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Pendant plus de quatre siècles elle leur imposa des gouverneurs , des généraux , des magistrats choisis dans son sein. Les villes, qu’elle avait affranchies, Reims par exemple, durent néanmoins accepter ses lois écrites, ses officiers, ses dépôts militaires et ses colons.
Code pénal , procédure , lois fiscales et militaires tout fut romain (1). La terreur se faisait obéir. La tyrannie la plus impitoyable étouffait toute opposition ; il fallut se soumettre, apprendre le latin, le comprendre, le parler, l’écrire. Nul ne pouvait se défendre , négocier , prétendre à une place et surtout parcourir une carrière , s’il ignorait le latin. La nécessité , l’ambition , l’amour du bien-être sont d’habiles professeurs. Rome trouva dans le christianisme un auxiliaire actif; de ses murs partirent les premiers missionnaires, qui pénétrèrent dans les Gaules. Le peuple s’empressa d’étudier une langue , qui prêchailla morale, et posait en principe l’affranchissement, la dignité de l’homme. Le latin eut donc pour lui la force brutale , la supériorité grammaticale et littéraire , la puissance intellectuelle et religieuse.
Dès le premier siècle de notre ère chrétienne , avant que les apôtres des Gaules aient visité nos contrées , on y voit des écoles romaines. Lyon, Besançon durent celles, dentelles jouirent, à la munificence capricieuse de ce Caligula, qui voulait un autre jour anéantir les oeuvres d’Homère, de Virgile et de Tite Live.
La langue gauloise fut abandonnée. Inutile dans les camps , au barreau, dans les villes de commerce, elle ne fut même plus un idiome savant ; les chants du Barde s’évanouirent avec la liberté : personne n’en recueillit les derniers accents. Ce peuple Gallo-romain, qui savait enfin écrire, ne fit aucun effort pour réunir les monuments de son histoire , de sa religion, de ses lois. La lampe palissait et personne ne songeait à lui rendre quelques gouttes d’huile : elle s’éteignit. Comme la flamme , comme l’onde qui fuit, comme le chant des oiseaux , elle périt sans laisser trace ; et les Gaulois inconstants et légers, avides de choses nouvelles, amis de la mode alors comme depuis, ne purent faire lire à leurs fils les récits, qui bercèrent la jeunesse de leurs
(1) Quod si ea , quœ in longinquis nationibus geruntur, ignorctis , respicite finitimam Galliam, quœ in provinciam redacta^ jure et îegibtis commutatis, securibus subjecta^perperpetua premitur servitute. — Cœsar. liv. 7.
pères, exaltèrent leur courage et consolèrent leurs vieux jours. Dans nos contrées parmi les villes, qui durent le plus rapidement et de la manière la plus complète accepter l’idiome du maître , il faut citer Langres et Reims. Alliées de Rome dès l’origine de la guçrre des Gaules, elles furent comblées des bienfeits du vainqueur; Reims surtout, capitale de la Belgique, peuplée d’officiers et de fonctionnaires romains, possédait un cirque, des arènes , un palais impérial, des villas sans nombre. — A Reims tout fut romain. La cité gauloise fut latinisée.
Entre la langue celtique et la langue romaine, la lutte pouvait-elle être sérieuse ? La résistance cependant se prolongea. Comme toujours les villes et les populations commerçantes se plièrent facilement à la révolution de langage imposée par les circonstances. Les familles puissantes donnèrent l’exemple : nous voyons presque tous les personnages éminents sortis des Gaules désignés par des noms romains. Ceux même, qui renfermaient dans leur cœur la haine du conquérant , ceux qui s’insurgèrent et tentèrent bravement de briser le joug, n’en portaient pas d’autres (1). Les clercs, les prêtres, les évêques choisis dans l’élite de la population, avaient aussi presque tous des noms, qui rappelaient Rome ou la Grèce (2). Ces faits ne disent-ils pas avec une convaincante éloquence quelle langue parlait la haute société des Gaules?
Mais les races, qui restèrent libres au milieu des forêts, dans les vallées inabordables , dans les montagnes, ces forteresses bâties par la nature, celles qui comme les Armoricains reculèrent autant que possible devant l’Empire et ses lois, conservèrent en partie la langue de leurs ancêtres. La population des campagnes, les esclaves, les indigents , tous ceux, qui n’eurent pas les moyens de s’instruire, ne surent de latin que ce que la nécessité , les relations de tous les jours purent leur en apprendre ; le Gaulois resta d’abord leur idiome familier.
