‹ Recherches sur l'histoire et la civilisation de l'ancienne Égypte [microform]Chapitre 14 sur 31 · Roi des deux pays: Aa-kheper-ka-re · texte numérisé non relu

Roi des deux pays: Aa-kheper-ka-re

5. Fils de Rè: Thotmès vivant éternellement pour jamais. Que tu donnes les offrandes aux dieux d'Eléphantine,

premier nôme du sud pour glorifier le roi Aa-kheper-ka-re donnant la vie.

Que tu rendes stable le serment (fait) au nom de ma Majesté, né de la mère royale Son-sneb.

C'est un message pour te faire savoir que la maison royale se trouve bien en bonne santé.

L'an 1 le 21 Phamenot, jour de la fête du couronnement."

Thotmès I faisait la guerre en Nubie et en Syrie avec gloire et de grand succès.

Aahmès, officier de marins raconte^: "Je conduisis le roi Thotmès I, lorsqu'il monta le fleuve (pour aller) en Nubie pour jpunir la rébellion des montagnards et repousser les incursions du côté de la montagne. Je montrai ma bravoure ... et on me nomma chef des marins ... Sa Majesté fut furieuse comme une panthère; il lança sa flèche qui resta dans la poitrine du misérable ennemi . . . affaibli devant son urseus, ardent dans le moment du carnage; leurs gens furent amenés captifs vivants. Sa Majesté descendit le fleuve avec tous les peuples dans son poing. Après que le misérable Nubien eut été renversé, sa Majesté retourna à Thèbes.

Puis le roi entreprit une expédition contre les Ruthennu pour laver son coeur (c'est-à-dire: pour se venger) parmi les peuples étrangers. Le roi alla à Naharina et trouva cet ennemi méditant la destruction ; il fît un grand massacre parmi eux; innombrables furent les prisonniers vivants que le Pharaon ramenait de ses victoires. Je fus à la tête des troupes, et sa Majesté vit ma bravoure. Je captivai un char, ses chevaux et l'homme qui était dessus comme prisonnier vivant et les présentai à sa Majesté qui me donna en récompense de l'or de double valeur".

Aussi Aahmès Pennekheb qui selon sa biographie avait vécu sous les Pharaons Aahmès, Amenhotep I, Thotmès I, II et III et était aimé par la cour et honoré par la reine

Lepsius, Denkmâler, III, 12.

Hatshepset, raconte-il, qu'il avait suivi Thotmès I pendant les guerres dans Kush et Naharina \

L'inscription de Tombos datée de l'an 2 du règne de Thotmès I ^ nous donne un résumé des victoires du roi ^: "Sa Majesté s'est emparée de son héritage; elle s'est assise sur le trône d'Horus pour élargir les frontières de Thèbes et les territoires de l'occident de Thèbes, et pour faire travailler les Bédouins et les Montagnards pour elle; une abomination du dieu sont les Haunebu, les Kabetu sont subjugués, les Méridionnaux descendent le fleuve, les Septentrionaux le remontent, tous les pays réunis apportent

leurs tributs au bon dieu le roi Thotmès I L'esprit

de sa Majesté a conquis (apporté) les pays jusqu'aux confins de la terre sous son domaine, il a traversé les deux extrémités avec son glaive victorieux, cherchant le combat sans trouver personne qui s'opposât à lui K II a pénétré les vallées, inconnues aux ancêtres et que n'avaient jamais vues les porteurs du double diadème. Sa frontière du sud était à la fin du monde, celle du nord à l'Euphrate" ^.

1 Lepsius, BenTcmàler, III, 43, a. Tous les rois et la reine Hatshepset sont ici indiqués comme morts, Thotmès III excepté; Aahmès Pennekheh vivait donc encore après la mort de Hatshepset, lorsque Thotmès III avait déjà commencé de régner seul. Cf. plus haut p. 170.

2 Lepsius, ibid. III, 5, a.

3 Ce texte est admirablement bien traité par Piehl dans ses Petites Études égyptologiques Vienne, 1881, vu le temps de la publication: les savants de nos jours y trouvent peu de choses à rectifier.

4 Le mot hiéroglyphique hes correspond sans doute au mot copte:

PCUCj ohstruere, empêcher.

^ Textuellement: "Vers cette eau-là qu« le navigateur descend en montant vers le sud"; voy. plus haut, p. 180, note.

Par ces guerres victorieuses l'empire égyptien fut puissamment fortifié et les frontières grandement élargies vers le sud et le nord. Thotmès I érigea l'Ethiopie en une viceroyauté dont le gouverneur fut investi de la dignité de Fils royal de Kush. La Syrie fut faite tributaire, et si la partie du nord ne payait pas toujours régulièrement ses tiibuts, la Syrie du sud qui était plus proche et se sentait directement sous le poing du Pharaon fut contrainte de se soumettre et, comme Gaza, pour en citer un exemple, de recevoir une garnison égyptienne.

Thotmès I érigea près de l'Euphrate une stèle frontière pour marquer l'endroit jusqu'auquel il avait pénétré pendant son invasion en Syrie. Les Annales de Thotmès 111 en parlent, et sous l'an 33 de son règne nous lisons : "Thotmès III érigea une autre stèle à côté de celle de son père Thotmès I" ^

L'armée dont Thotmès I se servit était bien équipée, bien exercée et disciplinée et surtout aguerrie par les longues luttes contre les Hyksos. Par l'organisation nouvelle qu'elle recevait sous les premiers rois de la XVIIP dynastie elle devenait non seulement égale, mais supérieure à celles des peuples belliqueux avec lesquels elle osait se mesurer maintenant. De cette organisation M. Maspero a donné un exposé succinct 2; L'infanterie consistait en troupes de ligne et troupes légères. Les premières ayant une perruque ou un bonnet sur la tête et un pagne autour des reins portaient un bouclier, cintré par le sommet, une longue pique,

1 Breasted, Historicàl documents, vol, II, p. 202; père veut ici dire

grand-père.

