Recherches sur l'histoire du langage et des patois de Champagne
^ J’ai l’honneur de vous dédier mes recherches sur l’histoire du langage et des patois de Champagne. C’est une œuvre de famille : plusieurs enfants de notre O province y ont pris part. A qui pouvais-je en faire
(/> hommage, si ce n’est à celui qui représente ici-bas
O notre père commun ? Veuillez donc l’accepter.
Mon livre résume la vie des dialectes adoptés tour à tour par nos ancêtres. La raconter , sans remettre en mémoire les infortunes , les jours glorieux de notre pays, serait chose impossible. Vous avez compris que mes pages appartiennent aux chroniques de votre seconde patrie.
La Champagne eut été hère de vous compter au nombre de ses fils bien-aimés : elle est heureuse de vous voir adopter avec amour son passé si riche d’honneur , si riche d’avenir. Gomme vos prédécesseurs , pères de nos écoles , de nos collèges , vous n’avez cessé de remplir avec ardeur la mission bienfaisante, qui vous est venue d’en haut. Améliorer les hommes en les éclairant , leur donner des armes pour résister au mal en leur prodiguant les bienfaits de l’éducation, en allumant partout le flambeau de l’étude et de la vérité , leur apprendre les premiers devoirs du chrétien, l’amour de Dieu, la fraternité, en leur donnant l’exemple de la tolérance et de la religion éclairée , tel est votre but. Les lettres ont répondu à votre appel. Le mouvement studieux, qui s’opère dans nos contrées, vous reconnaît pour chef. Sous votre égide le clergé reprend ses travaux sérieux. Comme aux jours passés il rentre dans la carrière des sciences et des lettres, qui firent pendant dix-huit cents ans sa force et sa puissance. Dans un siècle éclairé comme le nôtre , la victoire doit rester- au plus sachant. Qu’importe la robe du savoir, pourvu qu’il soit le savoir. Partout où il sera, dans les cloîtres, dans les écoles chrétiennes , dans les collégiales , on ira le chercher. Grâce à vous, on le trouvera sous notre ciel.
La croisade contre l’ignorance et les préjugés , contre le mépris affecté de ce qui est ancien, rencontre plus d’un partisan. Nos compatriotes , nos amis ont déjà pris place sous sa bannière. Qu’il
nous soit permis de nous mêler à leurs rangs. Nous avons cherché les traces de notre histoire dans les monuments de notre antique langage , et les vestiges de nos vieux dialectes dans les souvenirs de nos chroniques. Puisse notre travail vous sembler digne d’intérêt ! Votre approbation sera la récompense de nos peines. Dans toutes les circonstances de ma vie , vous n’avez cessé de me témoigner estime et bonté.* Veuillez recevoir ici l’expression de ma reconnaissance. Que ces lignes soient le faible monument du respect et de l’affection, que je vous dois.
J’ai l’honneur d’être, Monseigneur, de votre Eminence ,
Le très humble et très dévoué serviteur ,
PnosPKR TARBÉ
l'Hisloire du Langage et des Patois
RECHEIICHKS
Sur l’Histoire du Langage et des Patois
Bu Langage dans la Gaule Belgique avant l’arrivée de César.
Le premier monuDienl de l’histoire d’un peuple est son idiome. Révolutions , conquêtes , émigrations , affranchissements, jours de gloire et de bonheur, jours d’oppression et d’infortune laissent sur son langage des empreintes ineffaçables. Les flots des âges passent sur les faits et en lavent la mémoire : le temps mine, ronge et détruit l’édifice , la statue , le bronze si long à périr. Mais tant que sur un point du globe il restera des hommes, l’étude, en les écoutant parler, pourra réfléchir sur les légendes de leurs races, vérifier leurs traditions, interroger les mystères du vieux monde, et retrouver des échos fidèles encore après des milliers d’années.
Pour atteindre ce but, souvent môme pour l’entrevoir, il faut ardeur et résignation. Sans elles comment aborder les archives de la terre ? Comment descendre dans les profondeurs où dorment les dernières étincelles du feu sacré? Que de fois la lampe allumée par le travailleur ne donnera qu’une lueur pâle et vacillante! Le temps entre elle et lui jettera son manteau poudreux ; si la méditation parvient à le soulever, derrière se dresseront le doute â l’air sardonique, et ses voiles aux plis longs et flottants. Des traits de lumière perceront peut-être les
obstacios : à l’aide de leurs icflels ou éclaircira des soupçons, on signalera quelques vérités : la présomption deviendra science. Mais bientôt une voix railleuse lui dira ; — Tu n’iras pas plus loin. El l’étude devra s’incliner devant l’arrêt, qui partout et toujours l’attendit, l’attend et l’attendra.