Saint Irénée, mort vers l’an 202 , évêque de Lyon , c’està-dire d’une province soumise des premières au joug de Rome, était obligé pour se faire entendre du peuple de se servir de la langue gauloise (S). Les tribunaux eux-mêmes
(1) Voir p. 4. — (2) Voir p. 4, 5.
(5) Préface du livre des cinq hérésies. — Le P. Massuet. In-folio. Paris 1710.
furent contraints d’admettre les transactions conclues et écrites en gaulois. Ulpien reconnaît la validité des fidéicommis rédigés en cette langue (1) ; il mourut vers l’an 250 du Christ. Notre idiome avait donc encore des représentants parmi les gens maniant la plume et parmi ceux qui possédaient. Deux siècles plus tard, le Salluste chrétien, Sulpice- Sévère , l’élégant auteur de l’histoire sacrée, signale comme existant encore les langues celtique et gauloise (2j.
Certaines circonstances favorisèrent ces derniers soupirs d’une nationalité vaincue. Rome était loin de posséder paisiblement la souveraineté des Gaules. De perpétuelles invasions tentées par les Germains réveillaient chez les Belges le souvenir de leur antique indépendance. Les insurrections de C. J. Vindex , de Claudius Civilis et de bien d’autres, rappelaient
à nos pères qu’ils avaient formé jadis une grande nation. Les empereurs durent admettre sur le sol Gaulois des tribus Germaines, qui demandaient des terres et piometlaient de payer
l’impôt. A la fin du 5e siècle de l’ère chrétienne les Bourguignons avaient passé le Rhin ; plus tard ils envahirent l’Helvétie et la portion des Gaules , qui depuis garda leur
nom. Des hordes d’Allemands et de Sicambres entrèrent au service des Césars , combattirent pour les tyrans, qui bravèrent Rome et régnèrent sur les Gaules. Bien plus l’empereur Constance voulut réparer les ravages causés par la guerre et repeupler les contrées, qui forment aujourd’hui la Champagne et la Picardie ; il y appela des Francs et leur donna des terres sur les territoires d’Amiens , de Beauvais , de Langres et de Troyes. Au malade Pair natal rend la vie .* L’idiome allemand , source de la langue des Belges , sans cesse rajeuni sur notre sol , donnait à nos pères
des moyens toujours renaissants de conserver les débris de leur idiome. Elle redevenait tudesque ; et dès lors commençait sur les ruines du dialecte gaulois la lutte , qui devait un jour séparer en deux camps les langages de l’Europe.
Tous ces faits retardaient la ruine du dialecte des Belges,
fl) Lib. XI. De legatis.
(2) Vie de saint Martin. — V. ses œuvres. Vérone, 2 vol. in-4°. 1741-1755. — 11 naquit en 367 et mourut en 410 ou en 429.
mais ne pouvaient le ressusciter. Banni du forum , des palais, de l’église , des monastères , il avait contre lui toutes les aristocraties , toutes les masses actives. Il dut de siècle en siècle faire des pertes notables, et ouvrir ses rangs à des termes devenus rigoureusement nécessaires au langage usuel. 11 ne pouvait rien imposer ; il lui fallait sans cesse recevoir. Bientôt il ne fut plus qu’un dialecte gallo-latin : et plus les jours de l’indépendance s’éloignèrent, plus durent s’étendre les conquêtes de l’idiorne usurpateur. Le latin remplit tous les vides faits par le temps, l’oppression et ses suites Mais s’il entrait en vainqueur dans la place , il recevait des blessures. Sa pureté classique essuyait des échecs ; ses règles étaient méconnues , sa grammaire irrévérencieusement traitée. Peu à peu se formait un idiome de convention plus latin que gaulois, latin dans le fond, barbare dans la forme, que Sidoine Apollinaire nommait si bien rubtgïnem trivialium barharismorum (1). C’était la revanche de l’idiome vaincu. C’était de la réaction populaire en attendant mieux. Sans doute les écoles publiques , l’éducation privée auraient fini par vaincre la barbarie et Rome aurait définitivement imposé son langage au monde connu, si Dieu n’avait marqué les temps, auxquels devait s’écrouler à son tour le colosse impérial.