3 Maspero, Histoire ancienne, II, 212.

quelquefois une hache, un poignard ou un sabre courbé en forme de faux. Les troupes légères étaient armées d'un grand arc et de longues flèches et du carquois, inconnu auparavant, elles l'ont probablement emprunté aux Hyksos. Outre ces troupes nationales, il y avait des auxiliaires recrutés parmi les Nubiens et les Libyens, plus tard parmi les peuples de la Méditerranée, p. ex. les Shardena, qui sous la XIX® et XX® dynasties ainsi que les Mashevasha sous la XXIP formaient une espèce de garde personnelle auprès des Pharaons comme les prétoriens relativement aux empereurs romains.

La vieille armée ne comprenait que ces trois troupes: les piquiers, les archers, les deux égyptiennes, et les auxiliaires, la troupe étrangère. Depuis le commencement des guerres en Syrie une troupe nouvelle, la charrerie, s'introduisait en Egypte. Le cheval que l'ancienne Egypte ne coiinaissait pas venait de l'Asie, avec les Hyksos, et le char de guerre étant importé par la même occasion les Egyptiens avaient les éléments nécessaires pour former la troupe de charrerie, si effective sur les vastes plaines de l'Asie. Deux «chevaux étaient attelés au char qui portait deux hommes, le gendarme qui combattait et l'écuyer qui tenait les brides et maniait le bouclier, en ceci autrement que les Asiatiques qui s'installaient toujours trois sur un même char. Telle était l'armée dont Thotmès I et ses successeurs des suivantes dynasties se servirent pour conquérir et pendant des siècles dominer une partie alternativement plus ou moins grande de la Syrie.

Thotmès La édifié de considérables constructions en plusieurs endroits. A Tombos près de la troisième cata-

racte il bâtit une citadelle, à la première il creusa un canal, à Abydos il exécuta des travaux pour embellir le temple d'Osiris, enfin au grand temple d'Amon à Karnak il fit d'importantes bâtisses: une grande salle, un pylône avec les obélisques. De ces dernières constructions parle Anen, chef de toutes les conctructions à Karnak, dans sa biographie qui, sous plusieurs rapports, est d'un intérêt particulier.

Thotmès I était marié à sa soeur Aahmès et avait d'elle deux fils, Uat'mès et Amenmès, et deux filles dont l'une était la célèbre Hatshepset; Amenmès était associé au trône pendant quelques années, les fils moururent cependant tous les deux avant le père. Après la mort de ses fils le roi associa la fille Hatshepset au pouvoir royal; un texte du temple de Deir el-Bahari ^ raconte longuement de cet événement. Un tableau nous montre le roi et la princesse dans un pavillon, le premier assis sur son trône et la dernière debout devant lui. Le roi convoque les hauts dignitaires, les amis, les prêtres, (les kher-héb) les sages,

les officiers (les menfi, soldats) pour assister

à la cérémonie de l'installation et, en présentant sa fille, il adresse la parole à l'assemblée: "Voici la fille Hatshepset vivante, je la mets à ma place sur mon trône, vraiment, c'est elle qui est assise sur mon siège élevé. Si elle parle aux sages (partout) dans le palais et si elle vous guide, écoutez ses paroles et remplissez complètement ses ordres. Celui qui l'honorei-a vivra, mais celui qui dira une chose

^ Ed. Na ville, Trois inscriptions de la reine Hatshepsou, dans le Becueil des travaux &c. vol. XVIII.

mauvaise envers sa Majesté mourra .... Divine est la fille du dieu, car les dieux combattent pour elle et donnent la protection derrière elle tous les jours selon l'ordre de son père le maître des dieux". Les hauts dignitaires écoutèrent ce que leur ordonna la reine Makaré; ils se prosternèrent à terre devant ses pieds et ils retournèrent chez eux joyeux. Enfin le roi ordonna les Kherhebu de fixer et publier les grands noms qu'elle, prit, lorsqu'elle reçut la couronne comme: .1. Horus, 2. Nebti, les deux dieux du sud et du nord, 3. Horus d'or et 4. Roi des deux pays \

Le pur sang solaire ne coulait pas dans les veines de Hatshepset; car son père était né de la mère Sonsneb qui n'appartenait en rien à la maison royale. Il fallait, comme M. Maspero le dit, qu'un miracle intervînt pour la laver de cette tache originelle, et que l'ancêtre-dieu, Amon, s'incarnant dans le père terrestre, Thotmès I, au moment de la conception, daignât infuser à sa postérité une vertu nouvelle. Je viens de citer le texte de Deir el-Bahari où il est dit que Hatshepset était fille du dieu et que le maître des dieux, c'est-à-dire Amon, était son père. Nous voyons ici qu'il faut prendre ces mots littéralement sans n'y voir qu'une vaine jactance. C'était d'ailleurs un miracle qui se retrouve mentionné plusieurs fois dans les inscriptions égyptiennes, pour le moment je ne veux que nommer Amenhotep III dont le père Thotmès IV fut remplacé par le dieu Amon de la même manière auprès de la reine Mutemua.

1 Voyez plus haut, p. 197; le 5^ nom, Khnumt Amon Hatshepset, n'est pas mentionné ici, probablement parce qu'elle le portait avant le couronnement.

Thotmès I n'avait qu'environ 50 ans lorsqu'il mourut après avoir régné une vingtaine d'années. Outre la fille Hatshepset, née de la reine Aahmès, il laissa un fils Thotmès, né d'une autre femme Mutnofrt. Hatshepset que Thotmès I en son vivant avait couronnée comme co-régente suivit son père immédiatement sur le trône. Cependant, mariée à son demi-frère, elle le fit couronner roi sous le nom de Thotmès II, mais plus richement "douée p.ar la nature des facultés morales et physiques elle avait l'ascendant sur son frère et pouvait facilement garder le pouvoir royal dont elle avait déjà été investie sous le règne de son père.

