‹ Recherches sur l'histoire et la civilisation de l'ancienne Égypte [microform]Chapitre 28 sur 31 · DE MON DICTIONNAIRE DE NOMS · texte numérisé non relu

DE MON DICTIONNAIRE DE NOMS

Apis (no. 6), mort sous Séti I, environ l'an 1180. 8 Apis (nos. 7—14) depuis Ramsès II jusqu'à la | tj^ ^^ fin de la XIX« dynastie . . . 1180-1022.

Baknkhonsu, env. l'an 1180.

9 Apis (nos. 15—23) sous la XX^ dynastie, 135 ans 1022-887.

3 Apis (nos. 24 — 26) sous la première partie de la XXI^ dynastie, environ 64 ans . 887—823.

Apis (no. 27), mort l'an, 28 d'Osorkon II . 797.

Apis (no. 28), mort l'an 14 de Takelot II, env. 773.

Apis (no. 29), mort l'an 28 de Sheshanq III 747.

Apis (no. 30), mort l'an 2 de Pimai . . . 721. Apis (no. 31), mort l'an 4 de Sheshanq IV 717. Apis (no. 32), mort l'an 11 de Sheshanq IV 710. Apis (no. 33), mort l'an 37 de Sheshanp IV 684.

Apis (no. 34), mort l'an 6 de Bocchoris . . 678. Apis (no. 35), mort l'an 2 de Sabakon . . 676.

Apis (no. 36), mort l'an 24 de Taharqa . . 670. Apis (no. 37), mort l'an 20 de Psametik I . 646.

Nofremennu .... 1130.

Mi 1105.

Uer 1080.

Pepi 1050.

Amenherpmenfiu . . 1020.

Hormsaî I . . . . 990.

Mermer 960.

Hormsaf II

P-habu I

Nesshunu I .

P-habu II . .

Nesshunu II .

P-habu m .

Nesshunu III

P-habu IV .

Nesshunu IV

Uahabréran

Lf' origine et la propagation de la civilisation égyptienne.

Observations préliminaires.

Ce qui fait l'intérêt principal de l'histoire égyplienne, ce qui lui donne l'attraction merveilleuse qui fascine l'homme intellectuel, c'est qu'elle recule l'histoire authentique de l'humanité d'un espace de temps de trois milliers d'ans, de sorte qu'en Egypte nous avons maintenant devant nos yeux une histoire continuelle de plus de quatre mille ans avant J. G., tandis que, alors que les auteurs classiques étaient nos seules autorités, nous ne pouvions monter qu'à mille ans, tout au plus, si nous ne voulions pas nous perdre dans le labyrinthe des fables. Aux derniers temps l'assyriologie est heureusement venue à l'assistance comme un collaborateur puissant, et les deux sciences, l'égyptologie et l'assyriologie, marchant côte à côte, ont donné des résultats si nombreux et si inattaquables, que nous pouvons dire qu'un nouveau monde nous est révélé dans toute sa totalité. La civilisation de ce monde qui s'est développée le long des cours inférieurs du Nil, de l'Euphrate et du Tigre

est la première et la plus ancienne que l'histoire connaisse et, précisément à cause de cela, elle est de la plus grande importance nous donnant les meilleurs renseignements sur l'origine, la marche et l'évolution de la civilisation humaine, surtout si on peut la mettre en relation avec les derniers degrés de la civilisation préhistoriques dont l'archéologie de l'âge de pierre dernièrement nous a appris tant de choses. Gomme l'évolution est le but final auquel tend toute la création, l'évolution, c'est-à-dire le développement de la civilisation, est également le fait principal de toute l'histoire générale; tous les autres faits ne sont que secondaires ayant seulement de l'importance s'ils contribuent à faire avancer la civilisation. Les trésors de civilisation qu'un peuple a entassés ne se perdent jamais sans laisser aucune trace, pas même dans les temps préhistoriques où nulle histoire n'en a fait mention: chaque trésor a dans la règle trouvé son héritier. Mais, pour le moment, ce n'est que cette question qui nous intéresse le plus: La riche et puissante civilisation qui se manifestait en Egypte, en Chaldée, en Assyrie quel peuple en était-il l'héritier principal? ou dans quel pays était-elle particulièrement transplantée? Je n'hésite pas un moment à répondre: dans l'ancienne Grèce ou dans l'Europe, la Grèce étant le berceau de la civilisation européenne. Naturellement il y avait entre les trois empires quelque différence à cet égard. L'Egypte était la plus proche et par les îles de Crète et de Chypre presque en rapport direct avec la Grèce et les pirates de la Méditerranée ; elle a, par conséquent, toujours joué le premier rôle comme intermédiaire entre l'Orient et l'Europe, et, excepté peut-être les Phéniciens, il n'y a eu

aucun peuple qui autant que les Egyptiens ait apporté de l'Orient à la Grèce des élénients civilisateurs.

J'ai commencé les études égyptologiques dans l'intérêt de l'histoire, désirant suivre pas à pas le développement de la race humaine depuis les plus anciens temps, et je ne me suis pas trompé trop cruellement, — me trouvant sur le bord du tombeau, je le reconnais avec satisfaction, quoique je n'aie fait ni réalisé tout ce que je voulais ou espérais. Guidé par ces études fructueuses j'ai été à même en Egypte, ce pays des merveilles, de trouver les périodes préhistoriques avec leurs différents âges de pierre qui ont duré qui sait combien de milliers d'années; puis la transition de l'âge de pierre à l'âge de cuivre et de métaux environ l'an 4000 avant J. C; ensuite l'histoire authentique et continuelle depuis Menés jusqu'aux derniers temps, non pas basée sur des fables confuses et douteuses, mais testifiée par des monuments et textes contemporains; enfin la propagation à l'étranger des idées, des découvertes, des produits de l'oeuvre civilisatrice des Egyptiens.

Je me propose de passer en revue les différentes manifestations, les parties spéciales de la civilisation égyptienne avec lesquelles je me suis occupé et qui, à mon avis, sont importées en Grèce pour y former les fondements solides sur lesquels l'Europe dans l'avenir pourra ériger ses constructions prodigieuses. Les sujets ne sont donc, si l'on veut, choisis que par hasard. A vrai dire, je ne prétends pas à épuiser la matière complètement — ce serait trop téméraire dans un premier essai; j'espère pourtant pouvoir traiter au moins les questions les plus importantes qui appartiennent à cette série de recherches.

Puisque, dans cette dernière partie de mes Recherches, je ne m'adresserai pas seulement aux égyptologues, mais aussi à ceux qui s'occupent des études classiques, je traiterai désormais d'une manière plus complète les matières égyptiennes pour être compris des savants qui ne sont pas au courant des découvertes en Egypte.

Invention de récriture alphabétique.

Ce sont, on dit, les Phéniciens qui ont inventé l'écriture alphabétique. Le phénicien Cadmus l'apporta en Grèce; de là elle passa aux Romains qui l'ont transmise aux autres peuples européens. Mais pour approfondir la question j'ajouterai quelques mots. Les traditions des anciens auteurs sont différentes. Lucain, Mêla, Pline, Curtius Rufus, Eusèbe. Suidas disent, que les Phéniciens ont inventé les lettres ; d'autres auteurs au contraire, comme Platon, Varron, Gicéron, Diodore, Tacite, Plutarque attribuent cet honneur aux Egyptiens. On voit que ce sont les autorités les plus éminenles qui témoignent en faveur des Egyptiens; et, de même, ceux qui se prononcent pour les Phéniciens semblent, sans le savoir, défendre la cause des Egyptiens en indiquant que le nom de l'inventeur phénicien était Thaut, car ce Thaut phénicien ne peut être autre que le dieu Thot ou Tehuti qui en Egypte justement était le dieu de l'écriture, de la littérature, de la science. J'avoue cependant que ces témoignages ne sont pas de grande valeur, car ils appartiennent tous à un temps postérieur et ne sont pas fondés sur des connaissances solides des écritures cunéiformes et hiéroglyphiques. Aussi parmi les savants modernes

les opinions diffèrent. Depuis les années soixante et surtout depuis le travail fondamental de Era. de Rougé où en détail et trait par trait il démontre comment les lettres phéniciennes pouvaient être formées d'après les lettres hiératiques correspondantes des Egyptiens comme modèles, l'opinion a été assez généralement acceptée, que notre alphabet est venu de l'Egypte. Dernièrement M. Hommel^ et dr. John Peters ont émis l'opinion que c'est plutôt à Babylone qu'il faut chercher l'origine de nos lettres, opinion qui a eu plus de crédit, après qu'il a été prouvé que l'écriture cunéiforme s'est développée, de la même manière que les hiéroglyphes phonétiques, d'une écriture idéographique. Mais c'est une exagération; comme c'est une exagération palpable, quand M. Hommel, allant encore plus loin, dérive non seulement les hiéroglyphes, mais toute la civilisation égyptienne de Babylone. A mon avis, cette affirmation n'est pas seulement contre toute vraisemblance, mais n'admet pas même aucune argumentation quelle qu'elle soit.

Cependant, c'est inutile de discuter la question sur la priorité entre la Chaldée et l'Egypte quant à l'invention des lettres. L'écriture hiéroglyphique commençait par peindre, par dessiner les objects matériels que les artistes avaient devant les yeux; l'écriture cunéiforme également, selon ce que l'on peut regarder comme prouvé aujourd'hui. De la peinture idéographique des hiéroglyphes s'est développée leur écriture phonétique, et des images cunéiformes peintes sont également dérivés les signés phonétiques de l'écriture cunéiforme. Jusqu'à ce point le développement avait été

Hommel, Geschichfe Babyloniens und Assyriens, p. 55.

le même dans les deux pays. Si l'un des peuples a appris quelque chose de l'autre et, dans le cas affirmatif, combien? ou si le droit dé la priorité appartient à l'un ou à l'autre, ou si tous les deux se sont développés contemporainement ayant pu n'ayant eu aucune influence l'un sur l'autre, voilà des questions auxquelles je ne peux rien répondre ou que je ne veux pas discuter pour le moment. Ce que je trouve possible et même probable, c'est que la même civilisation du moins dans ses traits principaux se soit répandue du Nil jusqu'à l'Euphrate et le Tigre, malgré la diversité des peuples qui habitaient ces pays. J'ajouterai une autre remarque qui est encore plus claire et indiscutable, d'abord que, par un procédé dont nous avons vu plus haut le commencement, l'écriture phonétique a été dérivée de la peinture, et, puis, que l'écriture hiéroglyphique plus nettement que tout autre système d'écriture montre la marche du développement.