Dès le règne d’Auguste , la Belgique de César , cette vaste étendue de territoire, qu’embrassaient la mer du nord , le Rhin et la Seine, avait été divisée. On en fit doux grandes provinces nommées Belgique et Germanie. A cette dernière revinrent les bords du Rhin , Trêves , et une partie de la Lorraine. Plus tard chacun de ces deux gouvernements se partageait encore en deux. La population augmentait aussi au milieu des hordes barbares ; elles connaissaient de longue date les trésors de notre sol , les richesses de nos villes , et quand elles inondèrent l’empire , elles ne les épargnèrent pas. Bourguignons, Vandales, Goths, Huns et Francs les attaquèrent; les dialectes théostiques allemands , slaves , asiatiques et tartares , arrivèrent avec eux parmi nos pères. Après le passage de ces conquérants sauvages , après le séjour, qu’ils firent sur notre sol , après le règne des rois , qu’ils y proclamèrent, qui peut reconnaître les traces du véritable langage gaulois? Que devint-il ? Faut-il encore chercher ses traces? Le torrent n’a-t-il pas tout entraîné, tout submergé?- La civilisation romaine , les belles-lettres , les lois , la religion surtout arracheront le latin à l’orage social. Lui seul surnagera;
(1) Histoire de Reims. — .Marlot, t. i, p. 164.
lui seul pourra relever la tôle el reparaître après la leiiipêle. Le reste ne sera plus qu’un idiome bâtard sans père connu , un jargon sans lois, sans nom, un corps sans tête, une masse informe. La Champagne n’échappa pas à toutes ces dévastations : fidèle alliée de Rome dès l’arrivée de César, elle lui resta fidèle tant que l’aigle plana dans les Gaules. Si dans le nord quelques contrées conservèrent plus tard que d’autres le culte de la langue latine, ce dut être aux bords de la Marne et de l’Aisne. L’idiome germain attendit pour s’insurger l’arrivée de Clovis.
Du Langage depuis Van 420 jusgu’à la fin du F///e siècle.
L’histoire du langage en Champagne, pendant le règne des Mérovingiens, est peu facile à suivre. La province était bien loin d’exister telle que nous la connaissons. Les territoires, qui la composèrent dans les xie, xiie et xiii® siècles, faisaient partie de plusieurs gouvernements, dont la destinée fut différente. La Belgique , sous les premiers empereurs, forma quatre provinces consulaires. La Gaule celtique eut aussi ses divisions. Toutes obéissaient aux préfets impériaux.
Vers la fin du iv® siècle arriva, sur les frontières du nord et sur les bords du Rhin, une nation belliqueuse: depuis longtemps elle fournissait des colons aux Gaules, des soldats aux Césars. Pharamond, roi des Francs, et après lui Clodion le Chevelu s’emparèrent d'abord de la Belgique septentrionale ; ce dernier envahit même le Soissonais et le Verraandois. Mais Aétius, le dernier général romain dans nos contrées, le vainquit et le fit reculer. Mérovée, le galant Childéric comtinuèrent les conquêtes de leurs pères; mais c’était à Clovis qu’était réservé l’honneur de chasser l’italien de nos contrées. Il écrasa le faible successeur du brave Aétius ; et à la fin du v® siècle il avait réuni sous son sceptre à peu près tout ce que contenait l’ancienne Belgique. En 496 il recevait le baptême à Reims. Bientôt il soumettait l’Armorique, la Bourgogne et l’Aquitaine. Mais en Tan 511 la mort l’arrêtait au milieu de ses triomphes.