Ici bas rien de complet , rien d’infini De siècle en siècle l’homme a vu croître le cercle de ses connaissances. Il peut l’élargir encore : mais il aura ses bornes, ici rapprochées, ailleurs un peu plus reculées , mais de tous cotés infranchissables. Dans ce cirque, l’esprit humain s’agite et se fatigue : l’inquiétude, l’amour du nouveau, le désir de tout comprendre le flagellent sans cesse, le font courir en avant, en arrière, en tous sens. Vieilles vérités se discréditent: rêveries folles deviennent principes incontestables. C’est au milieu des incertitudes et des variations que l’étude travaille. Si dans ses Jours de foi elle parle d'élever un trône à la science, qu’elle le fasse large : le doute doit y avoir sa place.
L’histoire et la linguistique sont encore moins que leurs sœurs exemptes du tribiiL qu’il exige. Celles-ci se vouent à l’étude du présent : elles parviennent parfois à saisir un fait. Mais s’emparer d’un passé lointain, sans monument, est besogne pénible et fertile en épines.
Les peuples au berceau vivent au jour le jour. Subsister, est leur unique pensée. Plus tard posséder devient un but. L’esprit a des prétentions , dès que celles du corps sont satisfaites. L’homme apprend à parler, polit son langage, l’enrichit , le développe , parvient h lui donner de l’harmonie. Le vieillard s’étudie a raconter de manière à captiver l’attention : le jeune homme à l’esprit vif, à l’âme brûlante, arrange on strophes cette chronique orale et les récite. L’histoire et la poésie ont pris naissance. Bientôt aux faits primitifs viennent s’ajouter des événements graves, heureux ou terribles : ils leur succèdent dans les légendes riinées : puis un jour on les oublie. Iis ont disparu devant d’autres souvenirs plus puissants. Aux bords de l’Océan, la vague engloutit celle, qui la précède et courbe la tête sous celle , qui la suit. Ainsi sur la terre tout monte et tombe, tout brille et s’éteint, tout vit et meurt , tout excepté ce que Dieu bénit , tout excepté le grain, qu’il réserve pour féconder l’avenir.
De ces ruines ils restent des mots , des syllabes , quel- (jucfois des lettres. El c’est avec de pareils débris , que l’élude doit reconstruire l’histoire des anciens jours.
Quand la fainillo s’csl trouvée trop nouibrcuse. pour vivreaux lieux, qui l’avaient vue naître, la séparation est devenue une irapérieuse nécessité : les plus heureux sont, restés sur le sol de la patrie pour veiller sur les ossements des ancêtres ; les autres ont accepté l’exil. Avec eux ils ont emporté les traditions et le langage de leurs pères : mais l’éloignement , un ciel inaccoutumé, des événements nécessairement imprévus et notables , ont bien vite altéré les souvenirs les j)1lis pieux. L’idiome de la tribu nouvelle n’a plus eu, pour se maintenir dans sa pureté native , l’exemple des vieillards, les chants de la veillée , le retour périodique des mêmes faits, l’identité continuelle des détails de la vie A de nouveaux objets , il a fallu des noms ; à des travaux inusités des désignations spéciales. Une langue, neuve se forme . elle tient encore de toutes parts à celle de la tribu-mère. i\Iais chaque Jour elle s’en écartera : ses rapports avec elle finiront par s’évanouir ; et quand le premier tlot d’émigranls, à son tour, aura lancé dans un monde encore désert des colonies aventurières, celles-ci, campées dans d’autres climats, fonderont des races indépendantes , sans souci de leur antique origine , sans culte , sans affection pour des ayeux désormais étrangers. Elles achèveront l’œuvre de la dispersion en jetant, entre les enfants d’une même race, l’abîme de langages devenus inintelligibles et distincts entre eux pour les oreilles inatlentives, pour l’esprit insouciant de ce qui u’est plus.
Ensuite les tribus se sont multipliées : la terre s’est couverte d’habitants. Oublieux du passé, trompés par leur vanité, ces vagabonds parvenus se donnent, avec un aplomb imperturbable, pour les lils du ciel , pour les possesseurs [lerpétuels du sol, qui portent leurs tentes. A les en croire, ils sont tous étrangers les uns aux autres ; à chacun il faut une origim; plus illustre, plus noble, plus divine, que celle de sou frère. Ces familles, aussi fières qu’oublieuses, parlent et chaulent : rdles débitent des harangues ; clics ont des sages , des poète.s , (b s médecins , des prêtres ; mais elles n’écrivent [)oint , et ne savent confier au marbre, au bronze le souvenir d’un fait, la iuérnoire d’un homme ou celle d’un nom. Si la tribu périt, son histoire s’éteint avec Plie, son langage, sa littérature, ses poèmes historiques s’évanouissent comme te jour dtîvant ta nuit. Mais parmi ces jeunes populations il en est quelques-unes, qui sauront élire des chets patients , habiles ci courageux : elles auront la force de leur obéir, et bientôt elles posséderont dos champs , des villes , des arts utiles et brillants , des sciences pnsiiives ,, et l'éerilnrci
ÎViclios d’avenir, plus licureuses au début que leurs sœurs, elles n’en succomberont pas moins un jour : mais elles pourront dire comme le poète non moriar îotus. Leur mémoire vivra : leurs monuments perpétueront les récits de la tradition, rectifieront ses erreurs et fonderont l’iiistoire sérieuse du monde. Que saurionsnous de nos pères, si Rome n’eut existé, si Rome n’eut enfanté conquérants , artistes et chroniqueurs ? Enfants des Gaules, qui pourrait parler de vous, si César n’eut raconté vos exploits et vos glorieux malheurs?