A cause de ce caractère typique de l'écriture égyptienne il est extrêmement intéressant de suivre pas à pas la marche de son évolution. Les hiéroglyphes consistent en images de tous les objets matériels connus par les Egyptiens. J'en donnerai une petite série: §i homme debout,

Wi homme assis, ^ homme dansant, 3 femme assise, ^ enfant (avec le doigt dans la iiouche), "^ tête d'homme en face, €) en profil, ■"^^^ oeil, ^ taureau, "^^ chacal, ^^ lièvre, ^^ partie antérieure d'un Hon, V les deux

cornes, \N vautour, ^^. épervier, ^^ aigle, ^^ aile.

plume d'autruche, v!) oeuf, 's^s. crocodile, *i^=^ ver.

O scarabée, A arbre, [1 feuille, '^ fleurs, f=;i ciel, © soleil, >k étoile, «???=• la terre, £5^ cbemin (avec une allée d'arbres), 3=r bassin d'eau, /- vase (avec des liquides), M maison, : : mur, "nnmr porte, jj siège, <— «« flèche, ^-=' une arme, ^"sa- couteau, glaive, M sceptre, y^ éventail, PI instrument composé du scribe, r^^^ — , espèce de vrille, instrument de musique \ ^-^"^ rouleau de papyrus, corde, n la couronne blanche, \/ la couronne rouge,

fj collier, O , "0" , y différents vases, è^s bateau.

Les Egyptiens peignaient dans la règle leurs hiéroglyphes avec une grande fidélité d'après la nature, surtout ceux qui représentaient les animaux; ils savaient avec une justesse frappante trouver le trait caractéristique d'un individu ou d'une chose et l'indiquer d'une manière ingénieuse.

1 Cet instrument musical est encore en usage parmi les soldats soudanais; je l'ai vu moi-même en 1869, lorsque une compagnie de ces troupes était appelée en Egypte pour se présenter à l'inauguration du Canal de Suez. L'instrument consistait d'une deminoix de coco; à celle-ci était attaché un bâton de bois sur lequel une ou plusieurs cordes étaient tendues; ces cordes donnaient un son faible que' les soldats renforçaient par des cris inarticulés. L'instrument s'appelait comme hiéroglyphe nofre ou nafre et c'est sans aucun doute le même qui en grec s'appelait vdfii.a, ri, ou varias, o, et en latin nablium ou naulium "ein uns unbekanntes Saiteninstrument, vieil. Harfe", dans Liinemann's lateinisch-deutsches Handfvorterbuch,U, 195. Aujourd'hui nous savons,

que T nofre ou nafre était un mot et un instrument égyptien,

qu'il est immigré dans la Grèce et d'autres pays et qu'il est encore en usage dans le Soudan.

Parceque l'enfant a coutume de mettre le doigt dans la

bouche, les Egyptiens indiquaient l'enfant par ce geste

caractéristique qui était facile à imiter. ^ 21) "Horus l'enfant" que les Grecs traduisaient: "Horus, le dieu du silence", en méconnaissant le geste : le doigt sur la houcJie au lieu de dans la houche. L'oiseau "^:5^ ur signifie "grand", tandis que ""^^ sherau signifie "petit"; la différence caractéristique se voit seulement dans les plumes de la queue. A l'aide de tels hiéroglyphes idéographiques un petit tableau pouvait se changer en une petite proposition,

p. ex. |§ f ^ [j O Suten qat ha re" le roi construit maison

soleil", c'est-à-dire: "le roi construit un temple au dieu Soleil".

Mais ce sont seulement des idées concrètes qui par ces hiéroglyphes idéographiques peuvent être écrites directement. Un cheval, un taureau, peints comme hiéroglyphes, sont de tels objets qu'on peut prendre dans leur sens propre. Il en est autrement avec les idées abstraites. Le savant Norvégien Hansteen raconte que, pour écrire le mot "dispute" ou "querelle", les Chinois dessinaient deux femmes dans une même chambre. Les Egyptiens employaient également la méthode métaphorique. L'hiéroglyphe de taureau indique proprement un "taureau", mais parce que le taureau est fort, il indique aussi métaphoriquement "force". Le soleil © signifie "soleil", mais aussi "jour", c'est-à-dire le temps, quand le soleil se voit au ciel. F^ est le ciel avec une étoile suspendue, mais le hiéroglyphe jcomposé signifie métaphoriquement la "nuit", quand les étoiles brillent au ciel.

Quand nous voyons, que les hiéroglyphes étaient artistiquement exécutés et ingénieusement différenciés, qu'ils étaient symétriquement arrangés dans des quadrats réguliers sur les parois et les frises, et qu'ils pouvaient complètement désigner les idées concrètes et abstraites, — tout bien réfléchi — il est probable, que l'écriture hiéroglyphique a commencé comme peinture, c'est-à-dire comme art auxiliaire de l'architecture. Gomme peinture, comme ornementations des monuments les hiéroglyphes ne faisaient d'abord qu'impression sur les yeux, puis, perfectionnés, ils pouvaient aussi raconter quelque chose, un événement quelconque, une procession, une offrande, une scène de bataille. Mais ensuite l'élément phonétique s'est introduit peu à peu dans le tableau. Les hiéroglyphes, représentant les objets dont ils portaient la figure, recevaient les noms appellatifs que la langue vivante avait déjà donnés aux objets ou aux idées. L'hiéroglyphe © s'appelait re, parce que le soleil en Egyptien portait le nom appellatif "re", mais dans le sens métaphorique de "jour" il s'appelait "huru", parce

que "jour" en Égyptien se nommait huru. Le taureau ^^

s'appelait proprement U^) au d'après la nomenclature

égyptienne, mais métaphoriquement nekht dans le sens de "force". De cette manière les hiéroglyphes idéographiques recevaient leur nom, comme nous venons de voir, non seulement un, mais quelquefois deux ou même plusieurs selon les diverses significations qu'on leur avait attribuées. C'était le premier pas en avant vers l'écriture phonétique. Le deuxième pas était l'emploi des syllabes phonétiques. Plusieurs noms hiéroglyphiques étaient monosyl-

labes. i"^^^ men, "damier", peut comme hiéroglyphe idéographique écrire le mot "damier", mais plus souvent il est employé pour indiquer la syllabe m&n dans un mot polysyllabe, pr. ex. A-men, le dieu "Amon", hes-men, "natron", s-men "affermir", "établir", etc. "^sf ur, comme hiéroglyphe idéographique, signifie "grand", mais comme syllabe phonétique elle figure dans plusieurs mots: ur-er "char"; ur-hu, "onction", "parfum". Les exemples abondent dans les inscriptions, car ces syllabes phonétiques étaient d'un emploi très fréquent.

Nous arrivons enfin à l'invention des lettres de l'alphabet. On ne sait pas bien comment les lettres sont inventées. D'après l'opinion la plus accréditée certains hiéroglyphes, environ trente, sont choisis pour indiquer le son initial de leur nom appellatif. ^^ p. ex. est un "aigle" et comme un aigle en Egyptien est appelé ahovri, cet hiéroglyphe est pris comme signe de A. <:=>, "bouche", s'appelait ro et devenait le signe de R; c^?, "main", en Egyptien tôt, devenait T; S:&, "lion", en Egyptien Idboi, a été choisi comme signe de Li etc.

Si de cette manière ou d'une autre manière semblable les Egyptiens ont fixé lès lettres de leur alphabet, je n'en peux rien dire de certain; mais c'est un fait qu'ils les possédaient et les employaient, et les ont donc nécessairement découvertes d'une manière quelconque; de leurs contemporains, les Babyloniens ou les Assyriens, ils ne les ont pas empruntées, car l'écriture cunéiforme de ces peuples n'était pas arrivée à l'alphabet, bien qu'elle eût des syllabes phonétiques en grande quantité.

Les trois espèces d'hiéroglyphes: les idéographiques, les syllabes phonétiques et les lettres de l'alphabet étaient employées ensemble et dans le même mot. Je cite seulement un mot: .^-^ J ^^I^ khotéb, "tuer", où Mo est

une syllabe phonétique, t et & sont des lettres, le couteau est un hiérophyphe idéographique employé ici comme déterminatif pour indiquer l'instrument de l'acte de tuer, enfin la main munie d'une arme également un déterminatif, mais plus général pour indiquer une action vigoureuse. On voit que les hiéroglyphes idéographiques que nous appelons déterminatifs ne servent qu'approximativement à désigner la classe ou la série des idées à qui le mot en question appartient.

Gontemporainement avec le développement de l'écriture hiéroglyphique qui commença comme peinture et finit par une pleine connaissance et un emploi parfait de l'alphabet, les hiéroglyphes étaient soumis à un autre changement, par lequel les formes artistiques des hiéroglyphes étaient simplifiées. De cette manière deux nouvelles formes, l'écriture hiératique d'abord et l'écriture démotique ensuite, étaient dérivées de l'écriture hiéroglyphique; ces écritures, surtout la dernière, avaient perdu toute ressemblance avec les hiéroglyphes, et les signes ne donnaient le moindre pressentiment des objets qu'ils avaient primitivement représentés. Néanmoins toutes les trois écritures l'hiéroglyphique, l'hiératique et la démotique, avaient conservé et employaient toujours les quatre éléments originaires; les signes idéographiques, les syllabes phonétiques, les lettres alphabétiques et enfin les déterminatifs. C'est curieux que les

Egyptiens aient agi ainsi. Car s'ils avaient aboli les trois premiers éléments et employé seulement les lettres de l'alphabet, ils auraient eu une véritable écriture alphabétique. Mais c'était un peuple conservateur: lorsqu'ils avaient fait une découverte, ou trouvé une nouvelle idée, ou marché un pas en avant, ils laissaient toujours l'ancien rester à côté du nouveau sans se soucier, comme il semble, de la contradiction qu'il éveille. Liés comme il étaient par une tradition de plusieurs milliers d'années il préféraient conserver leur beau système d'écriture au lieu d'inventer une réforme dont la simplicité leur semblait probablement vulgaire. Mais il en était autrement pour un peuple étranger p. ex. les Phéniciens qui avaient une assez intime connaissance de l'écriture égyptienne. De cette écriture ils pouvaient sans difficulté choisir les signes auxquels les Egyptiens avaient attribué la valeur de lettres alphabétiques; c'étaient, outre quelques variantes, vingt- cinq signes qui de cette manière formaient l'alphabet phénicien, le prototype de l'alphabet européen. Pour cette raison, sans doute, le récit des anciens a été généralement accepté, que le phénicien Thaut aurait découvert les lettres de l'alphabet, quoiqu'il soit bien clair, qu'une telle invention n'ait put être faite par un seul homme, mais demande les travaux unis de plusieurs générations. D'ailleurs, j'ai déjà fait la remarque, — le phénicien Thaut n'est que l'égyptien dieu Thot, ce qui présume que les Egyptiens étaient lés véritables inventeurs de l'alphabet. Si ceci était absolument le cas, je n'en peux rien dire de certain, mais ce que je sais et ce dont je suis fortement convaincu, c'est que l'écriture égyptienne nous exphque mieux que tout autre système

d'écriture que nous connaissions, l'origine et le développement de l'alphabet. Et d'un autre côté les Egyptiens étaient arrivés si près de l'alphabet que ce serait par pur accident, s'ils n'avaient pas eu le bonheur de munir l'humanité de cet instrument important de civilisation. Pour finir je cite-, rai les beaux mots de Herder^: "Der Sterbliche, der dies Mittel, den fliichtigen Geist nicht nur in Worte, sondern in Buchstaben zu fesseln, erfand, er wirkte als ein Gott unter den Menschen".