L’aigle avait fui des Gaules, et sans retour. Avec lui disparut la civilisation. Les arts, les lettres retombèrent dans la barbarie. Depuis plus de quatre siècles la nationalité gauloise était écrasée : trop longtemps, trop cruellement opprimée, elle ne pouvait renaître. Les Gaules changeaient simplement
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de maîtres. La farouche dûreté des Francs n’était pas moins tyrannique que la rigueur réfléchie des Romains. Cette fois n’était-ce pas le barbare, qui se trouvait le conquérant ? Il ne fallait pas s’attendre h ce qu’il se soumit de gaité de cœu** aux. lois, aux mœurs et surtout à la langue du vaincu. L’idiome des Francs était l’allemand. Ses monuments au v® siècle de Fère chrétienne sont rares : En existe-t-il un seul sérieux? Nous citerons, d’après Borel (1), quelques phrases en langue franque , qu’il date hardiment du premier siècle de l’ère chrétienne. 11 a eu le malheureux soin de ne pas dire, où il avait puisé ces lignes importantes ; elles paraissent relatives à la Vierge. Or les Francs , ceux du moins qui conquirent les Gaules, ne se convertirent que vers 496. Il est vrai que des colonies Franques reçurent , près de deux siècles avant, des terres en Belgique et surtout dans notre province. Au surplus quelques doutes que l’on ait sur la date de ce fragment , du moins peut-il compter parmi les anciens titres du tudesque.
Un poème composé dans le ix® siècle , et dont nous publions quelques vers , nomme clairement langue franque, langue des Francs, Zungun Frenkisga, celle que l’Allemagne revendique comme la source de la sienne (2). C’est contre cet idiome alors pur, mais sauvage et impérieux, que le latin dut soutenir la lutte, dans laquelle une fois déjà il avait triomphé ; mais la position politique des deux adversaires, était bien différente. Aucun d’eux d’ailleurs ne devait remporter la victoire.
Le conquérant fut obligé d’apprendre le latin : mais il faut en convenir , il l’apprit en maître , à son aise , à sa guise. 11 fit du latin à son bon plaisir , en substituant aux noms reçus jusqu’alors des noms allemands (5) , en ajoutant des désinences latines aux termes tudesques , en enlevant aux mots romains leur finale naturelle. Rois, princes, nobles, fonctionnaires, y mirent plus de scrupules que la foule et firent de leur mieux; la nécessité les y réduisait. Les usurpateurs se trouvaient , comme toujours, en minorité , au milieu d'une grande population , parlant à peu près latin. Le christianisme, qu’ils adoptèrent, prêchait et priait en latin. Les Francs sanctionnèrent en partie les lois administratives , municipales et fiscales de Rome : il fallut les étudier les comprendre ,
les appliquer. Les chefs d’armées, les ministres, tous ceux,
qui voulaient parvenir à de hautes fonctions, furent contraints de savoir la langue de César. Toute la noblesse se soumit rapidement à cette obligation {\). Le langage officiel, religieux, judiciaire ne fut donc pas changé. En 612 saint Colomban , écossais élevé au monastère de Bonchor , en Irlande , vint s’établir dans la province de Reims. 11 prêchait dans les villes et villages : sans aucun doute il parlait en latin : autrement l’aurait-on compris. Mais le langage du peuple était déjà vicié dans le fond d’une manière irréparable. Le latin à moitié gaulois, dont il usait au commencement du ve siècle , n’avait-il pas de plus subi les caprices , les innovations d’un vainqueur brutal , tranchant, même en nature de style, et peu flexible à l’endroit des règles grammaticales.
Clercs, jurisconsultes, prêtres, secrétaire de la chancellerie, au milieu de ce mouvement révolutionnaire, ne purent se défendre de la contagion. Le solécisme irréfléchi, le barbarisme présomptueux entrèrent sans scrupule dans les actes publics, dans les textes religieux. Les Belges, les Rémois, les anciens alliés de Rome no purent, pas plus que d’autres, arrêter celte décadence littéraire (2j. Elle fut universelle. Dès le ve siècle nous voyons saint Remy , le chef du clergé de France, le célèbre évêque de Reims, dans cette lettre mémorable, où il donne à Clovis de si sages conseils, employer indistinctement les mots tu et vos, tuus et rester. — Dans son testament nous voyons des noms d’origine grecque, latine, romaine et tudesque: il nous montre Clovis imposant , en vertu de son bon plaisir , des noms allemands à des fermes, qu’il lui donne. (3) Quelques actes du VI® siècle nous font voir (4) la contraction abrégeant le centre des mots latins. Le titre de fondation du monastère de Saint- Michel; aux bords de la Meuse, nous révèle une innovation, qui va fonder la langue romane (590).
La conjugaison et la déclinaison étaient les deux principales bases de la langue latine. Les Francs acceptèrent la première et rejetèrent la seconde. Dans cette charte de 590 éclate cet acte d’insubordination, dont la langue française a consacré l’œuvre.Nous
(1) V. Sidoine-Apollinaire, lib. 3, Épist.