Lorsque César interroge les Celles sur leur origine , ils se disent tous issus de Dis (1). Dis est Jupiter, ou Pluton : c’est Dieu. N'est -ce pas là d’ailleurs la tradition hébraïque? Dieu n’a-t-il pas créé l’homme? Mais comment les Celles sont-ils aux bords de la Marne et de la Seine? ils n’en savent rien. Leurs voisins les Belges , plus près de l’orient , ont des traditions plus récentes , plus précises : mais avant d’en parler, il est indispensable de faire connaître en peu de mots l’état des Gaules , cinquante ans avant l’ère chrétienne.
L’Europe fut peuplée par l’Asie et l’Egypte. La Grèce, la Thrace, la Pannonie furent les stations , où s’arrêtèrent en passant les hordes venues des bords de l’Euphrate et du Nil. Plus tard, à de longs intervalles, des colonies maritimes occupèrent l’Italie , la Sicile , les rivages d’Afrique, le midi des Gaules et l’Espagne. D’autres tribus suivirent les côtes de la mer lllyrienne et le pied des Alpes ; d’autres encore remontèrent aux sources du Danube. Elles prirent possession de l’Italie septentrionale et de la Germanie ; de là, des bouches du Rhône à l’embouchure du Rhin, elles s’avancèrent pour s’emparer des Gaules et de la Bretagne, L’IIelvétie fut un des noyaux de la vieille Europe : et dans son sein se trouvent encore les dialectes les plus variés. Dans cet asile, facile à défendre , plus d’une race s’est assise , plus d’une race laissa les traces de son idiome.
Quelle langue parlaient les premiers possesseurs des Gaules ? D’abord examinons quelle nation habitait cette contrée : vingt peuples environ, et plus de 500 tribus se partageaient le sol. Au midi se trouvaient les Aquitains et les Narbonnais. De ce côté nous n'avons pas à nous occuper longuement. Les Phocéens
(1) Gallise omms à Dite paire jirognafos prœ<i\mnt. Gæsar. Bellum Gallicuni. Lib, vi.
avaient-ils conquis la Provence? avaient-ils chassé devant eux les Celtes et les Gaulois ? avaient-ils sur une terre vierge fondé des colonies depuis si florissantes? Nous l’ignorons. Les Carthaginois , les Phéniciens fréquentèrent , habitèrent aussi ces contrées. On y partait grec ; mais sans doute la différence des nations , qui vivaient ensemble sous ce beau ciel , avait dû porter atteinte à la pureté de ce poétique idiome. La langue d’Aix ,^celle de Marseille ne devaient guère ressembler à celle entendue sous les tentes du grand Alexandre.
Les Romains ne tardèrent pas à soumettre ces heureuses provinces. Avec eux la langue latine pénétra dans ce beau pays. Nous ne ferons pas l’histoire de son origine et de ses variations jusqu’au temps de César. La langue des Saliens , les premières lois des XII tables , les réformes opérées sous Caton d’Utique dans ce texte historique, indiquent suffisamment que cet idiome, comme toutes les choses de ce monde , n’avait cessé de changer.
Enée et les Troyens fugitifs purent à la rigueur fonder Rome : mais ils ne peuplèrent pas l’Italie ; ils purent amener dans la langue du Latium quelques mots asiatiques ou grecs. Mais bien avant les Romains , l’Ralie avait ses peuples, ses villes déjà rivales, ses arts, ses belles-lettres et son idiome. Ses habitants venaient-ils de la Grèce? Cela parait certain pour la Sicile et la Calabre. Au nord ne sont-ils pas arrivés par la Suisse et i’illyrie ? n’ont-ils pas la même origine que les Germains et les Gaulois?
Interrogez les vallées de l’IIelvétie , écoutez causer tes montagnards, qui vivent aux sources du Rhin et dans les cantons catholiques : leur langage n’est pas allemand ; il n’est pas italien ; il n’est ni latin, ni français. N’a-t-il pas conservé, au moins en débris, la langue de la Gaule Cisalpine et l’idiome de l’Etruric. Le latin primitif fut peut-être facilement compris des Gaulois Cisalpins et de ceux établis aux bords du Rhône: mais ils restèrent barbares, pendant que Rome se civilisait. Des idiomes, peut-être analogues au berceau, se séparèrent et devinrent des langues distinctes.
