonctions ; d’autres, au contraire, semblent ne dépendre que de la sensibilité purement vitale, sans que l’âme paraisse y entrer pour quelque chose.
Il en est de même des fonctions caractérisées par ce mouvement. Dans les unes^ il est très-sensible et l’âme le dirige; dans les autres, il est sensible aussi, mais il semble indépendant de l’âme; il en est dans lesquelles le mouvement paraît à peine sensible. Cette vicissitude de mouvements évidents, de sensations évidentes, de mouvements obscurs et de sensations obscures, fait la chaîne des fonctions de la vie, et en entretient l’usage et la durée.
Le règne du sentiment ou de la sensibilité est des plus étendus; le sentiment revient dans toutes les fonctions; il les dirige toutes. Il domine sur les maladies ; il conduit l’action des remèdes ; il devient quelquefois tellement dépendant de l’âme que ses passions prennent le dessus sur tous les changements du corps ; il varie et se modifie différemment dans presque toutes les parties.
Il règne principalement sur l’estomac, dont les fonctions dépendent d’un fonds de sensibilité, trop méconnue par tous les faiseurs de physiologie ordinaire. Ils n’ont considéré ce viscère que comme un réservoir presque passif, ou tout
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au plus uu peu mobile ; au lieu qu’il est doué de beaucoup de sensibilité dont les divers degrés (ou les divers goûts) se manifestent à chaque instant, et entretiennent ou bouleversent la marche et 1 accord de toute l’économie animale.
Ainsi l’estomac ou ses appartenances, qui sont un centre principal pour les mouvements du corps, le sont de même pour tous ses divers degrés de sentiments. Telle est la matière et l’étendue des spéculations des médecins philosophes les plus modernes, eu égard aux principes de la vie et à l’organisme de ses fonctions, si on peut s’exprimer ainsi.
La chimie a de grands droits sur l’explication des fonctions animales; ces droits furent peu connus à Montpellier jusqu’à ces derniers temps. On y a ouï définir la chimie, « un amas de cornues, de poêlons, de fourneaux, au » moyen desquels on analyse les corps ». Cette singulière définition ne paraîtra sûrement plus à Montpellier, où les beaux germes semés dans VEncyclopédie se développent journellement.
La chimie a été mieux cultivée à Paris depuis que la doctrine chimique de Stahl y est publiquement expliquée par des hommes qui font honneur à la médecine de ce siècle, et qui sont les vrais disciples d’un si grand maître. Mais cette chimie épurée est trop jeune encore pour qu’elle ait pu faire des progrès, que le temps et les talents distingués de ceux qui cultivent cette partie amèneront sans doute.
Il faut avant tout achever de détruire les restes d’une prétendue chimie, ou plutôt d’un méchant baragouin, qui avait inondé tous les ouvrages et corrompu bien des têtes. On ne peut que gémir en songeant aux peines perdues par un grand nombre d’ouvriers aveugles et qui travaillaient sans aucun objet; ils n’avaient pas même les premières notions des termes de l’art ; ils se disaient disciples de Paracelse, qu’ils n’entendaient point ; ils perdirent les écoles de médecine, et ils rebutèrent tous les esprits sages et sensés, qui s’en prirent à la chimie des égarements qui ne dépendaient que de l’ignorance des prétendus chimistes.
Ils firent presque regretter l’empire du galénisme, qui n’était aussi qu’une sorte de jargon qu’on s’était fait, et
dans lequel au moins les médecins s’entendaient; au lieu qu’ils se sont égarés pendant plus d’un siècle en courant après une chimie fausse et bâtarde.
Celle de notre siècle est trop sage pour confondre son objet dans l’étude du corps vivant ; elle y distinguera ce qui lui appartient d’avec ce qui regarde l’organisme, l’action des nerfs, celle des passions, celle de la sensibilité inhérente dans toutes les parties.
Elle chassera mille questions oiseuses, qui amusèrent trop nos pères sur l’acide, l’alcali et des acrimonies supposées : ces êtres, la plupart imaginaires, n’approchent point des principes vraiment chimiques du corps vivant ; ils n’en sont pas les éléments nécessaires, ou utiles, ou même possibles à manier.
Au reste, l’organisme moderne laisse bien loin de lui les copistes et les commentateurs des Hecquet, Baglivi et autres de cette espèce, qui ont tant parlé de ressorts, d’élasticité, de battements, de fibrilles. Ces physiciens légers furent aussi éloignés des vrais principes d’observation, qui conduisent dans les détours des fonctions de l’économie animale, que des enfants qui jouent avec des morceaux de cartes, pour bâtir des petits châteaux, sont éloignés des belles règles de l’architecture.
Qu’on nous fasse donc grâce, une fois pour toutes, de ces ressorts, de ces leviers, de ces pelotons de vaisseaux, de ces fibrilles, de ces pressions, comme de ces globules, de ces éi)aississements, de ces pointes, de ces lymphes, de ces marteaux et de tant d’autres petits meubles des ateliers mécaniques dont le corps vivante été rempli, et qui furent, pour ainsi dire, les joujoux de nos pères.
§ III. Van-Helmont ; Hippocrate, copié par Aristote ; l’Académie de médecine; le savant historien, du cabinet du roi; le siège de l’âme; le système de Willis, détruit à Montpellier; le système de l’organisme.
Il n’est pas possible de pénétrer un peu avant dans l’étude de la physique du corps vivant sans rencontrer les traces de Van-Helmont, et sans être étonné de l’étendue des routes qu’il s’est ouvertes. Cet homme, moins éloigné
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de nous et moins incompréhensible que Paracelse, n’en fut pas pour cela moins extraordinaire. Il vécut, je dirais presque, il régna dans le XVI® siècle.
Emporté par son enthousiasme, piqué des lenteurs et des vaines promesses de la médecine galénique, dont il éprouva l’impuissance sur lui-même, aiguillonné par le sentiment de supériorité que son génie lui donnait sur tous les autres médecins, il jura la perte du galénisme, et il acheva de réduire en poussière le monstre abattu par Paracelse.
Il mit au jour une nouvelle médecine; il réduisit en système les notions éparses de quelques chimistes ; renfermé dans son cabinet, il donna des lois à l’Europe ; inconnu à ses plus proches voisins dans la ville qu’il habitait, il faisait trembler les vieux professeurs de toutes les Facultés, qui le maudissaient, en mordant le frein qu’il leur donnait; il en forma un nombre infini, qui cultivèrent le nouveau champ qu’il défricha.
Ses bouillantes sorties contre l’Ecole, ses analyses des systèmes de Galien et des Arabes, ses observations sur les liaisons des parties, ses archées ou ses êtres particuliers, qu’il établit pour surveillants de chaque organe, son maîtrearchée, qu’il plaça dans l’estomac, pour de là régir tout le corps, ou pour diriger les mouvements de la santé et ceux des maladies; tous ces aperçus et tant d’autres de la même espèce sont autant de preuves de son génie créateur ou vraiment observateur.
Il est certain que le stahllianisme dut sa naissance à Van-Helmont; on ne peut nier que ceux qui font de chaque partie du corps un organe ou une espèce d’être ou d’animal, qui a ses mouvements, son action, son département, ses goûts et sa sensibilité particulière, n’aient puisé dans la même source que les Stahlliens : Van-Helmont s’est mieux expliqué sur tous ces points que les anciens, quoiqu’ils eussent regardé la matrice comme un véritable animal; ce qu’il était aisé d’appliquer à tous les autres viscères.
Ceux qui pensent que l’estomac, le diaphragme et les autres parties de cette région influent d’une manière particulière sur toutes les fonctions de l’économie animale, doivent au moins à Van-Helmont d’avoir aperçu, mieux
que tous ses prédécesseurs, les faits ou les observations qui démontrent cette influence, et qui lui avaient fait imaginer son archée résidant à la pai tie supérieure de l’estomac.
Ceux qui sont pénétrés, comme ôn doit l’être, des effets singuliers que l’âme fait sur le corps, tant dans l’état de santé que dans celui de maladie; ceux à qui la pratique de la médecine et l’élude de l’homme apprennent que le physique est essentiellement lié au moral dans la plupart des fonctions de la vie ; ces médecins philosophes peuvent mettre Van-Helmont à leur tête, et espérer qu’en suivant le fil de ses opinions ils parviendront à établir sur l’économie animale un système beaucoup plus raisonnable que tous ceux qu’on a publiés jusqu’à présent.
C’est un hommage qu’on doit à Van-Helmont, dont les disciples se sont malheureusement perdus dans mille détails inutiles, en abandonnant les principes lumineux de leur maître. Ils ont eu peine à lier avec le dogme de la circulation du sang beaucoup de vérités, qui n’étaient pas incompatibles avec cette découverte bien entendue.
Ils essayèrent de concilier Galien avec Van-Helmont : en ^ quoi ils ne firent point des travaux entièrement inutiles. Sennert, un de ces laborieux savants, comme il y en a eu dans toutes les sciences, ne réussit pas mal sur ce point important.
On ne sait pour quelle raison Aristote fit beaucoup d’usage de différents dogmes d’Hippocrate sans rendre à ce père de la médecine les marques de la reconnaissance qu’il lui devait. Les médecins se sont avec raison crus en droit de relever cette petite faute d’Aristote ; mais elle n’a été que trop imitée par beaucoup de philosophes, qui se sont abondamment pourvus de connaissances dans les ouvrages des médecins.
Ces ouvrages seront, en effet, à jamais le véritable répertoire d’idées, d’observations, de faits particuliers touchant la physique, surtout celle du corps humain, celle des animaux et celle des plantes. Ces deux règnes furent de tout temps du domaine de la médecine, et elle a singulièrement étendu ses droits sur le règne minéral.
Nous fumes pendant plusieurs siècles, et dans la plupart
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des Etats, les seuls physiciens : personne ne l’ignore. Nos ancêtres portaient le nom de physiciens, que les médecins anglais portent encore aujourd’hui. La plupart des classes des Académies modernes ont été formées des débris de la médecine. Si nos Facultés, dans leur établissement, négligèrent un peu la physique expérimentale ; si elles furent obligées de payer I3 tribut aux enfantillages et aux folies de la dialectique, il est certain qu’elles contenaient le germe de la vraie physique, qu’elles ont précieusement conservé dans leur sein.
La volonté du roi eût aisément fait éclore ces germes dans nos Facultés de France. Il eût été le maître d’ordonner qu’on y suivît la manière académique, c’est-à-dire qu’on y traitât les différentes questions en français, par une suite d’observations, d'expériences, de démonstrations claires et à la portée de tout le monde, au lieu de l’ancienne façon scolastique, qui est de proposer un problème en latin et de disputer ensuite ou d’argumenter, suivant les règles de l’art syllogistique, dans des assemblées oû l’on soutient le lendemain le contraire de ce qui s’est soutenu la veille.
Le roi a bien voulu laisser vivre encore dans son royaume nos vieux usages, qui, outre le mérite de l’ancienneté, en ont plusieurs autres, sans doute ; mais l’exemple des Académies royales nous est très-utile ; chaque jour voit naître quelque petite réforme parmi nous. L’école de Montpellier a adopté en partie la manière académique. On y fait des expériences ; on y calcule ; on y fait le détail des observations ; on y dispute moins qu’on y raisonne ; on y procède enfin à la façon des historiens, qui est assez convenable à la médecine.
Il sera bientôt aussi inutile que singulier de dire que «le plan d’une Académie de médecine que Chirac vouloit » faire établir à Paris, exécuté hors de la Faculté, auroit » excité parmi les médecins des divisions préjudiciables au » public ». La Faculté se pliera tout naturellement à ce plan.
Le Journal de Médecine forme déjà dans la capitale du royaume une manière de point de réunion pour tous les médecins français. Le Jardin Royal etle Collège Royal ont
rendu les plus grands services à la médecine, quoique le plan de ces établissements, qui honorent la France, ait été exécuté hors de la Faculté.
Eh ! quel pourrait être, dans le siècle où nous vivons, le médecin qui oserait penser que le plan d’une Académie de médecine pourrait exciter des divisions préjudiciables au public? Est-ce que les magistrats, qui veillent sans cesse au maintien des lois, ne pourraient pas préserver les sujets du roi des suites de nos divisions ?
Le plan de l’Académie projeté par Chirac, fût-il exécuté hors de la Faculté, trouverait autant d’approbateurs que le Journal de Médecine, qui est, pour ainsi dire, une partie de cette Académie, de même que le Jardin Royal, et le Collège Royal..
Je suis assuré que la Faculté de Paris et celle de Montpellier applaudiraient à l’exécution entière de ce plan, ou d’un autre semblable, soit que le roi jugeât à propos de l’établir dans leur sein, soit qu’il en ordonnât autrement.
Réunissons donc nos vœux pour qu’on nous donne tous les moyens possibles de nous instruire et d’être utiles à notre patrie. Soyons plutôt hommes, médecins et français que membres de nos Facultés. Profitons des leçons que nous donnent ces deux corps respectables, qui ne veulent, à tous égards, que l’avancement de l’art et de toutes ses parties, et qui sacrifieraient même leur existence si le roi et ses sujets pouvaient en être mieux servis.
Il n’est pas à craindre que le savant auteur de YHistoire naturelle, du cabinet du roi, mette, comme Aristote, les médecins dans le cas de se plaindre qu’on les a copiés sans les citer. Les idées d’Hippocrate et celles de tous les anatomistes qui se sont occupés de la question difficile de la génération, sont mises dans le plus beau jour par l’auteui* dont il est question ; il y a beaucoup mis du sien ; ses réflexions et ses spéculations font la plus grande partie de son ouvrage ; mais les divers sentiments des médecins s’y trouvent à leur place, comme il convient.
L’opinion de Van-Helmont sur le siège du grand archée résidant dans l’estomac, et présentée par des médecins à Paris, à Montpellier et ailleurs d’une manière plus intelligible, plus physique et plus dans le goût de la philosophie
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moderne ; cette opinion capitale sur l’économie animale est une de celles qui paraît avoir été le plus du goût de l’auteur de VHistoire naturelle.
Il faut espérer qu’il l’étendra dans les suites, qu’il l’appuiera d’un grand nombre d’expériences, et qu’ayant parcouru les divers ouvrages des médecins sur cette matière, il en tirera de quoi former un système général sur l’action de la fistule intestinale et sur le mécanisme de cet organe singulier, situé vers la région de l’estomac.
Cet organe paraît être un centre ou un réservoir d’action, qui, dans toutes les fonctions corporelles et même dans le matériel de beaucoup de fonctions essentiellement dépendantes de l’àme, s’étend de ce centre dans toutes les parties du corps, ou bien s’y rassemble ou s’y concentre, y fait enfin des impressions étonnantes, dont les médecins trouvent journellement des exemples dans la pratique.
Voilà sans doute un des problèmes des plus curieux qu'on puisse proposer sur l’économie animale ; il est digne des lumières et des vues étendues du physicien célèbre auquel il était réservé de mettre ces matières abstraites, et jusqu’icj connues seulement des médecins, à la portée de tout le monde.
Il ne fallait pas moins que l’élégance et la richesse de son style pour réveiller à cet égard l’attention des lecteurs de ce siècle : ils sont trop peu accoutumés à recourir aux sources; ils sont obligés de s’en tenir à des copies, ne pouvant consulter les originaux, dans lesquels les vérités les plus brillantes sont embarrassées de discussions inutiles et souvent rendues avec trop peu de goût.
Mais il ne faut pas penser que toutes ces questions, qui sont au moins fort amusantes, eussent entièrement échappé à la scrupuleuse sagacité des médecins et des philosophes anciens : on retrouve dans Hippocrate et dans Galien des restes delà manière de penser de plusieurs grands hommes, qui avaient prétendu que l’âme était logée et exerçait ses principales fonctions vers le cœur et l’estomac ; la membrane, ou plutôt le muscle qui les sépare, sans les empêcher d’agir l’un contre l’autre, ce muscle important dans la plupart des animaux, mais surtout dans l’homme, et connu
SOUS le nom de diaphragme, avait déjà joué un rôle qui lui a été redonné de nos jours.
Les observations des philosophes qui se sont étudiés eux-mêmes, et qui, ainsi que Montaigne Ta fait pour le moral, ont peint dans le physique les révolutions qu’ils éprouvaient sur leur propre corps; ces observations, que bien des médecins ont ébauchées, et qu’il est ridicule qu’ils n’aient point suivies comme elles pouvaient l’être, se présentent si naturellement qu’il est impossible de les méconnaître. Nos femmes nerveuses et sensibles, attentives à tout ce qui se passe en elles, font tous les jours là-dessus les remarques les plus fines.
Il n’en est point qui ne prouvât qu’un des sièges des passions et des forces nécessaires, même aux efforts corporels, est vers le creux dè l’estomac et vers le cœur ; elles l’expliqueraient mieux que ce philosophe ancien, qui, pour prouver la même chose, disait qu’en prononçant le mot moi, ou je, ou ego, il fallait baisser le menton, c’est-à-dire indiquer, par ce mouvement de la mâchoire, le point central de son individu ou du siège de l’âme.
Quoiqu’il en soit, celle opinion n’eut jamais de si grand antagoniste que Descartes ; ce n’est pas qu’il la combattît comme des médecins l’avaient combattue avant lui ; mais il trouva bon de loger l’âme dans la glande pinéale, qui est une partie du cerveau ; dès lors cette glande et ses appartenances devinrent l’objet de la curiosité et des réflexions de tous les philosophes et des médecins qu’ils entraînaient avec eux.
On ne s’occupa que du cerveau, qu’Aristote regardait comme une masse froide et peu utile : on traça dans ce corps pulpeux, et qui ressemble à une espèce de bouillie ou d’amas de mucosité, les divers départements, les diverses fonctions de l’âme : on logea ces fonctions dans les cavités du cerveau; on dessina ses fibres, on les compta.
Combien de temps n’ont pas perdu les médecins cartésiens ! et à quoi l’ont-ils perdu? à rêver! Il y a toute apparence que les physiciens, rebutés de vouloir pénétrer des choses si fort au-dessus de leur portée, se restreindront désormais à l’observation des choses plus sensibles.