Thotmès IL Le peu de monuments qui portent son nom, parlent de guerres. Une inscription sculptée sur le rocher à côté du chemin qui mène d'Assuan à Philse ^ raconte, que notre roi envoya une grande armée contre le misérable Kush pour le punir de la rébellion qu'il avait faite; elle retourna victorieuse emmenant comme prisonnier un fils royal, qui se prosterna devant les pieds du Pharaon assis sur son trône, et le misérable Kush fut assujetti sous Sa Majesté comme auparavant^. Il semble que le roi n'a

1 K. Sethe, Bie Thronwirren etc., p. 81.

2 Dans cette inscription Thotmès I se trouve occasionnellement

mentionné, après son nom est ajouté "T" ^^ , vivant éternelle-

ment. Relativement à ces mots M. Breasted dit dans ses Historical Documents, II, 49: Tins epithet indicates that Thutmose I is still living. Mais c'est une erreur évidente, que l'excellent égyptologue américain a commise, malgré son bon sens habituel, pour soutenir une fausse théorie de l'école envers laquelle il tient à honneur d'être fidèle. Cependant, aussi M. Sethe admet-il luimême franchement que l'épithète vivant éternellement est souvent employée après le nom d'un roi mort.

pas pris part personnellement dans la guerre kushite; mais en Asie il aurait conduit l'armée lui-même, car Aahmès Pennekheb dit, qu'il suivit Thotmès II dans une expédition militaire contre les Shasu, peut-être aussi contre les Ruthennu \ Thotmès II atteignit à peine la trentaine, il mourut d'une rnaladie de peau dont on voit encore aujourd'hui les traces sur la momie. Il n'y a donc aucune raison de' croire, comme le fait M. Erman et après lui M. Ed. Meyer^, que Hatshepset s'était défaite de son frère par une mort violente; pour ma part je ne veux pas calomnier une personne morte depuis 3344 ans, pas même si je peux le faire impunément. Son règne fut de courte durée, et je crois que ses années sont comptées dans celles de son père. Dans la donnée de Manéthon: "Khebros 21 ans" je vois le nom Khehros comme représentant les deux noms Aa-kheper-{ka,-)re et Aa-kheper-{n-)re et les chiffi-es 21 ans comme la somme des années de leurs règnes^.

Hatshepset. L'importante inscription d'Anen découverte et publiée par M. Boussac* nous raconte de la mort de Thotmès II et de sa succession immédiate ainsi : "Lorsque Thotmès II, allant au ciel, eut rejoint les dieux, son fils (Thotmès III) se tint en sa place comme roi des deux pays, régnant sur le trône de celui qui l'avait engendré; sa soeur (la soeur de Thotmès II), la divine Hatshepset fit office d'administrateur du pays, les deux terres étant sous sa direction et l'Egypte travaillant pour elle humblement".

1 Breasted, Historical Documents, II, 51.

2 Erinan, Aegypten, p. 71 et Ed. Meyer, GescMchte des aïten Aegyptens, p. 232.

3 Cfr. plus haut p. 196.

* Becîieil de Travaux, T. XII, 105 ss.

Tout est ici clair et s'accorde à merveille avec l'état des choses. Thotmès II avait de la reine Hatshepset deux filles, Noferu-ré et Hatshepset II, et d'une autre femme, nommée Isit, mère l'oyale, un fils Thotmès III. A la mort de son père ce fils n'avait probablement qu'un ou deux ans à peu près, mais la reine douairière reconnut son droit héréditaire au trône et le fit couronner comme roi, naturellement sous sa propre tutelle, de sorte que, d'accord aivec les mots précis de l'inscription d'Anen, Thotmès III fut roi de nom, tandis que Hatshepset eut le gouvernement, fut roi en fait; au commencement elle laissa inscrire loyalement le nom du roi-enfant sur les monuments, mais bientôt elle changea de manière d'être envers lui, et j'ai démontré plus haut, p. 165. s., comment je pense que les choses se passaient ensuite.

M. Sethé, dans son mémoire Bie Thronwirren unier den Nachfolgern Kônigs Thutmosis I, a traité cette époque d'une manière très savante, mais je regrette de devoir dire que le seul point que j'y trouve exact est le titre, car il y a assez de confusions, (Wirren) incroyables et inextricables mêmes, pour le motiver, cependant je crains que la confusion n'existe davantage dans l'esprit de l'auteur que dans les documents égyptiens. Lorsqu'il croit, que les restaurations de nom relatives à Hatshepset ont été faites par les rois dont les noms sont inscrits, c'est une erreur, car les personnes par lesquelles, le temps dans lequel, et les motifs pour lesquels les restaurations ont été exécutées étaient si variés et si différents qu'il n'est pas possible de les expliquer toutes d'une seule et même manière. Puis, lorsqu'il croit, que l'épilhète "vivant toujours", dont je viens

de parler, indique malgré tout, que Thotmès I était encore vivant au moment de l'inscription, c'est une erreur, car cette épilhète peut à volonté prouver tout le contraire. Enfin, lorsqu'il croit, que la reine Aahmès qui dans le tableau de Lepsius, Dènkmàler, III, 8, est appelée "soeur royale" et placée derrière Thotmès I était soeur du roi Amenhotep I, c'est une erreur, car Amenhotep I n'est pas nommé à cet endroit, et il n'y a aucune raison quelconque de penser à lui; c'est Thotmès I qui est nommé et c'est lui qui sans équivoque nous est représenté dans le tableau: selon ma manière de penser il n'est pas permis d'introduire dans la science des fantômes en guise de réalités. Aussi à un autre point de vue notre tableau est-il important. M. Sethe dans son mémoire a tâché de prouver que Thotmès I n'était pas fils d'Amenhotep I. Mais devant ce tableau tout son bâtiment si péniblement construit s'écroule. Nous y voyons Thotmès I comme roi, derière lui est placée Aahmès "soeur royale" — ce que M. Sethe luimême admet ^ — et comme Aahmès appartenait à la maison royale — selon l'opinion générale elle était fille d'Amenhotep I — par conséquent son frère Thotmès I appartenait également à la maison royale, c'est-à-dire il était fils d'Amenhotep I. Cependant, chose étonnante! M. Sethe dit: "Da Aahmès ihrem Namen nach aber ein Mitglied des alten Kônigshauses und also keine Schwester Thutmosis' I. war, so konnte sie nur die Schwester Amenophis' I. gew:esen sein". Par une thèse douteuse, fausse selon moi, qu'il tâche de rendre valable, il prouve lïne autre

1 Sethe, Dî'e Thronwirren, p. 5: die Bezeichnung "kônigliche Schwester" ist hier vielmehr wohl wôrtlich zu nehmen.

thèse douteuse: c'est uri véritable cercle vicieux. Mais — de mortuis nil nisi bene: M. Naville, dans son article: La succession des Thoutmès d'après un mémoire récent a réfuté si victorieusement le mémoire de M. Sethe qu'il est inutile d'y revenir davantage. C'est triste: tant de peine perdue, tant d'érudition inutile!

