XXX
— 3 Sebennytes, —
Dynasties contemporaines.
Les dynasties qui sont ici placées au dehors de l'ordre
chronologique étaient illégitimes ou furent regardées comme
telles par l'historien officiel Manéthon. Elles peuvent, selon
moi, très bien être insérées dans la file chronologique ainsi :
IX® dynastie, Hérakléopolitains
(109) ou 409 ans 2747—2338 X® — 19 Hérakléopolitains,
185 ans 2506— 2321 XP — 16 Diospolites, 43 - 2321—2278
Amenemha I 16 ou /29) - 2288—2259
XIIP dynastie, Diospolites, 453 - 2108—16561
XVP — Hyksos 511 - 2108—15981
XXIP — Boubastides, 120 - 950—684
XXV® — Aethiopiens, 40 - 706—666
La somme des règnes illégitimes 1777 ans
1 Un an civil retranché.
Cette chronologie égyptienne est basée sur l'ouvrage que le prêtre égyptien Manéthon composa dans la langue grecque sur l'histoire de son pays natal à l'instigation de Ptolemeeus Philadelphus. L'ouvrage original est perdu; mais outre quelques extraits nous possédons, sous le nom de Listes royales manéthoniennes, une énumération des Pharaons égyptiens depuis les temps les plus reculés jusqu'aux plus récents, divisés en 30 dynasties avec indication des années de règnes des rois et des dynasties.
Ces listes sont cependant toutes, une seule exceptée, altérées surtout par les harmonistes chrétiens qui inutilement ont essayé de mettre la chronologie égyptienne d'accord avee celle de la Bible. La rédaction la seule vraie est celle que Julius Afiicanus nous a laissée et qui porte son nom. Elle est la première et la plus ancienne de toutes les rédactions que nous connaissions et nous donne certes les chiffres manéthoniens sans changement; la seule erreur que l'on y trouve est qu'elle énumère toutes les 30 dynasties, comme si elles étaient consécutives, dans une seule série continuelle. Nous avons une preuve positive et de l'exactitude des chiffres d'Africanus et de l'erreur qu'il a commise en regardant toutes les 30 dynasties comme successives. Lorsque nous additionnons les années de règnes de toutes les 30 dynasties, telles qu'elles se trouvent chez Africanus, sans en changer un seul chiffre, nous avons la
somme de 5332 sais
Si nous en retirons la somme des années de règnes des dynasties que j'ai depuis longtemps
regardées comme illégitimes 1777 -
il nous reste 3555 ans
appartenant par conséquent aux dynasties légitimes qui se suivirent l'une après l'autre. 3555 ans! c'est bien curieux. Un ancien récit qui sans aucun doute est véritablement manéthonien nous apprend expressément que l'empire égyptien depuis Menés, le premier roi de la P dynastie jusqu'à Nektanebos, le dernier roi de la XXX® avait duré exactement 3555 ans. Ce sont ces mêmes 3555 ans que Bock, Bunsen, Lepsius et d'autres chronologues modernes, malgré tant d'artifices, de corrections et d'émendations critiques, inutilement ont essayé de retrouver, mais que, à mon grand étonnement, j'ai obtenus tout simplement en prenant les chiffres tels qu'Aîricanus les donne sans le moindre changement. C'est donc Mantho redivivus que nous avons devant nous dans la rédaction d'Africanus, si nous mettons les dynasties illégitimes au dehors de la série chronologique. Je crois donc être d'accord avec Manéthon, quand je place l'avènement de Menés l'an 3893 a. J. C. et la fin du règne de Nektanebos l'an 340 a. J. C. qui d'ailleurs est certaine; car 3555 ans égyptiens sont 3553 ans Juliens.