1 Herder, Ideen sur Philosophie der Geschichte der Menschheit, II, 124.

Les relations entre l'Egypte et l'Asie occidentale avec l'Europe limitrophe.

Ces relations peuvent être divisées, selon leur c£u*actère et selon les peuples qui en sont affectés, en plusieurs catégories.

I. Les relations amicales et diplomatiques entre l'Egypte et les états indépendants de l'Euphrate et du Tigre, c'est-àdire la Babylonie, l'Assyrie, les Mitanni etc. IL Les relations entre l'Egypte et les pays de la Syrie septentrionale qui en partie reconnaissaient l'hégémonie de l'Egypte et en partie se battaient contre les Egyptiens pour leur liberté.

IIL Les extraordinaires relations entre les Egyptiens et les Phéniciens qui avaient été fréquentes depuis les plus anciens temps avant que les Phéniciens eussent quitté leur premier pays Pun. IV. Les relations enfin entre l'Egypte et la Syrie méridionale qui avait été soumise à l'empire égyptien depuis le commencement des guerres en Syrie jusqu'à la fin. Je passerai sommairement en revue ces catégories pour mieux comprendre l'influence réciproque des peuples exercée sur la civilisation générale de l'époque.

I. Nous connaissons les premiers Pharaons de la XVIIP dynastie, surtout Thotmès III, comme de vaillants guerriers

qui ont fait de grandes conquêtes et élargi les frontières de l'empire jusqu'à l'Euphrate et au delà en Mésopotamie. Par là ils s'attiraient l'attention des grands rois de Babylone, d'Assyrie et de Mitanni qui bientôt entraient en relations amicales et diplomatiques avec eux et pendant une longue période continuaient d'échanger des lettres, des envoyés, des présents. Les lettres d'El-Amarna nous en fournissent des renseignements intéressants et les extraits que j'en ai donnés ^ sont suffisants sans avoir besoin d'être répétés ou multipliés; je n'ai qu'à renvoyer le lecteur à l'ouvrage même de M. Knudtzon, lequel doit se trouver dans la bibliothèque de tous les Assyriologues et Egyptologues.

IL De ce que lés lettres d'El Amarna nous communiquent relativement aux pays de la Syrie septentrionale je citerai les endroits qui à mon avis sont les plus importants. "Les citadins de Tunip ont parlé ainsi au roi de l'Egypte, notre seigneur ^r Qui a jadis (conquis) Turiip? N'était ce pas Thotmès III? ^ N'appartenons-nous pas à notre seigneur, roi de l'Egypte? Aujourd'hui nous avons vingt ans durant envoyé au roi, notre seigneur — et nos envoyés demeurent auprès du Pharaon — et pour le moment nous avons prié notre seigneur de nous renvoyer le fils d'Aki Teshub: que notre seigneur veuille le donner!

1 Voyez plus haut, p. 184 s.

2 Knudtzon, Bie El-Amarna-Taféln, p. 333 ss Là lettre no. 59 était sans doute adressée à Amenhotep IV.

^ ManakTihiria est == MenJcheperre Thotmès III qui l'an 29 de son règne prit Tunip, voyez plus haut, p. 246.

Le roi de l'Egypte a donné le fils d' Aki-Teshub \ Pourquoi le révoque-t-il pendant qu'il est encore en route? Azira nous fera du mal comme à la ville de Nii. Tunip, ta ville, pleure, ses larmes tombent; nous n'avons reçu aucune assistance. Nous avons vingt ans durant envoyé au seigneur, roi de l'Egypte, mais pas un seul mot ne nous est venu de notre seigneur".

Nous voyons que Tunip, Nii et probablement d'autres villes dans le nord-est de la Syrie qui avaient été conquises par Thotmès III sont abandonnées à leur sort sous le faible règne d'Amenhotep IV, tout occupé qu'il était par sa réforme religieuse. Elles avaient reçu leurs rois de Pharaon, mais gardé leur autonomie; d'ailleurs elles étaient certainement assujetties aux caprices du Pharaon, leur maître absolu.

Au même temps les Amurri, c'est-à-dire les Amorrhéens de la Bible, habitaient la partie nord de la vallée d'Oronte, où nous avons rencontré les Rutennu sous Thotmès III et où les Khetites plus tard avaient l'hégémonie dans la guerre contre Ramsès II. Chassés de la Palestine par les Hébreux, les Amorrhéens, étant à la recherche de nouvelles demeures, de même que les Khetites avant eux 2, s'étaient établis dans la vallée d'Oronte sous la sauvegarde d'un gouverneur Abdi-Ashirte, installé par le Pharaon. Celui-ci a envoyé plusieurs lettres au roi égyptien que j'identifie

1 . Le fils d* Aki-Teshub avait, reçu, je pense, comme otage, son éducation à la cour du Pharaon, tandis que son père régnait à Tunip; maintenant le père étant mort le fils devait le suivre sur le trône, aussitôt que le Pharaon l'avait renvoyé à la patrie.

2 Voyez plus haut, p. 344, note 1.

avec Amenhotep IV. Dans la première lettre ^ il dit: "Je garde tout le pays des Amurri pour le Pharaon, mon seigneur. J'ai prié Pakhanate, mon préposé^, d'appeler des troupes d'assistance pour protéger les pays pharaoniques que les rois traîtres veulent arracher de ma main. Car le Pharaon sait qu'il m'a donné en vérité dans la main de Pakhanate, mon préposé". Aussi dans les autres lettres Abdi Ashirte se plaint autant à Pakhanate qu'au Pharaon et demande secours contre sesnombreux ennemis. N'ayant reçu aucune assistance de l'Egypte il semble à la fin s'être uni aux ennemis du Pharaon. Nous voyons ici de nouveau qu'Amenhotep IV ne pouvait soutenir la prépondérance de l'Egypte sur la Syrie.

III. Nous sommes arrivés aux Phéniciens, d'abord à Gubla, la plus ancienne ville phénicienne, que les Grecs appelaient Byblos. Un certain Rib-Addi était alors gouverneur de Byblos, et il restait, comme il semble, toujours fidèle envers le Pharaon. D'après la publication de M. Knudtzon il a envoyé 53 lettres au Pharaon, sans doute le même Amenhotep IV qui constamment continuait à garder le silence envers toutes les plaintes et demandes des peuples assujettis de la Syrie. Mais avant de donner la parole à Rib-Addi il serait utile, pour mieux comprendre ces lettres, de produire un court aperçu sur les rapports entre les Phéniciens et les Egyptiens. Je n'ai qu'à communiquer les résultats auxquels je suis arrivé par mes

1 Knudtzon, D*e El-Awiarna-Taféln, p. 347.

2 Probablement un inspecteur égyptien, envoyé par le Pharaon à la Syrie pour contrôler les sous-rois et gouverneurs administratifs.

études sur le commerce le plus ancien des EgypHens \ D'abord les Phéniciens s'étaient établis à Pun comme intermédiaires du commerce entre l'Inde et l'Egypte, où les Egyptiens sont venus eux-mêmes pour se procurer surtout les aromates. Puis comme le peuple du commerce par excellence les Phéniciens allaient directement jusqu'à l'Egypte pour y apporter leurs marchandises exotiques et pour en exporter les produits industriels; enfin pour rendre le commerce plus facile et plus effectif ils fondaient des colonies phéniciennes en plusieurs endroits, p. ex. à Tabennesse^ et dans Memphis, l'ancienne capitale, où de même ils demeuraient dans la partie la plus centrale, tout près du temple de Ptah, ce qui paraît indiquer une relation intime entre les Egyptiens et les Phéniciens depuis les plus anciens temps ^ De Memphis ils vinrent à la côte de la Méditerrannée où, après avoir quitté la mer rouge, ils trouvèrent le second et plus important théâtre de leur commerce universel. De la côte égyptienne coulait un cours d'eau à travers la mer jusqu'à Byblos; le mythe raconte ainsi, que le torrent enleva le cercueil d'Osiris à Byblos, et que chaque année le même torrent portait une tête et de même une lettre, enfermée dans un vase, des bouches du Nil jusqu'à Byblos, située le plus loin vers le nord de la Phénicie. Mais non seulement les mythes rehgieux, mais aussi les récits profanes confirment évidemment une connexion intime de Byblos avec l'Egypte. Ainsi Papyrus

1 Lieblein, Handél und Schiffahrt auf dent rothen Meere in alfen Zeiten, Christiania, 1886.

2 Lieblein, Handél whd Schiffahrt etc., p. 92 ss.

3 Id. ibid. p. 96 s.

Ebers ^ communique une recette, qu'un médecin de Byblos avait proposée contre une maladie des yeux, et une autre recette ^ ordonne entre les drogues une espèce de graine de genièvre de Byblos. Gomme nous verrons bientôt, les lettres aussi de Rib-Addi ont quelques renseignements à ajouter relativement à ces rapports intimes.

Voici, maintenant, les lettres de Rib-Addi, gouverneur de Gubla-Byblos. '

P*"® lettre. Je suis la traduction de M. Knutzon ^ et je donne presque toute la lettre parce qu'elle est une espèce de modèle pour les autres lettres: "Rib-Addi parle à son seigneur, le roi des pays, le grand roi. Que Baalat de Gubla donne puissance au roi, mon seigneur! Je me prosterne 7 fois, 7 fois devant les pieds de mon seigneur, mon Soleil. Que le roi, mon seigneur, sache que Gubla, la fidèle servante du roi se trouve bien, mais que l'inimitié des guerriers de Sa-Gaz est devenue très forte envers moi. Que le roi, mon seigneur, ne se tienne pas en arrière de Sumur, qui pourrait s'unir aux guerriers de Sa-Gaz. Par le préposé du roi qui est en Sumur Byblos a été sauvée. Pakhamnata, le préposé du roi qui est en Sumur, connaît la misère de Gubla; larimmuta nous a donné la nourriture".