Quoique Hatshepset aimât de se présenter sur les monuments comme roi-homme, elle ne pouvait pas démentir son sexe. Lorsqu'elle eut fini de jouer la comédie avec le roienfant qui à la longue lui devenait insupportable et qu'elle l'eut enfin relégué au collège des prêtres dans le grand temple de Karnak, elle régna avec une pleine et absolue souveraineté, mais ne vivant pas dans le temps des Amazones elle ne put commander des armées, ni en personne faire la guerre. Cependant si, sous son gouvernement, nous n'entendons pas parler de véritables guerres — l'expédition au pays de Pun n'était pas une guerre — elle se distinguait d'autant plus dans les affaires de la paix. A Karnak elle érigea deux obélisques, les plus grands que l'ancienne Egypte nous ait laissés ; elle fit des bâtiments superbes, entre autres le temple de Deir el-Bahari, un des monuments les plus beaux et remarquables que nous connaissions. Après de longues et assidues fouilles, entreprises par The Egypt Exploration Fund sous l'habile direction de M. Naville, ce merveilleux temple est enfin complètement déblayé et nous donne une idée de la beauté et de la splendeur qu'il étalait et jetait sur l'ancienne Thèbes lors de ses beaux jours quand, remplie de toutes les richesses du monde, ornée somptueusement comme une reine parmi les villes, dans l'éclat éblouissant du soleil, elle brillait de

Tor et de l'électrum des obélisques et des colosses et reflétait les couleurs des drapeaux et des pavillons battants dans le vent et les tableaux et peintures bigarrées sur les colonnes et les murs des temples et des cent pylônes dont chante Homère.

Dans cet ensemble pittoresque et ravissant le temple de Deir el-Bahari, situé sur la rive gauche du Nil vis-à-vis du grand temple d'Amon, était une perle d'une beauté incomparable tant par le style architectural que par la qualité des matériaux ainsi que par la parfaite exécution. Le temple s'élève en forme amphithéâtrale de la vallée jusqu'à la montagne de l'ouest et est disposé en trois terrasses qui sont reliées par deux rampes. Dans la vallée une longue allée de sphinx menait à la porte \ cette porte donnait accès sur la première terrasse, une grande cour rectangulaire bordée de murs et terminée à l'ouest par un portique ou une double rangée de piliers et de colonnes protodoriques. Par la première rampe on montait à la deuxième teh-asse, une vaste cour, plus grande que la première, bordée au nord par un portique et quatre chambres et à l'ouest par un portique dont les supports étaient des piliers carrés. Enfin la deuxième rampe conduisait à la troisième terrasse qui, entourée de colonnades, de chapelles et de chambres, aboutissait au sanctuaire principal; celui-ci est

i II n'y a aucune trace d'un pylône ni des obélisques (Bénédite, Egypte, p. 495), mais devant la porte on a trouvé "still standing in their original places the reraains of small trees, stated by Dr. G. D. Schweinfurth to be the Persea (Mimusops Schimperi of Abyssinia)"; ces arbres semblent y être plantés en guise d'obélisques; Somers Glarke, Architectural Description, dans E. Naville, The Temple of Deîr el-Bahari, Part VI, 20.

creusé, ainsi que dit M. Bénédite "au centre de la paroi occidentale qui forme comme la toile de fond de tout ce magnifique décor" \

Les inscriptions sur les parois, agréablement illustrées par des tableaux en bas-reliefs, sont bien exécutées et contribuent beaucoup à embellir l'ensemble. Mais leur valeur principale consiste en ce qu'elles racontent. Du plus vif intérêt sont les bas-reliefs qui couvrent le mur de fond de la deuxième terrasse derrière les piliers du portique. Au côté N. de la rampe nous assistons à la naissance et à l'éducation de la reine Hatshepset et à son couronnement par le père Thotmès I dont nous avons parlé plus haut; au côté S. nous voyons la représentation de l'expédition au pays de Pun, l'événement pour nous le plus important du règne pacifique de notre reine.

Le pays de Pun était situé au détroit de Bab el-Mandeb principalement sur la côte de l'heureuse Arabie, mais, comme on le croit, aussi sur la côte africaine, notamment sur celle de Somalie. Mariette affirme "que ce n'est' pas dans la Péninsule Arabique, mais tout au moins sur le continent africain, qu'il faut placer Pun et To-Nuter", car "un des bas-reliefs de Deir el-Bahari nous montre, au milieu des animaux vivants présentés au temple d'Ammon, une girafe; or la girafe est un ruminant essentiellement africain"^. Mais c'est évidemment une erreur; car les bas-reliefs nous apprennent aussi distinctement que possible que la girafe n'appartenait pas aux tributs de Pun, mais à ceux dé

1 Bénédite, Egypte, p. 499.

2 Mariette, Deir-él-Bahari, Texte, p. 28 s.

l'Afrique intérieure, de sorte qu'au contraire nous pouvons en conclure que Pun n'était pas situé en Afrique \

Le pays de Pun fut de tout temps recherché par les anciens Egyptiens à cause de son encens et de ses essences odoriférantes K

Le premier document qui distinctement parle d'une expédition au pays de Pun est l'inscription qu'un grand personnage du nom de Honnu a gravée dans la vallée de Hammamat en l'an 8 du roi Sankhkaré, dernier roi de la XI® dynastie ^. Honnu raconte : "Sa Majesté m'envoya pour expédier des vaissaux à Pun et lui ramener l'encens d'Anti frais de la part des sheiks de la terre rouge

grâce à la terreur qu'elle inspire aux peuples étrangers

Je partis avec 3000 soldats, je convertis le chemin en rivière et le désert en jardin ; je donnai des outres, des supports en bois, deux cruches d'eau et vingt pains à chacun d'eux, chaque jour". Il énumère ensuite les citernes qu'il

1 Comme nous verrons plus tard, ces bas-reliefs nous représentent l'expédition à Pun côte à côte avec une guerre ou razzia que la reine avait faite pour forcer les Kushites à payer leurs tributs; or la girafe appartenait aux tributs des Kushites, et non pas aux produits de Pun.