(2) Sermonis pompa , si qua uspiam est , Belgicis olim sive Rhenanis aholita terris, in te residet. — Sidoine Apollinaire : Panégyrique adressé à Majorien.
(5) Voyez page 6, 7. — (i) V. p. 7, 8 et 9.
donnons plusieurs exemples de ce curieux a {franchissement (1).
Grégoire de Tours constate que, de son temps, on secouait le joug du cas et du genre (2). Lui-même observait peu les règles de la bonne latinité. Son histoire des Francs fourmille de fautes de tous les genres. Quand des hommes de son caractère, de son génie, de sa science, ne savaient plus la langue classique, à qui pouvait-on demander une rédaction, une conversation sans reproche? Yenantius Fortunatus, l’évêque de Poitiers, le poète du vie siècle , à chaque ligne, pour ainsi dire, admet dans ses vers des termes barbares ; il ne se donne pas toujours la peine de les déguiser en latin. Ce docte prélat, qui mourut vers 609, laisse entendre que de son temps une langue gauloise se trouvait en présence des idiomes franc et romain (3). Mais il nous peint les rois s’essayant à comprendre le latin et cherchant à le parler. Donc à celte époque le peuple savait l’entendre et s’en servir. Caribert, roi de Paris, mort en 567, aimait les lettres et les cultivait ; il sut parler latin avec élégance (4). Mais les princes savants furent rares au moyen-âge’; et la langue de César et de Virgile se réfugia bientôt dans les cloîtres et dans les chapitres ecclésiastiques.
Le vue siècle vit continuer cette décadence ; chaque jour portait un coup mortel à la littérature savante ; chaque acte émané du pouvoir constatait une perte essuyée par elle. Ce n’était plus seulement aux finales, qu’on s’attaquait : les lettres assises au milieu des mots étaient supprimées ou changées. D’autres lettres venaient induement prendre place dans des syllabes stupéfaites de leur impertinence. Dans un seul acte on voyait certains mots répétés, mais écrits de diverses manières (5). D’autres qui n’avaient jamais été latins commencent à s’introduire intrépidement dans les textes publics (6). La conjugaison résiste aux barbares ; ils lui font une guerre de partisans et la combattent
(1) Voyez page 8, 9, 10, 11.
(2) Prolog, libri de glor. conf. — 11 mourut en 595. (5) Nomine Wernemetes voluit vocitare vetusta ,
Quod quasi fanum ingens Gallica lingua refert.
,'4) Cum sis progenitus clara de gente, Sicamber , Claret in eloquio lingua latina tuo.
Fortunat, lib. vi.
(5) V. page 8. — (6) V. page 9, 10.
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en détail. Mais au fond elle les a vaincus ; ils ne lui échapperont plus. Rome laisse cette empreinte dans le langage des Gaules : elle va devenir indélébile. Après deux mille ans elle est encore pleine de vie.
A la fin du vir siècle, la nation n’entend plus Horace ni Justinien : la révolution est consommée. Après 700 ans d’existence, la langue des Romains est morte dans les Gaules : mais elle a péri comme le chêne altier, dont la foudre a brisé la tête : de sa souche vigoureuse, de ses racines pleines de sève , désormais inhérentes aux entrailles du sol, naissent des rejetons jeunes et verdoyants. Ce ne sera plus le vieux tronc ; ce sera toujours le noble chêne.
Italiens, Anglais, Espagnols, Allemands, Belges et Français, vainement votre amour-propre s’insurge contre la vérité. Tracez entre vous des frontières; égorgez-vous les uns les autres pendant des siècles. L’histoire vous dira toujours : — Tous vous fûtes frères. La conquête de vous tous n’avait fait qu’une nation. Tous vous avez parlé la même langue. L’unité sociale, l’unité religieuse pouvaient exister. Rome et le christianisme les avaient fondées : la barbarie et les passions sauvages ont détruit l’édifice de la civilisation. »
Le Gallo-Romain et le Franc se trouvèrent aux prises, non pas les armes à la main , mais idiome contre idiome. Dans
le nord surtout la mêlée fut sérieuse : si la langue tu-
desque ne l’emporta pas, ce fut aux gens de Champagne et de Flandres qu’on le doit. — Sans doute les Francs avaient conquis toutes les Gaules • Mais c’est dans l’ancienne Belgique, que l’on avait vu leurs premières colonies : ils Ta soumirent un siècle avant de pénétrer dans d’autres provinces. N’était-elle pas d’ailleurs la plus proche voisine de la
Germanie? Le territoire de Reims touchait celui de Trêves. Sous notre ciel les Francs campèrent en plus grand nombre et plus longtemps qu’ailleurs. Dans les partages faits maintes fois entre les descendants de Clovis, la Champagne fut presque toujours entièrement donnée au royaume d’Austrasie. Reiras et Metz furent tour à tour capitale de cet état éphémère.