2èine lettre. Rib-Addi prie le Pharaon d'envoyer des troupes de secours aux Amurri qui dans ce cas s'uniraient fidèlement au Pharaon *.

2 Papyrus Ebers, P. 58, 1. 16.

3 Knudtzon, Die El-Amarna-Taféln, p. 361 s.

4 Id. ibid., p. 367.

3lèine lettre. Lorsqu'on dit à toi (Amenhotep IV): "Sumura appartient au roi", que le roi sache que je suis désespéré, et je déplore que les fils d'Abdi-Ashirta l'aient conquise; il n'y a personne qui en puisse donner des nouvelles au roi. Je suis ton fidèle serviteur et tout ce que j'ai entendu dire je l'ai écrit à mon seigneur. Aie soin de Sumura! elle est comme un oiseau qui couche dans son nid" 1.

3gème lettre: "Aux temps de mes pères les troupes et les nourritures du Pharaon étaient à leur disposition ; mais moi, je n'ai reçu du Pharaon ni nourritures, ni troupes, et pourtant les ennemis sont puissants envers moi" K

4j[ème lettre. Rib-Addi écrivait au Pharaon: "J'ai entendu parlé des Khetti, qu'ils brûlent avec feu les pays du Pharaon^; j'en ai plusieurs fois écrit sans avoir reçu aucune réponse. Conquis sont tous les pays du Pharaon, mon seigneur; et mon seigneur se tient en arrière d'eux; voyez! maintenant, ils envoient des soldats des pays de Khatti pour conquérir la ville de Gubla" *.

44ème lettre. Rib-Addi écrivait au roi: "Les guerriers qui étaient chez Rib-Addi, qu'est ce qu'ils ont fait? Pour mes pères les rois antérieurs ont protégé Gubla; ne la laisse pas sans aide dans son danger! Si les troupes de secours ne viennent pa,s cette année, envoie des bateaux

1 Knudtzon, ibid. p. 503.

2 Knudtzon, ibid. 525.

3 Ils n'avaient pas encore définitivement fixé leur demeure.

4 Knudtzon, ibid. p. 543.

pour me transporter, moi et les dieux vivants à mon seigneur" \

C'est très curieux que dans les lettres d'El-Amarna la ville de Gubla-Byblus soit comparée avec Memphis. Dans un endroit nous lisons : "Gubia-Byblos est comme Hikuptah- Memphis pour le roi"^; et dans un autre endroit nous lisons: "Hikuptah-Memphis est comme Gubla-Byblos pour le roi, mon seigneur" ^ Gomme Memphis, la première capitale de l'Egypte, était ancienne et sainte, telle était aussi Gubla-Byblus la ville la plus vénérée de la Phénicie. Hérodote avait donc probablement raison ici comme ailleurs, quand il dit (II, 112) que les Phéniciens demeuraient près du temple de Ptah, c'est-à-dire dans la partie sacrée de Memphis, d'où ils sont allés premièrement à Gubla-Byblus, lorsqu'ils commençaient de coloniser la Phénicie.

Aussi d'autres rois phéniciens ont écrit des lettres au Pharaon; mais leur nombre n'était pas, il s'en faut de beaucoup, aussi grand que les 53 lettres que Rib-Addi avait envoyées, d'où l'on pourrait peut-être mesurer l'importance de Byblus en comparaison avec les autres villes phéniciennes. Un certain Ammuniza, régent ou gouverneur de Beryte, écrivit trois lettres au Pharaon, et Zimrida, le régent de Sidon, ne figure qu'avec une seule pour sa part, tandis qu'au contraire le gouverneur de Tyr, nommé Abimilki, n'envoya pas moins de dix lettres au roi de l'Egypte. Le contenu est à peu près le même que celui que nous venons de lire dans les lettres de Byblos. Abimilki écrit

1 Knudtzon, Die El-Amarna-Tafeln, p. 551.

2 Id. ibid., p. 407.

3 Id. ibid., p. 589.

probablement à Amerihotep IV: "Je me prosterne 7 fois, 7 fois devant les pieds de mon roi, mon seigneur; je suis la poussière au-dessous des sandales du roi, mon maître. Je suis amiable envers le roi, mon seigneur, comme au temps, quand le roi, mon seigneur, m'installa pour défendre sa ville ^.

Ces lettres nous apprennent avec certitude qu'il s'agit ici de la ville de Tyr sur l'île, et non de Palaityrus sur le continent; car Abimilki dit expressément, d'après la traduction allemande de M. Knudtzon ^ : "Es weiss der Kônig, mein Herr, dass wir angesichts des Meeres gestellt sind. Nicht ist Wasser, und nicht ist Holz fiir uns" ^. C'est donc évident que Tyr sur l'île existait déjà sous Amenhotep IV au moins cent ans avant Ramsès II \ Tyr était fondée par Sidon, mais au temps d'Amenholep IV, le roi de Sidoh, Zimrida, était regardé comme ennemi de Tyr '^. Il est d'ailleurs bien connu, qu'au temps d'Homère et de la Genèse, dans la table de peuples du X^ chapitre, la ville de Sidon représentait les Phéniciens, tandis que Tyr n'avançait à cet honneur que plus tard, après avoir, à son tour, gagné le dessus sur Sidon.

ï Knudtzon, Die El-Amarna-Taféln, p. 613.

2 Id. ibid., p. 625.

3 Nous trouvons cette phrase plusieurs fois répétée: "Nicht haben wir Wasser, nicht Holz, und nicht wo wir legen kônnen den Toten". Id. ibid., p. 619. Tyr sur l'île se plaignait toujours du manque d'eau surtout.

* Cf. Lieblein, Christiania YidensTeàbssélsTcàbs Forhandlinger pour 1873, p. 274 s. où j'ai discuté l'âge de Tyr sur l'île et son rapport avec Palaityrus ; mais alors les lettres de Tell el-Amarna n'étaient pas encore connues.

5 Knudtzon, ibid. p. 623.

Il est évident, je l'ai déjà dit plus haut, que les Egyptiens ont été dans un plus intime rapport avec les Phéniciens qu'avec les autres Asiatiques. Je n'ai qu'à mentionner les découvertes que les Phéniciens apportaient de l'Egypte au dehors, à la Grèce, à l'Europe: le verre, la balance, la mesure, l'alphabet, qu'ils disaient avoir inventés, mais qu'en vérité ils ont appris en Egypte et apportés avec eux à l'étranger, jouant ainsi leur rôle important d'intermédiaires quant à la civilisation de l'humanité.

IV. Enfin nous sommes arrivés aux relations entre l'Egypte et la Syrie méridionale qui étant plus proche entrait en rapport avec l'Egypte longtemps avant les autres parties de l'Asie. Elle appartenait, pour ainsi dire, à la maison royale du Pharaon, car les gouverneurs de Gaze, d'Askaluna, de Lakish ^ et d'autres villes du pays limitrophe de l'Egypte avaient été les domestiques du Pharaon dans le service de l'écurie ou de la cuisine, de sorte qu'ils étaient attachés à leur suzerain par des liens privés et personnels et que leurs rapports réciproques naturellement devenaient plus cordiaux et sympathiques. Plus haut j'ai préalablement cité quelques lettres d'Abdikhiba de Jérusalem à l'occasion de l'invasion de Khâbiru-Hébreux ^, mais ici j'en ai donné un extrait plus complet à cause de leur importance.

Il y a d'autres lettres qui appartiennent à la XIX" et XX® dynasties et parlent des Égyptiens demeurant en Syrie et des Syriens demeurant en Egypte. "C'est une collection

1 Knudtzon, Die El-Amarna-Taféln, p. 921, 927, 933, 939, 943.

2 Voyez plus haut, p. 279 s.

de lettres, Ghabas dit \ échangées entre des fonctionnaires de divers ordres, et aussi entre d'autres personnages. Toutes ces missives sont excessivement brèves ; ce sont, de la part des supérieurs, des ordres et des instructions sur des sujets variés, et, de la part des inférieurs, des comptes rendus de leur conduite et des protestations de zèle. On y trouve une foule de particularités intéressantes, en ce qu'elles se rattachent à l'histoire, et y apportent un contingent de renseignements précieux. On y voit notamment que l'Egypte avait alors d'intimes relations avec la Syrie, la Palestine et la Phénicie, et y envoyait des employés d'administration. Introduits dans le Panthéon égyptien par le chef de la XIX® dynastie, Séti P'", le dieu Set et sa forme énergique Sutekh avaient conservé leur place à côté d'Ammon et de Phra; les lettres du Papyrus de Bologne donnent des preuves multipliées de ce fait, qui se rattache aux relations de l'Egypte avec l'Asie antérieure.

La Syrie a été sous l'influence dé la puissance poHtique et de la civilisation de l'Egypte environ quatre cents ans depuis le XV® jusqu'au XP siècle; cependant les liens furent quelquefois relâchés, p. ex. sous Amenophis IV qui par sa réforme était empêché de s'occuper des affaires syriennes, mais dont la négligence fut réparée plus tard par les victoires de ses successeurs. Il n'y a aucun doute qu'un puissant empire comme l'égyptien qui a existé pendant des milliers d'annés n'eût quelques choses à apprendre à de petites peuplades, surtout celles qui demi-sauvages, mal organisées erraient pêle-mêle dans le pays. Par un

Maspero, F. Chàbas, Oeuvres diverses, Vol. IV, 72.

curieux hasard nous avons la chance de pouvoir citer un texte qui directement nous prouve le fait. C'est un Papyrus hiératique ^ qui raconte l'histoire d'un fonctionnaire Unu- Amon, envoyé par le gî-and-prêtrë Her-hor en Syrie pour rapporter de la montagne de Libanon du bois de cèdre pour le beau navire d'Amon-Ré. Muni de l'ordre de Her-Hor il s'adresse à Smendès, I®"^ roi de la XXP dynastie qui résidait dans la ville de Zoan-Tanis^.

"Je partis le 1 Mesori de Zoan, et avec le capitaine Mangabuta je m'embarquai sur la grande mer de Syrie et j'arrivai à Dor, une ville du pays de Zakar, où le roi Bodir me /recevait et me présentait beaucoup de pain, un vase de vin et une cuisse de boeuf. Bientôt après l'abordage un homme de mon équipage s'enfuit après m'avoir volé 5 deben d'or et 31 deben d'argent". Il demande au prince de Dor la restitution de ce vol: "J'ai été volé à ton port; tu es le roi de ce pays, tu es le juge, c'est à toi de retrouver mon argent. En vérité, l'argent appartient à Amon-ré, à Smendès, à Her-hor et aux autres grands seigneurs de l'Egypte;

W. Golénischeff, Papyrtis contenant la description du voyage de l'égyptien Ounou-Amon en Phénicie, publié dans Recueil de Travaux etc. XXI^ année, p. 74 s.