2 Je prononce le nom hiéroglyphique □ --^Sij Pun ou Poun

sans le t final qui n'est pas radical, mais seulement l'article du

féminin; c'est le nom du pays. La forme □ -2i=Si> ^ | ne se

prononce pas Puna, comme lès égyptologues précédents le croyaient, mais Punti et signifie Thomme de Pûn; car ^ n'est

autre chose que 'VX H, une désinence qui indique la personne. 3 Lepsius, Denkmàler II, 150 a.

creusa, leurs mesures et leurs localités; c'était une besogne indispensable pour la marche d'une troupe à travers le désert de la vallée de Hammamat depuis la .ville de Koptos jusqu'à la mer rouge. Arrivé à la mer (rouge) "je construisis les navires et les chargeai de toutes choses, faisant une grande oblation de vaches, taureaux et gazelles. Retournant de la mer je fis ce qu'avait ordonné Sa Majesté et je lui apportai tous les tributs que j'avais trouvés dans les régions de la Terre divine. Je descendis de Vaga et de Rohonnu (localités de la vallée de Hammamat), je lui apportai des pierres magnifiques pour les statues du temple ; jamais chose semblable n'était arrivée à la cour du roi, jamais sage royal envoyé par le Pharaon n'avait fait chose pareille depuis le temps de Dieu".

Voilà le rapport authentique d'une expédition faite yers l'an 2300 a. J. G. à Poun ou à la Terre divine pour y quérir les aromates si nécessaires au culte des dieux égyptiens. Celait probablement une des expéditions ordinaires qui, partant de Koptos, traversaient la vallée de Hammamat pour aller à Myos-Hormos ^ ou à un autre port dans le voisinage où les navires destinés pour Pun étaient équipés et où l'expédition, étant ■ de retour après la navigation sur la mer rouge, débarquait les marchandises ou, comme les Egyptiens les appelaient, les tributs apportés de Pun. L'inscription semble indiquer que Honnu ne fit pas lui-même

1 Le port appelé ici Myos Hormos est celui dont parle Strabon, C, 782, et qui portait aussi d'autres noms, comme Leukos Limen, Kosseir etc. (Dûmichen, GescMcTite des alten Aegypfens, 173 notel. Brugsch dans Verh. d. S'*» intern. Orientalisten-Congresses, II, erste Hâlfte, 3, 55. Lieblein, Handél und Schiffahrf auf dem rofhen Meere, p. 12).

le voyage sur la mer, mais attendant le retour des navires reçut au débarcadère les aromates pour les transporter à travers le désert à Koptos et ensuite à Thèbes.

Une autre expédition fut faite l'an 28 d'Amenemha II. lin certain Khentkhetuër raconte de lui-même: "Après son retour en paix de Pun, ses soldats avec lui sains et saufs, ses navires rentrèrent dans le port de Sauu". Sàuu n'était probablement qu'un autre nom pour Myos hormos \

Mais le récit le plus complet de ces expéditions à Pun se trouve dans le temple de Bahari auquel nous revenons maintenant. Dans le premier des tableaux qui s'en occupent nous voyons cinq grands navires dont deux avaient déjà pris terre, tandis que trois étaient encore à pleines voiles ; nous assistons ici à l'arrivée de l'expédition à Pun, car l'inscription ci-jointe explique la scène ainsi: "Navigation sur la grande mer, heureux départ pour la Terre divine, accostage en paix à Pun par les soldats du roi, selon la parole du seigneur des dieux Amon, maître des trônes de Thèbes, pour lui apporter les merveilles de tout ce pays". Un autre tableau nous montre les mêmes cinq navires dont trois sont déjà chargés et sous voiles, tandis que le chargement des deux restés au quai est encore en train. Ici nous lisons ce texte: "La charge des navires est très grande et consiste en merveilles du pays de Pun, tout le bon bois de la Terre divine, en monceaux de résine (gomme) d'Anti, en arbres verts (vivants) d'Anti, en ébène et ivoire pur, en or frais (natif) du pays d'Amu, en aloès et pavot (papaver), en Ahem (parfum), encens et aiitimoine (stimmi ou

1 Maspero, Histoire ancienne I, 495; Breasted, Historical Documents, I, 275.

stibium), en singes d'Anau, cynocéphales et lévriers, en peaux de panthères du sud, en habitants avec leurs enfants. Jamais choses semblables n'ont été apportées à aucun roi depuis que le monde existe" ^

Un tableau ^ nous donne la scène intermédiaire de la rencontre des Egyptiens avec les Punti. Le chef de l'expédition, suivi d'un peloton de soldats, vient au-devant des princes de Pun, ainsi que l'inscription nous apprend: "L'envoyé royal est arrivé à la Terre divine avec les soldats qui le suivent devant les chefs de Pun pour offrir toutes les bonnes choses de la part du Pharaon à Hathor, la déesse de Pun, pour le salut de Sa Majesté'.'. Devant l'ambassadeur les présents égyptiens sont entassés. Vis-à-vis d'eux on voit le roi de Pun, nommé Perohu, sa femme (T)eta, ses deux fils, sa fille, l'âne qui porte sa femme etc. avec cette inscription: "Viennent les princes de Pun s'inclinant et saluant pour recevoir les soldats du Pharaon; ils donnent la gloire au seigneur des dieux Amon-ré ... Ils parlent demandant la paix; Pourquoi êtes vous arrivés à ce pays, inconnu des Egyptiens? êtes-vous descendus sur le chemin du ciel, ou avez-vous navigué sur l'eau, siir la grande mer de la Terre divine (la mer rouge), le dieu Soleil étant votre guide (Ré allant avant vous)? Voici le roi de l'Egypte, n'y a-t-il aucun chemin (accessible) à Sa

1 Pour ces deux tableaux voyez Na ville, The Temple of Deir el Bàliari, III, plates LXII— LXXV, cfr. Mariette, Deir-el-Bahari, pi. 6.