Cependant il n'est pas du tout impossible que Manéthon lui-même ait pu commettre des erreurs, de sorte que ses noms et chiffres ne soient pas toujours infaillibles. Mais, vu les sources d'où il a puisé, il est à présumer qu'il a raison en général et à tout prendre autant que l'imperfection humaine le permette. Que les prêtres et savants égyptiens avec soin et assiduité aient étudié l'histoire de leur pays et l'aient tenue en grand honneur, nous en avons un témoignage dans la grande foule d'inscriptions historiques et biographiques, dans les innombrables généalogies et les listes de rois en ordre chronologique qu'ils nous
ont laissées. Je veux notamment citer le célèbre Papyrus royal de Turin qui contient ou plutôt contenait — car la plus grande partie est malheureusement perdue, — un dénombrement complet de tous les rois égyptiens, partagés en dynasties avec l'indication, en ans, mois et jours, du temps de règne pour chaque roi et chaque dynastie. Comme les listes royales d'Abydos et de Sakkarah, le Papyrus royal provient probablement de la XIX® dynastie, et il montre qu'une école historique en Egypte, pendant ce temps, c'èst-à-dire environ l'an 1200 a. J. C, s'empressait de faire ordonner les annales du royaume dans un système fix. Ces documents et d'autres pareils étaient sans doute à la disposition de Manéthon qui, comme prêtre égyptien, avait une connaissance intime de la littérature égyptienne. J'aurai plus tard l'occasion de démontrer en détail que Manéthon est en harmonie parfaite avec les documents nommés, et de plus, comme nous avons des preuves que la chronologie de Manéthon se trouve d'accord avec les phénomènes célestes, p. ex. les levers héliaques de Sothis, cette chronologie doit être généralement vraie même dans un sens absolu. Je crois donc que Manéthon est un guide sûr; seulement il faut le comprendre et le suivre fidèlement.
Règne thinite.
P et IP dynasties.
Après avoir fixé la chronologie qui pour ainsi dire peut être regardée comme le sqelette de l'histoire, je reprends le récit historique.
Menés n'est pas un héros fabuleux, mais un roi véritablement historique. Il fut le premier roi dé l'Egypte entière, nommé comme tel par tant de documents indépendants: Hérodote, Manéthon, le Papyrus royal de Turin et les listes hiéroglyphiques de rois, de sorte que la vérité n'en peut être mise en doute, et elle est de plus aujourd'hui confirmée par la découverte récente des tombeaux de Menés et de ses successeurs immédiats. La civilisation égyptienne était cependant plus ancienne et a dû commencer à se développer longtemps avant que Menés ne pût réunir les petits états dans un seul royaume de l'Egypte totale. Car les monuments dans les environs de l'ancienne Memphis, les pyramides colossales et les tombeaux avec leurs tableaux parfaitement exécutés, ainsi que leurs belles inscriptions hiéroglyphiques, en peu de mots, les restes admirables d'une ancienne culture, dans la Moyenne-Egypte, qui s'est développée pendant des temps immémoriaux, supposent une longue évolution très ancienne, peut-être d'une durée
de milliers d'années. Les sages égyptiens essayèrent plus tard de remplir cette époque vide en plaçant avant Menés plusieurs dynasties de dieux et de demi-dieux à qui ils attribuèrent un règne d'environ 18 000 ans. Ce chiffre est probablement trop considérable; mais on peut déjà d'avance présumer qu'un long laps de temps devait s'écouler avant que l'Egypte ne pût passer de la culture de l'âge de pierre, dont on a trouvé des traces en Egypte comme partout ailleurs, au haut degré de civilisation que nous rencontrons dans la III® et la IV® dynasties. Et chose assez remarquable, ce progrès a eu lieu dans le pays lui-même et n'a pu être importé du dehors, puisque dans aucun autre pays du monde on n'a découvert les traces d'une civilisation ancienne qui puisse être comparée avec celle de l'Egypte. La civilisation babylonienne était peut-être aussi ancienne et avait peut-être aussi atteint le même degré, mais elle était d'une autre nature et dans beaucoup de choses si différente de l'égyptienne que l'une ne pouvait dériver de l'autre du moins directement ou dans la forme parfaite que nous rencontrons sur les monuments du Nil et de l'Euphrate. Il est pourtant bien possible que les deux civilisations à l'origine aient jailU de la même source ou que plus tard elles aient eu des relations fréquentes l'une avec l'autre; mais c'est une toute autre chose dont je parlerai plus tard.
La civilisation dont il est question ici peut, plus étroitement, être caractérisée comme méso-égyptienne ou héliopolitaine. Elle a été créée et développée, je crois, par le peuple qui habitait la vallée du Nil du 30° jusqu'au 26° Lat. N., c'est-à-dire le pays qui s'étend depuis On-Héliopolis
au nord jusqu'à Abydos au sud/ comprenant les villes Kheriensu-Hérakiéopolis, Schmun-Hermopolis et Khemmis- Panopolis. Ge peuple doit avoir immigré de l'Asie dans une antiquité fort reculée, et les racines de culture qu'il a emportées avec lui du pays natal poussèrent dans la terre fertile et crûrent successivement sous des circonstances favorables, atteignant la haute civilisation qui fleurit si abondamment dans ces contrées.