Ni Her-Hor, ni Smendès n'ont le nom entouré d'un cartouche; néanmoins ils étaient certainement les deux princes bien connus; 1, le grand-prêtre Her-hor, et % Smendès de la XXI^ dynastie; quoique Her-hor à mon avis ait régné une génération avant Smendès, ils ont fort bien pu vivre contemporainement au moins un court temps, si l'on ne préfère pas se figurer la chose d'une autre manière, ou ainsi, p. ex. que l'ordre de l'expédition aurait pu être fait déjà par Her-hor longtemps avant qu'il fût exécuté, ou que le successeur, le grand-prêtre P-ankhi ait mis le nom de Her hor sur le document par une fiction pour lui donner plus d'autorité.

c'est ton argent \ il appartient à Uarota, à Makamal, à Zakalbar, roi de Byblos"^. Le roi Bodir de Dor est en partie d'accord avec Unu- Amon, mais il ajoute : "Cependant je ne comprends pas ce que tu dis. Si le voleur qui est descendu dans ton navire et a volé ton argent appartient à mon pays, je te restituerai ton argent de mon trésor, jusqu'à ce que tu aies retrouvé le nom du voleur. Cependant si le voleur qui t'a volé est ton homme et appartient à ton bateau, alors il faut que tu restes quelques jours auprès de moi afin que je le cherche". Je passai neuf jours dans son port et j'allai à lui pour dire: "Tu n'as pas trouvé mon argent; (permets-moi de partir) avec le capitaine et mon équipage". D'après l'arrangement juste du texte, proposé par M. Erman, une lacune qui se trouve à cet endroit aurait raconté, que Unu Amon avait quitté Dor et fait voile sans doute directement pour Tyr, car les fragments suivants continuent ainsi ^ : "Je sortis de la ville de Tyr à l'aube (je visitai . Sidon (?) et enfin arrivai à) Zakalbar, roi de Byblos". Alors il trouva dans la possession de quelques Zakars 30 deben d'argent et croyant que c'était son argent volé, il s'en empara; mais il semble que le roi regardait cet acte comme une iniquité et "il m'envoyait dire" à tout instant: "Eloigne-toi de mon port!"

^ tuum est id, se argentum, Peyron, Grammatica

Linguce Gopticœ, p. 53 s.

2 Nous avons ici, je pense, les quatre rois de Dor, de Tyr, de Sidon, de Byblos à qui Unu-Amon avait apporté des objets d'or et d'argent comme cadeaux.

3 Page III ou IV, 1. 6.

Cependant le dieu de Byblos prit parti pour Unu- Amon; car il mit en rage un des grands pages de la cour qui somma le roi de recevoir le messager égyptien et la statue d'Amon qu'il avait apportée. Cette nuit, tandis que le page était en rage, le messager faisait des préparatifs pour partir, mais à son étonnement il reçut l'ordre de rester jusqu'au matin pour venir voir le roi. Le matin il se présentait devant le roi et le salua: "La Grâce d'Amon!" La conversation s'engagea, et c'est elle qui nous est particulièrement intéressante. Il me demanda: "Pourquoi es-tu venu ici?" Je luis dis: "Je suis venu pour aller quérir du bois destiné au très précieux bateau d-Amon; ainsi que l'a fait ton père et que l'a fait ton grand-père, tu le feras de même". Voilà ce que je lui disais. Et il me dit: "lis ont fait cela en vérité; et ce que tu me pries de faire, je le ferai. Oui, les miens ont fait cette besogne; mais le Pharaon a envoyé comme payement six navires, chargés de produits égyptiens qu'ils emmagasinaient dans leurs dépôts; toi, que veux tu me donner?" Il fit apporter les livres journaliers de ces ancêtres et les fit lire devant moi, et on y trouva une somme de 1000 deben d'argent dans le livre. Il me dit: "Si le roi de l'Egypte était mon maître et que je fusse son serviteur en vérité, il ne m'aurait pas envoyé de l'argent et de l'or, quand il demandait de faire la besogne d'Amon. Ce n'était pas un commandement de roi que mon père avait à exécuter, et moi, je suis mon propre maître, je ne suis pas ton valet, je ne suis pas le valet de celui qui t'a envoyé". Après quelques phrases peu intelligibles viennent maintenant les mots qui à mon sens sont les plus importants de tout le texte:

"Voici, Amon laisse entendre sa voix au ciel et donne libre cours à Sutekh à son heure. Àmon avait fondé tous les pays, il les avait dotés; il avait premièrement doté l'Egypte d'où tu es venu; et la perfection (la civilisation) en est sortie pour s'approcher de V endroit où je me trouve, et l'instruction en est sortie pour atteindre à l'endroit oii je me trouve. Pourquoi donc ce misérable voyage qu'on t'a fait faire?" Je lui ai repondu: "Mensonge! ce n'est pas un misérable voyage ; c'est évident pour ceux parmi qui je suis. Tous les bateaux qui sont sur le fleuve appartiennent à Amon; à lui la mer, à lui le Libanon, dont tu dis: c'est le niieni; c'est une forêt d'Amon qui produit User-Jia, le premier de tous les bateaux. Oui, Amon-ré, roi des dieux, a parlé, disant à Her-hor, mon maître: "Envoie-moi!" (Unu-Amon), et il m'a laissé venir avec ce grand dieu. Maintenant, vois, tu as laissé ce grand dieu rester dans ton port pendant vingt-neuf jours, bien que tu ne susses pas s'il voulait attendre ^ ou permettre de marchander avec lui quant au prix des cèdres (?)".

Enfin, pour le dire tout de suite en peu de mots, le résultat de l'entretien entre les deux interlocuteurs fut que le roi de Byblos promit de donner le bois demandé. H envoya 300 hommes à Libanon pour couper les arbres et 300 boeufs pour les trainer à l'embarcadère au bord de la mer. Après avoir chargé le navire du bois Unu Amon partit de Byblos pour se rendre en Egypte, mais il fut rejeté par le vent à Alasia. Ici le Papyrus est coupé, et

^ Peyron, Grammatica Linguœ GopUcœ, p. 53.

2 '^ j^ TiPOi constituere, cessare, quiescere.

le reste du texte nous manquant au moins pour le moment, nous ne savons, si ou comment Unu Amon est retourné à sa patrie, mais la seule existence du texte éveille en nous la présomption que le voyage a réussi. En tout cas, tel quel le texte nous est d'une importance extrême. 11 nous apprend :

1. Que le roi avait l'obligation internationale de maintenir les lois du pays; car lorsque Unu Amon avait été volé à Dor, il adresse au roi de la ville la demande : "Gomme tu es le roi de cette contrée et que tu es le juge, c'est à toi de retrouver mon argent". Et plus tard, lorsque Unu Amon à Byblos rencontrait des Zakar qu'il accusait du vol et qu'il pillait pour s'en venger, le roi de Byblos regardait cet acte comme une injustice et probablement à cause de cela ne voulait pas lui donner asyle dans son port, mais envoyait lui dire à chaque instant: "Eloigne-toi de mon port!"

2. Le roi de Byblos demanda à Unu Amon de présenter sa lettre de légitimation qu'il apportait du Gouvernement égyptien; l'institution de passe-port était donc alors déjà introduite dans le droit des peuples.

3. Le roi de Byblos testifie solennellement que son pays avait reçu l'instruction et la civilisation de l'Egypte. Puisque nous avons tout droit de supposer que le roi connaissait bien l'histoire de son pays, et qu'il serait le dernier à reconnaître la supériorité de l'Egypte sans être forcé de le faire, que de même tout ce que nous savons de ces pays et de ces temps nous porte à la même conclusion, nous sommes autorisés à enregistrer l'aifirmation du roi comme une vérité authentique.

Il y avait donc deux ou — je prends l'occasion de l'ajouter déjà à cet endroit — plutôt trois voies, par lesquelles les Grecs pouvaient cueillir les fruits de la civilisation égyptienne:

Ou directement, lorsqu'ils visitaient en personne l'Egypte pour faire la guerre ou le commerce ou par accident;

ou indirectement à l'aide des Phéniciens qui avaient des colonies et faisaient le commerce en Egypte d'où au fur et à mesure ils pouvaient aller immédiatement en Grèce et y apporter les marchandises et en même temps les pensées et les découvertes éygyptiennes ;

ou enfin par intermédiaire de la Syrie qui sans doute avait reçu quelques éléments de culture de la Chaldée, mais surtout et les plus importants de l'Egypte avec laquelle comme voisine la plus proche elle avait eu les rapports les plus intimes.

Il est si souvent répété par les auteurs que c'est une vérité acceptée presque par tout le monde que l'Egypte avait été fermée pour les étrangers jusqu'au temps des Psammétiks. Mais c'est une vérité avec modification. Pour les deux ou trois cents ans avant les Psammétiks, lorsque les corsaires et les pirates de différentes nationalités sillonnaient les eaux et pillaient les côtes de la Méditerranée, cette opinion peut être vraie, mais pour les temps les plus reculés elle est certainement fausse. La Bible raconte que déjà Abraham visita l'Egypte ^r "Mais la famine étant survenue au pays, Abram descendit en Egypte pour y

1 Genèse XII, 10.

demeurer quelque temps, car la famine était grande au pays". Sans demander la permission et sans l'avoir reçue, Abraham entra en Egypte et y fut hospitalièrement reçu. Et plus tard Joseph fut vendu à une caravane, c'est-à-dire "une troupe d'Ismaélites qui passaient et qui venaient de Galaad ; et leurs chameaux portaient des drogues, et du baume, et de la myrrhe, et ils allaient porter ces choses en Egypte" 1. On peut cependant' ici faire l'objection qu'au temps de Joseph les Hyksos régnaient dans le nord de l'Egypte, et quand les caravanes asiatiques ont été amicalement reçues par les Hyksos asiatiques, ce n'était qu'une exception accidentelle, probablement parceque les peuples étaient parents. Mais les lettres de Tell el-Amarna nous apprennent une toute autre chose: Aussi pendant le règne des rois indigènes en Egypte les caravanes asiatiques passaient ou devaient, selon les lois internationales, passer librement entre les pays et les peuples différents sans être pillées ou molestées d'une manière quelconque 2.