Cependant le nord des Gaules avait aussi reçu des habitants : deux grands peuples se le partageaient. Us avaient pour principales limites la Marne et la Seine. La Champagne , telle que nous la connaissons , était donc divisée entre ces deux nations. Les mots Gaules et Gaulois étaient d’invention latine on méridionale. Les Gaulois du nord-ouest se nommaient
Celtes (Ij. Ce sont eaux qui reçurent plus particulièrement le surnom de Gaulois. Leurs territoires embrassaient l’Ile de France , une partie de la Normandie , la Bretagne , le pays Chartrain, le Gatinais , le Sénonois , Troyes , la Bourgogne ; entre eux et les Germains, au nord-est, se trouvaient les Belges. Leurs terres, divisées entre des tribus nombreuses, embrassaient le pays de Reims et les Ardennes , Langres, l’AlsacC) le Luxembourg , les rives de la Moselle et du Rhin , les Pays-Bas, la Flandre, la Picardie et une partie de la Normandie. Les plus proches voisins des Celtes étaient donc les Rémois (2).
Ce sont les Celtes, qui prétendaient descendre de Dis : — la Gaule fut leur berceau : ils n’ont d’autres ancêtres que les Celtes. Tel était leur système généalogique : tel fut longtemps , tel est peut-être encore celui des Armoricains. Contre euxcombatl’histoire générale de la terre: contre eux s’élève cette suite non interrompue d’émigrations d’orient en occident, cette tradition partout admise de peuples tour-à-tour vainqueurs et vaincus , envahisseurs , puis chassés ou réduits en esclavage. Les Celtes sont les ainés de la race Gauloise: et les ainés des Celtes sont peut-être en Bretagne, aux confins des Gaules. C’est au point, où l’on ne peut plus avancer) qu’ont dû rester les premiers venus sur notre sol. C’est dans les landes de l’Armorique, qu’on peut seulement retrouver les restes du langage Celtique.
Les Belges, les derniers arrivés des hôtes primitifs des Gaules, n’avaient pas de si hautes prétentions : ils se disaient modestement issus de' tribus sorties de la sombre Germanie (3). Séduites par la beauté du ciel, par la fertilité du sol, elles s’étaient arrêtées entre le Rhin et la mer du Nord, la Seine et la Marne. Les ambassadeurs Rémois l’apprirent à César (I).
La légende, qui donne à Rémus j frère de Romulus , ou à ses soldats, la gloire d’avoir fondé Reims, est une de ces fables historiques nées et admises sans examen pendant les ténèbres du
fl) Ipsorum lingua Celtæ , nostra Galli appellanlur. — Cœs. Bel. Gallicum.
(2) B.emi, qui proximi Galliœ de Belgissunt. Cœs. liv. ii.
(3) Germaniam informem terris, asperam cœlo, iristem cultu aspeclu ve, nisi si patria sit. — Tacite, de Morib. vet. German.
(4) Plerosqiie Belgas esse ortos a Germanis , Rhenum que antiquitus traductos prnptcr loci ferlilitnlew ibidem consedisse, Cœs. lib. II.
moyen-âge. César n’en dit rien : les députés Rémois , qui eurent plus d’une fois à traiter avec lui , dont il n’oublie pas d’ailleurs d’analyser les discours , n’auraient pas manqué de rappeler l’origine de leur cité. Ne serait-elle pas devenue la sœur de la ville éternelle ? — Les populations de nos contrées sont donc fdles des Celles mêlés aux Germains, ou des Germains seuls établis sur les ruines des cités vaincues. Des invasions perpétuelles mêlèrent les deux races : et ces premiers faits révèlent déjà la langue, que. devaient parler nos pères.
500 ans environ avant l’ère c’nrélienne les Gaules se trouvèrent écrasées par leur population : une jeunesse ardente, trop nombreuse demandait une vie active et guerrière. Elle se mit en marche vers le midi. Bientôt Brennus arrive sous les murs de Rome et prononce le célèbre Fœ victis! — Un autre chef, avec une armée non moins audacieuse , passe les Alpes Rhétiennes , pénètre en Grèce et Unit par entrer en Asie. Elle dresse ses tentes près de l’antique Troade et fonde une nation, qui devait durer des siècles. C’était un fait unique dans l’histoire des hommes! Que de fois on envahit l’Orient , mais pour le dévaster : les Gaulois l’occupent , s’y établissent et forment une nation. — De là peut-être les légendes mensongères, qui donnent à nos pères les Phrygiens pour ancêtres ; de là peut-être ces chroniques fabuleuses, où l’on nous montre Paris, le galant Troyen , débarquant en Belgique et partageant le nord des Gaules entre ses compagnons de voyage.
Le territoire des conquérants fut de leur nom appelé la Galalhie. L’histoire romaine , celle de Byzance jusqu’à sa chûte nous parlent de cette race guerrière toujours intrépide , téméraire , toujours riche on gens de cœur et de dévouement. Los empereurs d’Orient recrutaient leur garde per.sonnelle , leurs troupes d’élites parmi les Galathes. Ces armées aventureuses venaient du nord des Gaules (1). Chartres, Beauvais, Amiens, Sens, Meaux, Langres, Troyes, Reims les avaient fournies : elles devaient donc renfermer des Colles, des Bfdges, et sans doute des Germains, l.’hisloiro nous a^iprend quel idiome elles parlaient.