Montaigne désirait avoir les portraits de tous les âges dans
SUR L’eISTOIRE de la V^TiRUfiyg
lesquels il avait passé ; je voudrais des relations exactes des révolutions éprouvées dans toutes les diverses fonctions et toutes les positions de la vie, par plusieurs observateurs qui se fussent occupés de se peindre eux-mêmes : ce serait là des fondements d’une bonne histoire de l’économie animale I
Il y a quelques années qu’on examina à Montpellier le système deWillis, médecin anglais du XVII® siècle. C’est le même dont un roi d’Angleterre disait que ce médecin lui avait fait perdre autant de soldats que ses ennemis.
Il travailla beaucoup sur le cerveau, et il suivit la manière ordinaire des médecins cartésiens, qui était de laisser aller leur imagination après la recherche des causes inconnues, et de prendre pour des faits, sur lesquels on pouvait compter, ce qui leur paraissait le plus vraisemblable : logique dangereuse pour des médecins et plus encore pour leurs malades.
Willis sépara le cerveau en deux grands départements, qu’il attribua chacun à l’une des deux parties de cet organe. L’une de ces parties forme le grand cerveau, et l’autre le petit, connu sous le nom de cervelet. Willis prétendait que le grand cerveau était le siège des fonctions animales, et le cervelet celui des fonctions vitales, c’est-à-dire celui de la respiration, du mouvement du cœur et de quelques fonctions qui en dépendent.
Le cervelet, suivant Willis, étant beaucoup plus dur que le cerveau, ses fibres ou ses petits tuyaux sont moins sujets à l’affaissement, et voilà pourquoi il faut des causes considérables pour déranger et pour abolir les fonctions du cervelet. Le cerveau, au contraire, étant beaucoup plus mou, ses vaisseaux s’engorgent aisément, et, étant engorgés, compriment les nerfs. De la vient que le cerveau, étant fatigué par la veille et par les exercices de la journée, ses fonctions se font difficilement vers la nuit, ce qui occasionne le sommeil ; de là la théorie des maladies soporeuses ou d’affaissement, des paralysies et d’autres accidents, qui ne sont dus qu’à la compression du cerveau, tandis que le cervelet résiste, par sa dureté, aux causes capables d’affaisser le cerveau.
' Mais on établit à Montpellier, par toutes sortes d’épreu-
ves, le cervelet est plus mou que le cerveau ; par conséquent, l’opinion de Willis ne saurait subsister, joint à ce que les anatomistes connaissent des nerfs qui semblent venir du cervelet et qui servent aux fonctions animales.
Cependant le système de Willis se reproduit encore tous les jours, soit dans les livres et.dans les écoles, soit au lit des malades ; c’est sur ce dogme qu’est fondée la théorie des maladies de la tête ; et, ce qui est bien pis encore, ces maladies sont traitées en conséquence. Voilà un exemple du danger du dogme : on s’y attache, pour ainsi dire, par habitude, et on ne peut plus s’en détacher.
Tout ce que nous savons du cerveau se réduit à bien peu de chose ; il est certain que son prolongement, connu sous le nom de moelle allongée, étant blessé sur un animal vivant, l’animal meurt tout d’un coup ; c’est ainsi qu’on terrasse un bœuf en lui plongeant un stylet entre la première vertèbre du cou et l’os de la tête.
D’où il suit que cette moelle allongée, qui s’étend ensuite dans toute la longueur de l’épine du dos, est la principale tige de la fibre nerveuse ou animale, celle qui forme essentiellement l’animal et qui est le vrai siège de l’âme. Le cerveau sembleêtre le bulbe ou la racine de cette tige, dont les branches se répandent dans toutes les parties.
Ainsi, l’animal proprement dit se réduit à cette espèce d’organe niché dans la tête, dans les creux des vertèbres, et qui se prolonge jusqu’aux extrémités, à travers le tissu pulpeux de toutes les parties, connu des anciens sous le nom de parenchyme, et qui a fait du bruit parmi nous sous le nom de tissus cellulaire et muqueux. Chacun des prolongements de l’organe nerveux a sa fonction particulière, ou domine sur quelque partie.
C’est sous ce point de vue général qu’il semble qu’on doive suivre les fonctions delà vie, qui se tiennent les unes aux autres d’une manière admirable, et qui dépendent toutes de l’influence ou de l’action de la fibre animale ou sensible, diversement repliée, contournée, appuyée, excitée dans les diverses parties.
Si elle a, pour ainsi dire, un point d’appui considérable dans la tête ; si elle y est continuellement réveillée par les %ffets des fonctions de L’âme et par ceux des corps qui se
SUR l’histoibe de la médecdœ 261
présentent aux organes des sens, elle trouve des sujets d’activité dans bien d’autres parties, dans l’estomac et ses appartenances, sans cesse secouées par la respiration, par les effets de la digestion, par ceux des passions et par les efforts corporels ; dans la matrice c’nez les femmes, et enfin dans tous les viscères dont cette même fibre animale entretient le mouvement et le sentiment, et qui sont pour elle des sources des sensations journalières et de détail, nécessaires à l’harmonie des fonctions.
§ IV. La Chambre, Locke et autres médecins philosophes ; l’envie des médecins; Mallebranche; sa prédiction sur le scorbut ; Montesquieu ; Euarte, médecin philosophe; les médecins ont fourni le correctif des idées de Montesquieu.
S’il y eut de l’excès dans la prétention de Callimaque, qui pensait qu’il faut être médecin pour bien écrire l’histoire générale des nations, il est au moins certain que la médecine a des droits très-légitimes sur la connaissance des passions des hommes et sur celle de leurs mœurs, qui tiennent plus ou moins de leurs passions naturelles, ou de leurs différents tempéraments.
Plusieurs médecins ont écrit l’histoire des passions et celle des maladies de l’âme. Il n’en est point qui se soit autant distingué en cette partie que La Chambre, médecin ordinaire de Louis XIII, retenu à Paris par le chancelier Séguier et nommé à l’Académie française encore naissante. 11 dut cette dernière marque de considération au cardinal de Richelieu, qui attacha le nouvel académicien à sa fortune et qui l’employa à répondre à un ouvrage condamné par arrêt du parlement. Le médecin avait, comme on voit, beau jeu avec un protecteur tel que le cardinal, et en critiquant un ouvrage qui mérite d’être proscrit.
L’Art de connaître les Hommes, le Système de l’Ame, ouvrage de La Chambre, étaient sans doute du goût du cardinal, qui sentait l’avantage d’un médecin pour traiter ces matières d’une manière particulière. Les Caractères des Passions, autre ouvrage de La Chambre, plaisaient beaucoup au chancelier Séguier, à qui l’œuvre est dédiée. Ce traité des passions est éloquent, vif, lumineux et principalement
appuyé sur des connaissances médicinales: jugeons-en pap quelques lambeaux de ce que l’auteur dit de la colère.
N’oublions pas de remarquer que, de l’aveu de Bayle La Chambre est le plus bel écrivain français qu’aient eu les médecins. Ce jugement, qui pouvait être vrai du temps de Bayle, ne l’est plus aujourd’hui. Nous avons, en notre langue, un médecin plus éloquent et plus châtié que La Chambre : le Traité du Cœur est beaucoup mieux écrit que les Caractères des Passions.
« La colère est de toutes les passions celle... qui cause » de plus grands désordres... Les lois n’ont jamais souf- » fert l’usage de la colère... Sitôt qu’un homme en est at- » teint... la vengeance, ainsi qu’un torrent de feu, se ré- » pand en toutes ses pensées, la fureur gagne sa raison et >3 son jugement... Ce ne sont que plaintes, que reproches, » qu’injures ; ce ne sont que menaces, qu’imprécatiens, que » blasphèmes... Il est incapable d’écouter aucune raison.
» Après avoir fait éclater son ressentiment par l’extrava- » gance de ses discours, il tombe dans un profond silence... » et avec une mine hagarde et farouche il fait juger par ses » fréquens branlemensdetête... et par ses regards furieux, » qu’il roule en son esprit le dessein de quelque horrible B vengeance... ses ÿeux sont rouges et enflammés... ses » sourcils sont tantôt abattus, tantôt ils s’élèvent et puis ils 3 ) se resserrent, son front se ride et se ramasse, ses narines » s’ouvrent et s’élargissent, ses lèvres se grossissent... » sa bouche devient aride... son visage pâlit.
» Les plus colères de tous les hommes sont ceux qui ont » une chaleur ardente, active, qui rend toutes leurs actions » précipitées... et qui leur ôte le temps et les moyens de » juger véritablement des choses... Toutes les fonctions » des sens et principalement celles du jugement ne peuvent » se faire que -dans une grande tranquillité d’âme. »
J’aurais désiré que La Chambre se fût appliqué à chercher les raisons de ce qu’on dit vulgairement touchant l’envie des médecins. Plusieurs auteurs ont essayé de résoudre cette espèce de problème et n’y ont point réussi. Ce que Bernier a laissé sur celte matière n’est pas suffisant assurément. Il a beau dire que « l’envie est le péché mi- » gnon des médecins... qu’on la pare tant qu’on voudra
SUR l’mSTOIRE DE LA KÉDECDiE
» des habits et des couleurs de l’émulation, elle ne sera » tout au plus que comme ces arbres dont les feuilles sont 9 verdoyantes, mais dont le cœur est tout corrompu... que,
» suivant Hippocrate, l’envie des médecins est la plus » grande des lâchetés... que ce vilain vice a chassé Galien » de Rome et de l’Italie, qu’il a même fait mourir saint » Pantaléon, calomnié par les médecins de son temps...
» que Cardan fut opposé à Scaiiger, Carpus à Mandinus,
» Vésale à Sylvius, Joubert à Rondelet, Fernel à Flesselles,
» Riolan à Pecquet, et ainsi de tant d’autres médecins ».
Ces remarques décousues et sans suite ne paraissent pas toucher au fond de la question principale, qui serait de prouver qu’il n’y a point d’envie pareille à celle des médecins. Il faudrait examiner premièrement s’il est vrai que les médecins soient plus sujets à l’envie que les hommes des autres professions ; et en second lieu, si cette espèce de proverbe, connu de tout le monde, regarde tous les médecins en général, c’est-à-dire s’il est vrai que leur état rend ceux qui le professent nécessairement envieux; ou bien si le proverbe indique seulement que lorsqu’un médecin fait tant que d’être envieux, ou lorsqu’il est pétri d’une pâte propre à laisser germer en lui ce vice odieux, sa profession fait qu’il le devient à proportion plus qu’un autre homme constitué de môme et qui est d’une autre profession.
Bernier ne s’explique pas mieux, et il semble même éluder la difficulté lorsqu’il dit « qu’il ne cherche point si » la passion de dominer, naturelle à 1 homme, est plus fu- » rieuse dans les médecins que dans les autres professions,
» étant d’un tempérament chagrin, mélancolique, et qui ne » peut souffrir de compagnon ; ou si cela leur arrive parce » qu’ils croient se dédommager en quelque manière auprès » des malades du peu de considération qu’on a pour eux » lorsqu’on n’en a plus besoin.... mais qu’il est bien as- » suré que la pâleur, la maigreur, la taciturnité, l’air re- » frogné et chagrin sont des traits bien approchans de ceux » de l’envie, source empoisonnée dont il ne coule que des » contradictions de l’orgueil, des calomnies, des injures, » des coups fourrés».
Tous ces traits pourraient servira distinguer ceux qui se
nourriraient d’envie et de calomnie, pâture ordinaire des âmes bourrelées par une ambition trop forte pour de petits talents ; mais le problème général touchant l’envie des médecins n’est pas résolu pour cela : il mériterait peutêtre l’attention de quelque médecin philosophe de nos jours.
Quoi qu’il en soit, La Chambre fut un des précurseurs de Locke sur rhistoire des fonctions de l’âme. On ignore communément que Locke fut médecin, qu’il fut ami de Sydenham, qu’il resta quelque temps à Montpellier, où il profita sans doute des lumières de cette école, et surtout de celles de Barbeyrac ; enfin qu’il fut à Paris un de ceux qui suivaient des leçons d’anatomie d’un médecin hollandais.
La médecine a donc des droits sur tous les ouvrages de ce grand homme. Ennemi déclaré des disputes de l’école, il les regardait comme des sujets de querelles inutiles et comme un prétexte frivole à faire briller son esprit, qui ne saurait, par cette voie, parvenir à la découverte de la vérité.
Locke raisonne à la manière des médecins, principalement dans son fameux traité de Y Entendement humain. Partout il suit la marche et le développement des effets produits par les objets des sensations dans l’intérieur des organes. S’il a trop donné au physique ou au matériel des sensations, s’il s’égara enfin ou s’il ne mit pas à ses idées les bornes nécessaires, il faut passer cette faute aux efforts d’un auteur qui essaie une nouvelle carrière.
Locke n’en est pas moins admirable dans bien des endroits de son système, qu’il ne faut pas pousser trop loin. C’est aux médecins et aux philosophes à profiter de la chute de Locke : l’écueil dans lequel il tomba, en paraissant trop étendre les qualités de la matière, doit désormais être regardé comme un terme où ne peuvent arriver nos curieuses spéculations ; il faut, par conséquent, les porter d’un autre côté.
Mallebranche semble être tombé dans un écueil opposé à celui de Locke. Il parlait pourtant beaucoup de l’influence du corps sur les fonctions de l’âme. 11 fit de merveilleuses et de sublimes réflexions, que lui dicta son génie perçant et relevé. Je ne puis oublier qu’il semble avoir
SUR l’histoire de la MÉDECDîE 265
prouvé, par ses efforts et ses méditations, ce qu’avait avancé, il y a plus de seize siècles, Arétée, médecin de Cappadoce.
Ce médecin croyait avoir vu des malades dont les organes des sens acquéraient une telle finesse qu’ils prédisaient, pour ainsi dire, l’avenir. Jamais imagination ne fut aidée par des fibres aussi déliées que celles de Mallebranche; aussi trouve-t-on dans ses ouvrages une remarque singulière et très-frappante pour les médecins.
« Une maladie, dit Mallebrancbe, est nouvelle : elle fait » des ravagés qui surprennent le monde ; cela imprime des s traces si profondes dans le cerveau que cette maladie est » toujours présente à l’esprit. Si cette maladie est appelée, » par exemple, le scorbut, toutes les maladies seront le scor- » but. Le scorbut est nouveau, toutes les maladies nouvelles » seront le scordut. Le scorbut est accompagné d’une dou- » zaine de symptômes, dont il y en aura beaucoup de com- » muns à d’autres maladies, cela n’importe. S’il arrive qu’un » malade ait quelqu’un de ces symptômes, il sera malade du » scorbut, et on ne pensera pas seulement aux autres ma- » ladies qui ont les mêmes symptômes. On s’attendra que » tous les accidents qui sont arrivés à ceux qu’on a vus » malades du scorbut lui arriveront aussi. On lui donnera » les mêmes médecines, et on sera surpris de ce qu’elles « n’ont pas le môme effet qu’on a vu dans les autres. »
Si Arétée avait vécu de notre temps, n’aurait-il pas mis Mallebrancbe au nombre de ceux auxquels il croyait avoir vu prévoir l’avenir ? Personne n’ignore que tout ce que Mallebrancbe annonce est précisément arrivé sous nos yeux. Bontekoé, médecin du XVII® siècle (qui, avant d’être arrivé à l’âge de quarante ans, fut plus d’une fois attaqué par des essaims de mauvais satiriques et calomnié par des malheureux, qui réussirent enfin à abréger ses jours), attribuait toutes les maladies au scorbut, il faisait de tous les malades autant de scorbutiques. Combien n’y a-t-il pas eu de petits Bontekoés, qui ont réduit la médecine à quatre phrases, se trouvant dans tous les auteurs sur le scorbut, et à quatre remèdes, connus de tout le monde pour le scorbut !
Nous avons vu régner sur cette maladie un délire épidé-
miquB : tout l6 nioiid.6 voulut avoir la scorbut j ou la voyait partout; on raisonnait comme Mallebranche l’avait prévu c’est-à-dire pour employer ses expressions, qu’on s’était formé sur la médecine « des idées qu’on peut appeler mix- B tes et impures, et que les esprits ne jugeaient des choses » que par rapport à eux-mêmes et à leurs premières pen- » sées ».
L’idée du scorbut avait prévalu dans le public. Cette idée était utile à ceux qui l’avaient adoptée : il leur était commode de suivre un plan qui leur réussissait journellement. Aujourd’hui l’on ne craint plus ou, le dirai-je, on n’aime plus tant le scorbut; on voit les maladies d’une manière un peu différente. Quel dommage qu’on ait ainsi dérangé un corps de doctrine si bien saisi !
Ceux qui s’attachent à faire l’histoire des épidémies, ou des maladies générales et populaires des divers pays, pourraient aussi parler des erreurs, ou des préj ugés épidémiques en médecine^ qui ont régné surtout dans les grandes villes. Cette dernière histoire serait fort intéressante : on aurait lieu de parler de celui qui imagina de faire voir dansle sang, au moyen d’un microscope, les espèces de vers singulières qui causaient toutes les maladies ; on parlerait des idées chimériques qui passèrent d’une tête à l’autre au sujet de ces vers, dont chacun croyait son sang plus ou moins fourni.
On verrait que les maladies de la tête ou,* pour mieux dire, que les maladies qui sont dans l’opinion des hommes, se gagnent comme toutes les autres, et que c’est par l’usage et avec le temps qu’on apprend enfin à connaître et à mettre à leur place ceux qui font tous leurs efforts pour favoriser le cours de ces opinions vagues et générales, auxquelles les vrais médecins résistent toujours de toutes leurs forces.
C’est ainsi que les Stahl en Allemagne, les Willis en Angleterre, les S'**, les V"*, les F'** et beaucoup d’autres hommes illustres en France, ont modéré la crainte du public au sujet du scorbut, et résisté à .ceux qui trouvaient leur compte à fomenter et à répandre ces craintes, par eux et par leurs émissaires.
Deseartes, Locke, Mallebranche, Buffon, n’ont pas été
SUR l’histoibe de la HÉDECESE 267
les seuls philosophes qui aient fait honneur à la médecine parmi les modernes ; on met de ce nombre le fameux Érasme et quelques autres de cette espèce, jusqu’à Newton. Je ne crois point qu’on ait encore donné à Montesquieu le rang qu’il mérite dans cette classe: les médecins doivent pourtant l’adopter avec empressement, et personne ne peut le trouver mauvais. En voici la preuve.