Egalement pour Homère l'Egypte était un pays ouvert; il le connaissait bien et le nomme souvent. Dans Tlliade il décrit la célèbre ville principale qu'il appelle "Thèbes aux cent portes" comme s'il l'avait vue lui-même^; et dans l'Odyssée il raconte, que Hélène, épouse de Ménélas, avait reçu comme présent de Polydamna, épouse de Thon, des herbes précieuses de l'Egypte, "terre fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les autres mortels; là tous les médecins sont les plus habiles d'entre les

1 Genèse XXXVII, 25.

2 Voyez plus haut, p. 188.

3 Homère, Iliade 9, 38 J.

hommes, et ils sont de la race de Paiéôn" \ Dans un autre endroit du même livre nous lisons que Hélène avait visité Thèbes elle-même : "Hélène sortit de la haute chambre nuptiale, parfumée, semblable à Artemis qui porte un arc d'or. Aussitôt Adreste lui présenta un beau siège, Alkippe apporta un tapis de laine moelleuse et Phylo lui offrit une corbeille d'argent que lui avait donnée Alkandre, femme de Polybos, qui habitait dans Thèbes égyptienne, où de nombreuses richesses étaient renfermées dans les demeures. Et Polybos donna à Ménélaos deux baignoires d'argent, et deux trépieds, et dix talents d'or; et Alkandre avait aussi offert de beaux présents à Hélène: une quenouille d'or et une corbeille d'argent massif dont la bordure était d'or" K A peu près contemporaine avec l'époque de Ménélas et d'Hélène était l'invasion libyenne dont j'ai parlé plus haut sous le règne de Ménephthès ^. Suivant l'opinion de Vie. Em. de Rongé j'ai identifié les peuples de la Méditerranée, aUiés aux Libyens, avec les Archéens, les Etrusques, les Sardiniens et les Sicules. Mais comme cette identification a été contestée par d'autres égyptologues j'ai fait un voyage spécial en Sardaigne pour étudier les monuments égyptiens que l'on a trouvés dans le sol de l'île comme restes de l'ancien temps. J'en ai donné le rapport dans un mémoire: Notice sur les monuments égyptiens trouvés en Sardaigne K Me permettant de renvoyer le lecteur-au mémoire

1 Homère, Odyssée, 4, 228 ss.

2 Homère, Odyssée, traduction nouvelle par Leconte de l'Isle, 4, 121 ss.

3 Voyez plus haut, p. 349.

^ Insérée dans Forhandlinger i VidensTcàbs-Selshàbet i Christiania, Aar 1879, No. 8.

lui-même, je n'en donnerai ici qu'un extrait succinct; le lecteur fera bientôt l'observation que ce qui est dit des Sardiniens a sa valeur partiellement aussi pour les autres peuples nommés.

Voici les plus importants monuments égyptiens qui se trouvent en Sardaigne: Quatre sphinx en granit rose de l'Assouan, sans doute importés de l'Egypte, du moins il ne sont pas travaillés en Sardaigne où cette espèce de granit n'existe pas. Un tronc d'une statue égyptienne trouvé dans le sol près de la surface. Une foule de scarabées avec inscriptions hiéroglyphiques. Plusieurs amulettes égyptiennes trouvées dans les anciens tombeaux de la Sardaigne ; parmi ceux-ci je nommerai le dieu de toilette, appelé Bes. Les monuments appelés Nuraghe et les stèles funéraires avec le disque de soleil ailé révèlent une origine égyptienne. Enfin Chabas nous communique ^, qu'on a trouvé en Sardaigne une figure en bronze de guerrier Sarde, dont les armes et l'équipement ressemblent d'une manière étonnante à ceux d'un guerrier de Sharotana appartenant à l'armée égyptienne, et qui prouve avec évidence que les Sharotana des monuments égyptiens étaient identiques aux Sardiniens. Outre les monuments égyptiens il s'en trouve sur l'île d'autres qu'on peut appeler phénico-égyptiens, mais ils n'entrent pas dans cet ordre d'idées et prouvent seulement que les Phéniciens étaient en rapport avec les Sardiniens.

Gomment faut-il expliquer ces antiquités, égyptiennes et phénico-égyptiennes, qui se trouvent en Sardaigne en si grande quantité? Qu'elles y soient venues dans les temps

1 F. Chabas, Étude sur Vintiquité historique, 2® édit., s. 300.

anciens, avant l'empire romain, cela peut être tenu comme certain, puisqu'elles sont trouvées dans les anciens tombeaux sardiniens. Tacite raconte ^ que sous Tibère quatre mille affranchis furent exilés en Sardaigne et on a cru que ces exilés étaient des Egyptiens, parce que Tacite, peu avant, avait mentionné que le sénat avait décrété la suppression du culte des Egyptiens et des Juifs. Or, ces Egyptiens exilés en Sardaigne auraient laissé, pense-t-on, toutes les antiquités, trouvées plus tard dans les tombeaux anciens de l'île. Mais même supposé que tous ces quatre mille exilés en vérité fussent des Egyptiens et non plutôt ou en grande partie ou même exclusivement des Juifs ^, leur nombre aurait été trop petit, leur puissance matérielle et leur influence morale trop insignifiantes pour laisser des restes aussi nombreux et aussi différents. A cet égard je suis parfaitement d'accord avec M. V. Crespi^. Mais ici on peut faire encore une autre remarque. Les Egyptiens qui habitèrent Rome aux temps de Tibère n'étaient plus des Egyptiens purs, leur culte d'Isis et de Sérapis était tellement corrompu par l'annexion des éléments grecs et romains non seulement à l'égard des dogmes, du contenu essentiel de la religion, mais aussi à l'égard des formes extérieures du culte *, qu'il ne subsistait guère plus d'Egyptien que le nom et la notion de dieu un peu plus pure-

1 Annal, liber. II, chap. 85.

2 Josèphe dit {Antiquit.''XVUl, 3, 5) que ce n'étaient que des Juifs; Svetone (Tibère XXXVI) le dit également en termes exprès: Judœorum juventutem in provincias gravioris coeli distribuit* Nipperdey dans son commentaire dit: "Dies waren Juden".

3 V. Grespi, Gatalogo, p. 110.

4 Cfr. Preller, Bômische Mythologie, p. 726 ss.

ment monothéistique ^ qu'ailleurs dans le monde romain. Ce culte a aussi été importé en Sardaigrie probablement de Rome pendant la domination romaine. Le souvenir en est conservé dans une statuette de Serapis, trouvée dans l'île en l'année 1844. Maintenant, il n'y a rien d'égyptien à y voir; la statuette est d'un caractère grec-romain, et c'est, il me semble, également le cas de tous les autres objets sacrés qui appartenaient au culte d'Isis et de Serapis en Sardaigne. Quoiqu'il soit bien probable, que les relations fréquentes qui dans les anciens temps avaient lieu entre l'Egypte et la Sardaigne aient pu préparer les Sardes à recevoir le culte égyptien de Serapis, qui leur fut apporté par les Romains, parce qu'il était égyptien, au moins dans son origine, il est cependant bien indubitable que les restes qu'il a laissés en Sardaigne sont d'un tout autre caractère que les antiquités purement égyptiennes dont nous avons parlé plus haut. Mais s'il est certain que ces antiquités trouvées en Sardaigne n'y sont pas venues avec les quatre mille Juifs exilés sous Tibère, et ne sont pas davantage les restes de quelque culte égyptien-romain importé pendant la domination romaine, il nous faut nécessairement les attribuer à un temps plus ancien.

Les savants sardes parlent beaucoup d'une colonie égyptienne qui se serait établie en Sardaigne dans les anciens temps. Ils se fondent sur des traditions depuis longtemps en vogue dans l'île, formulées et en vers et en prose. Comme ces traditions sont d'accord avec le fait, que l'on a trouvé des antiquités égyptiennes en Sardaigne,

1 Preller, Ibid. p. 732.

on considère comme certain que les Egyptiens ont autrefois établi une colonie dans l'île. Les savants sardes, G. Gara et V. Grespi, l'affirment positivement \ On a de même essayé de prouver en détail qu'il se trouve en Sardaigne det tracés évidentes de trois colonies égyptiennes, c'est-à-dire dans l'île de Sulcis, à Tharros et dans l'ancienne ville de Gagliari, parmi lesquelles la colonie de Sulcis est regardée comme la plus ancienne et celle de Gagliari comme la plus récente.

Or, une telle opinion paraît assez vraisemblable, quand on combine les traditions citées avec les antiquités égyptiennes de Sardaigne. Cependant il y a néanmoins lieu de croire qu'elle n'est pas juste, au moins dans le sens qu'elle est prise par les savants sardes. On ne trouve pas un seul mot chez les anciens auteurs grecs ou romains qui puisse indiquer une telle colonisation. Les immigrations égyptiennes en Europe dont ils parlent, celles de Gecrops et de Danaos p. ex. doivent être rapportées au temps mythiques et plus anciens, parce que, en Grèce, on n'a pas trouvé de traces d'une influence égyptienne aussi évidentes qu'en Sardaigne. Les sources égyptiennes ne parlent pas non plus d'une colonisation quelconque en Sardaigne. Les Égyptiens ont souvent fait des expéditions militaires en Asie, ils ont aussi visité par mer les côtes phéniciennes et les îles voisines, surtout l'île de Gypre (Alasia) ; mais il n'y a pas lieu de croire qu'ils aient pénétré jusqu'aux côtes et aux îles

1 G. Gara, Descrisione di due lamine et Cenno sopra diverse armi, decorazioni et statuette militari rinvenute in Sardegna, p. 31. Et V. Grespi, Gatalogo di antichità sarde pos. dal Chessa, p. 111.

septentrionales de la Méditerranée. Mais quant aux Phéniciens il est au contraire probable qu'ils ont fréquemment visité l'île de Sardaigne, qu'ils y avaient des factoreries et même des colonies et qu'ils y apportaient les antiquités phénico-égyptiennès dont nous avons parlé plus haut.

Cependant, si les Egyptiens ne sont pas venus en Sardaigne, il y a au contraire raison de croire que les Sardes sont venus en Egypte. On rencontre souvent sur les monuments égyptiens un peuple nommé Sharotana que l'on a identifié avec les Sardiniens. Ils y apparaissent tantôt comme amis, tantôt comme ennemis des Egyptiens. On trouve leur nom déjà sous Ramsès II et par la suite assez fréquemment. Dans le Papyrus Anastasi I^ il est raconté que Ramses II envoya le Mohar en expédition militaire au pays de Rohana; parmi les troupes qui le suivaient nous voyons figurer 1300 Sharotana, qui naturellement servaient dans l'armée égyptienne comme troupes auxiliaires. H. Brugsch donne d'après les monuments égyptiens le dessin d'un Sharotana qui était parmi les auxiliaires de Ramsès II 2.