2 Naville, 1. 1. LXIX, cfr. Mariette, 1. 1. pi. 5; le texte de Mariette est en cet endroit, de beaucoup, mieux conservé que celui de M. Naville; dans les derniers temps les voyageurs européens ont, d'une manière barbare, ravagé le beau tableau.

Majesté, afin que nous puissions vivre des souffles qu'il nous accorde?"

Dans le registre supérieur du même tableau l'ambassadeur reçoit les tributs que le roi et la reine de Pun ont entassés, et il les invite à une collation dans sa tente où il leur offre du pain, de la bière, du vin, de la viande, des fruits et toutes les délicatesses de l'Egypte, ainsi que l'a ordonné le roi. Au dessous du tableau on voit différents poissons dans l'eau, derrière dans le paysage des arbres d'Anti, du bétail, des huttes à coupoles \ enfin au dessus du tableau, les serviteurs du roi de Pun qui apportent les tributs parmi lesquels se distinguent les arbres d'Anti qui devaient être transportés vivants en Egypte, avec leurs racines enfermées dans une couffe, pour être plantés de nouveau dans le sol égyptien — le premier essai d'acclimatation que nous connaissions. L'Anti était l'encens le plus précieux de Pun et c'était principalement pour en avoir les quantités désirables que les Egyptiens entreprenaient leurs expéditions à Pun. Ils le recevaient généralement en forme de résine dont les morceaux avaient la grandeur d'un poing, mais ici sur notre tableau ils le prennent aussi exceptionnellement en forme d'arbres vivants. On lit auprès des vaisseaux à voile : "Navigation et retour

1 Le voyageur rencontre encore de nos jours de telles huttes, élevées sur des pieux et munies d'échelles pour donner accès dans l'intérieur, dans les pays chauds, p. ex. en Indo-Chine, hâties sur le rivage des fleuves comme habitations des pêcheurs et de la population fluviatile. Probablement les huttes à coupole de Pun avaient-elles là même destination, tandis que les palais du roi et des grands seigneurs se trouvaient dans les villes ou dans l'intérieur du pays.

en paix; ils se rendent à Thèbes dans la joie du coeur, les soldats du Pharaon et derrière eux les grands de ce pays avec leurs tributs dont jamais semblables n'ont été apportés aux rois égyptiens".

Les tableaux suivants nous font assister au retour de l'expédition à Thèbes. Mais il y a ici une remarque importante à faire. Lorsque l'expédition de Pun fut de retour, une autre expédition, envoyée dans l'Afrique intérieure, arriva contemporainement à Thèbes ou y fut reçue. Nous en aurons la conviction, si nous regardons attentivement la scène en question que M. Naville a publiée \

Le tableau commence avec une prière adressée à la reine Hatshepset par les grands de Pun et ceux dé la Nubie et de l'Ethiopie ; puis il est divisé en deux registres, partagés chacun en deux petites parties. Les deux parties inférieures nous montrent les grands de Pun agenouillés (devant la reine); "ils implorent la grâce de Sa Majesté (la reine); hommage à toi (du genre féminin), roi de l'Egypte, soleil femelle, qui brille comme le disque solaire"; derrière eux vient une longue file de personnages apportant les tributs de Pun. Les deux parties supérieures nous présentent quatre princes agenouillés dont deux, selon leur physionomie, sont des nègres, appelés "les grands du pays

77 l 1 ^ Nemiu", les autres portent le nom : "les grands

1 Naville, The Temple of Deir el Bahari, III, pi. LXXVI; en comparant cette publication avec celle de Mariette, JDeir-él- Bàhari, pi. 6, on voit que M. Naville a pu restituer le tableau d'une manière intéressante à l'aide de quelques fragments qu'il eut la chance de trouver pendant les fouilles.

du pays us>. ^. Ilim"; leur discours n'est que par-

tiellement conservé, on voit cependant qu'il était de la même teneur que celui des Punti. Les Ilims étaient peut-être les Blemmyes de Brugsch, lés Nemiu étaient du pays des Nègres ; aussi les personnages qui se voient en file derrière portent-ils les produits de l'Afrique intérieure.

Ce tableau témoigne donc clairement de deux expéditions ou de deux événements distinctement séparés: d'un côté le peuple et les produits de Pun, de l'autre les peuples et les produits de l'Afrique intérieure. Nous verrons bientôt cette distinction entre les deux faits se manifester d'une manière encore plus évidente. Vestigia terrent; c'est pour avoir confondu ces deux événements que Mariette est tombé dans l'erreur: voyant la girafe parmi les tributs de l'Afrique intérieure il en a conclu que Pun était un pays africain, — logique étrange! Avant de quitter ce tableau j'ajouterai une petite observation. La reine est ici

traitée comme femme; elle est titulée y'j' 1 "Sa Majesté reine", ^ J) "Soleil femelle"; les formes féminines

de la 2® et 3® personne g=5 et 1 sont employées relativement à elle, une fois seulement elle est qualifiée . "Roi" déterminé par l'homme à barbe postiche. Ce qui est ici une exception se voit ailleurs très souvent: "sur peut-être une centaine de fois que la reine était représentée, pas une seule fois elle n'apparaît en femme", M. Na ville nous l'affirme \

La succession des Thoutmès d'après un mémoire récent, p. 25.