On conviendra sans peine qu’un des beaux traits de ce grand homme, est d’avoir porté un coup d’œil général sur les mœurs des nations et sur la constitution particulière des hommes dans les divers climats qu’ils habitent. C’est de cette constitution, primitiverbent due aux lieux, à l’air et à la nourriture, qu’il a fait dépendre la nécessité des lois différentes pour conduire desi êtres si différents entre eux, et dont les mœurs doivent nécessairement tenir à la disposition particulière des corps, fort variée dans les différents climats. /
•Une idée aussi simple et en même temps aussi lumineuse est devenue, entre les^ains de Montesquieu, un principe fécond, propreâ résoudre beaucoup de problèmes et à jeter les fondements d’un plan général de législation.
Je dis que cette idée appartient aux médecins, qu’ils l’ont mieux sentie et mieux développée que les législateurs, qui ne consultèrent pas la médecine, et qu’enfin ce que les médecins avaient dit des maladies considérées sous ce point de vue étendu et pour ainsi dire universel, s’appliquait de soimême aux lois et aux mœurs des différentes nations.
Je me fonde sur l’autorité de Huarte, médecin philosophe du XVP siècle. Il mit au jour un ouvrage des plus curieux sur l’examen des esprits propres aux sciences. Cet ouvrage, suivant l’auteur, a pour objet de prouver « que » c’est le naturel qui rend l’homme propre à une science et » non à une autre... qu’il y a beaucoup de différences d’es- » prit au genre humain... qu’il y a des arts et des sciences » qui conviennent particulièrement à chacun, et qu’il y a » des signes par lesquels on peut connoître ce qui en tel cas » importe le plus ».
Ce plan paraît embrasser tout ce que Montesquieu a dit sur cette matière; il en résulte qu’il « faudrait que nul ne * faille à choisir Fart qui lui est le plus propre, commettre
» et députer hommes sages et savans pour découvrir eu » râge tendre l’esprit de chacun enfant». C’est du moins la conclusion à laquelle l’auteur fut conduit.
Il pensait sans doute que ce qu’un père de famille, ou des hommes sages peuvent et doivent faire pour un particulier ceux qui sont à la tête des empires, les rois ou les législateurs, doivent et peuvent le faim à l’égard des grandes sociétés ou des nations entières : ce qui est précisément l’objet de Montesquieu.
Huarte appuie partout sa doctrine et son système, des arguments qu’il a puisés dans la médecine. « Quand Dieu,
» dit-il, forma Adam et Êve, il est certain qu’il leur orga- » nisa et disposa très-bien le cerveau devant que les remplir » de savoir... Il ne donna un tel entendement à Ève qu’il » avoit fait à Adam... La composition naturelle du cerveau » de la femme n’est capable de beaucoup d’esprit et de sa- » voir... Or, ajoute-t-il, de trois seules qualités, chaleur,
» humidité et siccité du cerveau, proviennent toutes les dif- » férences des esprits de l’homme... d’où il ne suit pourtant
* pas que l’âme raisonnable soit corruptible et mortelle.»
Qui peut ignorer que la chaleur, l’humidité et la siccité
sont différentes dans les différents climats, et que, par conséquent, les hommes y sont, suivant le système de Huarte, mieux disposés à de certaines connaissances et à de certaines lois plutôt qu’à d’autres.
Notre médecin philosophe n’oublie pas de citer Hippocrate et Galien, et d’intéresser ainsi tous les médecins dans sa cause. Galien a prouvé, dit Huarte, « que les mœurs de » l’âme suivent le tempérament du corps où elle réside, et » qu’à raison de la chaleur, froideur, humidité et séche- » resse de la région en laquelle les hommes habitent, des » viandes qu’ils mangent, des eaux qu’ils boivent, et de l’air » qu’ils respirent, les uns sont ignorans et les autres sages,
* les uns vaillans et les autres couards, les uns cruels et » les autres miséricordieux, les uns secrets et les autres » ouverts,les uns menteurs et les autres véritables, les uns B traîtres et les autres loyaux, les uns inconstans et les » autres arrêtés, les uns doubles et les autres simples, les » uns chiches et les autres libéraux, les uns honteux et les » autres eshontés, les uns incrédules et les autres aisés à
SüR l’histoire be la médecine 269
> persuader... Ce qui vient de ce que chacune province ob- » lientson différent et particulier tempérament. »
Qu’a dit de plus Montesquieu I Le détail dans lequel il est entré est une suite nécessaire de ce qui se trouve dans tous nos livres; il a évidemment fait une excursion dans nos domaines. Nous sommes donc en droit de le regarder comme un des nôtres, et de le mettre en cette partie à côté de Huarte et des autres médecins qui l’ont précédé.
Je ne puis oublier que Huarte trouva des critiques, même parmi les médecins ; il fut accusé d’avoir trop donné au physique ou plutôt à la matière. Voici comme il s’explique formellement : « Platon tient pour chose véritable que » l’âme raisonnable est une substance sans corps, spiri- » tuelle, non sujette à corruption ni à la mort... Cette ,» conclusion est bien tant illustre et catholique, que s’il l’a » trouvée par la félicité de son esprit, à juste cause est-il » surnommé le divin Platon. Mais jamais toutefois Galien »-ne peut la comprendre, ains toujours l’a eue pour sus- » pecte voyant radoter l’homme et sortir de son sens, quand » il a le cerveau trop échauffé ; au contraire le voyant re- » tourner à son bon sens en lui appliquant mé lecines froi- » des... Notre seule foi divine nous fait certains et résolus » de l’immortalité de l’âme... et l’argument de Galien ne vaut » rien. »
C’en est assez vraisemblablement pour excuser Huarte sur ce point : les Espagnols, chez lesquels il vivait, ne furent pas offusqués de ses opinions. Je ne me charge pas de le blanchir de la sortie peu polie qu’il fait contre les femmes : elles savent à quoi s’en tenir sur les accusations de quelques prétendus sages. Je dirai seulement que, pour bien analyser la portée et les qualités de leur esprit, quelques philosophes modernes ne s’occupent pas, ainsi que Huarte, de la température du cerveau. Au reste, je crois ses principes fort outrés : ils ont besoin d’être modérés, de même que les applications qu’en fait Montesquieu, et qui mèneraient infailliblement trop loin quelqu’un qui s’y livrerait sans réserve.
Notre art fournit le correctif de ces systèmes, qui tendraient à détruire les idées les plus saines et les mieux assises sur la liberté de l’homme ; si des médecins, em-
pT)rtés par la fougue de leur esprit, pouvaient se laisser conduire au moyen des principes de Montesquieu et de Huarte dans les folles erreurs de Galien, ils détruiraient, sans s’en apercevoir, les fondements de la médecine même. En voici la preuve :
« Hippocrate, suivant Huarte, raconte que les principaux > d’entre les Scythes étaient fort efféminés et enclins aux » œuvres des femmes, qui sont coudre, balayer, pétrir,
» fîstre et filer... et qu’ils étoient fâchés de ce que leurs yy enfans étoient chétifs... sur quoi Hippocrate remarque » que les Scythes vont toujours à cheval,'ne font exercice »' aucun, mangent et boivent plus que leur chaleur natu- » relie ne peut porter... Sachez, ajoute Hippocrate, que le » remède aux maux dont vous vous plaignez... est d’aller » à pied, de manger peu, de boire moins, et de n’avoir pas , »■ toujours vos aises, ou vous donner du bon temps. »
Quel précieux conseil que celui d’Hippocrate pour le siècle où nous vivons ! il n’est pas de médecin qui ne l’approuve et qui ne le tienne pour une règle infaillible de l’art : j’en conclus, contre le système de Huarte et de Montesquieu, qu’il est possible de corriger les dispositions naturelles et corporelles, qu’on peut se flatter de ramener le bon ordre dans les fonctions de l’économie animale, et même de réformer l’esprit et le cœur, de détruire ou d’émousser lès passions, et de mettre l’âme à portée de jouir de tous ses droits sur le corps.
Huarte lui-même se flatte d’avoir trouvé « comme quoi »' les pères doivent engendrer enfans sages et d’esprit, tel » que les lettres le requièrent... quelles diligences se doi- » vent employer à ce que les enfans soient ingénieux et » sages... quelles sont requises pour leur conserver l’esprit » depuis qufils sont nés ». Il est donc possible de remettre la nature dans la bonne voie, de corriger ou de modérer l’influence du climat.
On peut donc se flatter de parvenir à faire goîter à tous les hommes les douceurs du bien et de la vertu ; on peut les assujettir aux bonnes mœurs et aux vérités de la religion : ou plutôt il est évident que, quoique les divers climats fassent quelques impressions plus ou moins indélébiles, l’amour du bien a été tellement gravé par la nature
SUR l’histoire de la médecine 27f
dans le cœnr des hommes qu’il ne demande partout qu’à prospérer; il n’y a qu’à éclairer les hommes pour les affranchir, dans tous les points principaux, de l’influence des climats, ainsi que des effets de l’ignorance, des passions et de la mauvaise éducation.
Quelques médecins n’ont-ils pas prétendu que chaque climat est sujet à des maladies particulières, et qu’il faut, par conséquent, une médecine ou un traitement particulier dans chaque pays ? Cependant la méthode de Galien a régné en Europe et en Asie pendant plus de douze siècles; on avait assujetti aux mêmes règles générales de traitement tous les habitants de différents climats : c’est ainsi qu’on peut les réduire tous aux lois générales de la vertu et de la religion. Tout ce qu’on peut dire de plus en faveur du système de Huarte et de Montesquieu, c’est que ces lois générales doivent recevoir quelque petite modification particulière, et seulement pour quelques formes, par l’effet des climats; mais ces variétés ne touchent point au fond des grands principes, dont tous les hommes sont en état de sentir le prix et la nécessité.
Il n’est pas pour cela moins vrai que les differentes parties de la terre font sur leurs habitants des impressions marquées, qu’on peut embrasser toutes dans les classes des tempéraments; or, ces tempéraments ne dépendent que de l’empire que chaque organe prend plus ou moins sur tous les autres, à proportion des forces qu’il acquiert. Je m’explique.
La fibre nerveuse, qui constitue l’animal ou l’être vivant, contient dans ses différentes branches le germe de toutes les parties. Ainsi l’œil, le foie, l’estomac, ne sont que des développements du germe que contenait la portion de la fibre nerveuse qui préside à leur formation. Tous ces organes croissent dans des proportions variées suivant les divers climats, et suivant l’effet d’autres causes : tantôt le foie domine sur toutes les autres parties, tantôt c’est l’estomac, tantôt les organes de la tête, tantôt ceux des forces corporelles.
Ainsi la'différence des climats se réduit, par rapport aux hommes, à ce qu’un pays est plus propre que les autres pour laisser plus ou moins croître le foie, la rate, le cer-
veau, les muscles : ici les yeux viennent très-bien ; ailleurs ce sont les oreilles ; ici les dents, là les cheveux. Il faut en dire autant de toutes les parties internes, même de celles qui sont les instruments les plus assujettis à l’âme.
Or les différentes combinaisons qui résultent de tous ces divers accroissements forment les différences des hommes, celles des tempéraments, ou celles des climats ; mais l’homme proprement dit est le même partout. Partout il cherche son bien, et ensuite celui de ses se,mblables lorsque l’ignorance et que les passions ne le détournent pas des voies du bien, et des devoirs de la loi naturelle et de la loi révélée; partout il est susceptible de sentir ces devoirs ; partout la marche des maladies est au fond la même, partout le traitement doit être le même au fond.
§ V. Opinion de Huarte sur les médecins juifs : leur disposition naturelle pour la médecine. Le roi François favorable aux médecins juifs. Les auteurs qvÜ ils ont fournis; leurs dissensions avec les médecins chrétiens. Joubert, médecin de Montpellier.
L’ouvrage de Huarte est plein de réflexions singulières, de vues très-fines ; on le lit, ce me semble, trop peu ; il mériterait un très-ample commentaire. Ce qui s’y trouve, au sujet des médecins juifs, me fournira matière à quelques réfiexions sur l’histoire de cette espèce de médecins ; je veux dire les Juifs modernes, ou ceux qui ont presque jusqu’à ces derniers siècles fait la médecine pai’mi les chrétiens, et dont je n’ai rien dit jusqu’à présent. Huarte a prétendu que les Juifs étaient plus propres à la médecine que les naturels d’Espagne et des autres parties de l’Europe.
« Il n’y a que l’Egypte, suivant lui, qui engendre en ses » habitans la manière d’imagination... propre à la méde- » cine et qui vient... d’un degré de chaleur moins que n’a » l’imagination par laquelle se font les vers et couplets... ; » car ceux que j’ai considérés bons praticiens en médecine » sont tous un peu adonnés à l’art de versifier.'.. ; mais *> leurs vers ne sont merveilleux... la médecine... et toutes » les autres sciences qui appartiennent à l’imagination ont
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» été inventées en Egypte, comme les mathématiques, l’as- » troîogie, l’arithmétique, perspective, judiciaire et autres.
» Or si je prouve, ajoute Huarte, que le peuple d’Israël » demeura plusieurs ans en Egypte, et que sortant de là il n eut la nourriture propre à la différence d’imagination...
» convenable à la médecine, nous aurons avéré notre opi- » nion.... et nous saurons aussi, parle même moyen, quels » esprits se doivent élire parmi nous pour la médecine. »
Le séjour du peuple d’Israël en Egypte est connu de tout le monde davantage, « La terre par laquelle chemina ce » peuple n’étoit pas fort étrange ni éloignée des qualités » d’Egypte...voyons après qu’il fut sorti d’Egypte et mis au V désert, quelles viandes il mangea, quelles eaux il but,
» afin que nous entendions s’il changea l’esprit qu’il avoit » quand il sortit de sa captivité.
» Dieu nourrit ce peuple avec la manne.... qui est la » viande la plus délicate que jamais homme mangea.... et » pourtant les Hébreux s’ennuièrent de sa délicatesse, et » dirent ainsi : notre estomac ne peut plus souffrir cet ali- » ment tant léger ; la philosophie de cela étoil qu’ils avoient » forts estomacs entretenus d'aulx, oignons et pourreaux,
» de manière que, venant à manger un aliment de si peu de » résistance, il se convertissoit du tout en colère aduste ; à » raison de quoi ils étoient merveilleusement secs et mai-
» grès ils buvoient des eaux très-délicates.... ils jouis-
» soient d’un air subtil et délicat...qui s’offroit à eux frais,
» clair et sans aucune corruption.... qui rendoit leur esprit » très-vif.
» Etant dans la terre de promission avec un esprit tant » subtil, ce peuple eut tant de maux et adversités... que » combien qu’il n’eût tiré d’Egypte et du désert un lempé- » rament sec et rosti, il l’eût rendu tel en celte mauvaise et » triste vie... Nous avons dit autrefois cette colère rostie » être l’instrument de l’industrie, astuce, cautelle et malice ; » laquelle est accommodée aux conjectures de la médecine, » et par le moyen d’icelle cognoit-on la maladie, la cause et » le remède qu’elle peut avoir. »
Huarte conclut de tous ces raisonnements que les Juifs avaient des dispositions particulières pour la médecine : il convient « qu’il est bien vrai que les Juifs ne sont mainte-
» si aigus et subtils qu’ils étoient il y a mille ans...
» mais on ne peut nier, ajoute-t-il, qu’ils n’en tiennent tou- » jours, et faut confesser qu’ils n’ont perdu entièrement » cette naturelle habileté ».
Il fonde principalement son opinion sur un fait qui mérite d’être rapporté, et qui intéresse l’histoire de la médecine ; a Etant, dit-il, le très-chrétien et magnanime François de » Valois, roi de France, molesté d’une longue maladie, et » voyant que les médecins de sa maison et cour ne lui » donnoient remède, toutes les fois que la chaleur luicrois- » soit, il disoit n’être possible que les médecins chrétiens » le sussent guérir.... Par quoi étant fâché de se voir tou- » jours en chaleur, il dépêcha une fois un courrier en » Espagne, par devers l’empereur Gharles-Quint, pour le » prier de lui envoyer un médecin juif le meilleur qu’il eût » en sa cour... L’empereur fit chercher un tel médecin » jusques hors le royaume ; et ne pouvant le trouver, il » envoya un médecin nouveau chrétien. .. Mais quand le » médecin fut en France devant le roi, se passa entre entre » eux un devis fort gracieux.
» Le roi lui demanda par manière de devis s’il n’étoit point » las d’attendre le Messie promis par la loi.—Sire, répondit » le médecin, je n’attends pas le Messie promis en la loi » judaïque. — Et vous sage en cela, répondit le roi... — » Nous autres chrétiens, répondit le médecin, savons que )> les signes notés en la sainte Ecriture sont accomplis... » Vous êtes donc chrétien ? dit le roi. — Oui, sire, répondit » le médecin... — Puisque ainsi est, dit le roi, retournez à » la bonne heure en votre pays, car j’ai en ma cour de » grands médecins chrétiens ; j’en voudrois avoir de juifs, » lesquels, à mon avis, sont ceux qui ont une naturelle » habileté de guérir et de pratiquer. — Par quoi il le ren- » voya sans lui vouloir bailler le pouls, sans lui faire mon- » trer son urine. Et soudain il envoya à Constantinople pour » faire venir un Juif, lequel le guérit avec du lait d’âne.sse. »
Je ne sais point si les médecins de la cour de François P” ont parié de ce fait ; Userait bon d’avoir des preuves de la conduite qu’ils tinrent vis-à-vis du Juif venu de Constantinople et du médecin d’Espagne.
Je n’ai point vu d’ouvrage ni de petite brochure de leur
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temps qui ait rendu compte de leur mauvaise humeor ; je crois qu’il est plus naturel de penser qu’ils ne se réunirent point pour déchirer ees deux nouveaux venus, qui, après tout, exerçaient la même profession qu’eux, et qu’il fallait, par conséquent, ménager et traiter avec générosité.
De Bourges, Miron, Cop et les autres médecins de la cour de François I®r, ont laissé, après eux, une réputation trop bien établie pour qu’on puisse penser qu’ils aient fait contre des médecins étrangers rien de déshonnête, aucune ligue, aucune critique amère, aucune dissertation satirique, aucun ouvrage de parti ; ils étaient trop sages pour se répandre en injures grossières, et pour s’appesantir sur des réflexions débordées et exondantes, que tout le monde aurait prises pour des symptômes d’un violent accès de fureur bu de jalousie, qui auraient en même temps fait à leur mémoire une tache indélébile et qui les auraient rangés dans la classe des zoïles, dont on ne lit plus les libelles passionnés et quelquefois lourdement badins.