(1) .lustin: lib. :24, c. iv, — lib. ^5, e. v, — Fiorus : lib. 2, c. II. — Gains Julius Soiinus (vivant vers l’an 250, . Pulyhistur . Dcuxponls, 1794, in-8o. — l*armi les tribus do la Galathie, il y en avait encore une du temps de Pline, qui portait le nom d’Ambituani : ~ Pline, liv. .5, chap. xxxn.
630 ans plus lard naissait en Pannonie un homme, dont la vie devait être humble et le nom célèbre. Jérome , un des princes de la science chrétienne , une des gloires de l’église catholique, depuis canonisé, passa ses jours à répandre les bienfaits du saint évangile tantôt en Orient, tantôt en Occident. Il visita les Galalhes : depuis six siècles ils avaient dédaigné de se mêler aux peuplades efféminées de la Grèce et de l’Asie : ils avaient appris leur langue pour converser avec elles ; mais ils avaient pieusement gardé l’idiome de leurs pères. Saint Jérôme, homme de savoir et d’observation, constate que les Galathes usaient d’un idiome semblable à celui des habitants de Trêves (1;. Il pouvait émettre cette opinion avec certitude , lui qui pendant sa jeunesse avait habité cette cité. Or quelle langue parlait-on à Trêves dans la première moitié du iv^ siècle de l’ère chrétienne ?
Le territoire de cette ville , compris dans la Belgique comme celui de Reims, embrassait les terres encadrées entre le Rhin, la Moselle et la Meuse. Il touchait à celui des Rémois ; leurs limites respectives étaient dans les Ardennes. Les Trévirois étaient plus exposés que d’autres aux invasions des Germains toujours envieux des beaux domaines, des terres fertiles des Gaules (2j. Cependant les premiers, qui passèrent le Rhin, paraissent s’être établis au milieu des Ardennes et des Belges du Nord (3j. Les habitants de Trêves les avaient vu venir aussi, mais un peu plus tard. Du temps de Tacite, ils se vantaient d’être issus des Germains (4-). Ce grand historien vivait dans le commencement du ne siècle de lere chrétienne. C’était donc la langue germaine, tudesque, thyoise ou theostique, que l’on parlait à Trêves, quand saint Jérôme y passa. C’est donc cet idiome, qu’il retrouve dans la Galalhie, chez ce peu-
(1) Galathas , excepta sermone grœco, quo omnis Oriens loquHur, propriam linyuam eamdem penè habere quam Treviros, HCC referre si aliqua exindè corrupuerint. — Iliéronymus : Prol. com. in epist. ad Galalhas. Chap. iii. — V. aussi : Quesiiones Hebraicœ,
(2) Gallia ubera gleba et pabulosa, et ad vsum animantium apta^ fluminibus quoque et fontibus irrigaia. — Isidorus : Etimolog.
(3) Qui primum Rhenum iransgressi Gallos expulerunt, mine Tongri, nune Germani voeali sunt. — Tacite, de morib. veter. Germ.
(4) Treviri et Nervii eirca affect a t ion em Germanicæ originis ullro ambitiosi sunt. — Tacite, de morib. vet. Germ.
pie sorti des Gaules six siècles auparavant. La langue de nos pères était donc la même que celle des Allemands : et les Rémois disaient la vérité, quand ils apprenaient à César que presque tous les Belges descendaient des Germains. Ils pouvaient en dire autant des Celtes.
Des rives de l’Océan aux bouches du Danube , des îles de la Scandinavie aux pieds des Alpes , parlait-on la même langue? Y eut-il jamais une langue germaine partout identique? Non certainement. Cet immense territoire fut peuplé lentement : les émigrations et les conquêtes s’y succédèrent, mais à de longs intervalles. A chaque colonie son dia* lecte, à chaque siècle son cachet, à chaque peuplade, son génie. Partout la racine tudesque ; mais partout aussi des désinences variées , des règles , des habitudes diverses : partout des différences si profondes, qu’il fallait être un saint Jérôme pour n’en pas tenir compte et retrouver le fil, qui renouait les races et reliait leurs idiomes. Les Celtes du nordouest, plus éloignés des bords du Rhin que les Belges , se trouvaient aussi plus qu’eux étrangers au dialecte germain.
D’autres causes contribuèrent encore à l’altérer profondément. Les idiomes grecs, phéniciens et puniques, régnaient en Provence. Ils durent s’avancer dans l’Aquitaine et dans la Gaule Celtique , qui l’entourait. Les peuples , à cet égard , ne sont guère impunément voisins. Des mots grecs , phéniciens peut-être , purent s’introduire dans la langue celtique bien avant l’invasion de César. Nous en dirons autant du latin. La Gaule cisalpine avait depuis longtemps vu son idiome primitif se fondre avec celui du Latium. Entre les deux races la lutte avait été longue : son issue ne fut jamais douteuse. Le Gaulois léger et turbulent sait créer, mais ne conserve pas : il succomba. Son idiome cependant ne périt pas tout entier: comme celui de l’Étrurie , comme tous ceux connus dans le Latium, il prit place dans la langue latine , dont il subissait néanmoins les formes et les règles. Les Belges plus longtemps que les autres échappèrent à cette contagion. Les Celtes, placés entre eux et les Latins, entre eux et les colonies grecques , leur servirent de remparts contre les agressions des langages méridionaux. Au contraire^ voisins immédiats de la Germanie , ils retrempaient sans cesse leur idiome dans les eaux de sa source. Cela pouvait-il suffire pour en perpétuer la pureté?