Gomme nous avons dit, les Sharotana prirent part dans l'attaque qu'une coalition sous l'hégémonie des Libyens faisait contre l'Egypte pendant le règne de Ménephthès. Que les peuples alliés aux Libyens, "habitant les côtes et les îles de la Méditerranée", fussent des peuples grecs et latins, est très probable, du moins on ne peut plus faire l'objection qu'ils étaient représentés comme circoncis; car aujourd'hui nous savons que l'inscription hiéroglyphique au

1 Planche XVII.

2 Brugsch, Geographische Inschriften, Vol. II, Tab. X, fig. 23.

contraire dit qu'ils n'étaient pas circoncis; et que les Sharotana fussent en vérité des Sardiniens, ne peut être douteux, car on retrouve dans les soldats Sharodana des monuments égyptiens le type des anciens soldats sardiniens \

Dans le Grand Papyrus Harris les Sharotana sont nommés comme auxiliaires de Ramsès III. A cette époque ils avaient sans doute une grande importance; car ils appartenaient aux corporsttions auxquelles le Pharaon s'adresse quand il raconte son histoire. En même temps ils apparaissaient comme ennemis; car Ramsès III dit dans son discours : "Les Sharotana et les Uashash de la mer, eux, ont été réduits au non-être ^.

Et maintenant si, après les indications résultant des circonstances générales historiques, nous retournons aux antiquités égyptiennes trouvées en Sardaigne, nous regardons leur présence sur l'île comme suffisamment expliquée. Il ne se trouve pas là une colonie égyptienne, dont aucune histoire ne fasse mention; ce ne sont pas les 4000 hommes bannis de Rome sous Tibère qui ont apporté les antiquités dans l'île ; ce ne sont pas davantage les traces d'un culte romain- égyptien introduit sous la domination romaine. Mais ce sont les guerriers sardiniens venus en Egypte comme ennemis ou fixés dans ce pays depuis longtemps comme troupes mercenaires, qui ont participé à la civilisation égyptienne, ont pris goût à ces productions, puis, à leur retour dans leur île en ont emporté avec eux des modèles qu'euxmêmes ou d'autres plus tard ont copiés ou imités. En faisant la description des antiquités égyptiennes, nous avons

1 Voyez plus haut, p. 418.

2 Papyrus Harris, pi. 76, 7 s.

fait remarquer qu'il faut les diviser en deux groupes: l'égyptien pur, et le faux égyptien, plus ou moins bien copié. Je m'explique la chose ainsi: Le pur égyptien a été exécuté en Egypte et apporté en Sardaigne par les soldats à leur retour; le faux a été sur ces modèles travaillé en Sardaigne par ceux qui, ayant subi l'influence égyptienne, avaient appris à les apprécier ou à leur attribuer une signification religieuse, M. D. Mallet ^ n'épouse pas mon opinion que les Sardiniens ont apporté eux-mêmes les monuments égyptiens. Il trouve au contraire que l'opinion d'Ebers qui attribue les monuments en question au commerce et à l'industrie des Carthaginois, est infiniment plus^ vraisemblable. Mais à mon avis il est infiniment plus probable qu'une telle communication n'a jamais eu lieu entre Carthage et Sardaigne, parceque l'on ne trouve rien de semblable en Sicile, de plus que les monuments égyptiens sont trouvés dans les plus anciens tombeaux de Sardaigne, et déposés ainsi longtemps avant que Carthage fût fondée. Après avoir traité un peu en détail la question des Sharotana, je veux jeter un coup d'oeil sur les autres alliés. Commençons par les Archéens. Aux temps de la guerre de Troie — disons nous au XIP siècle -r- les Grecs, au moins ceux qui à cette époque jouaient le rôle le plus éminent, étaient appelés "Afaioi, Achéens; Homère les nomme également Achéens, qui combattaient contre les Dardanes de Troie; les opulents et puissants royaumes des Atrides étaient achéens; et les pirates grecs qui in-

1 D. Mallet, Les premiers Établissements des Grecs en Egypte (Vile et Vie siècles) dans Mémoires publiés par les Membres de la Mission archéologique française au Caire, Tome XII, 335.

festaient alors la Méditerrannée allaient probablement sous le même noqn. L'opinion qui s'accomode le mieux dans ce milieu, c'est que les Aqavasha étaient des corsaires achéens qui trouvaient l'occasion de s'unir à la coalition contre l'Egypte.

Quant aux Tursha, les Etrusques, il n'y a rien qui s'oppose à ce qu'ils aient pu eux-mêmes aussi facilement faire des incursions en Egypte en passant à travers la Libye. S'il est permis d'avoir égard aux traditions, une chose est certaine, à mon avis, c'est la puissance maritime des Etrusques, ce sont leurs expéditions navales, ou plutôt la piraterie, par laquelle ils infestaient toutes les îles et les côtes de la Méditerranée tant au sud qu'au nord, c'est-à-dire au temps anciens dont il s'agit ici, je veux dire du XIP au Vp siècle a. J. G. environ. Dans l'hymne homérique V, A Dionysos, nous lisons: "Je ferai souvenir de Dionysos, fils de l'illustre Sémélé, quant il apparut au rivage de la mer stérile, sur un promontoire avancé, semblable à un jeune homme dans la première adolescence. Ses beaux cheveux bleux flottaient, et il avait un manteau pourpre autour de ses épaules robustes.

Voici que, dans leur nef aux solides bancs de rameurs, des pirates Tyrrhéniens arrivèrent rapidement sur la mer noire, et une mauvaise destinée les conduisait.

Ayant vu Dionysos, ils se firent signe les uns aux autres, et, sautant à terre, ils le saisirent et le déposèrent dans la nef en se réjouissant dans leur coeur. Ils pensaient que c'était un fils de Rois nourrisson de Zeus, et ils voulurent le charger de lourds liens. Mais les liens ne le retinrent pas, et les branches d'osier tombèrent de ses pieds

et de se^ mains, et il s'assit, souriant de ses yeux bleus. Et dès que le pilote l'eut vu, il commanda aussitôt à ses compagnons et il leur dit: Insensés! Quel est ce Dieu puissant que vous avez saisi et lié? La nef bien construite ne peut le porter. En effet, c'est Zeus, ou Apollon à l'arc d'argent, ou Poseidaôn; car ce n'est pas aux hommes mortels qu'il est semblable, mais aux Dieux qui ont des demeures Olympiennes. Allons! Déposons-le aussitôt sur la noire terre ferme, et ne portez pas les mains sur lui, de peur qu'il ne soulève les vents accablants et un vaste tourbillon.

Il parla ainsi, et le chef le réprimanda par cette rude parole :

Malheureux ! Fais attention au vent propice et sers-toi de la voile et de tous les agrès de la nef à la fois. Nos hommes s'occuperont ensuite de celui-ci. J'espère qu'il arrivera. J'espère qu'il arrivera en Egypte, ou à Kypros, ou chez les Hyperboréens, ou plus loin encore, et qu'il nous dira enfin quels sont ses amis et ses richesses et ses parents, puisqu'un Dieu nous l'a envoyé" \ ■

Nous voyons ici, comment les pirates étrusques traversaient la Méditerranée dans tous les sens et venaient en Egypte, sur les côtes méridionales, et chez les Hyperboréens, sur les côtes septentrionales de cette mer. Les hymnes homériques ne sont pas, il est vrai, d'Homère, et appartiennent à un temps postérieur, mais il est bien certain, que les récits qui s'y trouvent sont rapportés par le poète au temps les plus reculés.

1 Hymnes homériques V, Traduction nouvelle par Leconte de Liste.

On a trouvé, il y a environ 25 ans, sur l'île de Lemnos un bas-relief avec une inscription étrusque, qui d'après l'interprétation de Sophus Bugge ^ raconte que deux Etrusques pendant leur séjour sur l'île avaient inauguré un autel à l'honneur d'une déesse nommée Zerona. Il est donc clair, que les Etrusques ont ou habité ou visité l'île de Lemnos, et comme cette île est située près de la côte asiatique, loin de l'Etrurie, il est évident, que leur piraterie avait une vaste étendue. Quand au temps je veux seulement ajouter, que Strabon ^ place les pirateries des Tyrrhéniens sur les mers grecques avant celles des Cretenses; il les rapporte donc aux temps les plus reculés.

Mais ici nous nous trouvons devant une foule de complications que les différentes formes des noms: Tyrrhéniens, Tyrséniens, Étrusques et Tusques ont occasionnées. Strabon raconte ce qui suit^: "Les Romains appellent les Tyrrhéniens ou Etrusques ou Tusques. Les Grecs leur ont donné ce nom de Tyrrhénus, fils d'Atys, qui a conduit, à ce qu'on dit, en ce pays une colonie de Lydie. Car Atys, l'un des descendants d'Hercules et d'Omphale, pressé par la famine et la stérilité de la terre, fit tirer au sort ses deux- fils. 11 retint auprès de lui Lydus que le sort avait favorisé, et renvoya Tyrrhénus avec une grande partie du peuple qu'il avait rassemblée. Il vint, appela le pays Tyrrhénie de son nom et fonda douze villes sous la conduite de Tarchon qui a donné le nom à la ville de Tarquinies".

1 Sophus Bugge, Ber Vrsprung der Etrusker durch swei lemnische Inschriften erlâut&rt, dans Forhandlinger i Videnskabsselskàbet i Christiania, Aar 1886, No. 6.

2 Strabon, 477.

3 Strabon, lib. V, pag. 219.

Hérodote I, 94 raconte à peu près la même chose, et c'est probablement le récit primitif sur lequel se fonde l'opinion des anciens relativement à l'origine lydienne des Etrusques. Les différentes formes de leur nom, Étrusques et Tusques (en Latin), Tursce (en Ombrien), Tyrséniens et Tyrrhéniens

(en Grec) et enfin '^ ToTtT ^^ J^ Tursh-a (en Egyptien)

dérivent toutes de la racine Tûrs. Nous rencontrons probablement la même racine dans le nom du héros éponyme Tarch-on et dans celle de la ville Tarq-uinies i. La forme de Tyrrhéniens est seulement une assimilation de s au lieu de Tyrséniens, et le son épais de s dans Tursa, Tursce, Tusques, Etrusques pourrait très bien avoir été prononcé dans Tyrséniens, puisque les Grecs encore aujourd'hui ont une double prononciation de s, p. ex. Meshimeri, f.iear}f.iéQt,, et Shyka, av^a etc.