Quels que soient les fondements du fait rapporté par Huarte, ce fait indique sans doute qu’on conservait encore de son temps la mémoire de plusieurs médecins juifs. Notre histoire parle d’un Masarignia, médecin juif du VII® siècle, de plusieurs Isaac, d’un Rabi Juda, d’un Samuel, qui, de Juif, se fit mahométan vers le XII® siècle ; d’un Yusif, à peu près du même temps, et qui forma, avec un de ses amis, le singulier projet de venir après sa mort lui donner des nouvelles de l’autre monde : d’un Moïse, qui fut un des plus grands hommes du XII® siècle ; d’un Jacques, d’un David, d’Amatus et de Zacutus, Juifs modernes du Portugal, qui ont, laissé d’excellents ouvrages dq médecine.
« On sait par le testament d’Isaac, médecin juif de J» Carcassonne, du 4 août 1305 , que ces peuples étoientalors » en usage de posséder des immeubles (et de faire la méde- » cine) dans la province. Isaac y fait héritier Vital, méde- » cin, son fils, et fait des legs à Astruc et aux enfants » d’Astruc, médecin, son autre fils. »
Il reste encore d’autres preuves de l’usage dans lequel étaient les Juifs de faire la médecine pendant ces siècles où finissait l’empire des Arabes en médecine, et où commen?
çait celui de nos Facultés. Des conciles tenus à Béziers et à Toulouse, pendant le XIIP siècle, et à Avignon, pendant le XIVe, « excommunient les chrétiens qui auraient recours B aux Juifs pour le traitement de leurs maladies ».
On croira aisément que les suppôts des universités de Montpellier et de Toulouse ne contribuèrent pas peu à exciter la vigilance des pères des conciles. Ces suppôts étaient alors ecclésiastiques, et ils avaient leurs places dans les conciles. Ils s’y prenaient de toutes les façons possibles pour enlever la médecine aux Juifs. L’excommunication lancée contre ceux qui les appelleraient prouve combien la chose paraissait importante, et en même temps combien les fidèles avaient du penchant à s’adresser aux Juifs.
11 y a donc toute apparence que ces siècles reculés furent témoins de beaucoup de disputes entre les Juifs et les chrétiens au sujet de la médecine; d’autres conciles l’avaient interdite aux moines cloîtrés : ce qui se faisait sans doute dans l’intention de la confier entièrement aux suppôts des universités encore dans leur berceau, et qui ne se livraient aux papes qu’à condition qu’ils en seraient protégés en tout et partout.
Le zèle des médecins chrétiens de ce temps-là était bien ardent; ils firent défendre aux Juifs l’exercice de la médecine dans un concile de Salerne, qui était une des métropoles de la médecine arabe: leurs ouvrages sont pleins d’injures contre les Juifs, qu’ils mettent toujours au nombre des charlatans et des ennemis qui viennent s’emparer de leur domaine. Un docteur disait avec indignation qu’il suffisait d’être Juif pour être réputé bon médecin. Enfin, on prétend qu’un des décrets de la Faculté de Paris du XlIIe siècle finit par ces expressions remarquables :
« Nous défendons à tout Juif ou Juive d’exercer la méde- » cine en faveur d’aucune personne de la religion catho- » lique. »
Les conciles avaient interdit aux fidèles tout commerce avec les Juifs, et'la Faculté de Paris s’adressait aux Juifs mêmes pour leur défendre de faire la médecine.Il paraît que ces- défenses étaient conçues de façon qu’on laissait aux médecins juifs la liberté de pratiquer la médecine en faveur des malades de leur secte ; les conciles ne voulaient pas
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priver ces malades du secours de la médecine, et les suppôts des Facultés ne prétendaient pas se charger seuls d’avoir soin de leur santé.
La charité n’était pas entièrement éteinte envers les Juifs; on trouvait même le moyen de l’exercer à leur égard, puisque les conciles ni la Faculté ne défendaient point aux médecins chrétiens de guérir les Juifs malades. Mais ces lois étaient principalement à l’avantage des médecins chrétiens ; leur principal objet fut d’abord de faire oublier les médecins arabes et de’détruireles médecins juifs. Leschréliens n’avaient cependant, pour s’instruire, d’autre ressource que celle des ouvrages des Païens, des Arabes et des Juifs ; ils les expliquaient, en effet, à leurs écoliers : depuis les premiers siècles de l’Eglise, le christianisme comptait des martyrs et des confesseurs, mais peu d’auteurs parmi les médecins chrétiens.
Il y a tout lieu dépenser que les Juifs leur firent plus d’une fois des reproches, enleur rappelant que la médecine s’était conservée parmi eux et non chez les chrétiens. Je suis fâché que nos Facultés se soient mises dans le cas de ces reproches, et qu’elles aient eu besoin de l’autorité des conciles et des rois pour établir leur empire. J’aimerais mieux que notre histoire prouvât que les médecins de nos universités devinrent d’abord si supérieurs aux autres que le peuple juif lui-même les préférait aux médecins de sa secte. Il reste un grand nombre de présomptions du contraire, témoin l’opinion de François qui ne parvint pas sans doute jusqu’au roi, sans être soutenue par un puissant parti dans son royaume.
L’opinion du roi n’était pas sans fondement, et le parti des Juifs avait des raisons au moins spécieuses, s’il faut en croire Huarte.dl remarque, outre ce que je viens de rap^ porter de lui sur cet objet, que «ceux qui vivent en seryi- » tude, en tristesse et ennui en pays étrange, engendrent » beaucoup de colère aduste, pour ce qu’ils n’ont pas la li- » berté de parler ni de se venger du tort qu’on leur fait ; et » cette humeur, étant rostie, est l’instrument de l’astuce ou » ruse, de l’industrie et de la malice..., laquelle est accom- » modée aux conjectures de la médecine ».
Si cela est, jamais peuple nefuten position si conveneible
pour cultiver la médecine que l’était le peuple juif, répandu dans le royaume aux siècles dont il est question. H était persécuté et poursuivi de tous côtés et de toutes les manières ; tout le monde lui tombait sur le corps, à l’exemple de l’autorité royale, qui avait sans doute lieu de se plaindre de lui, et à l’exemple de l’Eglise, qui en était mécontente: les membres des universités se croyaient tout permis dans ces circonstances et par une suite des privilèges extraordinaires accordés à leurs corps naissants.
Le cri à la mode était le cri contre les Juifs : ils étaient donc obligés de se soutenir de leur mieux dans l’esprit des peuples. La médecine leur fournissait un prétexte honnête, parce que, la puissance royale et la puissance ecclésiastique ne pouvaient entièrement condamner l’application des Juifs à la médecine, et parce que les suppôts des universités avaient un intérêt trop marqué à enlever aux Juifs l’exercice de la médecine pour que tout le monde n’aperçût pas les motifs de rivalité qui faisaient agir ces suppôts, et qui diminuaient à proportion la légitimité de leur conduite à l’égard des Juifs.
Il est difficile de concevoir que les Facultés se soient portées au point de défendre aux Juifs l’exercice de la médecine sur les malades chrétiens ; il est plus difficile encore de pénétrer les motifs qui ont pu engager des historiens, amoureux des Facultés, à exposer sous lesyeux du public, et dans notre siècle, le décret dont nous parlions ci-dessus, et qui aurait dû rester encore longtemps caché dans nos anciens registres.
Voudrait-on faire revenir ces temps barbares où l’on prétendait gêner la liberté et la confiance des citoyens, en aillant même plus loin que l’autorité légitime, qui a toujours su se relâcher de ses droits au sujet de la médecine, lorsque le bien des peuples l’a exigé? Défendre aux Juifs d’exercer la médecine en faveur des catholiques, c’était interdire aux Juifs les moyens de faire le bien et gêner la liberté des catholiques, en les forçant à s’adresser aux médecins chrétiens.
Le prince l’ordonnait, la discipline de l’Eglise était conforme à la volonté du prince, soit ; mais quel besoin le prince et l’Eglise avaient-ils de l’approbation et des décrets des Facultés ? Leurs membres ne sen taient-ils pas le peu de con-
SUR l’histoire de la MÉDECraE
venance qu’il J avait de crier à tout le monde : Nous vous défendons de vous adresser à d’autres qu’à nous pour vous guérir ?
Que pouvaient-ils répondre à ceux qui leur disaient : Vous qui voulez nous faire guérir par force, où avez-vous appris le métier que vous faites ? N’est-ce pas dans les ouvrages de ces Juifs et de ces Arabes que vous voulez nous faire oublier, et dont les enfants, sans doute mieux instruits que vous de la langue et des idées de leurs pères, vivént parmi nous et possèdent notre confiance sur ce qui regarde notre santé, c’est-à-dire la chose du monde au sujet de laquelle nous sommes le plus libres? Faites mieux que les Juifs; soyez plus savants qu’eux ; mais n’imaginez pas avoir le droit de nous tyranniser, et ne croyez pas vous rendre dans nos esprits préférables à eux, en les déchirant, en essayant de leur ôter le pain de la main, et en nous forçant de partager avec vous ce pain que nous voulons partager avec eux.
D’ailleurs, les Juifs jouissaient de quelques avantages sur les chrétiens ; ils étaient maîtres du commerce ;■ ils voyageaient plus que les naturels du pays ; ils avaient des liaisons avec l’Orient et avec l’Espagne, devenue le centre delà médecine des Arabes; ils parlaient Tes langues étrangères; ils allaient chercher en Grèce et parmi les débris de l’empire romain les manuscrits anciens; ils savaient où croissaient les bons médicaments, qu’ils trouvaient le moyen de faire venir. Toutes ces prérogatives ou ces qualités particulières, fort éloignées des mœurs de nos Français, mettaient les Juifs en possession des principales parties de la médecine.
Ils en faisaient une des branches de leur commerce ; voilà sans doute ce qui avilissait la médecine entre leurs mains; elle devenait l’objet de leur cupidité naturelle ; ils étaient, par une suite de leurs principes et de leurs spéculations marchandes, si on peut ainsi parler, obligés de se défaire de toutes leurs drogues et de combiner leurs ventes avec leurs profits. C’est à cet égard seulement qu’on peut, ce me semble, reprocher aux Juifs d’avoir formé le système de tromper les chrétiens.
Il n’est guère possible d’imaginer que, ainsi qu’un médecin trop passionné pour son état de membre des universi-
RECHERenES
tés l’a mis en avant, les Juifs eussent résolu de se défeire des chrétiens, sous prétexte de leur être utiles par le secours delà médecine. Cette réflexion trop aigre n’est qu’une injure dite en chaire, ou enfantée dans l’ombre d’une bibliothèque, d’où plus d’un docteur a cru avec zèle, mais sans goût, pouvoir réformer le monde.
Quoi qu’il en soit, je suis convaincu, avec Huarte, que le peuple juif fut amplement pourvu de « cette colère rostie, » l’instrument de l’industrie, astuce, cautelle et malice ». Quelle qu’en ait été la cause, je pense que c’est à cette disposition naturelle qu’il faut rapporter l’amour et le penchant de ce peuple pour le commerce et tout le détail des opérations qu’il entraîne; je crois que c’est en vertu de cette disposition que les Juifs trouvaient le moyen de s’insinuer chez le peuple comme chez les grands, à titre de médecins : ce qui les mettait à portée de contrebalancer les médecins chrétiens.
Je voudrais que quelqu’un s’occupât à chercher dans la pratique et dans les autres branches de la médecine moderne, dans la constitution de nos Facultés, et celle des corps ou collèges de-médecine qui se trouvent dans nos villes, ce qui peut être resté des travaux, de la conduite, des mœurs et des pratiques des Juifs. Il est évident qu’ils ont beaucoup contribué à entretenir les préjugés du public sur la religion des médecins.
Les Erreurs populaires, ouvrage de Joubert, médecin du XVI® siècle, me paraîtraient être utiles pour l’objet que je propose. Cet ouvrage contient, en effet, plusieurs problèmes de médecine au sujet d’un grand nombre de préjugés, dont plusieurs semblent être venus des Juifs.
C’est un examen que je me contente d’indiquer à ceux qui, pénétrés de l’utilité des recherches de Joubert, voudraient suivre la même carrière, et soumettre au tribunal de la raison et de l’expérience bien des faits qui passent pour constants et bien des opinions reçues : on ne s’avise guère d’avoir des doutes sur tous ces points que lorsqu’on est animé de l’esprit de critique et de louable curiosité qui caractérisa Joubert, un des plus grands hommes qu’ait produits la Faculté de Montpellier.
§. VI. médecin des Pyrénées ; ses idées sur la formation des vallées et des montagnes ; ses remarquas sur les médecins d:Aquitaine {ou de la Gascogne) ; ses réflexions sur la picote, ou la petite vérole.
Huarte naquit dans les Pyrénées. La petite ville de Saint-Jean-Pied-de-Port, en Navarre, fut son berceau. Sa mémoire et sa famille vivent encore dans sa patrie, fertile en hommes d’esprit.
J'avais ouï parler d’un médecin célèbre dans une vallée des plus voisines d’Espagne : je désirai de le voir chez lui ; il y consentit, et je m’y rendis: il me parla d’abord de son fils.
« Je serais heureux, dit-il, heureux si je l’avais avec moi. Il a voulu être médecin comme ses pères : il pouvait mieux faire dans le siècle où nous sommes. Je lui ai appris le secret de la médecine. Il est dans une des premières villes d’Espagne, où sa façon de penser lui fera des affaires. Le temps de parler vrai, dans les cités fort peuplées, n’est pas encore arrivé pour les médecins. Il est presque nécessaire qu’ils mentent, ou qu’ils soient peu instruits du fonds de l’art, dans ces lieux où régnent l’envie et la dissimulation, fruits dégénérés de la semence de l’émulation et de la cordialité. Mon ami, beaucoup de vos habitants des villes ont perdu la plupart de leurs sens naturels. Leur vie n’est qu’une suite de symptômes d’une maladie habituelle et incurable. »
Je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que mon docteur était un peu babillard, fort rempli de l’importance de sa profession, fort engoué du rôle qu’il jouait dans sa vallée, où il jouissait de la plus grande considération et où sa famille est distinguée depuis plus de quatre siècles. Il était si accoutumé à sa logique médicinale qu’il appréciait tout suivant ses règles; il n’aimait pointa être contrarié. Je résolus de le faire expliquer sur ce qu’il appelait le secret de la médecine, et je pris le parti d’écrire chaque soir ce qu’il m'aurait dit dans la journée : je ne rapporterai ici que l’extrait de deux ou trois conversations.
« Entrons, me dit-il un jour, dans ma bibliothèque : vous
verrez ensuite mon jardin des plantes, mon cabinet d’histoire naturelle et mon laboratoire.... Mon premier livre c^est la Bible du concile de Trente ; je la lis et je l’admire' j’y trouve même de très-bons préceptes de médecine.... ensuite mes livres de prières.... et puis les hommes de Plutarque... Ce paquet de feuilles volantes que vous voyez sont des lambeaux des Arabes, Razès, Avicenne et quelques autres : j’ai déchiré le reste de ces ouvrages comme inutile... J’ai conservé et élagué de la même manière quelques livres de Galien et de ces autres qu’un libraire a décorés du nom de princes de la médecine...
» Rivière, de Montpellier, est chez moi tout entier, hors ses contes sur les éléments. C’était un des grands hommes du métier que ce Rivière ; qu’il eût pillé ou non le gros Sennert, il était bon.... son prédécesseur Rondelet était excellent aussi... de même que Ranchin et le Dulaurens dont je préfère l’anatomie à celle du Riolan,.. Voilà les Aphorismes d’Hippocrate et quelques autres livres de ce prince de la médecine... Dioscoride et Mésué étaient des têtes bien meublées.... J’ai aussi le Fernel tout entier, et il est usé à force que nous l’avons lu, car il parle, bien élégamment... Ce Baillou veut trop imiter Hippocrate ; ses petites histoires sur les bourgeois de Paris m’ennuient : elles sont la plupart trop étranglées pour être utiles... Duret, dont vous voyez le commentaire sur les prénotions coaques d’Hippocrate, était trop sec, trop austère, trop serré... Houllier que voilà était son maître en tout... Je ne sais pas comment la Faculté moderne de Paris n’a pas fait brûler ces ouvrages : ils condamnent ses dogmes et sa théorie, et surtout sa pratique.
» Vous connaissez sans doute la médecine de Chauliac... et celle d’Oribaze... et celle de Paracelse, le plus médecin de tous les fous et le plus fou de tous les médecins... Voilà le bon Ambroise Paré ; c’était une des meilleures têtes d’hommes qui aient vécu du temps de Henri II, de François II, de Charles IX et de Henri III, auxquels il eut l’honneur d’être attaché : je suis fâché qu’il n’ait pu servir notre Henri IV... Ce Van-Helmont qui est le vainqueur de l’ancienne école, fait mes délices; je le prends souvent le soir pour m^’endormir gaîment.... Je ne hais pas
SÜR l’hISTOIEE de la MÉDECaXE 283
Deleboé..- Je lis aussi mon Rabelais... el j’sd quelques lettres de Guy Patin... Voilà Montaigne. Je me suis défait de Bayle pour de bonnes raisons... Virgile, Corneille et Molière sont les seuls poètes que j’aime... avec quelques restes de nos troubadours et de nos chansons de la vallée...
» Je ne vous parle pas de mes auteurs espagnols j ils valent bien vos français. Je ne vous dis rien de tout ce fatras de livres, que vous voyez dans la poussière; je les y laisse... Je conserve pourtant un rang distingué pour les Mémoires des Académies médicinales de nos jours, quoiqu’ils ne soient, au fond, qu’une répétition de ce que les anciens ont dit, ou bien un tissu de menus détails, de petits faits dans le cas d’être prévus par les connaisseurs, ou du moins bien traités lorsqu’ils se présentent.