En Auslrasie, aux bords de la Meuse, dans les Ardennes, naquit et .s’éleva cette famille franque , qui devait remplacer les Mérovingiens. Les petits-fils de Pépin de Landen et de Pépin d’Héristal, comme leurs ancêtres , parlèrent ta langue franque ou tudcs<iue. .\ussi, pendant plusieurs siècles, cet
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idiome ful-il celui de la cour et celui des fonctionnaires. Le latin appartenait aux clercs , aux magistrats. Le peuple des villes et des campagnes usait du langage latin altéré, ce qu'on nommait avec mépris la langue rustique ('!). Les possesseurs de la terre s’énorgueillissaient de leurs victoires sur Rome, sans jamais vouloir se mêler avec les vaincus, se plaisaient à les traiter de Romains. Ils donnèrent à la langue du peuple le nom de romaine ou de romane, et la dédaignaient comme celle d’une race , qu’ils avaient réduite en servage. Les Francs tenaient peu de compte de leurs vassaux , des artisans , des campagnards , des habitants des villes. Avant le huitième siècle, nous ne voyons pas qu’on se soit occupé de mettre à leur portée les vérités évangéliques , les textes de lois, les ordonnances royales. Peut-être les considérait-on comme parlant et comprenant à peu près le latin. Au contraire dans les actes du célèbres concile de Lestines (743), nous trouvons une foule de mots francs ou germains (2j. On rédigea même des formules pieuses en langue tudesque ; nous les publions (5). Ce sont les premiers monuments, que nous connaissions, du langage des Francs dans nos contrées. En effet ils furent écrits précisément pour les Austrasiens. Ils nous apprennent quelle était la langue comprise en Flandre et en Champagne par les fils des soldats de Clovis. Qu’on ne croye pas qu’ils ont conservé dans sa pureté naturelle l’idiome de leurs pères : On trouvera dans ces pièces des désinences latines, des mots d’origine romaine ou grecque. On y remarquera des tournures de phrases empreintes de latinité. L’auteur de ces pièces semble traduit un texte latin. La langue franque n’avait-elle pas , comme l’idiome gaulois , partiellement subi le joug de Rome.
Malgré la défaveur, qu’elle rencontrait à la cour, et l’inutilité, dont elle était affligée dans les affaires, la langue romane se constituait. Elle profitait de la supériorité du latin sur l’idiome des barbares. Charlemagne, qui parlait allemand de préférence, avait appris le latin; il exigea qu’il fut l’objet de
(1) Advenientes ad quemdan locurn Ambianensiurn, ubi quidam cornes Sigobardus , juxta morem seculi , concioni prœsidebat, quod rustici mallum vocant. — V; note 1. p. 29.
Vie de saint Valéry. Marlot franc. — T. 2, p. 180.
(2) V. page 13. — (5) V. page 12.
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sérieuses études. Les Charles du viiie et du ix« siècles sout^ eu effet beaucoup plus régulières que celles des âges précédents. Mais l’éducation donnée à la jeunesse dans les monastères,, dans les universités , profitait indirectement à la langue romane. Fille de la langue latine, elle grandissait sous le bouclier de sa mère : elle attendait le moment de supplanter le tudesque indompté.
Le grand empereur aurait voulu maintenir le latin comme langue savante, et le langage franc comme idiome usuel. Sa naissance , l’exemple de ses pères , l’affection qu’il eut sans cesse pour les rives majestueuses du Rhin, expliquent suffisamment ses sympathies : mais il se vit impuissant pour faire plier devant sa volonté les tendances nationales. Par un décret de 794, il dut reconnaître l’indépendance du langage et le droit de prier Dieu en toutes langues (l).