Rome s’était vengé des insnlences de Rrennus : bien ante-
rieurement h ia naissance de César , scs étendards flollaienl dans la Gaule méridionale. Les Eduens , les Avernes , dont l’empire allait jusqu’aux bords de la Seine , les Rémois avant leur soumission , avaient souvent entendu la langue latine. Guerres , négociations politiques , relations commerciales les initiaient d’une manière inévitable au langage appris par leurs frères Cisalpins et Transalpins. Ainsi se préparait lentement, mais à coup sûr, la ruine du langage gaulois. Il ne devait cependant périr qu’avec la nationalité du pays. La* discorde avança le jour de leur chûte commune. Nous ne ferons pas ici l’histoire des guerres intestines, qui provoquèrent l’intervention de César. Les Germains y avaient pris une part active : déjà maîtres en partie de la Relgique, ils attendaient l’occasion de se partager les belles cités des Gaules. Elle n’était pas encore venue pour eux : ce n’était pas à'
leur profit que l’indépendance des Celtes entendit sonner sa dernière heure. Les aigles romaines pénétrèrent meme dans l’Armorique. Elles y laissèrent des soldats et des colons, c’es^ à dire la semence de la langue latine.
La victoire permit enfln à César de raconter scs campagnes dans les Gaules. Nos pères trouvèrent dans ce grand conquérant leur premier oppresseur : mais ils eurent en lui leur premier historien. Ce n’est pas une consolation pour leurs
descendants : néanmoins ce fut un bonheur pour la science. Littérateur élégant , profond observateur , historien impartial > •1 a su rendre hommage au courage malheureux. Si les gaulois durent leurs défaites aux talents militaires de César, ils durent à sa plume, à son noble esprit les rayons do gloire dont se couronne leur infortune , les brillants souvenirs , qui font la base de notre histoire. — Au Vœ viclis de Rrennus , César répondit : Honneur aux vaincus. L’un était barbare; l’autre était Romain.
L’auguste historien nous montre dans les Gaules les lettres et les sciences en grande estime Les Druides dirigeaient des collèges: ils étaient chargés de l’éducation de la jeunesse, du culte et de l’enseignement religieux. Les Bardes chantaient la gloire des braves et formaient des poètes. Les Eubages développaient des thèses philosophiques , dont les principes étaient connus et respectés en Grèce , si l’on en croit Aristote, l.es sciences exactes avaient des protc.s3Curs. Des connaissances ans.si variées exigeaient une langue facile , claire l'I i'.récisc. 11 lui fallait des règle.s, des traditions : elle devait être ancienne. Le contact des colonies grecques et romaines avaient
xiij
•'iiéüossairoinciit exercé sur Tidiome ^^aulois une heureuse inlluenee. Il avait pu gagner en éclat, en pureté ce qu’il avait perdu d’originalité. Faible cours d’eau dans les vallées de nielvétie , le Rhin dans sa marche majestueuse devient torren^ rapide, puis fleuve vaste et profond : mais il a reçu, dans sa roule , ruisseaux et rivières. C’est l’image de notre idiome ; Germain au départ , il recueille dans son sein l’étranger du midi , l’étraüger du nord : Il s’est enrichi , fortifié en se dénaturant. Deux raisons peuvent faire douter cependant qu’il ait jamais acquis une grande perfection. — Les druides ne l’écrivaient pas. Ne peut-on pas en conclure qu’il n’avait pas subi l’examen de la critique grammaticale , (ju’il refusait de se soumettre au joug minutieux de l’orthographe ? — S’il avait eu son génie et ses lois , aurait- il succombé si facilement sous l’influence latine?
La langue gauloise , belge ou celtique , était non seulement entendue, mais professée avec succès en Bretagne. C’est dans celte île que les riches habitants des Gaules envoyaient leurs enfants perfectionner leurs études (1). Les colonies Germano- Belges occupaient le littoral du pays ; et les premiers possesseurs du sol s’étaient retirés dans l’intérieur des terres. De même en France les premiers des Celtes avaient été refoulés au fond de l’Armorique. L’idiome Belge était le lien, qui devait unir le Celte et le Germain : c’est dans nos contrées que .se parlait le dialecte intermédiaire.
La Gaule possédait autant de dialectes que de tribus : chaque nation avait le sien. Mais il ne formait pas une langue incomprise sur les territoires voisins. Les peuplades gauloises avaient chacune leurs codes, leurs institutions, leur idiome. C’était la preuve de leur arrivée successive sur notre sol (2), de l’enfance de leur civilisation. L’indépendance grammaticale , l’insubordination de l’orthographe auraient, sans doute, succombé devant la logique et l’étude : si elles eussent existé sérieusement sur un point du territoire , l’unité n’aurait pas manqué de gagner du terrain . Ce qu’elle n’avait pas fait
{\) Et nunoy qui diligentius rem cognoscere volunt, plerum que in Britanniam discendi causâ profieiscMntur. César, lib. 2.