» Voici mes manuscrits et ceux de mes pères. C’est un corps de médecine propre à notre pays ; je le destine pour mon fils. Il m'a emporté de très-bons morceabx de Stahl, que je regrette beaucoup. Stahl est, à mon avis, le roi des modernes, qui me paraissent avoir un peu trop loué Sydenham... car son rival Morton, que j’ai placé auprès de lui, n’était pas un sot... non plus que Willis, qui m’amuse... Ce livret n’est-il pas du Chirac? sa tête était bien bouillante !... J’ai ouï parler de Boerhaave, que je ne lirai point sur ce qu’on m’en a dit... J’ai assez lu... il faut dans notre état beaucoup plus voir et méditer qu’il ne faut lire... Je ne lis même pas la gazette, non plus que toutes les thèses de vos Facultés : en voilà quelques-unes que j’ai collées sur de la toile pour me faire un paravent, pour l’hiver... et je vous ai assez parlé de mes livres. Je vous dirai autre chose demain.
» Vous vous attendez sans doute à voir mon jardin des plantes, mon cabinet d’histoire naturelle et mon observatoire ; partons, voilà nos chevaux prêts ; le vôtre suivra le mien dans ces sentiers que vous voyez sur la montagne... Observez la vallée et ces torrents et ces gorges ; faites vos réflexions là-dessus' pour raison... Voilà l’endroit où César passa en allant en Espagne... Vous voyez, non loin de ce rocher sur lequel on a écrit l’époque de ce passage, deux maisons qui de père en fils datent de cette époque... A votre avis, sont-ce là des gentilshommes ?
» Voilà une vallée où Henri IV et Marguerite^ sa femme eurent une dispute au sujet d’une demoiselle de la cour. ' Catherine, sœur d’Henri IV, passa souvent sur ces rochers dans sa jeunesse... Nos pères coulaient des jours heureux au service de ces princes, dont les hautes destinées se préparaient dans nos montagnes. Henri IV vit souvent, de leurs cimes, la France et l’Espagne, sur lesquelles devait régner sa postérité. »
Nous arrivâmes vers la fin du jour au haut d’une montagne où j’aperçus, sur une espèce de terrasse assez étendue, quelques cabanes fort basses, couvertes de gazon, trois ou quatre bergers, leurs chiens, des vaches et des chèvres. « Nous voici en pays de connaissance», dit le docteur. Il demanda pour son souper le lait d’une chèvre noire, qu’il désigna suivant la notice qu’en donnent Galien et Avicenne ; sur quoi le berger lui dit : « Oh ! docteur, vous avez donc bien à parler demain ! »
On me donna du lait d’une chèvre blanche: on prétenditj toujours d’après Avicenne, que celui de la noire était trop vif pour moi; et, après un souper frugal, il fallut nous coucher sur de la feuille sèche et sous un toit de gazon, où nous dormîmes très-bien, gardés par nos chiens et par nos bergers, ayant pour oreillers des outres pleines d’air et pour couvertures des peaux d’agneaux.
« Debout, s’écria le docteur au lever de l’aurore; debout, mon ami 1 Venez avec moi respirer l’air animé par les premiers rayons du soleil : voilà le bon air inconnu à vos habitants des villes... Je ne suis jamais en ce lieu à ces heures-ci que je ne me sente renaître; je dis renaître sans figure, puisque, sortant de l’air de là-bas et me trouvant dans celui-ci, je me représente le naoment où je sortis du ventre de ma mère. Jugez delà révolution que doit faire le passage d’un lieu humide, bas, chaud, marécageux et croupi, dans un lieu frais, pur et éclairé des rayons naissants du soleil. Nous vivons d’air plus que de pain voilà pourquoi ceux de vos villes qui ont de bon pain et de mauvais air, se portent moins bien que nous, qui avons de bon air et de mauvais pain.
» Le temps est très-propre pour nos opérations... Voici, mon ami, puisqu’il faut vous tout dire, mon jardin des
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plantes, mon laboratoire et mon observatoire... C’est ici que la nature parle et s'explique clairement à qui sait la consulter.... Les plantes précieuses, que nous foulons aux pieds en nous promenant, pourraient fournir le sujet de plusieurs entretiens, de même que ces pierres de différentes espèces et ces nuages, que vous voyez sous nos pieds et que le soleil dissipe... Sur ces montagnes sont encore imprimées les traces des Tournefort, des Magnol, des Jussieu et autres médecins naturalistes...
» Je veux, mon ami, vous parler de ces montagnes, et vous faire jeter un coup d’œil sur ces contrées que vous apercevez du côté de la France... vous les verrez mieux avec cette lunette d’approche... Je vais vous répéter ce que nous avons quelquefois dit avec mon fils, dans le même lieu où nous sommes... et tenant en main les ouvrages de quelques philosophes modernes, quim’ont éclairé sur ce que je ne savais autrefois qu’imparfaitement, mais qui n’ont pas tout dit assurément.
» Nos montagnes furent autrefois, sous les eaux du déluge et ensuite sous celles delà mer, une énorme masse solide, d’un diamètre immense de tous les côtés, et composée de diverses espèces de terres et de pierres, dont je n’examine pas ici la nature ni l’arrangement... Cette masse est réduite sur la surface de la terre à une espèce de crête ou de saillie, de la longueur d’environ quatre-vingts lieues entre la Méditerranée et l’Océan, et moins étendue en passant par la voie la plus droite et la plus courte de France en Espagne... La diminution de la masse entière, ses divisions, ses débris, les bouleversements arrivés dans ses parties, ont produit un grand nombre d’habitations pour les hommes et les animaux, dans des endroits qui furent autrefois mille piques sous l’eau et tout autant sous la terre.
» On habite aujourd’hui les recoins dans lesquels les eaux ont longtemps croupi.... Une faut qu’ouvrir les yeux dans l’endroit où nous sommes, pour voir toutes ces vérités... c’est-à-dire la séparation des montagnes... la formation des torrents, des vallées, des coteaux, des plaines... Le temps peut changer à la longue nos montagnes en une vaste plaine.
» Ce changement n’est encore qu’ébauché. Il est plug marqué du côté de la France, au nord des montagnes, que du côté d’Espagne. Ici l’écoulement des eaux, qui couvraient la masse solide, s’est fait d’autant moins brusquement que le soleil, en empêchant l’amas de neige et les orages considérables, empêche aussi la crue et les mouvements violents des torrents, qui ont les premiers usé et séparé les montagnes, et formé les diverses vallées: la face méridionale des Pyrénées a dû prendre une disposition particulière, dont je ne vous parle point aujourd’hui.
» De notre côté, au contraire, ou celui de la France que vous voyez sous vos pieds, la masse des montagnes exposée au vent du nord a dû se couvrir chaque année d’une grande quantité de neige, devenir sujette à d’abondantes pluies, à de fréquents orages, aux vicissitudes continuelles du froid et du chaud ; ce qui a produit la forme qu’ont prise les Pyrénées du côté de la France... La fonte des neiges forma des torrents, ou des courants d’eau, qui se creusaient leurs lits en entraînant ce qu’ils rencontraient... Ces torrents grossirent à proportion que la mer se retira... la mer vint au point d’être contrebalancée dans ses bords par les torrents qui descendaient des montagnes... Les torrents, que la pente des eaux entraînait naturellement du côté de l’Océan, formèrent la Garonne, dont vous voyez le cours, en manière de portion de cercle, depuis les Pyrénées jusqu’à Toulouse et de Toulouse à Bordeaux.
» D’autres portions des montagnes formèrent d’autres torrents.. .Ainsi naquit l’Adour, dont vous pouvez suivre le cours concentrique à celui de la Garonne, et qui est beaucoup plus petit, parce que ses eaux avaient moins de force que celles de la Garonne... Vous voyez le grand Gave venir de Lourdes à Pau, et de là à Bayonne, en décrivant sa portion de cercle, moindre que celui de rAdour...Le petit Gave ne fit qu’un petit circuit... la Nive côtoya les montagnes de la Navarre les plus près de la mer.
» A insi ces plaines riantes connues autrefois sous le nom d’Aquitaine, que je leur conserve, furent séparées et même formées des débris des montagnes qui s’écroulèrent et chassèrent la mer... Tous ces torrents qui coulent sous vos yeux ont été les vrais fabricateurs de ces plaines... ils sont
SUR l’histoire de Îa HÉDECINE 287
très-peu considérables dans leurs sources ; mais ils croissent à proportion qu’ils avancent dans leur cours... ils rampent dans les vallées dont ils occupent aujourd’hui la moindre partie, et qu ils comblaient autrefois, qu’ils formèrent ou qu’ils creusèrent
» Vous le voyez, mon ami, chaque vallée a son torrent, son auteur et son nourricier... la largeur de la vallée est ordinairement en raison de la grosseur du torrent, ou de la hauteur des montagnes où le torrent prend sa source... Chaque vallée rappelle évidemment qu’elle ne fut autrefois qu’un lac plus ou moins étendu... Il n’y a point de vallée proprement dite dans les endroits où les eaux n’ont poin* trouvé d’obstacle qui les forçât à séjourner... L’entrée des vallées, leur col est ordinairement étroit et rappelle l’obstacle qui arrêtait autrefois les eaux auxquelles il a fallu, dans certains endroits, scier pour ainsi dire une montagne, comme cela paroît évidemment par les couches correspondantes, dans les montagnes qui font les bords des torrents... Les vallées sont ordinairement d’autant plus étendues que la résistance trouvée par le torrent fut plus considérable... Les vallées sont toutes fertiles dans les endroits où les eaux du torrent ont dù, par leur pente, apporter les débris de la terre végétale des montagnes.... elles sont, au contraire, stériles dans les endroits que le torrent écorchait pour porter la terre ailleurs... La plupart des vallées sont fertiles du côté du midi et ne le sont point du côté exposé au nord, parce que les torrents suivaient l’Océan et tombaient du midi au nord ou sur la face méridionale actuelle des montagnes... Ces villages élevés audessus du sol des vallées indiquent qu’il fut un temps où ce sol était parallèle à ces endroits élevés aujourd’hui... Les vallées s’appellent parmi nous ribères, ou riouères, de rivus erat, le ruisseau y était... Voilà, mon ami, ce que j’avais à vous donner à méditer à vos moments perdus : quelque homme heureux entrera un jour dans tout le détail nécessaire pour l’éclaircissement de ce que je viens de vous dire.
» Quant à ce qui nous concerne particulièrement dans cette charmante x4quitaine, que vous ne pouvez vous lasser d’admirer, et que je voudrais avoir le temps de vous peindre
tQut entière, elle est en bien des endroits couverte des fleurs qui croissent sur les tombeaux des grands hommes qu’elle a produits. Il y a parmi.ces grands hommes beaucoup de médecins. Je ne monte jamais ici que je ne songe à eux. Je veux (si vous permettez d’user dans mes expressions de la liberté du lieu où nous sommes) cueillir sur ces tombeaux un bouquet pour vous, qui êtes curieux de l’histoire de la médecine.
» Je mets en fait que, de toutes les provinces, le royaume l’Aquitaine est celle qui fournit le plus de sujets destinés à étudier et cultiver la médecine et ses différentes parties. Je trouve la raison de ce fait dans la constitution nouvelle des habitants. Huarte, qui naquit dans cette vallée non loin de l’Océan, et qui fut sans doute un des plus subtils philosophes de son temps, a très-bien défini à mon gré quelle est la constitution naturelle la plus propre à la médecine. Ses traducteurs ont appelé astuce et malice ce qu’il appelait sagacité, vivacité, industrie et surabondance d’imagination.
» Or les habitans des divers cantons d’Aquitaine sont plus ou moins fournis de ces qualités, qu’ils doivent à leur climat, à leurs mœurs, à leur façon de vivre, aux peuples anciens dont ils descendent. Il ne faut donc pas être étonné que plusieurs d’entre eux se destinent à la médecine. Je vous exhorte, mon ami, à lire et méditer l’ouvrage de cet aimable docteur Huarte : il vous amusera en vous instruisant. Vous verrez avec plaisir son génie rare et audacieux essayer de nouvelles routes et ouvrir la voie à des découvertes, plus importantes que celles qu'il a faites dans la partie de la médecine philosophique à laquelle il s’attacha.
» Je trouve une autre raison de la disposition naturelle à nos compatriotes pour la médecine, dans la grande quantité d’eaux minérales dont la nature a pourvu leur pays. Ils sont dès le berceau accoutumés à entendre conter les guérisons merveilleuses opérées à ces eaux ; ils voient la plupart leurs parents et leurs amis s’occuper de tout ce qui peut être utile au nombre infini de malades qui viennent à ces eaux ; ils se plient insensiblement à ce genre d’étudè ; üs sont, pour ainsi dire, nourris des ouvrages faits sur ces eaux, depuis Pline jusqu’à Descaunets ; leur âme se plie donc tout entière de ce côté, comme les habitants du bord
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de îa mer se plient à la navigation, et comme les Italiens, perpétuellement frappés des chefs-d’œuvre de peinture et de sculpture qui se trouvent dans leur paySj se vouent à ces arts dans lesquels ils excellent.
» Aux raisons que je viens de vous dire j’en joins une troisième, c’est que les muses, exilées de Rome et de l’Orient, trouvèrent de bonne heure un asile dans nos contrées. Le poète Ausone vous donne une idée delà quantité de savants qui peuplaient l’Aquitaine dès les IIP et IV® siècles de l’Eglise. Les Arabes portèrent les premiers rayons de leur savoir et de leur sagacité, trop peu estimée communément, dans ce même pays que bordent nos montagnes et les deux mers. Les connaissances qu’ils semèrent en Espagne se répandirent tout naturellement dans nos cantons. Les troubadours firent merveille à Toulouse et dans les environs, au XII® siècle : la Faculté de Montpellier se forma vers le même temps des débris des Arabes et des Juifs qui cultivaientla médecine dans ces pays, que la nature paraît avoir destinés pour cela, à cause de la grande quantité de plantes précieuses et des jours purs et sereins qu’elle y fait naître. Vous m’avouerez que tous ces lieux chéris des muses étaient autant de centres, d’où le savoir se répandait aux environs. Or, l’étude de la médecine se trouvant très-analogue à la liberté et à la vivacité des têtes de nos habitants, c’est à elle qu’ils durent se vouer, encore plus qu’à toutes les autres sciences.
» Voulez-vous des preuves de ce que j’avance, prises dans l’histoire de nos médecins? Je vous ai déjà parléde Huarle. Remontez ensuite à Ausone, le père, le modèle de tous les médecins de son temps, et qui peut même être celui des médecins à venir. Il vécut, comme vous le savez, dans ces landes que la mer semble avoir formées en vomissant une grande quantité de sable, comme si elle eût été vaincue et repoussée brusquement par les torrents de nos montagnes, qui la forcèrent de s’écarter et de jeter son sable dans ce recoin des landes, ne pouvant le jeter dans les lieux occupés par nos torrents.
U Ausone le médecin naquit à Bazas et passa sa vie à Bordeaux... Je ne puis vous taire qu’à propos de ce patriarche des médecins, j’ai quelquefois imaginé un plan de ré-
fQFjà^ à faire dans vos Facultés : je voudrais que, si on n’était pas d’avis de changer le serment des candidats, on y ajoutât ce qui suit :
» 1° Un élève de Bordeaux jurerait de prendre Ausone, le médecin, pour son modèle, de ne jamais aller s’offrir précipitamment pour témoigner contre personne, et encore moins de s’embarrasser dans des dépositions étudiées, louches et concertées avec un calomniateur ; de ne jamais augmenter son bien et sa réputation aux dépens des autres ; enfin, de demander pardon à ses compatriotes s’il était devenu quelqu’un par l’exercice d’une profession qu’il n’aurait pas même eu le temps d’apprendre... Je suis persuadé que tous les médecins de Bordeaux souscriraient de bon cœur à la formule que je propose ; ils trouveraient bon. qu’on bannît de leur corps celui qui ne pourrait se dire l’imitateur d’Ausone.
» 2o Un élève de Paris jurerait de s’efforcer à suivre les traces de plusieurs hommes illustres, membres de cette Faculté; mais il protesterait formellement qu’il abhorre autant qu’il dédaigne la mémoire de ces fanatiques déchaînés contre les Vésale et les Brissot; il s’engagerait à ne point s’opposer, sans des raisons évidentes, à des remèdes, des pratiques et des découvertes nouvelles, telles que celles de l’émétiqueet de la circulation du sang, qui furent l’écueil de plus d’un docteur superbe ; il avouerait que, la liberté de penser sur les matières de l’art étant l’apanage de tous les médecins, et même celui des malades, il ne heurtera jamais cette liberté, surtout par des voies dures ; il jurerait enfin de modeler sa conduite sur celle de Fernel, qui repoussa, comme il convenait aux circonstances, les traits lancés contre lui par la vile espèce des Plesselles.
» 3o Un élève de Montpellier jurerait qu’il fera quelque attention aux dogmes nés ailleurs que dans son université ; qu’il conviendra, sans qu’il faille l’y forcer, qu’on peut être médecin sans avoir respiré l’air de Montpellier ; qu’à l’imitation de Joubert, il travaillera toute sa vie à purger la médecine des préjugés régnants, et que rien ne pourra l’empêcher de mettre en avant sa manière de penser sur les matières de l’art, sans prétendre gêner les suffrages de personne, et sans craindre de devenir la victime d’une façon
SUE l’hisxoibe de la MÉDECDîE 291
de penser décidée et loyale— Je voudrais aussi que les médecins de Montpellier regardassent la Faculté de Toulouse comme une de leurs annexes ou succursales, et qu^’il n’y eût point de division entre ces deux sœurs languedociennes, en attendant que le temps parvienne enfin à les incorporer l’une dans l’autre.
» Mais revenons à nos médecins d’Aquitaine. La ville de Bazas compte, après Ausone, Vital Dufour, d’abord distingué dans sa profession de médecin, qu’il quitta ensuite pour prendre l’habit de cordelier; il devint bientôt célèbre dans son ordre par des talents qui l’élevèrent à la dignité de cardinal ; mais il sembla croire qu’il pouvait penser et parler aussi librement sur la religion que sur la médecine; il parut s’écarter du bon chemin, dans lequel il fut remis. Le pape Clément V fit sentir à ce bazadais qu’on ne doit jamais se mêler de choses qui ne nous regardent point, et qu’il ne faut pas s’engager dans de mauvaises affaires : la légèreté, la précipitation ni la faiblesse même ne peuvent jamais excuser une vilaine action. Vital oublia les devoirs de son état, que la patrie d’Ausone n’avait pu manquer de lui apprendre dans sa jeunesse; il se laissa éblouir par l’éclat des grandeurs et la pourpre; il eut tort et il eut lieu de se repentir de sa faute : que ne vivait-il doucement chez lui, comme ses pères !