Au nord, dans les plaines marécageuses du Delta jusqu'à la frontière asiatique, des nomades sémitiques erraient au fur et à mesure d'après les circonstances. Au sud jusqu'à la première cataracte demeurait là population néolithique dont M. de Morgan nous a fait connaître l'existence 1.
Tandis que nous sommes dans l'ignorance quant au temps et à la manière dont la culture méso-égyptienne se frayait passage depuis l'âge de pierre, étant dans un manque absolu d'un monument certain de cette époque là, nous voyons au contraire bien clairement comment et à quel temps la transition eut lieu dans la Haute-Egypte; car ici nous trouvons l'âge de pierre en contact immédiat avec l'âge de cuivre et de bronze. Dans cette partie de l'Egypte un peuple immigrait environ l'an 4000 a. J. G. ; il était peut-être apparenté avec les Egyptiens du nord; car il connaissait, bien qu'imparfaitement, l'écriture hiéroglyphique, mais il en différait de beaucoup et était surtout moins civilisé. J'appelle ce peuple les Égyptiens du sud à cause de leur parenté supposée avec les Egyptiens du
1 J. de Morgan, Recherches sur les Origines de l'Egypte, Paris 1896-7.
nord, et parceque plus tard ils s'unissaient à eux poiir former lin seul peuple égyptien.
Les fouilles et les recherches de MM. Amélineau, de Morgan et Pétrie, depuis l'an 1894, ont mis au jour et l'âge de pierre et le premier temps historique de l'Egypte. Aux environs de Thèbes, à Negadah, à Tukh et à Ballas, et un peu plus au nord sur la rive gauche du Nil, à Abydos et à El Amrah ces savants ont découvert côte à côte les tombeaux préhistoriques des Aborigènes, appartenant à l'âge de pierre, et les tombeaux des rois des deux premières dynasties historiques.
Les tombes préhistoriques étaient de simples fosses quadrangulaires longues de m. 1.5; le corps enterré était replié, enveloppé dans une peau de bête, couché sur le côté gauche, la tête au sud, le visage tourné vers l'ouest, les genoux recourbés vers la poitrine, les mains pliées vers la bouche. Autour du corps gisaient des armes et des instruments de pierre, de bois, d'os, de corne, — bref des objets caractéristiques de l'âge de pierre. De telles tombes ont été trouvées plus tard aussi à Gebelein, à Meidum, à Giseh et ailleurs, et comme M. de Morgan a découvert des traces de l'âge paléolithique et néolithique à peu près partout en Egypte, il est probable que les Aborigènes, immigrés ou autochthones — qui le sait? — ont occupé toute l'Egypte pendant des temps immémoriaux.
Les tombeaux royaux nous révèlent les premiers temps historiques comme étant la continuation immédiate de l'âge de pierre. Les rois des deux premières dynasties qui y sont enterrés régnaient sans doute sur le peuple immigré environ l'an 4000, qui s'est implanté dans les
Aborigènes de ces contrées, et ils ont ainsi fondé le royaume des Égyptiens du sud. M. de Morgan a découvert à Negadah un tombeau appartenant, selon l'opinion la plus répandue, à Menés, le premier roi de toute l'Egypte. Ce tombeau forme un parallélogramme rectangulaire, long de 54 m. et large de 27 m., entouré d'un mur épais de m. 4.5; l'intérieur était divisé en 21 chambres, au milieu la plus grande où le corps était enterré. Dans les différentes chambres les objets funéraires étaient distribués : des vases et des cruches en pierre et en argile, des armes et des instruments en pierre, en bois etc. comme dans le plein âge de pierre. Mais on y trouvait aussi — ce qui est bien significatif — des objets en or, en cuivre pur et en bronze, ce qui indique le commencement de l'âge de cuivre et de bronze. M. de Morgan croit que le tombeau appartenait à Menés et que le peuple immigré dont il était roi serait venu de la Ghaldée d'où il aurait apporté l'usage du cuivre et du bronze. Or, il est très probable que ce nouveau peuple a immigré en Egypte et qu'il connaissait les métaux, mais d'où est-il venu, je ne sais pas, et rien n'est encore prouvé. Mais M. de Morgan a raison sans doute quant au possesseur du tombeau de Negadah; car les tombeaux royaux d'Abydos sont de la même construction et appartiennent certainement aux successeurs immédiats de Menés. M. Amélineau le premier et M. Pétrie ensuite ont fait de grandes excavations à Abydos et ont mis en lumière plusieurs tombeaux royaux qui montrent la même transition de l'âge de pierre à l'âge de bronze que le tombeau de Negadah; car dans le mobilier de tous ces tombeaux on trouve la même juxtaposition des objets de ces deux âges.