Aussi bien ne faisait-il , comme beaucoup de législateurs, qu’admettre en jurisprudence ce qui se passait en fait. Les litanies, qui se chantaient à Soissons en son honneur et en celui du pape Adrien pr, mort en 795, nous révèlent les conquêtes de la langue romane : elle nous montrent l’article simple, une de ses créations, envahissant même les textes sacrés. Cette concession , qu’ils lui faisaient, allait devenir on des ressorts actifs de la langue française Tel est le premier indice de son existence, que nous puissions signaler dans nos contrées (2). Avec Charlemagne l’idiome des Francs va perdre le seul protecteur, qui eut pu le faire triompher. Bientôt le grand empire sera déchiré. La Germanie se séparera des Gaules ; la France enfin va naître..
Histoire du Langage depuis le IX^ siècle jusqu’à la fin du X^.
Nous avons vu l’agonie de la langue latine dans la bouche du peuple : nous allons voir la langue romane prendre enfin
fl) S.L — Ut nullus credat quod non nisi in tribus linguis Deus orandus sit. Quia in omni linguâ Deus adoratur, et homo cxauditur, si justn petierit, — Cap. Francfort 794. — Baluze. T. I, p. 269.
(2) Voyez page 15. Litnniæ, cnroHnæ.
position et faire entendre sa voix dans les églises, devant les tribunaux , sous la lente du guerrier, au milieu des assemblées nationales. Charlemagne avait fait traduire en langue tudesque la Sainte Écriture (807j; par son ordre on avait composé dans cette langue des chansons destinées k être populaires , des poèmes, qui célébraient la gloire de nos preux et les grands événements de notre histoire. Mais il travaillait pour les Francs seuls ; le Gallo-Romain n’apprit pas des poésies, qui lui semblaient barbares, dont l’idiome lui rappelait ses défaites. Dès que la Germanie eut ses rois et ses empereurs , elle cessa d’envoyer en France des Allemands et des Sicambres ; chaque jour vit diminuer le nombre des conquérants. Les chroniques, les légendes versifiées, d’après les instructions de Charlemagne, eurent malheureusement le sort des poésies de cour. Elles furent peut-être mal accueillies de la foule , subies comme une leçon de classe par les écoliers, et dès lors antipathiques. Mal vues , mal conservées , rapidement oubliées, elles laissent de nos jours à nos historiens des regrets inconsolables. Nos chroniqueurs , les amis de notre vieille littérature s’épuisent en efforts superflus pour en trouver la trace. Si le grand empereur eut adopté franchement l’idiome gallo-romain , s’il eut réellement travaillé pour le peuple , sans esprit de caste, les poèmes, qui chantaient sa gloire et celle de ses ayeux n’auraient peut-être pas péri complètement. Si puissant qu’on soit, on ne heurte pas impunément les sympathies, les tendances, l’idiome des nations ; tôt ou tard elles prennent leur revanche.
En 794 Charles avait proclamé la liberté religieuse en fait de langage : en 8l3, un an avant sa mort, il vit le Concile de Tours aller plus loin , ordonner que les écritures saintes, les prières seraient traduites en langue rustique ou romane, et eu langue théostique ou tudesque, pour que tout le peuple put les comprendre. C’était un premier acte de réaction gauloise, d’opposition nationale : c’était la langue rustique, celle du pauvre peuple , des serfs , des vaincus , qui revendiquait ses droits sacrés. On la nommait la première: on travaillait donc cette fois pour les campagnes, pour les masses populaires (1).
Le concile de Reims, tenu la même année, laisse entendre que
(1) Et quisque Episcopus homilias aperte transferre sludeat in rusticarn romanam linguam, vel theosticam, quo facilius cuncti possint intelligere, quœ dieuntur. — Concile de Tours, 815.
les membres du clergé même ne comprenaient plus tous l’oraison dominicale en latin. 11 les engage à les étudier, à en apprendre les mots, à cherchera saisir leur sens. Il veut qu’ils essayent de mettre cette sublime prière à la portée de tous les auditeurs et même de traduire dans l’idiome du peuple les homélies des pères de l’église {\).