» La ville d’Agen, sur la Garonne, servit de retraite à Jules César délia Scala, ou Scaliger; il y mourut au XVP siècle, après s’être fait naturaliser en France ; nous sommes donc en droit de le regarder comme un des nôtres ; il était médecin et philosophe ; ses admirateurs l’ont mis à côté d’Aristote; je l’eusse autant aimé à côté d’Hippoerate, et il y a eu en effet des amis de Scaliger qui l’ont placé dans ce rang. Il eut ün fils médecin, qui dégénéra de la vertu de son père. Joseph Scaliger, son autre fils, soutint la réputation de son nom; mais il ne fut pas médecin ; je trouve même qu’il a prétendu médire de la médecine, qui avait donné du pain à son père; ce n’est pas le premier ingrat que notre profession ait fait... Si je voulais, mon ami, vous dire ce que je pense là-dessus, c’est-à-dire sur la nature de la médecine, nous irions trop loin ! Vous m’accuseriez peut-être de me livrer à des écarts aussi singuliers que ceux d’un de nos
gascons du XVII® siècle; je veux dire le fameux Cyrano
de Bergerac.
» A propos de Cyrano, vous n’ignorez peut-être pas qu’il a voulu faire le petit Montaigne en disant du mal des médecins. Je regarde ces critiques comme des espèces de médecins avortés : ils savent quelque chose de notre profession, mais ils ne peuvent en saisir le fonds et la moelle ; ils extravaguent sur ses principes, dont ils n’ont point eu la patience de suivre l’application. Cyrano aurait pu, s’il fût resté dans sa patrie, y prendre des leçons de Gilet, médecin dont la mémoire dure encore, et qui vivait à Bergerac il y a trois ou quatre générations, c’est-à-dire du temps de Cyrano. Les enfants de notre Gilet quittèrent la médecine ; ils sont parvenus par degrés à des postes peut-être moins agréables que ne l’eût été pour eux la ville de Bergerac, en y exerçant la profession de leur père. Je ne crois point que la lettre de Cyrano contre le gros homme, ni celle contre les médecins, ait eu pour objet Gilet le médecin, comme quelques personnes ont voulu me le faire entendre.
» J’aurais souhaité que Cyrano eût pu modérer la pétulance de ses passions par l’étude de notre art; il l’eût vraisemblablement poussé plus loin et rendu plus cher et plus respectable à ses héritiers que Gilet, son compatriote, placé ici parmi les médecins du cercle de la Garonne, quoique la ville de Bergerac soit sur la Dordogne.
» Duchesne, plus connu sous le nom de Quercetanus, illustra l’Armagnac, sa patrie, que vous voyez entre le Béarn et la Garonne ; ce médecin se distingua par un grand nombre d’excellents ouvrages. L’acharnement avec lequel Guy Patin et Riolan, médecins de l’école de Paris, le poursuivirent, mit le comble à sa gloire. Guy Patin porta la passion jusqu’au point de s’en prendre à tout le pays d’Armagnac, qu’il appelait un pays maudit : ce docteur inquiet et malin ne ménageait rien lorsqu’il s’agissait de décrier les chimistes, dont Duchesne soutenait les opinions et dont il fat un des plus fermes appuis.
» L’événement a prouvé que Guy Patin aurait mieux fait de se taire : je suis fâché qu’il ait donné tant de preuves d’ignorance, de légèreté et de défaut de jugement au sujet de l’antimoine, mais je suis fort aise que notre Duchesne ait
SÜR l’histoire de la. médecike 293^
mieux rencontré que Guy Patin et ses camarades. Je ne sais comment leur esprit avait été circonscrit dans un cercle étroit de connaissances, d’où ils ne purent sortir.
» Le Portugal vit naître au XVI® siècle un homme du premier rang ; la ville de Bordeaux lui donna les premiers principes d’éducation; l’Italie le forma ; Montpellier acheva de l’instruire dans la science de la médecine, qu’il vint enfin exercer à Toulouse. C’était le célèbre Sanchez, qui naquit d’un père médecin et juif; Sanchez fut très-bon chrétien et très-savant médecin. Le flambeau du pyrrhonisme, qu’il porta dans le sein de la médecins, lui fit chercher en vain dans cette science l’évidence qu’il trouva dans la religion; il fut un des plus décidés pyrrhoniens qu’ait eus la médecine ; il s’appliqua à développer la sentence de Socrate, qui dit qu’il ne savait qu’une chose, c’est qu’il ignorait tout ce que les autres disent savoir. L’ouvrage de Sanchez plut à tout le monde, et il mérita de grandes et de sérieuses critiques ; il fut soutenu par Lassus, son compatriote.
» Rien ne me surprend autant que les louanges données par Guy Patin à l’ouvrage de Sanchez ; j’ai peine à comprendre comment un écrivain, aussi attaché que Patin aux principes de Galien, a pu approuver les efforts de quelqu’un qui faisait de son mieux pour les renverser. Il y a toute apparence que le médecin de Toulouse trouva grâce devant le médecin do Paris, parce que les doutes du premier tombaient en partie sur les principes des chimistes, que le dernier avait en horreur.
«Mais Guy Patin devait s’apercevoir que les mêmes arguments portaient contre la doctrine ordinaire des écoles, son idole ; c’est ce qui n’arriva point, et Sanchez put se vanter que Guy Patin même avait dit du bien de lui ; ainsi notre docteur d’Aquitaine s’acquit une réputation immortelle, de l’aveu de ses rivaux. Duchesne ne jouit pas du même bonheur. Qu’importe ! il fit honneur à nos contrées, de même que Sanchez.
» Bayle les suivit de près dans la carrière de la gloire : il vieillit à Toulouse dans l’exercicé de la médecine, qu’il sut accorder avec l’étude de la physique, sur laquelle il donna plusieurs traités au public : sa manière, plus décidée que
celle de Sancliez, et plus à la portée des têtes ordinaires qug celle de Duchesne^ lui fait communément donner la préférencesur eux. Je croirais que Bayle avait moins de génie et d’imagination que Sanchez et Duchesne ; mais il était plus sage qu’eux.
» C’était, disent ceux qui l’ont connu (car il n’est mort qu’en 1709), un homme droit, qui regardait sans envie le mérite des autres savants, qui fermait les yeux sur le sien propre et qui, dans les plus fâcheux accidents, fit paraître jusqu’à la fin la fermeté d’un philosophe chrétien. Bayle ■était donc un homme, un médecin aussi rare qu’estimable. Je crois que Guy Patin aurait aimé Bayle, puisque celui-ci fut professeur dans la Faculté des arts jusqu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans, et toujours rigide observateur de la discipline : Sanchez et Duchesne étaient bien loin de cette espèce de perfection à laquelle il est rare que les beaux génies parviennent, soit qu’ils ne puissent y monter, soit qu’ils ne daignent y descendre.
» J’ai toujours pensé que la modestie de notre Bayle pouvait avoir pour fondement la haute réputation dont son nom réveillait l’idée; ce nom de Bayle, en effet, me paraît difficile à porter pour un esprit modeste et bien fait. C’est beaucoup pour le médecin qu’il ait pu se faire distinguer ; ce fut heureusement en prenant un parti tout opposé à celui de Pierre Bayle.
» Vous pouvez voir, mon ami, dans le comté de Foix, au pied de nos montagnes, la petite ville du Caidat, qui fut le berceau de ce fameux critique ; je ne jette jamais les yeux de ce côté que je ne me sente aussi ému qu’étonné des idées de.loutesles espèces que le souvenir de Bayle fait naître en moi. Quel dommage qu’une sagesse mal entendue, ou plutôt un tissu de folles passions, aient fait tomber cet homme singulier dans un labyrinthe de pernicieuses erreurs ! J’ai craint quelquefois qu’il n’eût sucé dans notre Sanchez les premières leçons du pyrrhonisme : que n’y apprit-il à respecter, les bornes que la raison peut franchir !
« Sanchez fut pyrrhonien, mais seulement en médecine, il eût été à désirerque Bayle s’en tint précisément au même degré de doute et de curiosité ; c’est sur nous qu’il lui était permis de s’exercer ; il pouvait porter sur notre art ses re-
SUR l’histoire de la. MÉDECI5E 295
gards incertains et faire briller sur nos dogmes ses idées vives et variées : il eût fait un bien réel à l’humanité en remuant l’attention des médecins. Mais la médecine avait perdu pour lui ce piquant qui réveille ordinairement les beaux esprits.
» Bayle était dans le cas de ces buveurs qui ne sentent plus le vin, et auxquels il faut de l’eau-de-vie et des liqueurs fortes. Je remarque qu’il fut, de tous les philosophes, un de ceux qui s’occupèrent le moins de la certitude de notre art. Montaigne, son prédécesseur, et qui vécut aussi à l’ombre de nos Pyrénées, ou qui en respira l’air d’assez près, s’égaya sur la médecine. J’aurais voulu que Bayle l’imitât sur ce point, et qu’il n’eût pas essayé de le surpasser sur d’autres.
» Les médecins dont je viens de parler, et qui vivaient dans cette portion d’Aquitaine que j’ai déjà appelée cercle de la Garonne, brillèrent comme ces feux qu’on place dans la nuit à de certaines distances pour fixer la route des voyageurs. Chacun eut sa sphère de gloire, et chacun, ainsi que les planètes, eut ses satellites. Leurs voisins, leurs compatriotes, leurs parents, leurs amis, leurs rivaux, firent des efforts pour les imiter et pour les surpasser.
» Les Pyrénées du côté de Perpignan fournirent les Miron, médecins du premier ordre... Pézenas se glorifie depuis longtemps de ses Venel... Narbonne soutint son ancienne splendeur, et prépara de siècle en siècle les talents de Barthez, que fit éclore de nos jours le savant Falconet... Béziers célébra ses Bouillet... La ville de Sauve reçut un nouveau lustre de la réputation d’Astruc... Et vous, diocèse de Lombez, vous vous enorgueillissez d’avoir vu naître Sénac... Les environs d’Agen furent le berceau de Ferrein, nom aussi connu que celui de L’Essaie, et qui sera longtemps cher à la médecine... Enfin, nos Bouillac, Fournier, Audirac, Roux, Raulin et tant d’autres, soutiendront dans la capitale du royaume l’honneur du cercle de la Garonne, au sujet de la médecine.
» Quant à ce qui regarde tout le pays contenu entre la Garonne et les montagnes, et qui forme les cercles de l’Adour et des Gaves, ils ont été de tout temps fertiles en médecins de réputation... Ce pays envoya à Bordeaux
Desaulfc, homme plein d’esprit et de sagacité, et qui s’est fait connaître par de très-bonnes dissertations de médecine La ville de Bagaères eut presque autant de médecins que de sources célèbres... La ville de Vie conserve la mémoire deCanderats, de Lalanne, de Casaubon... Cols se fit une grande réputation à Marcîac.... Destendaux, Etcbegaray se distinguèrent à Bayonne et dans les environs... Dupont de Tartas, et Destrem, d’Arsacq, furent dans la classe des praticiens instruits, aimés et respectés.
» J’en dis autant des Lample, de Monein... desLarabère d’Oloron... de Horidebille, de Lescar. Ce dernier fit en notre langue des comédies, non moins vives que celles de Molière, sur la médecine ou lés mauvais médecins... La petite ville de Pontac fait l’éloge des Borie... Coarraze, qui eut le bonheur de jouir du premier âge de Henri IV, fait grand cas de ses Dulom... Pau chérit son Bergerou, qui mangea pendant sa longue vie autant de perdrix que Dumoulin, son contemporain, gagna d’écus... Sudre, compatriote de Bergerou, fut plus sobre, plus savant et moins heureux que lui... Morlaas, capitale de Béarn, honore ses Lostalot, médecins depuis sept à huit générations... Je me tais sur tous les médecins vivants... j’en oublie beaucoup parmi les morts.
» Mais je dois dire qu’indépendamment des raisons générales qui rendirent nos provinces propres à la médecine, il y a une raison particulière, surtout au Béarn, lorsque, dans les établissements des Facultés, lés médecins chrétiens, alors ecclésiastiques,’disputèrent le terrain aux Juifs, qui avaient succédé aux Arabes. Les Juifs n’avaient pu prendre racine dans le Béarn, à cause du peu de commerce de cette province; il fallait aux Juifs un pays plus pécunieux. Mais comme le Béarn ne reçut des papes aucune fondation d’université, il fut privé des médecins ecclésiastiques qui, dans les premiers temps, ne s’écartaient guère du lieu des écoles où ils régentaient. Le Béarn avait dès lors coutume de livrer la médecine à ses nobles.
» Elle fut parmi nous, de nxême, par exemple, qu’en Angleterre, un état considérable ; elle y eut une grande splendeur jusqu’à cè que Louis XIII, établissant un parlement à Pau, y ouvrît lés voies à des honneurs nouveaiix,
SUR l’histoire de la médecine 297
et à l’exercice d autres talents que ceux de la médecine, qui partageait, avec la milice nationale, le temps de notre ancienne noblesse. Nous comptons, parmi nos médecins, les noms de Gassion, de Casans, de Noguès, de Faget, de Sans, de Brumont, de Toya, de Lacave, de Sarramia, de Casamajor, d'Agest, et plusieurs autres, qui tiennent à toutes les classes de notre noblesse.
» Il est aisé de comprendre que des gens 4e cette espèce rendaient la médecine très-recommandable : ils la faisaien t à la manière des anciens médecins dans un pays libre, où l’on reçut plus tard qu’ailleurs les distinctions modernes des diverses parties de la médecine. Ces distinctions n’ont pris une forme stable que depuis l’établissement et le succès généralement connu des Facultés.
» Il reste, dans notre ancien for ou coutume, des traces de la haute considération dont jouissaient les premiers médecins de nos princes ou de la province. La tradition apprend que D’Escuranis, médecin de Marguerite de Valois, fut un des interlocuteurs dans les dialogues agréables de cette princesse, notre souveraine. C’est lui, dit-on, qui avait fait naître dans l’esprit de cette reine, sœur de François I®'', la curiosité qu’elle montra de voir mourir une de ses femmes pour pouvoir raisonner sur cette matière. La même reine fut secôurue par d’Escuranis dans sa dernière maladie, c’est-à-dire dans une attaque d’apoplexie dont elle fut saisie au moment où elle observait une comète.
» Cette mort fit tant d’impression sur l’esprit de nos compatriotes qu’ils regardèrent, d’une génération à l’autre, l’air que nous respirons comme très-propre à causer des catarrhes et des apoplexies. Un des premiers magistrats de la province, frappé, il n’y a pas longtemps, de cette crainte, tomba dans une sorte de mélancolie, qui lui fit fuir notre air, dans lequel il n’était pas né, non plus que Marguerite de Valois.
» Il faut convenir qu’il souffle dans nos pays, plusieurs fois chaque année, un vent d’Espagne, d’Autan ou du Midi, qui est en effet très-défavorable à ceux qui ont le corps disposé aux catarrhes et à l’apoplexie ; mais les naturels du pays sont en général maigres, forts et sains, sobres, actifs, et à l’abri des impressions funestes du vent d’Espagne.
ÿ On dit aussi que le même D’Escuranis partagea, avec d’autres de ses confrères, la douleur d’assister, dans sa vieillesse, à l’accident terrible qui arriva à un des enfants d’Antoine de Bourbon et de Jeanne d’Albret. Cet enfant tomba par terre entre deux de ses femmes, qui se le jetaient Eune à l’autre comme un paquet de linge. Les suites de cette cbute furent funestes. Si E’Escuranis eùtpu annoncer la brillante destinée de Henri IV, frère cadet du jeune prince qui mourut à l’occasion de la cbute, il eût porté quelque consolation dans le cœur de ses maîtres, plongés dans la douleur la plus amère.
» Les justes regrets du père et de la mère diminuèrent bientôt par les espérances fondées sur les vertus naissantes de leur fils cadet, Henri IV. Ces vertus, fortifiées d’âge en âge, développèrent les décrets de la Providence, qui a voulu que l’auguste race des Bourbons ne fût qu’une suite ou une chaîne de héros et de bons rois, tantôt des grands-pères aux derniers des petits-fils, tantôt des pères aux fils aînés, tantôt des pères aux fils cadets, en un mot d’une branche à l’autre, toutes également fournies des qualités éminentes du tronc.
» Le médecin de Jeanne d’Albret, reine de Navarre^ donna une preuve de force et de courage autant que de candeur et de vertu, lorsque, à la mort de sa maîtresse, que l’on voulait attribuer à des causes particulières et cachées, il déclara que ces causes étaient simples et naturelles. Ce médecin ne connut pas l’art insidieux et mensonger qui apprit à tromper le monde par de vaines paroles, par un étalage de dissertations entortillées sur la nature des maladies idéales, singulières, factices, qui échappent aux meilleurs yeux ordinaires.
» Ces plates spéculations ne furent que trop^ souvent la pâture du peuple, grand admirateur des mots inconnus et barbares, que des hommes sourdement ambitieux font courir de bouche en bouche. Mais la race des hommes vrais ne s’éteindra jamais parmi les médecins : il y en aura toujours qui seront le fléau de ces gens à secrets, à maladies de la masse du sang, à virus, à âcre tés, à spécifiques, à pratiques réservées pour eux.
» Mon ami, je m’aperçois que je vous ennuis... descen-
SüR L’eISTOIRE de LA MÉDECINE
dons la montagne... Les précipices au bord desquels nous passons me rappellent toujours le testament singulier de Becher, médecin allemand... Il souhaitait que, lorsque son âme serait séparée de son corps, quelque chimiste changeât, par le moyen du feu, son corps en une petite houle de verre... L’idée est singulière et je 1 aime assez...Chaque famille pourrait conserver ses boules;.. On compterait par boules, comme on compte par quartiers... Les cimetières, au lieu d’être des lieux infects et malsains, ne seraient que des amas de boules de verre...