M. Pétrie a donné de bonnes raisons pour penser que les rois de ces tombeaux appartenaient à la P et la IP dynasties. Dans une conférence tenue à University Collège, Londres, à laquelle j'avais le bonheur d'assister, M. Pétrie communiqua à son auditoire la liste suivante dont la première colonne reproduit les noms des Pharaons trouvés dans les tombeaux de Negadah et d'Abydos, la seconde donne les noms royaux de la liste du temple d'Abydos, la troisième les noms des rois de la P dynastie manéthonienne : Aha = Mena = Menés
Zer(?) == Teta = Athothis
Ze = Attha = Kenkenès
Merneit = Ata = Ouenepliès
Den = Hesepi - . ^ Ousaphais
Adab = Merbep = Miébis
Mersekha = Sem-em-ptah = Semempsès Qa = Qabeh = Bienechès.
L'identité n'est pas également certaine pour tous les noms, mais du moins trois d'entre eux: Den-Ousaphais, Adab-Miébis et Mersekha-Semempsès, peuvent sans beaucoup d'hésitation être regardés comme identiques et c'est assez en vérité pour nous convaincre que les listes de Manéthon sont de véritables documents historiques, et que ses rois étaient des individus qui ont vécu en réalité aussi bien quant à la première dynastie qu'à la dernière. Menés, le premier roi fut donc enterré à Negadah, mais les rois suivants des deux premières dynasties sont pour la plupart retrouvés à Abydos. Abydos ou plutôt This, sa ville voisine, était probablement dans ces temps anciens la résidence royale; là habitaient, selon la tradition, les deux
premières dynasties qui à cause de cela ont été appelées "Thinites" et où, par conséquent, on pouvait espérer trouver les monuments de ces dynasties; heureusement M. Pétrie les y a recueillis à peu près au complet non seulement ceux qui sont relatifs aux huit rois de la P dynastie, mais aussi ceux qui sont relatifs à tous les dix-sept rois qu' Africanus a inscrits dans les deux premières dynasties manéthoniennes.
Pour résumer, voici comment je comprends les faits mentionnés. Les Aborigènes égyptiens étaient peut-être apparentés aux Libyens. De l'époque paléolithique ils nous ont laissé presque partout en Egypte des ustensiles, de pierre impolis et grossiers ; de l'époque néolithique ce sont les simples tombes de Ballas et de Tukh avec leurs corps repliés d'une manière si caractéristique qu'ils ont attiré vivement notre attention. Dans la Moyenne-Egypte, à une ancienne époque indéterminée, ils ont été remplacés par un peuple, sans doute immigré de l'Asie, qui dans sa nouvelle patrie a développé une haute civilisation, peut-être la plus ancienne du monde — c'est-à-dire la civilisation méso-égyptienne avec ses pyramides, son art et son écriture hiéroglyphique, également merveilleusê^ et par sa forme et son application. Ce peuple, que j'appelle les Egyptiens du nord ou les Méso-Egyptiens, habitait le pays depuis Héliopolis jusqu'à la frontière d'Abydos. Dans la Haute- Egypte les Aborigènes sont remplacés par un autre peuple qui vers la fin de l'âge néolithique immigrait de l'Est dans la vallée du Nil et que j'appelle les Egyptiens du sud. Un de leurs rois fut Menés qui employa son long règne à conquérir toute l'Egypte et devint par là le fondateur de
l'empire égyptien. Il fut le premier Pharaon de la P dynastie et avec lui commencèrent les temps historiques.