(2; Omîtes linguâ, instilulis et leyibus dijferunt, — César,
liv. I.
dans le premier siècle de l’cre chrétienne (1), Rome allait à peu près le réaliser.
La langue des Gaulois était distincte de l’idiome des Allemands restés au delà du Rhin. Le lien, qui primitivement unissait ces nations, était brisé depuis longtemps : elles vivaient dans un état permanent d’hostilité, qui les rendait étrangères l’une à l’autre.
César ne savait ni le gaulois ni le germain : il avait besoin d’interprète pour négocier avec ses adversaires. Le tribun Valerius Procellus avait étudié leur langue et put lui servir d’intermédiaire. Arioviste , roi des Allemands , avait habité les Gaules ; il savait le Gaulois ; et c’est encore Procellus, qui se mit au nom de César en rapport avec lui. — Quatre-vingts ans après la conquête, Caligula veut se donner à Rome les honneurs d’un triomphe sur les Germains. Pour augmenter la pompe de son entrée dans la ville impériale , il oblige des esclaves Gaulois trainés à sa suite à parler tudesque (2). Ne peut-on pas en conclure que si les deux langues étaient distinctes , au moins n’étaient-elles pas sans rapport'^ Des esclaves, gens sans éducation, abrutis par le malheur, auraient-ils jamais pu savoir une langue entièrement nouvelle pour eux, surtout de manière à satisfaire rapidement aux caprices d’un César ? La terreur et les menaces n’ont jamais multiplié les ressources de l’esprit et développé l’intelligence.
Faut-il répondre à ceux, qui voient la langue grecque au fond de notre idiome. Sans doute le français actuel renferme nombre de mots nés aux bords de l’Hellespont : mais d’abord les colonies Phocéennes en introduisirent une grande partie. Le latin en contenait une multitude et nous les a transmis. Que quelques termes grecs d’origine aient survécu dans la langue des tribus, qui peut-être résidèrent dans le nord de la Grèce , avant d’occuper la Gaule, cela n’est pas impossible. Mais quels sont-ils*^ Qui peut les distinguer de ceux venus de Marseille ou de Rome? On a dit aussi que les Gaules avaient doté la Grèce de leurs sciences, de leur langue et de leur alphabet. Le peuple, assez savant pour apprendre à d’autres ses caractères, son écriture, sa prononciation, aurait su manier la plume , le burin et le ciseau. 11 aurait laissé
(l) Eadem non usque lingua utuntur omnes, sed panlulu?n variata. Strabon. liv. iv.
(2^ Suétone. — Vie des douze Césars, — Caligula,
derrière lui des monuments écrits, gravés, ciselés, sculptés. C’est ce que nous donne l’antique Hellade : c’est ce que les Gaules ne nous ont pas légué.
Mais, a-t-on dit, César raconte lui-même avoir trouvé dans les Gaules l’usage des caractères grecs fl). Ce fait est incontesté. S’ensuit-t-il que la nation savait s’en servir ? Dans le camp des Helvétiens on saisit des renseignements de statistique écrits en lettres grecques ; ils étaient relatifs au nombre de soldats, que chaque peuplade pouvait fournir. César ne dit nullement que ces documents fussent rédigés en langue grecque. 11 s’agissait d’une pièce officielle, politique, destinée à ^ rester confidentielle, faite pour les chefs de la nation. Les caractères dont on se servit en ce cas, ne sont-ils pas des signes de convention? C*est ce que de nos jours on nomme un chiffre. Leur emploi, dans une pareille occasion, ne prouve-t-il pas au contraire que la foule n’en connaissait pas la valeur Il a suffi d’un Gaulois voyageur, d’un Belge ayant habité la Grèce , Rome, ou la Sicile, d’un esclave fugitif, d’un Romain déserteur , pour trouver l’homme capable de rédiger les tablettes dont il s’agit.
Les Gaulois du midi pouvaient seuls écrire et parler en langue grecque. César nous donne lui-même la preuve que ceux du nord ne savaient ni la lire, ni l’entendre. 11 a besoin d’envoyer à un de ses lieutenants un ordre, qu’il veut tenir secret : il l’écrit en grec, afin, dit-il, que si l’ennemi le surprend, il ne puisse en connaître le contenu ; c’est à un Gaulois qu’il confie cet important message (2).
Varron, contemporain de César, pense, il est vrai, que les colonies grecques pénétrèrent jusque dans la Gaule Belgique : mais elles n’y vinrent certes pas l’épée à la main et ne purent imposer à personne leur langue et leurs lois. Dans le second
(1) In caslris Helvetiorum tabulœ repertœ sunt litteris Grœcis confectœ , et ad Ccemrem relatœ : quitus in tabulis nominatirn ratio confecta erat qui numerus domo exisset eorum, qui arma ferre passent. — § 29, liv. 1. Cæsar. Bellum Gallicum.