B Vous faites, au reste, des efforts inutiles pour m’arracher mes idées sur ce que j’appelle le secret de la médecine : ce secret est un, à mon avis. Je l’ai donné à mon fils ; c’èst la meilleure pièce de son héritage... Je ne puis vous le confier... Mais suivez la nature... Toutes les maladies marchent, par exemple, comme la picote, que vous appelez petite vérole... Elle nous vient on ne sait comment... J’apprends que les Anglais la donnent artificiellement à leurs enfants, à l’exemple des peuples d’Orient... Je ne haïrais pas cette méthode; caria nature répand la petite vérole par une vraie inoculation... Et nous, quand la petite vérole est dans quelque maison, nous y envoyons des enfants pour qu’ils la gagnent... Le plus sage parti à prendre est d’aller de bonne heure au devant de celte maladie, au lieu de la fuir...
» Mettez, je vous prie, ce que je vous ai dit au sujet de nos médecins, à côté des catalogues contenant le nombre et les noms des médecins anciens et modernes d’une ville ou d’une Faculté, ne soyez pas fâché d’avoir entendu, une fois en votre vie, quelques noms qui vous sont inconnus : passez-moi mes listes, comme je vous passe vos catalogues.
» Songez que quelqu’un qui voudrait bien traiter l’histoire de la médecine serait forcé d’entrer dans des détails pareils à celui où je suis entré ; chaque province pourrait fournir une suite de grands hommes. L’histoire de la médecine en France devrait contenir celle de tous les médecins connus dans ses diverses parties, faute de quoi l’auteur de cette histoire aurait manqué son objet.
» Il s’en écarterait encore davantage s’il tournait le dos à ce qui peut avoir trait à nos provinces méridionales, qui fu-
rent le berceau de la médecine dans notre royaume; s’ü affectait, en parlant des progrès de la médecine en France d’amincir ou d’oublier ce qui regarde la Faculté de Montpellier. On ne peut se dissimuler que les Lamure, les Sauvages, les Fizes et leurs semblables, y soutiennent aujourd’hui avec gloire l’édifice de la médecine, dont les X® et XI® siècles jetèrent les premiers-fondements... Adieu mon ami! soyez médecin... je vous aime comme mon fils. »
§ VIL Les médecins philosophes travaillent à dissiper la terreur du public ; ils évaluent ce qui se débite sur la contagion et sur tout ce qui la regarde; ils ne peuvent que protéger Vinoculation, en prenant sur tous les points les partis les plus modérés.
Ce qu’on vient d’exposer au sujet des médecins philosophes fait assez connaître leur liberté, leurs prétentions, la manière dont ils travaillent au bien de la société. Ils paraissent, à quelques égards, au-dessus de toutes les autres espèces de médecins, ou du moins ils ne sont pas contenus, par une logique particulière, dans des bornes étroites ; ils sont entièrement les maîtres de donner l’essor à leur imagination. Voyons ce qu’ils doivent penser sur l’inoculation.
Ils la voient établie chez les Chinois, peuple ancien, raisonnable et très-soigneux observateur ; cette opération est aussi en usage depuis un temps immémorial dans l’Orient, d’où elle s’étend dans toutes les parties de l’Europe ; elle convient donc à tous les hommes, de même que tant d’autres pratiques de médecine nées dans les mêmes climats. Il faut donc l’adop'er ; il serait au moins déraisonnable de ne pas vouloir en essayer, et plus déraisonnable encore de la condamner sans l’avoir essayée ; il ne faudrait pas se rebuter, quand même les premières épreuves n’auraient pas paru favorables.
Ce serait manquer à la société que de lui dérober un secours après lequel elle court, à l’imitation d’un grand nombre d’hommes qui ont fait d’avance les épreuves et les réflexions nécessaires sur cet objet, puisqu’ils ne peuvent avoir aucun intérêt plus vif que de prendre le meilleur parti possible sur leur santé et sur celle de ce qui leur est néces-
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sairement le plus cher dans le monde, leurs femmes, leurs amis, leurs enfants. Il ne nous reste qu’à jouir des fruits de ces épreuves, que nous nous reprocherons peut-être un jour de n’avoir pas faites des premiers.
En vain dira-t-on et fera-t-on répéter, avec un soin artificieux, que l’inoculation n’est bonne qu’à mettre la peste dans une ville et dans tout un royaume, que c’est une raison suffisante pour l’exclure. Ces plaintes apprêtées viennent-elles des médecins ? Ils abuseraient de leur ministère et de la confiance du public, en étendant les tristes idées de la possibilité d’une maladie pestilentielle, quand même elles sembleraient avoir quelque fondement: cette proposition est vraie ; elle peut être prouvée par des exemples, qui doivent être sacrés pour nous.
On a vu des médecins combattre, avec cette noble élévation qui tranquillise le public épouvanté, les craintes fondées sur les effets réels ou prétendus des maladies les plus contagieuses et même de la peste. Chirac s’est mis à la tête d’un parti puissapt pour essayer de détruire ces craintes, sources de tant de malheurs.
Ghicoineau, plein d’audace et de confiance, arrive au milieu de la peste de Marseille, où tout un peuple égaré n’attend que la mort ; il calme tout par sa présence; l’espérance et la santé renaissent dès qu’il se montre avec plusieurs de ses confrères, non moins décidés que lui.
Boyer vole au secours de sa patrie au moment où la peste y fait les plus grands ravages; il ne craint pas de risquer sa, vie pour sauver celle de ses concitoyens, qui sentent enfin ranimer leurs esprits abattus.
Quels traits de la part de ces médecins ! et quels exemples à imiter ! A quel propos prétendrions-nous aujourd’hui nourrir et fomenter la pusillanimité de nos concitoyens? Par quelle fatalité voudrait-on nous mettre de moitié avec ces âmes timorées, qui flottent sans cesse dans une puérile et triste incertitude, et qui ne se repaissent que de vaines frayeurs ! Irions-nous, profitant de la faiblesse des hommes, bâtir notre réputation sur leurs paniques préjugés, et nous nourrir avidement de leur larmes, dont nous devons tarir la source au lieu de les faire couler !
Loin de nous un pareil système de séduction, ou de basse
adulation, pour les faiblesses de nos frères. La crainte l’inquiétude, le saisissement, les effets terribles de ces passions, sont les plus cruels de tous leurs maux. Nous devons les guérir, et surtout les préserver de la peur.
Le mot de peste nous est interdit. Les mêmes lois qui défendent aux militaires de mettre l’alartne dans un camp, ou de fuir devant l’ennemi, nous défendent d’augmenter la terreur des sujets du roi : il nous ordonne de veiller sur leur santé et sur le maintien de l’ordre public, qui en dépend. En un mot, un médecin qui ose annoncer la peste pourrait être traité comme un perturbateur du repos public.
Eh quoi! la peste est partout aujourd’hui! elle nous assiège de tous les côtés ! elle est dans l’eau que nous buvons, et qu’on n’osera bientôt plus boire sans que l’art l’ait préparée. La peste est dans la vaisselle de cuisine; elle est dans nos caves, dans nos champs, dans l’air que nous respirons, dans les murs de nos appartements ; il n’y a plus que des maladies contagieuses, des épidémies, des maladies mortelles : les poisons nous environnent de tous côtés. Les médecins ne sont donc dans le monde que pour publier et exagérer ses malheurs ! Quel triste rôle veut-on leur faire jouer!
Français, rassurez-vous ; votre sort, votre climat, vos mœurs sont faits pour porter envie aux autres habitants de la terre. Vos ancêtres vous ont laissé un fonds de bonne constitution, qu’il dépend de vous de mettre à son degré de perfection ; vous avez, pour soigner votre santé et pour traiter vos maladies, des hommes vigilants, doux,, modérés, instruits, et qui ne vous laissent rien à désirer, ni rien à craindre.
Ils sont sans cesse occupés à combattre vos infirmités, toujours plus terribles lorsqu’on les voit de loin, lorsque l’ignorance en exagère les malheurs, ou lorsque de vaines criâilleries, qu’excite le mensonge, en imposent à la bonne foi et à la droiture de vos cœurs.
S’il est vrai que le nombre des ressorts nécessaires aux mouvements de la vie, et surtout la délicatesse dés parties destinées à entretenir le jeu des sensations et le commerce entre l’âme et le corps, nous exposent à de petits et de fréquents dérangements, il est vrai aussi que le nombre des
SüR L’fflSTOIRE DE LA. KÉDECDÎE 303
malades et celui des maladies mortelles, et bien caractérisées, n’est pas aussi multiplié qu’on le publie communément.
Les causes journalières d’incommodités sont journellement vaincues par la nature, qui veille à notre existence ; et si la nature avait à perdre ses droits, ce ne pourrait être communément que dans les malades que la peur aurait saisis, ou qui auraient par malheur affaire à des ministres de santé dont le système serait de tourner tout à leur profit en se donnant pour les maîtres de la vie. Le grand talent de ces personnages serait de savoir à propos remuer la timidité, la délicatesse, les scrupules de leurs malades.
S’il est vrai que les lois de la société, la police des villes, les suites du commerce, nos moeurs, en un mot, exposent les citoyens à s’incommoder quelquefois les uns les autres, et à se gêner jusque dans leurs habitations par rapport à leurs voisins, il est vrai aussi que c’est une convention, et un devoir réciproque à tous les hommes.
Quiconque négligerait de le remplir essaierait de rompre des liens indissolubles, et mériterait d’être privé de tous les agréments et de tous les droits de citoyen. De là suit évidemment la nécessité de la contagion, ou de la communication des maladies, puisqu’il est invinciblement prouvé qu’il y en a dont le germe se transporte d’un lieu à un autre, comme les semences des plantes.
S’il est vrai que les médecins ont été plus à portée que tous les autres hommes de connaître et de distinguer les suites de la communication des maladies, il est vrai aussi qu’ils n’ont jusqu’à présent pu trouver aucune méthode d’empêcher la contagion ; ils ont tâché de la modérer, ou de diminuer les effets des poisons que l’air transporte d’un lieu à un autre. Pour faire mieux qu’ils n’ont fait à cet égard, il eût fallu qu’ils trouvassent des spécifiques contre les poisons des maladies encore flottant dans l’atmosphère ; leurs lumières n’ont pu aller jusque-là.
Il ne leur restait d’autre ressource que celle de proposer aux magistrats de dissoudre les liens des citoyens, de les écarter les uns des autres, de détruire enfin les villes. Or, ce projet n’est qu’un projet chimérique, que les médecins n’ont jamais tenté, et qui n’atirait pu être dicté que par des
esprits qui ne connaissent pas les lois de la société, presque aussi nécessaire à l’homme que la vie même. D’ailleurs, que gagnerait-on à tous les transports des malades ? S’y prendrait-on autrement si on voulait perpétuer la contagion et la répandre partout? On se récrie contre les inocidés qui quittent leurs maisons, et on voudrait transporter de rue en rue les malades qui ont la petite vérole naturelle.
Comment se sont enfin conduits les médecins ? Le parti qu’ils ont pris semble naturellement devoir être le plus sage à suivre. Personne n’a dû être en droit de se plaindre lorsqu’on lui a dqnné pour modèle les médecins, aussi amis de la vie que tous les autres hommes ; s’ils sont dévoués par état au service des malades, ils n’ont pourtant jamais eu, à cet égard, des liens qu’ils ne pussent rompre d’une manière ou d’une autre.
Quant à leur personne, ou ce qui regarde la conservation de leur propre individu dans les lieux où régnait une contagion, quelques médecins ont fui ces lieux : ils ont eu tort; ils ont donné un mauvais exemple. Mais le plus grand nombre ont pris le parti de se raidir contre les obstacles et de s’exposer à toutes les causes communes et inévitables des maladies ; ils ont opposé un courage héroïque aux plus cruelles pestes même; leurs sentiments, passant d’un homme à l’autre, en ont sauvé un plus grand nombre que la fuite et les remèdes. Tout homme est soldat lorsque l’ennemi est à la porte. Tout homme est médecin dans des temps de contagion.
C’est peut-être à l’exemple des médecins que des peupies entiers sont parvenus au point d’affronter les lieux où règne la peste, et de ne pas se déconcerter lorsqu’elle est dans sa plus grande vigueur. Tels ont été vraisemblablement les motifs mâles et bien réfléchis des Turcs, auxquels on ose reprocher aujourd’hui le courage qu’ils montrent dans des temps de peste.
Eh 1 quel parti voulez-vous qu’ils prennent ? Croyez-vous qu’ils n’ont pas épuisé toutes les ressources que vous leur proposeriez? Aussi citoyens qu’hommes, ils n’abandonnent pas leurs semblables, auxquels ils sont attachés par des liens qu’ils ne cherchent pas à rompre. Et vous les insul-
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tez 1 Que croyez-vous qu’ils puissent penser des leçons que vous prétendez leur donner, du fond de vos cabinets ? Imitez-les plutôt; encouragez vos concitoyens à profiter de leurs exemples dans l’occasion.
C’est ainsi qu’ont pensé plusieurs grands médecins, qui ne regarderaient pas sans doute comme leurs successeurs ceux qui, par leurs propos et leurs écrits, ne cessent d’alarmer le monde sur les dangers des maladies contagieuses.
Appliquons tout ceci à la contagion de la petite vérole dont on parle tant aujourd’hui. Tous les médecins s’accordent à dire que la peur et le saisissement de ceux qui en sont attaqués rendent cette maladie très-fâcheuse. La révolution corporelle qu’excite la frayeur, et que quelques-uns ont nommée mécanisme craintif, n’est autre chose qu’un serrement universel, une constriction générale, une concentration des forces et des humeurs, une gêne, enfin, qui empêche le développement et la marche naturelle de la petite vérole.
C’est à cette cruelle et fatale révolution qu’il importe de remédier, surtout dans les grandes villes : il faut bien se garder d’en répandre et d’en augmenter les causes ou les motifs : la plupart des citoyens deviennent, par leurs terreurs paniques, aussi tremblants que des enfants auxquels on parle de spectres et de loups-garous.
Ce qui regarde la contagion de la petite vérole ne doit intéresser que ceux qui ne l’ont point eue; c’est à eux à raisonner sur cet objet ; les autres doivent se mettre à leur place; s’ils disent qu’ils craignent de l’avoir une seconde et une troisième fois, il est trop aisé de leur répondre à cet égard pour qu’ils puissent jamais obtenir le droit de se faire mettre au nombre de ceux qui courent évidemment les dangers de la contagion. Parlons seulement, dans ce moméntci, à ceux qui, n’ayant point eu la petite vérole, doivent craindre de l’avoir par contagion, puisqu’il est évident qu’elle se gagne communément par cette voie.
Par lons, par exemple, à tous les habitants d’une ville qui n’ont point essuyé la petite vérole : n’est-il pas vrai qu’ils sont faits pour vivre les uns avec les autres, qu’ils ont entre eux des rapports qu’ils ne peuvent rompre sans rompre en même temps tous les liens de leur société, et sans ébranler
RECHBReHES
de proche en proche les fondements de leur ville ? Il faut donc qu’ils se supportent, qu’ils se secourent, qu’ils pourvoient à leurs besoins réciproques, qu’ils conservent exactement les droits qu’ils ont les uns sur les autres.
Ils doivent savoir, quant à ce qui concerné la petite vérole, qu’ils l’auront tous, ou presque tous, tôt ou tard ; ils ignorent par qui elle commencera, quand elle viendra, de quelle espèce elle sera ; ils doivent l’attendre à tout instant et dans toutes les saisons. Mais ils ne peuvent ignorer que tantôt elle se répand sourdementet d’un sujet à l’autre que tantôt elle saisit un grand nombre de sujets à la fois; que tantôt elle est de bonne espèce, et quelquefois trèsmaligne.
Il est évident qu’en considérant les choses sous ce point de vue, tous les citoyens d’uné ville qui n’ont point eu la petite vérole doivent se regarder comme étant continuellement entourés de venin, et continuellement menacés de succomber à ses effets.
Le premier d’entre eux qui sera atteint de la maladie sert, pour ainsi dire, d’avertissement aux autres ; l’abandonneront-ils, et de quel côté fuiront-ils, pour éviter la contagion ? Ils ne savent point quel est le vent qui l’a apportée ; ils ne savent pas si elle n’a pas déjà fait impression sur eux ; il faut donc qu’ils se livrent courageusement à tout ce qui peut arriver.
Voici la principale question sur la contagion : N’est-il pas permis à un des citoyens dont il est question, de se donner volontairement la petite vérole ? Quant à ce qui le regarde, il peut très-bien se hâter de sortir de la perplexité continuelle dans laquelle il doit être, en attendant incessamment la contagion naturelle dont il sera affecté tôt ou tard.
Mais que peuvent dire les autres ? N’ont-ils pas le même droit que lui ? et ne seraient-ils pas fâchés que quelqu’un voulût gêner leur liberté sur cet objet ? Que leur importe que la contagion, qu’ils attendent à tout moment, leur arrive ou par les voies ordinaires, dont ils ne peuvent pénétrer la marche, ou par une voie extraordinaire, telle que la volonté spéciale et le choix d’un d’entre eux ?
Ce choix, qu ils n ignorent pas, les avertit encore mieux
SüH l’histoire de LA HÉDECIXE 307
que la première petite vérole naturelle qui se montre parmi eux : entièrement assujettis aux effets de la contagion naturelle, à laquelle ils s’attendent à chaque instant, ils ne peuvent trouver mauvais que quelqu’un d’entre eux marque, pour ainsi dire, cet instant.
La contagion naturelle et la contagion artificielle sont parfaitement égales ou parallèles, en partant du premier qui a eu la petite vérole naturellement et du premier qui se l’est donnée artificiellement. Or, comme il n’y a point de moment dans l’année où quelqu’un ne soit pris de la contagion naturelle, ou qui ne porte en lui le venin de la petite vérole plus ou moins prêt à se développer, il n’en est point dans lequel chacun ne soit libre de se livrer à la contagion artificielle.
Plus on considère la question, plus on trouve des raisons favorables à la petite vérole artificielle. Ceux qui prétendraient qu’ils aiment mieux rester dans l’ignorance de leur sort et ne pas penser au temps auquel la petite vérole leur viendra, pourraient aisément être comparés à des enfants qui ne veulent pas savoir qu’on vieillit tous les jours, que l’âge de puberté fait des révolutions marquées, que le temps où les femmes perdent leurs règles est un temps respectable pour elles, etc.