Quelles étaient les relations entre les deux peuples, les Egyptiens du sud et les Egyptiens du nord, de même qu'entre la civilisation du sud — l'afaydo-thinite — et celle du nord— la méso-égyptienne? On a pensé que la civilisation du sud telle qu'elle se manifeste dans les tombeaux royaux à Negadah et à Abydos, passant de l'âge de pierre à l'âge de bronze, était la civilisation égyptienne dans son commencement et que celle du nord s'était développée par elle et était sa continuation directe. Jusqu'à l'an 1894 l'on ne connaissait encore que les monuments de la Moyenne- Egypte comme les plus anciens, mais comment l'habilité dont les monuments témoignent avait été acquise on ne le savait pas, et l'on se trouvait ici réellement devant un mystère historique. Mais lorsque les tombeaux royaux de Negadah et d'Abydos furent découverts, on crut l'énigme résolue et l'origine de toute la civilisation égyptienne retrouvée dans ces tombeaux. Cependant, une difficulté se présente ici. Il existe une différence si grande entre les deux cultures du sud et du nord que la dernière ne peut avoir reçu son développement de la première d'une façon régulière pendant le temps si court qui les séparait. Les tombeaux royaux nous donnent assez complètement non seulement les rois de la I® dynastie, mais aussi ceux de la 11% la civilisation qu'ils nous révèlent doit donc être caractérisée thinite comme les deux premières dynasties sont appelées thinites. Maintenant, depuis la fin de la IP dynastie jusqu'au temps où commencent les plus anciens monuments que nous connaissions de la civilisation
méso-égyptienne il ne peut se trouver un plus grand intervalle de 40 — 50 ans, si la pyramide de degré à Sakkarah appartenait à Zosiri, troisième roi de la IIP dynastie, et si les monuments de Sheri, de Hesi, de Sokarkhabiu étaient du même temps, ainsi que la plupart des égyptologues le pensent. Si nous comparons les tombeaux royaux, leurs grossiers murs de briques, leurs tableaux et sculptures gauches et leur écj-iture hiéroglyphique imparfaite avec les monuments parfaits de Giseh et de Sakkarah, leur architecture grandiose, leurs belles sculptures et leur merveilleuse écriture, tous ceux qui ont les yeux ouverts pour la lenteur du développement dans ces temps reculés doivent fermement nier la possibilité d'un si grand progrès pendant le cours d'un demi siècle. Je suis persuadé que la civilisation méso-égyptienne était beaucoup plus âgée que la thinite, et que son origine se perd dans une antiquité grise que nous n'avons pas encore les moyens de déterminer chronologiquement.
La Moyenne-Egypte fut un des plus anciens foyers de la civiHsation humaine ; c'est du moins certain que les Egyptiens du nord qui y demeuraient furent les premiers civilisateurs. De même les localités de la création égyptienne étaient placées dans ces contrées ainsi que les événements racontés dans le 17® chapitre du Rituel funéraire, OÙ les plus anciennes traditions religieuses des Egyptiens sont conservées. A On-Héliopolis le dieu soleil Horus avait son siège principal et l'oiseau Phénix son autel; à Khenensu-Hérakléopolis le dieu soleil Ré se leva pour la première fois dans sa splendeur royale; sur les terrasses de Schmun-Hermopolis l'océan céleste fut levé vers le haut;
à Khemmis-Panopolis le dieu Khem mit la double-plumé sur sa tête.
Il est, de plus, possible que nous connaissions les noms d'une partie des rois qui pendant les temps préhistoriques, c'est-à-dire avant Menés, ont régné dans la Moyenne-Egypte. Dans le musée de Palerme se trouve une pierre couverte de fragments des inscriptions hiéroglyphiques qui dernièrement ont été traitées par plusieurs savants. MM. Peliegrini, Naville et Schâfer en ont publié le texte et donné des notices importantes à leur interprétation. Dans la série supérieure se trouvent douze mots, plus ou moins bien conservés, qui probablement sont des noms appartenant aux rois méso-égyptiens, parcequ'ils sont déterminés par une figure humaine portant sur sa tête la couronne de la Basse-Egypte; les noms Sek, Tua, Thesh et Mekh se lisent avec certitude, les autres huit noms sont ou indistincts ou incomplets. Mais comme c'est seulement un fragment, on ne sait pas combien de noms la série portait primitivement. Quelques-uns ont calculé la somme totale à 120 noms; mais ce n'est qu'une vague conjecture d'où l'on ne peut rien conclure de certain. Nous pouvons cependant avec confiance admettre que la série des rois préhistoriques dont il est question ici embrassait un temps de plusieurs siècles; peut-être pourrions nous parler de milliers d'années, voyant la haute civilisation que la Moyenne-Egypte avait acquise dans l'antiquité la plus reculée.
• Selon toute probabilité les Méso-Egyptiens ont commencé leur activité civilisatrice dans la vallée du Nil long-
temps avant l'immigration des Egyptiens du sud, c'est-à-dire
avant Menés. Il est donc clair que le Nord n'a rien appris du Sud, c'est plutôt le contraire qui a eu lieu.