(2) Tum cuidam ex equiiibus Gallis magnis prœmüs persuadât uti ad Ciceronem epistolam déférât. Hanc Grœcis conscriptam litteris mittit, ne, interrupta epistola , nostra ah hostibus consilia cognoscantur. — Cæsar. Bellum Gallicum , liv. 5.
siècle de l’ère chrétierme, Philoslrale parle d’un Gaulois noininé rhanorinus, et s’étonne de ce qu’il savait parler grec (1) : c’était un savant.
Il faut donc s’en tenir aux traditions nationales , aux souvenirs recueillis par César. Les Belges, c’est à dire en Champagne , les Ardennais, les Rémois, les habitants deLangres, sont issus des Germains: ils durent parler l’idiome allemand ou tudesque. La langue celtique , dans nos contrées , fut celle des Senonais, des Troyens et des gens de Brie. Elle dut avoir la même origine. De ces anciens idiomes , il reste quelques mots cités par César, quelques noms disséminés dans l’histoire de la guerre des Gaules. Ce sont les premiers monuments de notre langue. Malheureusement l’auteur a cru pouvoir leur donner une terminaison latine. C’était certainement le moindre caprice permis à un vainqueur ; et celui-là en eut bien d’autres. Qui peut répondre qu’il n’a pas abrégé, augmenté les syllabes qui composaient ces noms, modifié les ettres, dont ils étaient combinés ? A-t -il bien saisi la prononciation gauloise, l’a-t-il bien rendue avec les lettres et les syllabes latines ? Dans cette suite de noms d’hommes , de villes , de rivières , de montagnes, que reste-t-il du dialecte de nos pères? Aussi laisserons-nous aux étymologistes sans peur, mais rarement sans reproche , le soin d’indiquer la racine de chacun d’eux. Nous n’entrerons pas dans cette carrière fertile en dangers comme en in-folio. Dans ce labyrinthe sans issue, nous serions forcés d’emprunter à des langues plus modernes l’explication de celles , qui les ont précédées. Nous trouverions du Franc, du Sicambre, du Saxon, du Goth, du Bourguignon. Trouverions-nous du Gaulois réel ? Dans le doute abstiens-toi , dit le sage. Ainsi ferons-nous.
Nos pères n’ont laissé ni statues , ni médailles. Toutes celles, qu’on leur attribue, sont postérieures à la conquête. Ne sont-elles pas d’informes copies, de serviles imitations ? Mais ils avaient fondé des cités ; ils avaient reconnu des rois, des chefs : on sait, à peu près, comment ils les appelaient. Nous citerons quelques uns de ces noms (2), seules reliques sérieuses de notre langue nationale antérieure à l’invasion ro-
(I) Marlot. Histoire del’Église de Reims, t, 1. (2j Voyez page 2.
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ïïiaine: ils sont restés debout sur les ruines d’une nationalité, qui n’aurait pas succombé , si le courage eut pu la sauver, Romains et Francs n’ont pu faire oublier ces villes , ces peuples, qui luttèrent sans crainte contre Rome et ses consuls. Fleuves rapides, forêts majestueuses, dignes témoins de leur énergique patriotisme, comme les Gaulois vous nommaient, nous vous nommons encore. Tribus antiques, mères vénérables de notre grande nation, vieilles cités, berceaux de nos libertés et de nos arts , que vos noms vivent à jamais ; qu’autour d’eux viennent se grouper tout ce que le passé donne de gloire à la France, tout ce que l’avenir nous en garde. Et vous chefs indomptés , guerriers libres et braves , l’histoire sur son livre d’honneur a pieusement écrit vos noms en lettres d’or. Ils vivront tant qu’en France l’amour de la patrie fera battre les cœurs. Qu’en les lisant chacun dise: — gloire aux preux ! courage aux fils de leurs fils !
Du Langage en Champagne depuis l’arrivée de César jusqu’à celle des Francs.
De l’an SO avant J. -G. à l’an du Christ 420,
Lorsque Rome conquit les Gaules, elle n’était plus au temps où sa langue , encore jeune , avait besoin de tuteur. Son idiome avait vieilli : l’expérience, l’étude, la logique l’avaient formé. Ses lois étaient devenues fixes ; elles avaient tout prévu, tout réglé ; les moindres détails échappaient à l’arbitraire. Le latin était donc puissant de ses propres forces : il s’appuyait encore sur l’épée et la victoire. Les ordres émanés du Capitole avaient pour eux la raison, la clarté , le style : c’était l’aigle, qui les apportait,
La langue gauloise ne pouvait être plus heureuse que les Gaulois. Elle ne survécut pas à leur indépendance. Sans œuvres classiques , sans textes écrits, sans grammaire connue, elle se recommandait seulement par son origine libre , mais barbare. Aussi ne pouvait-elle lutter contre un adversaire habitué au combat, armé de toutes pièces, et commandant en maître.
Rome couvrit les Gaules de colonies , fonda pour elles des cités, leur donna des terres: pendant plus [de quatre
siècles elle ne cessa de mêler aux races belges et celtiques des soldats, des esclaves venus de toutes les parties du monde.