Je ne veux point, dira quelqu’un, risquer d’avoir la petite vérole lorsqu’il plaira à mon voisin de se la donner. On lui répondra : Etes-vous le maître de disposer du temps auquel vous devez l’avoir et où vos voisins risqueront de la prendre de vous ? Je prétends, dira un autre, que, lorsqu’on veut se donner la petite vérole, il faut qu’on quitte la ville. Faut-il la quitter lorsqu’on l’a naturellement ? ou plutôt ne faudrait-il pas la déserter à tout moment, puisque le venin de la petite vérole roule sans cesse dans son enceinte ? Et dans quel lieu vous cacher où la contagion ne puisse aller vous trouver au moment même de votre arrivée ?
Si les nourrices, les femmes grosses ou en couches, les étrangers qui sont dans une ville, ceux qui sont incommodés ou qui ont quelque affaire pressante, se récriaient sur ce qu’on les expose à la petite vérole dans un moment qui ne leur convient pas, on leur répondrait que la petite vérole naturelle attaque tous les jours des personnes qni
sont dans les mêmes cas qu’eux, et que personne ne peut leur répondre qu’ils n’en seront point attaqués d’un moment à l’autre.
Je mets dans la même classe ceux qui mourront sans avoir la petite vérole, ceux qui l’auront plus d’une fois en leur vie, soit qu’ils l’aient d’abord gagnée par l’inoculation ou autrement, et ceux qui, ayant été inoculés, ne l’auront point. Toutes ces combinaisons, rares et éloignées de la loi générale, ne me paraissent propres qu’à fournir des prétextes à ceux qui aiment les disputes et les chicanes. Il s’agit de raisonner sur ce qui arrive le plus communément.
J’en dis à peu près autant de toutes ces questions d’un très-petit détail, qu’on fait au sujet du venin de la petite vérole. On demande s’il vaut mieux inoculer au bras qu’à la jambe, par les vésicatoires ou par des plaies ; s’il vaut mieux avoir recours à une méthode par laquelle on a beaucoups de boutons, qu’à celle au moyen de laquelle on en a très-peu ?
Ces questions supposent qu’on est d’accord sur le fond, qui est de préférer l’inoculation ; c’est à ceux qui pratiquent cette opération à répondre à cette espèce de doutes, que le temps peut seul dissiper, lorsqu’on l’emploiera à faire les observations nécessaires et non à disputer. Le temps et les épreuves étant de même les seuls moyens propres à décider jusqu’à quel point ceux qui ont eu la petite vérole par l’inoculation sont exempts de la petite vérole naturelle, il faut se presser de faire des épreuves, qui seront utiles à nos neveux.
Il faut aussi renvoyer aux inoculateurs la réponse à ces questions tant répétées : Que devient le venin introduit dans le sang des inoculés qui n’ont point la petite vérole ? Et que devient ce venin dans ceux qui le respirent continuellement sans en être affectés, lorsqu’ils ont eu la petite vérole et quelquefois même lorsqu’ils ne l’ont point eue ? Que deviennent tous les miasmes, les poisons, les parties putrides qui roulent dans l’atmosphère d’une ville ? Quel est l’effet de tant de mofettes, ou de lieux empoisonnés, dont les villes sont remplies ?
On ne peut faire attention à la crainte de ceux qui prétendent que les inoculateurs portent sans cesse le venin de
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la petite vérole avec eux; car, après tout, les médecins ne le portent-ils pas de même? Et par combien d’endroits ce poison ne sort-il pas de la chambre d’un malade ? Demandera-t-on aussi si on peut passer dans sa rue ?
Quant à ceux qui rejettent l’inoculation parce qu’ils sont persuadés que le venin de la petite vérole introduit dans le sang peut être joint à quelque autre venin, et qu’on peut même le mêler avec quelque poison préparé, il faut que, pour les mêmes raisons, ils ne mangent ni ne boivent, ni ne prennent aucun médicament; car la boisson, les aliments et les remèdes peuvent être joints à des poisons; il faut aussi qu’ils restent sans cesse chez eux, parce qu’ils peuvent être écrasés dans une rue: et si la maison qu’ils habitent tombe! et si la terre s’ouvre sous leurs pieds !
J’ai supposé jusqu’ici que la petite vérole naturelle et l’artificielle étaient à peu près égales en tout ; c’est-à-dire qu’elles se réduisent à une maladie pour ainsi dire nécessaire et naturelle, vive, fatigante, laborieuse, mais dont la nature vient à bout par ses propres forces. Cependant je ne puis oublier qu’à prendre ainsi les deux petites véroles, l’artificielle a quelques avantages, puisqu’elle est moins sujette que la naturelle à marquer et cicatriser le visage, à laisser des impressions sur les yeux, sur la poitrine, à être suivie d’un plus ou moins grand nombre de dépôts, de clous, d’abcès, de glandes, d’une maladie de langueur, d’une sorte de récidive.
On ne m’accusera pas d’exagérer sur ce point ; et jeconviendrai même que le zèle des partisans de la petite vérole artificielle leur a fait oublier les accidents qui l’accompagnent quelquefois.
Mais la petite vérole artificielle a encore d’autres avantages ; elle ne surprend point comme la naturelle ; on se la donne à volonté, au lieu que la naturelle vient très-souvent fort mal à propos, tant pour les malades que pour ceux qui les environnent. Voilà une très-grande différence, sans doute; il faut y joindre l’utilité des préparations, non que je pense que ces préparations soient aussi importantes, aussi utiles qu’on le débite communément.
Je ne puis partager, avec quelques inoculateurs, les opinions dont ils ont rempli les têtes sur l’adotcissement pré-
tendu des humeurs, sur la diminution du sang faite à volonté, sur l’espèce d’aliments avec quoi on nourrit les personnes qui se destinent à l’inoculation. Tout cela me frappe peu, parce que je ne sais pas comment il faut être pour avoir heureusement la petite vérole. Mais bien des gens en sont touchés; la bonne opinion qu’ils ont des préparations augmente leur confiance pour l’inoculation ; je dois à cet égard m’en rapporter aux lumières des inoculateurs, seuls juges aujourd’hui recevables sur tous ces points.
Je m’en tiens à dire qu’on prend la petite vérole artificielle quand on la veut, et que cette liberté, cette possibilité de choisir me paraît très-favorable à cette espèce de petite vérole ; j’aime à imaginer qu’on parviendra peu à pem à y assujettir tous les enfants, et voilà, ce me semble, le point le plus désirable pour rendre l’inoculation aussi généralement utile qu’elle peut l’être.
Ce n’est pas tout : on sait, par un trop grand nombre d’expériences, que la petite vérole naturelle est en général une maladie meurtrière, et les épreuves déjà faites prouvent que l’artificielle ne l’est pas. Qu’on ne m’impute pourtant pas d’aller trop loin sur cet objet : je m’explique. C’est, je crois, donner une preuve d’inexpérience que de faire monter à un très-grand nombre les personnes que la petite vérole naturelle enlève. On a trop grossi ce nombre; on a trop abusé de la crainte des peuples ; on a trop augmenté cette crainte, et on a fait à mon gré très-mal de s’y prendre ainsi.
Il n’était pas question d’allumer l’enthousiasme dans des têtes faibles et timides ; elles ne cessent malheureusement de semer comme un poison lent, ennemi de la vie, la timidité, le défaut de confiance, les agitations que suivent une incertitude et une langueur mortelles; ces sources de malheurs ne sont que trop multipliées, surtout dans nos villes les plus policées ; si on ne s’occupe point à les tarir, elles corrompront peu à peu la masse de nos Français.
Les têtes les plus froides conviennent, ainsi que les ennemis de l’inoculation, que la mortalité de la petite vérole naturelle ne vient point tant de la maladie elle-même que de la mauvaise disposition des sujets sur lesquels elle tombe, et qu’ênfin (ce qu’il faut bien remarquer), si on àtaît
SUR l’histoire de la médecine 3il
du nombre d«s morts de-la petite vérole ceux qu’enlèvent des épidémies, c’est-à-dire des espèces d’accès ou de bouffées de contagion qui rendent souvent la petite vérole trèsmaligne, ce nombre ne serait pas considérable.
D’après ces idées sages et mesurées, les médecins ont fondé leur plan de traitement concernant la petite vérole. Presque personne n’ignore qu’ils sont partagés entre eux sur cet ol>jet important. Deux méthodes des plus contraires, celles des échauffants et des rafraîchissants, font'deux partis puissants, qui divisent les praticiens. Chaque malade, de même que les législateurs, qui veillent pour tous les sujets des républiques et des rois, s’en rapporte à chaque médecin pour le choix de sa méthode.
Un troisième parti se présente, celui des inoculateurs ; il promet encore plus de succès que les deux autres: pourquoi faut-il qu’il soit moins libre qu’eux? Bien des citoyens s’attachent à ce parti : peut-on s’opposer à leurs vœux? Au moins ceux qui craignent les épidémies, ceux qui ne savent pas s’ils seront bien disposés lorsque la petite vérole leur arrivera, sont-ils en droit de se mettre, au moyen de la petite vérole artificielle, dans le cas d’éviter tout accident?
Les sujets cacochymes et mal disposés, qui risquent, de l’aveu de tous les médecins, de périr de la petite vérole naturelle, ne doivent-ils pas s’empresser d’avoir recours aux inoculateurs, qui leur donnent les plus flatteuses espérances ?
Les bons sujets d’une ville, qui sont presque assurés de se tirer heureusement de la petite vérole naturelle, ont-ils bonne grâce à prétendre gêner les sujets mal disposés? Veulent-ils les forcer d’attendre tranquillement le glaive qui coupera le fil de leurs jours? Pourquoi veut-on aussi forcer le monde à attendre de fatales épidémies? Qui voudrait être de moitié avec un médecin, pour avoir fait renoncer à l’inoculation un malade qu’emporterait ensuite la petite vérole naturelle? Quel nom donnerait-on à une pareille conduite ? et quelle serait la honte, quels seraient les remords d’un médecin qui se trouverait dans ce cas 1
Enfin, on ne peut s’empêcher de convenir que le système des inoculateurs est au moins aussi soutenable que celui des médecins qui traitent la petite vérole par une méthode
chaude, ou de ceux qui la traitent par la méthode des adoucissants et des remèdss froids. Pourquoi bannir le premier système, si on permet les deux derniers? Après tout, on ne lui disputera pas d’être bon aux corps bien disposés et bien sains; il paraît, déplus, si on lui donne une liberté entière, pouvoir résister aux épidémies ; il peut être utile aux sujets mal constitués, en les préparant.
Les méthodes ordinaires de traitement sont, de l’aveu même de leurs partisans, insufiBsantes dans certaines épidémies malignes, qu’elles ne sont pas assurément dans le cas d’empêcher; et elles ne peuvent sauver les sujets mal disposés; elles sont donc bien au-dessous de l’inoculation.
On répond à la prétention principale des inoculateurs, c’est-à-dire à ce qu’ils avancent au sujet de leur méthode, qu’ils croient propre à sauver la vie à ceux que la petite vérole naturelle emporte; on y répond, dis-je, par des calculs. Los registres mortuaires de Londres prouvent, dit-on, que les morts de la petite vérole ont été en plus grand nombre pendant environ trente années pendant lesquelles on a inoculé, que pendant le même espace de temps avant qu’on eût recours à l’inoculation.
Comment accorde-t-on ces calculs avec ce que les Anglais ont publié, en comparant le nombre des inoculés avec celui des malades qui ont eu la petite vérole naturelle dans un hôpital? Il paraît, par ces listes, qu’il en est mort un grand nombre des derniers, tandis que ceux que l’inoculation n’a pu sauver sont en trop petit nombre pour faire quelque impression, eu égard à la quantité des malades inoculés, ou attaqués de la petite vérole naturelle.
D’ailleurs, à qui persuadera-t-on que les Anglais soient si peu instruits de ce qui se passe sous leurs yeux ! Bien loin de s’être aperçus des ravages prétendus de l’inoculation (ce qui les aurait sans doute portés à bannir cette méthode), ils ne cessent, au contraire, de la pratiquer tous les jours : on dit même qu’il n’y a plus à Londres un médecin de nom qui soit opposé à l’inoculation !
Il est raisonnable de penser que les Anglais se conduisent mieux chez eux, sur un fait de calcul, que ceux qui prétendent les éclairer, sur ce qui regarde leurs propres registres; ils doivent en connaître la valeur et la fidélité. Tous
SUR l’histoire de la MÉDECEÎîE 313
les peuples qui pratiquent l’inoculation depuis longtemps sont dans le même cas que les Anglais.
Pourquoi, au reste, aller s’embrouiller dans des calculs difficiles à faire et qui peuvent induire en erreur ? Jetons seulement les yeux sur la liste de ceux qui ont été inoculés, parmi nous, par M. Troncliin,par M. Gatti et par M. Hosti. On peut défier'quelque médecin que ce soit de fournir (en plaçant les malades de suite, comme il les a vus et traités) une pareille liste de gens à peu près de la même espèce, à peu près du même âge, du même tempérament, de la même ville, qui aient vécu à peu près de la même manière, et qui soient guéris sans aucun accident.
Un connaisseur qui ouvrira les listes des inoculateurs pourrait presque deviner ceux qui seraient morts de la petite vérole naturelle : il en est qui ont perdu presque tous leurs parents de cette maladie, depuis longtemps fatale à leur sang, et l’On s’étonne que l’inoculation trouve des partisans et des protecteurs !
J’ai dit que les calculs sur les registres mortuaires peuvent induire en erreur, et je le prouve. Supposé qu’il soit mort cent sujets de la petite vérole naturelle pendant l’espace de dix ans avant l’inoculation, et qu’il en soit mort cent dix delà même maladie pendant dix années d’inoculation, comment établir sur ce fait isolé un principe qui puisse être de quelque utilité pour éclairer la question ?
Premièrement, il faut savoir si la petite vérole naturelle qui a régné pendant les dix années avant l’inoculation, et pendant les dix ans où l’on a fait cette opération, a été de la même espèce, également bénigne ou maligne.
En second lieu, il faut établir que le même nombre de sujets précisément a été attaqué de la petite vérole pendant les deux dizaines d’années ; car le calcul porte à faux s’il y en a eu moins pendant les années qui ont précédé l’inoculation. S’il y a eu pendant le temps de l’inoculation plus de petites véroles, est-il surprenant qu’il y ait eu plus de morts ? Or, les e nn emis de l’inoculation, qui soutiennent qu’elle augmente la contagion, doivent soutenir aussi que, lorsqu’elle a été en usage, il y a eu plus de petites véroles que quand elle ne l’était pas.
Troisièmement, il faudrait de même savoir si, pendant
les deux dizaines d’années, les sujets qui ont été attaqués de la petite vérole ont été en nombre égal par rapport à l’âge, par rapport au sexe, par rapport au tempérament, et surtout par rapport à la constitution particulière, qu’on sait être favorable ou défavorable à la petite vérole.
En quatrième lieu, s’il y a eu plus de morts pendant les dix années de l’inoculation, comment prouvera-t-on qu’il n’y a point eu, pendant ces dix années, plus d’épidémies que dans les années précédentes ?
La petite vérole est communément très-bénigne à Montpellier ; elle y fît des ravages affreux en 1744. Cette année, en la comptant ou en ne la comptant pas, pourrait servir à faire deux calculs bien différents sur le nombre des morts de la petite vérole à Montpellier.
Il paraît qu’on ne peut faire un calcul utile sans tous ces éclaircissements, que les registres mortuaires ne fournissent pas. Au reste, on sait que les inoculateurs opposent à cet égard calcul à calcul ; et le leur n’est certainement pas moins séduisant que celui des ennemis de l’inoculation.
Tout concourt enfîn à prouver, aux yeux d’un philosophe, que la méthode de l’inoculation mérite la préférence, ou du moins qu’elle doit être admise ou tolérée. Un particulier doit la désirer pour lui, puisqu’il risque moins pour sa vie, de l’aveu même de quelques-uns des plus forts ennemis de cette méthode. Un père de famille est plus assuré de conserver un plus grand nombre d’enfants par l’inoculation. Le roi peut, par la même méthode, sauver la vie à plusieurs de ses sujets.
Enfîn, cette méthode doit être d’autant mieux accueillie qu’elle exclura pour toujours des disputes sur la méthode échauffante et la méthode rafraîchissante, dont, si on s’en rapporte aux auteurs les plus graves, les effets sont souvent très-pernicieux. N’est-il pas heureux qu’on trouve un moyen propre à bannir deux opinions pareilles, qui font la preuve la plus convaincante de l’embarras des médecins, auxquels l’inoculation tend une main favorable ?
On peut consulter, sur tous ces points et beaucoup d’autres, les ouvrages des protecteurs de l’inoculation ; je m’en rapporte surtout à la manière dont ces matières sont discutées dans le Journal de Médecine, ouvrage utile et néces-
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sa ire, dont l’auteuTj plein de zèle et de lumières, a adopté l’inoculation après un examen réfiéchi ; il se fait un devoir d’entrer sur cet objet^dans un détail très-circonstancié ; il vaut mieux que j’en conseille ici la lecture que si j’allais le copier.
Au reste, il n’y a aucune méthode, aucune pratique de médecine qui soit plus solidement établie que celle de l’inoculation ; je veux dire que les mêmes raisons qui déterminent ordinairement les médecins à adopter, dans une maladie, un remède plutôt qu’un autre doivent, le déterminer à préférer la petite vérole artificielle à la petite vérole naturelle.
Je dis plus : les ennemis de l’inoculation ne prennent pas garde qu’on pourrait employer contre la médecine en général les mêmes armes qu’ils essaient d’employer contre l’inoculation. Je ne crois pas qu’ils trouvassent leur compte à entrer dans celte lice avec un médecin philosophe bien instruit.
Je souhaiterais que quelques-uns d’entre eux eussent fait cette réflexion avant de produire leurs doutes, leurs idées, leurs raisonnements et leurs calculs contre l’inoculation ; ils se seraient moins exposés à des reproches pareils à ceux qu’a faits aux médecins un ingénieux auteur. « Leur bonté, )? dit-il, est dure, leurs secours sont cruels, leur familiarité » est impérieuse. » Les amateurs de l’inoculation semblent être plus à l’abri de ces reproches que ses ennemis.
CHAPITHE HUITIÈME