Nous allons maintenant regarder le tableau qui est reproduit dans l'ouvrage de M. Naville III, PI. LXXVII ss.i Nous nous trouvons dans le grand temple d'Amon à Thèbes (Karnak). La reine Hatshepset, costumée comme roi, munie de tous les insignes royaux, présente à Amon-i-é les produits de Pun et de l'Afrique intérieure. Une inscription de deux lignes verticales porte: "Le roi lui-même, Makaré, a choisi ^ comme offrandes les merveilles de Pun et les choses précieuses de la Terre divine, les tributs des pays du sud avec les produits du misérable Kush et les corbeilles du pays des Nègres pour Amon, seigneur des trônes de l'Egypte à Thèbes". Après les deux colonnes de texte le tableau est divisé en deux registres:

Le registre supérieur présente: Quatre grandes caisses contenant de l'or d'Asem (électrum), électrum en forme d'anneaux et de briques, ébène, oeufs d'autruche, panthères, une girafe, bétail, peaux de panthères. Puis on voit le pesage des métaux précieux. Sous l'inspection du dieu Dodunen le dieu Horus, chef de la balance, "pèse l'or et l'électrum, travaillés dans les pays du sud" (l'Afrique intérieure). Au-dessus de la balance on lit: "La balance exacte et juste du dieu Thot, faite par le roi Makaré au père Amon pour peser l'argent, l'or, le lapis-lazuli, la malachite et toutes les pierres précieuses". Probablement la dernière série ne joue ici qu'un rôle conventionnel. Dans un des plateaux de la balance les anneaux de l'or (électrum) sont

1 Cfr. Mariette, Deir-él-Bahari, PI. 7 s.

(== U^Opîl , primus esse) ^. ] , présenter

les prémices comme offrande.

déposés, dans l'autre sont les poids qui ont la forme d'un taureau et de tête de taureau \ Enfin la scène du pesage se termine par l'inscription suivante: La déesse Safekh écrivant sur une tablette "fixe en écriture le compte et la quantité, la somme en millions, cent mille, dix mille, mille et cent; Amon, seigneur des trônes de l'Egypte à Thèbes, reçoit les merveilles des pays du sud" (l'Afrique intérieure). Le registre inférieur donne des scènes tout-à-fait parallèles à celles du registre supérieur seulement avec la différence que celles-ci sont relatives au pays de Pun. Une petite inscription l'indique très clairement: "Trente et un arbres d'Anti frais sont apportés comme merveilles de Pun à la sainteté de ce dieu, Amon, seigneur des trônes de l'Egypte. Jamais chose semblable n'a été vue depuis le temps des dieux". Devant cette inscription on voit les produits de Pun: trois grands arbres d'Anti, de l'électrum en forme d'anneaux ou enfermé dans de petits sacs, stibium (antimoine), boumerangs des Punti, ébène, ivoire, nacre de perles. Puis le tableau montre deux grands monceaux de résines d'Anti où quatre hommes sont occupés à terminer l'empilement, et sept arbres d'Anti vivants dans leurs vases. Au-dessus de la résine on lit: "Monceaux d'Anti frais extrêmement grands", au-dessous des arbres se lit: "On mesure l'Anti frais en quantité considérable pour Amon, seigneur des trônes de l'Egypte; ce sont les merveilles du pays de Pun et les choses précieuses de la Terre divine".

1 Nos ancêtres norvégiens donnaient aussi à leurs poids la forme de différents animaux. (Holmboe, Norske Vœgtlodder fra fjortende Aarhundrede i Forhandlinger i Videnskabs-Sélskdbet i Christiania Aar 1869, p. 67 ss.)

Enfin le registre se termine avec ce texte parallèle à celui du registre supérieur: Le dieu Thot écrivant sur une tablette ■'fixe en écriture le compte et la quantité, la somme en millions, cent mille, dix mille, mille et cent; Amou-ré, seigneur des trônes de l'Egypte, reçoit les merveilles du pays de Pun".

Ici, il n'y a aucun doute: le registre supérieur réfère aux contrées du sud, à la Nubie et à l'Ethiopie, c'est-à-dire à l'Afrique intérieure, tandis que le registre inférieur au contraire parle seulement du pays de Pun. Les produits les plus précieux et les plus caractéristiques de l'Afrique intérieure sont les grandes quantités d'électrum et d'ébène, les oeufs d'autruche, les panthères et une girafe, mais parmi ceux de Pun figurent les différentes espèces d'encens, surtout les arbres et la résine d'Anti, puis les cynocéphales, domestiqués par les Egyptiens comme animaux d'agrément ; quant à l'électrum, l'ébène et l'ivoire que l'on y trouve en petites quantités, c'étaient probablement des marchandises apportées à Pun de l'Afrique voisine; la quantité en est d'ailleurs trop insignifiante pour que l'on puisse leur attribuer beaucoup d'importance comme articles d'exportation du pays de Pun. A cet égard la substance nommée Anti jouait le premier rôle, et sa recherche était le but principal de toute l'expédition entreprise par les Egyptiens à Pun.

Mais qu'est-ce que la substance d'Anti? Mariette a essayé de ti'ançher la question i. Après avoir cité Pline il ajoute; "Si la description que Pline fait de l'encens et de la myrrhe s'applique mieux à la myrrhe qu'à l'encens.

1 Mariette, Deir-él-Bahari, Texte, p. 17.

on voit qu'en définitive l'arbre qui produit TAna (il prononce Ana au lieu d'Anti) est l'arbre à myrrhe, et que la myrrhe est cette substance précieuse dont la reine Hatshepset chargea un de ses fonctionnaires d'aller s'approvisionner dans le pays de sa production". Cette conclusion a été adoptée aussi par d'autres savants. M. Breasted traduit toujours Anti par myrrh \ M. Maspero ne décide pas la question; il parle de la myrrhe et des arbres à encens sans en faire aucune distinction ^. M. Flindèrs Pétrie ^ ne parle que de "green ana incense", et Chabas * ne sait pas non plus déterminer la nature de la gomme ou résine d'Anti. M. Erman ^ donne au mot Anti lé sens : Myrrhen. Mais c'est bien certainement une erreur, et je crois pouvoir l'affirmer positivement : Anti n'est pas Myrrhe, ni comme résine, ni comme arbre.