Il paraîtra sans doute maintenant bien clair que les circonstances géographiques et historiques aient pu faciliter

1 Je me permets de mentionner le nom d'un roi Hittite Tarkondémos sur un "Silver Boss avec un Bilingual Hittite and Cuneiform Inscription" dans Proceedings of the Society of Bihlical Archœology, 1880, p. 7. Je ne sais, si nous pouvons identifier

Tark dans Tarfcondêmos avec Au r\ Tark dans les deux

noms Hittites Tarkatases et Tarkanwnas (Brugsch, Geogra-

phische Inschriften, II, 26; cfr. Lieblein, Étude sur les Xetas, p 9 dans Travaux de la 3» session du Congrès internat, des Oriental^ et les comparer avec les noms Etrusques: Tark-ou, Tarqaio l'Ancien, Tarqain lé Superbe, la ville de Tarqamies. Dans ce cas on pourrait sans beaucoup d'hésitation mettre les Etrusques en relation avec les Hittites comme l'a fait le savant norvégien M. P. 0. Schjôtt malgré le rude désaveu de Sophus Bugge, (Bugge, Der Ursprung der Etrusker) qui plus tard a révoqué tous ses arguments philologiques.

aux Etrusques comme aux Sardiniens une expédition en Libye et de là en Egypte, sous le règne de Ménephthès que je place entre 1114 et 1094 a. J. G.

Mais de même qu'en Sardaigne, aussi en Etrurie il se trouve beaucoup de monuments égyptiens qui prouvent que

les Etrusques ont été en Egypte et y ont acquis plusieurs connaissances utiles. A cet égard, je ferai d'abord observer qu'une ressemblance assez frappante existe entre les anciens tombeaux Etrusques et Egyptiens, non seulement au point de vue architectonique, mais aussi quant à la décoration intérieure des murailles. M. Victor Duruy dit dans son Histoire des Romains i; "Le type des tombeaux égyptiens se montre dans la vallée de Gastel d'Asso, à 5 milles de Viterbe. La ville est détruite, mais sa nécropole subsiste, creusée dans le roc comme les tombes de Médinet-Abou. La façade est d'ordre dorique, caractère général de l'architigcture étrusque, et les portes, plus petites en haut qu'en bas, les décorations en relief, les moulures, rappellent les monuments des rives du Nil". Gomme dans les anciens tombeaux égyptiens, nous retrouvons représentées sur les murailles des tombeaux étrusques des images de la vie journalière et domestique du défunt, des scènes variées: un repas de fête, une danse, une chasse, une petite scène erotique, G'est surtout dans les tombeaux de Tarquinies que l'on trouve ces représentations. Mais aussi bien que les sujets de ces décorations, leur forme elle-même rappelle l'Egypte. Un profond connaisseur qui a étudié avec un soin minutieux un des tombeaux étrusques de Tarquinies

Nouvelle édition, p. LXXVI.

écrit: You are struck with the archaic, or what is nearly équivalent, the Egyptian character of the paintings in this tonib, for the earh'er the Etruscan work of art, the nearer it approaches in gênerai to the Egyptian — in this respect resembling the Greck. This character is most strongly marked in the physiognomy, in the eyes, which are always full though the lace be in profile, in the shape of the heads, in the eut of the beards, and in the contour of the bodies of the dancers \

En outre j'appelle l'attention sur ce fait étonnant dans l'histoire de l'architecture, que bien avant tous les peuples qui les environnaient, les Etrusques connurent et employèrent la voûte de l'arc. On a été jusqu'à dire, en répétant avec crédulité successivement les mêmes paroles, que "cette forme importante de construction nous apparaît pour la première fois chez les Étrusques, et a dû, pour cette raison, être inventée par ce peuple ingénieux et pénétrant". Gela n'est pas impossible, mais pour celui qui, au lieu de brusques sauts dans l'histoire, plus ou moins concevables, y voit des développements calmes et conformes à la raison, préférera sans doute une autre opinion. On peut en Egypte suivre pas à pas le passage du tronc d'arbre, placé originairement sur l'entrée d'une porte, à la voûte parfaite. En feuilletant la collection des planches sur l'Egypte de Lepsius, on y trouvera souvent que les ogives construites de pierres de forme conique étaient connues et employées, dans l'ancienne Egypte, et Mariette, qui connaît à fond l'architecture égyptienne, s'exprime ainsi : "Remarquons enfin

1 Dennis, Etruria, I, 300.

qu'il n'est pas rare de rencontrer parmi les tombes de cette époque (XIIÏ® dynastie, environ 1800 ans a. J. G.) et même de la VI® dynastie (environ 2500 ans a. J. C.) des voûtes qui non seulement sont disposées selon une coupe ogivale, mais où les briques qui forment l'ogive sont tail> lées en voussoir" \ Si donc, d'après ces témoignages authentiques, l'ogive se trouvait en Egypte dans les temps anciens, si de plus, comme nous l'avons dit plus haut, il est fort vraisemblable que les Etrusques, dans le cours de leurs expéditions, sont venus en Egypte, ils ont parfaitement pu là aussi apprendre à connaître l'ogive et son emploi.

Les nombreux scarabées trouvés en Etrurie indiquent aussi la même connexion entre elle et l'Egypte. Je me bornerai, à ce propos, à citer le témoignage de Dennis qu'on ne saurait accuser de partialité ^.

Un usage aussi particulier que celui de porter des scarabées sculptés en guise d'amulettes, n'est sans doute pas né du même coup et bien distinctement chez deux peuples absolument distincts, et si l'un des deux l'a emprunté de l'autre, il ne peut être douteux que ce n'ait été les Etrusques qui ont reçu cette coutume des Egyptiens chez lesquels elle a des racines profondes tant dans l'écriture hiéroglyphique que dans la symbolique religieuse.

Egalement dans la poterie il y a des ressemblances. V. Duruy, parlant des vases étrusques, dit: "Il est même quelques-uns de ces vases qu'on pourrait prendre pour des

1 Itinéraire des Invités aux fêtes d'inauguration du Canal de Sues, p. 74.

2 Dennis, Etruria, p. LXXII.

canopes égyptiens, ces urnes dont le couvercle est une tête

d'homme" \

J'ai parlé plus haut de la figure du Bès égyptien; les

Étrusques semblent avoir connu et adoré le même dieu.

Je reproduis ici d'après l'ouvrage de V. Duruy la figure de ce dieu Bès étrusque (Fig. A), et j'invite le lecteur à la comparer avec celle du Bès égyptien (Fig. B), donnée ici dans une grandeur minime, je regrette.

Quelque chose encore.

Nous voyons dans un tombeau étrusque un oiseau avec une tête humaine (Fig. C), qui rappelle fortement une figure semblable qui se retrouve Sx^ à l'infini dans les monuments funéraires de l'an-

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Fig. A.

cienne Egypte, et est un symbole de l'âme séparée du corps (6a). Je donne ici une reproduction de la figure égyptienne (Fig. D), comme elle se trouve dans le chapitre 89 du Livre des morts, afin que le lecteur se rende bien compte de la ressemblance avec la figure étrusque, et je le prie en même temps de remarquer que, comme cette dernière ^ Fig.B.

1 V. Duruy, Histoire des Bomains, Introduction, p. LXXX.

se trouve dans un tombeau, elle doit, comme l'égyptienne, avoir une signification funéraire.

Fig. C. Fig. D.

L'archéologie nous donne ainsi de nombreuses preuves de points de ressemblance et d'union entre l'Egypte et l'Etrurie. En rappelant conjointement avec cette démonstration archéologique, ce que les traditions grecques et les inscriptions historiques du Pharaon Ménephthès nous racontent des Tyrrhéniens, des Tyrséniens et des Tursha, on ne saurait nier dans tous les cas qu'il n'y ait de sérieuses raisons de supposer que les Etrusques ont dans l'antiquité eu des rapports immédiats avec les Egyptiens.

Je n'ai pas parlé des Leku et des Shakalsha, qui, comme nous avons vu \ prirent part dans la coalition contre Ménephthès. Les Leku étaient les Lyciens de l'Asie Mineure, sans doute alors adonnés à la piraterie sur la Méditerranée; c'était le seul peuple asiatique qui s'était joint à l'attaque contre l'Egypte. H. Brugsch et d'autres égyptologues ont adopté l'opinion que les Shakalsha également étaient de l'Asie, tandis que E. de Rougé et d'autres savants, à qui je me range, ont pensé, qu'ils étaient des Siciliens. Aujourd'hui je vois que M. Georges Daressy

1 Voyez plus haut. p. 349.

cherche de concilier les deux opinions, en donnant raison à toutes les deux \ '

La connaissance de l'Egypte et de sa civihsation était donc bien répandue parmi les peuples de la Méditerranée, les Acchéens, les Sardiniens, les Etrusques, les Siciliens qui étaient les plus doués d'entre eux par la nature et qui étaient les plus proches, de sorte qu'ils pouvaient voir avec leurs propres yeux et toucher avec leurs propres mains. Aussi les Phéniciens et d'autres peuples de la Syrie et de l'Asie Mineure, surtout les premiers avaient une connaissance intime de l'Egypte et ils ont, comme intermédiaires, apporté beaucoup d'éléments de culture non seulement de l'Egypte, mais probablement aussi de l'autre centre de culture, la Ghaldée, aux Grecs. Une troisième voie que la civihsation égyptienne a prise pour parvenir à la Grèce et à l'Europe était par les îles de Chypre et de Crète qui formaient une sorte de pont, fréquenté sans doute quelquefois par les Egyptiens eux-mêmes comme une partie intégrante de leur empire.

L'île de Chypre était l'un des ponts par lesquels la civilisation égyptienne passait en traversant la Méditerranée pour se fixer une nouvelle demeure en Grèce. Pendant trois ans, 1876^1879, Alexander Pal ma di Gesnola fit des fouilles dans l'île et selon le bel ouvrage qu'il en a publié^ il y

1 Georges Daressy, Plaquettes entaillées de Médinet-Hàbou, dans Annales du Service, 1910, p. 58, où l'auteur s'exprime ainsi: "Les Shakalash semblent en effet être sortis de l'Asie Mineure où la ville de Sagalassos en Pisidie avait gardé leur nom; mais comme tous les peuples pélasgiques ils essaimèrent dans le bassin de la Méditerranée et colonisèrent peut-être la Sicile".

2 Alexander Palma di Cesnola, Salaminia (Cyprus) the History, Treasures et Antiquities of Salamis in the Island of Cyprus.

trouva des monuments de tous les temps, depuis la IV® dynastie égyptienne ^ jusqu'à l'empire romain, et de tous les peuples, les Egyptiens, les Phéniciens, les Assyriens, les Grecs etc., de sorte que l'ile de Chypre semble avoir été un centre où les peuples s'étaient donnés rendez-vous. De même l'île de Crète était un pont pareil, par lequel l'Egypte allait pour propager ses lumières en Grèce, comme nous le verrons tout de suite.

1 Alex. Palma di Gesnola, 1. 1. p. XII.

L'Héritage de la civilisation égyptienne passe aux Grecs.

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