11 est à remarquer cependant que les seules traductions parvenues jusqu’à nous sont celles , qui furent faites dans l’idiome des Francs. Nous possédons l’oraison dominicale, le symbole des apôtres, le symbole de saint A thanase, écrits dans cette langue vers l'an 815(2). Négligea-t-on de faire les même versions en langue romaine? Non : Mais ce travail ne fut fait ni pour la cour , ni pour l’aristocratie. On y attacha peut-être moins d’importance ton en fit de moins belles copies. Les progrès de la langue romane le rendirent bientôt inutile : il fallut souvent faire subir à ces versions des remaniements complets. Les leçons primitives, devenues sans objet, ne tardèrent pas à périr. Celles , qui les suivirent, eurent le même sort et pour le même motif.
La langue Franque continuait à régner : pour elle les grands travaux continuaient à se faire. C’était en vers allemands, que les poètes s’exerçaient pour plaire à la cour et mériter ses faveurs. Vers l’an 820, un bénédictin de Weisserabourg en Alsace , publiait un poème tudesque, dont le sujet était fourni par les saints évangiles : nous en publions quelques vers (3). C’était pour Louis le Débonnaire, qu’il entreprit concélèbre travail. Pendant le règne de ce prince les mots et les noms Francs ne cessèrent encore de prendre place dans les actes officiels (4.). Cependant la langue romane , c’est-à-dire la nationalité gallo-romaine , marche , se développe et s’élève ; bientôt il faudra que les petits-fils de Pépin et de Charles Martel s’inclinent devant elle, c’est à dire devant le pays. On pourra
(1) §.2. — Ut orationem, quant Dominus nosler Jésus Christus discipulos suos orare docuit , verbis diseerent , et sensu bene intelligerent ; quia illam ignorare nulli christiano licet.
§. 15. — Ut Episcopi sermones et homelias Sanctorum Patrum prout omnes inielligere passent, secundum proprieiaiem linguœ prœdiaare studeant, — Concile de Reims, 81 3. — Acl. de la province eccles. de Reims. Th. Gouset, t. I, p. 550.
(2) Voyez page 1-i. — (5) V. p. 18. — (i) V. p. 16.
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répéter le célèbre adage : vox populi, vox Dei. Les conquérants essayeront de manier la langue romane.
Le faible fils de Charles le Grand meurt. Sa tombe est à peine fermée et déjà recommencent les luttes fratricides, qui ont ensanglanté son règne. L’empire français se déchire pour ne plus jamais se reconstituer. Les champs de Fontenay se couvrent de morts : la noblesse de la conquête y périt presque entière. Les Gallo-Romains ont survécu : le peuple ne peut mourir. Cette sanglante journée fut un duel entre la race Celto-Belge et la Germanie. A la première restèrent la victoire et la vie. — Lothaire empereur possède l’Allemagne ; Louis règne sur la Germanie : Charles-le-Chauve est roi de France. Le voilà enfin ce royaume si cher à nos ancêtres, si cher à leurs enfants, le voilà paré du nom qu’il gardera, qu’il couvrira de gloire, de ce nom qu’il fera craindre jusqu’aux limites du monde* La France se couronne , s’affranchit du joug des Germains. Elle parle sa langue , non plus en secret, dans les bois, dans les villages. Elle la fait retentir dans les camps par la bouche des souverains. L’idiome rustique va bientôt devenir l’idiome de nos Rois.
Charles et Louis-le-Germanique signent , à Strasbourg , le fameux traité de 842. Ils prêtent serment devant tout le peuple, tour à tour, en langue franque et en romane : et le peuple leur répond par un serment en idiome franc et roman (1).
En 860, les fils de Louis-le-Débonnaire se lient par un nouveau traité : C’est en Allemagne, à Coblentz, qu’ils sont réunis (2j. C’est encore dans les deux idiomes que se font les discours, qu’on lit les formules sacramentelles. Lothaire paraît le seul, qui ne sache pas la langue romane : empereur'd’Allemagne, il avait le droit de lui rester étranger. Mais Charles-le- Chauve, Louis-le-Gerraanique , l’employent également. Entre eux se trouvait partagée la Champagne. Si le roi de France parle publiquement la langue tudesque, c’est que d’abord il s’adresse aux peuples Germains ; c’est que tous les Francs n’ont pas repassé le Rhin et la Meuse à la suite de ses frères. Quelquesuns ont voulu devenir français : ils le sont déjà de cœur ; ils le seront bientôt de mœurs et de langage.
(l) Voyez page 16. — (2) V. p. 20.