M. Naville est, de beaucoup, mieux inspiré, quand il dif*: "Thèse trees, called the sycamores of anti, are to be planted in the garden of Amon. They are difficult to identify; according to several botanists, they would be the Boswellia thurifera or Boswellia Carterii, which produces the incense on the Arabian coast and in Somaliland".

Je suis convaincu que M. Naville a complètement raison. On n'a qu'à comparer les arbres d'Anti dans l'ouvrage de M. Naville avec les dessins modernes de Bos-

1 Efreasted, Historical Documents, II p. 113 et passim.

2 Maspero, Histoire ancienne, II, p, 250.

3 Dans A History of Egypt, II, p. 82.

^ Études sur l'Antiquité historique, p. 160.

^ Âgyptische Grammatik, Lesestiicke und Wôrterverzeichnis, p. 46*.

^ Naville, The Temple of Beir él Bahari, III, p. 15.

wellia Carterii pour s'en convaincre. Bien qu'on ne puisse compter sur l'exactitude des anciens Egyptiens dans leurs dessins, et bien qu'ils aient régularisé et artificiellement égalisé les particularités qui permettraient d'en distinguer les caractères botaniques, la juxtapposition des dessins anciens et modernes nous donnera, je crois, la conviction que l'Anti était l'arbre qui, aujourd'hui, s'appelle Bosvi^ellia Carterii ou une espèce proche parente, ou, du moins, que, certainement, il n'était pas identique à l'arbre de Balsamodendron Myrrha. Pour le démontrer plus clairement je reproduirai les quatre dessins suivants: A. L'arbre d'Anti des Egyptiens d'après l'ouvrage déjà cité de M. Naville. B. L'arbre de Boswellia d'après une photographie d'un arbre vivant qui fut apporté de l'Arabie au Musée botannique de Vienne. C. L'arbre de Boswellia Carterii Birdw. d'après Kôhler's Medizinal-Pflanzen, Band L D. Balsamodendron Myrrha Nées v. Esenb. d'après le même ouvrage de Kôhler, B. L

En comparant A et B on trouvera les arbres assez semblables, à peu près du même aspect extérieur, plus régulier et arrondi, il est vrai, chez l'artiste égyptien qui voulait donner une belle image, tandis que B reproduit aussi correctement que possible la nature vraie. Mais si la ressemblance générale n'est pas telle qu'elle ne donne prise aux doutes, il y a en revanche une particularité frappante qui me paraît prouver l'identité. Dans l'ouvrage botanique le plus moderne que je connaisse nous lisons cette description 1 : "Boswellia Roxb. Bâumchen. Etwa 10

1 A. Engler, Die natûrlichen Pflansenfamilien, Leipzig 1897, III Theil, p. 246.

Arten im nordôstlichen Iropischen Afrika und in Vorderindien. Boswellia Carterii Bîrdw. (Boswellia sacra Fliickiger, Mohr meddhu) mit unterseits oder beiderseits dicht filzigen,

Fig. A.

^Im^ht, ■

L'arbre d'Anti. Deir-el-Bahari."

unterhalb blassgelben, 7— 9-paarigen Blâttern . . . auf Kalkfelsen in den Gebirgen von Hadramaut (dans l'heureuse Arabie), im Somaliland auf dem Ahlgebirge um 1000 — 1800 m. an der Kiiste des sûdôstlichen Arabiens bei Merbat".

Ce sont les 7 — 9 paires de feuilles (7 — 9 paarige Blâtter) sur lesquelles j'attire l'attention du lecteur. La figure G

Fig. C.

Boswellia Carterii. Kôhler's Med.-Pfl.

donne le plus clairement les feuilles et leur nombre; les branches complètes portent 7 paires de feuilles et au sommet une seule feuille. La figure B montre également 7 paires

Fig. D.

Balsamodendron Myvrha. Kôhler's Med.-Pfl.

et une feuille à la pointe de la branche, quelquefois peut-être 8 — 9 paires — les feuilles semblent être fanées et ratatinées, par conséquent un peu indistinctes, cependant l'identité ne saurait être douteuse.

Regardons enfin la figure A. Les feuilles sont distribuées de la même manière par paires, 7—9 paires, quelquefois on en voit plus ou moins, parfois on ne distingue pas bien les branches qui se sont enchevêtrées l'une dans l'autre, souvent on peut avoir des doutes sur l'exactitude de l'artisan moderne dans la reproduction de l'original — du moins on observe des différences entre les publications de Mariette et de Naville.

Mais autant qu'il est permis de juger des matériaux qui pour le moment sont à notre disposition, il est fort probable que l'arbre d'Anti des anciens Egyptiens est un proche parent de Boswëllia Carterii, en Français Encens, Oliban, en Anglais Frankincense or Tjuhan-tree, en Allemand Weihrauchbaum. Tout au moins il est absolument certain que l'Anti égyptien n'est pas la myrrhe. La figure D qui reproduit Balsamodendron Myrrha Nées v. Esenb. que les Anglais appellent Myrrh, les Français et les Allemands Myrrhe nous montre un tout autre arbre. Kôhler dit dans son grand ouvrage Medizinal-Pflanzen : "Die 31 Baume, welche lebend nach Theben gebracht wurden, und die man dem Ammon weihte, zeigen annâhernd den Charakter der Boswëllia, keineswegs aber Aehnlichkeit mit dem Balsamodendron". Je suis heureux de pouvoir citer ces mots d'un botaniste distingué, car ils confirment l'opinion que j'ai eue sur cette question depuis longtemps.

L'encens d'Anti avait pour les Egyptiens une valeur particulière, parce qu'il leur était indispensable au culte des dieux sans parler de l'emploi qu'ils en faisaient comme plante médicinale. Les autres marchandises qu'ils se procuraient par leur trafic sur Pun nous sont importantes, parce qu'elles jettent une lumière tout aussi claire qu'inattendue sur le commerce universel dans cette antiquité reculée de l'Orient. Ce sont les noms des marchandises qui à cet égard nous sont particulièrement utiles. Or, nous rencontrons ici le iait curieux que plusieurs articles de ce commerce portent les mêmes noms chez les peuples qui d'une manière plus ou moins directe y ont pris part;

Voici les articles les plus remarquables:

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