La première rencontre des deux peuples fut belli-
queuse. Les Egyptiens du sud avaient acquis, pendant l'immigration et la conquête, l'expérience et l'exercise de la guerre, leur courage était fortifié, accoutumés comme ils étaient à se frayer passage malgré tous les obstacles et toute résistance. Aussitôt qu'ils eurent consolidé leur puissance dans la Haute-Egypte avec This-Abydos comme ville capitale et résidence, ils se virent nécessairement en collision avec leurs voisins du nord. Sous la conduite de Menés ils marchèrent vers le nord conquérant le pays et fondant le double empire égyptien. Hérodote raconte que Menés fonda la ville de Memphis, destinée à être la capitaie de l'Egypte, ce que, cependant, elle ne devint pas tout de suite, puisque Menés retourna à This-Abydos et y resta, lui comme tous ses successeurs des deux premières dynasties.
Ces rois s'appelaient "rois de deux pays", un titre qui se retrouve plusieurs fois dans les tombeaux royaux et qui prouve clairement le contraste, la duplicité des deux peuples du nord et du sud. On comprend cette opposition radicale, si l'on suppose, comme je le fais, que la Méso- Egypte, avant l'époque de Menés, s'était constituée dans une unité quelconque, politique, religieuse ou nationale, dans im règne, une commune avec les mêmes institutions, la même religion, langue et civilisation, tandis qu'un tel contraste, tout au commencement, est difficile à comprendre, si l'on suppose que c'était Menés et son peuple qui avaient occupé l'Egypte totale et y avaient importé la langue, la
religion, les institutions politiques et civiles, en somme toute la civilisation égyptienne. Dans le dernier cas Menés aurait donc fondé un seul règne, un état d'unité compacte et non pas un double règne, consistant.de deux peuples ennemis incohérents.
Ici s'ajoute un autre fait que j'ai mentionné depuis longtemps \ Je veux dire l'opposition des deux dieux Osiris et Horus ou plutôt leur union dans une triade divine. Osiris était sans doute originairement un dieu thiniteabydien et par conséquent le dieu propre de Menés et de son peuple, tandis que le dieu soleil Horus était le dieu héliopolitain et comme tel le dieu principal des Méso- Egyptiens. Dans l'antiquité le dieu d'un peuple faisait un avec son peuple: quand le peuple florissait, le dieu florissait; quand le peuple souffrait, le dieu souffrait; quand l'un gagnait, l'autre gagnait, quand l'un perdait, l'autre perdait. De même en Egypte. Lorsque Menés remportait la victoire, son dieu Osiris était aussi vainqueur. Mais alors, quel était le sort du dieu Horus? Or, la victoire n'était pas complète, puisqu'elle aboutissait seulement à une union politique des deux peuples. D'ailleurs les vaincus étaient par leur civilisation si supérieurs aux vainqueurs qu'ils ne pouvaient être complètement assujettis. Leur dieu devait donc être reconnu, et un compromis avait lieu — je ne veux pas dire qu'il était formellement conclu, mais qu'il était une suite nécessaire des circonstances — Osiris comme dieu des vainqueurs avait le premier rang, c'èst-à-dire devenait le père, tandis que
^ Lieblein, G-ammélœgyptisIc religion, I, 70.
Horus comme dieu des vaincus était mis au second rang et devenait le fils. Au cours des temps Horus regagnait
sa dignité. Comme dieu des Méso-Egyptiens les plus civilisés, la notion de divinité liée à lui était d'un contenu plus riche., et le culte du dieu soleil Tlorus, ou Ré, ou Tum ou quel que fût le nom qu'on lui donnât plus tard, fut à
la fin répandu sur toute l'Egypte. Osiris subit une toute autre destinée. Lorsque la conscience morale eut commencé à se faire sentir et que la réflexion fut éveillée sur les châtiments et les récompenses d'outre tombe pour la vie que l'homme a menée ici bas, Osiris fut, pour ainsi dire, détrôné de son règne terrestre et fait juge des morts dans l'autre monde. En passant je ferai remarquer que ceci n'empêchait en rien le culte d'Osiris comme dieu des vivants dans quelques endroits où l'on en conservait la mémoire, et qu'un tel culte en vérité ne peut étonner ceux qui savent comment en Egypte, surtout sur le terrain religieux, le vieux a été gardé à côté du nouveau. C'est irrationnel; mais comme on sait, l'irrationnel est caractéristique pour les dogmes religieux: credo quia absurdum est. Je peux en citer un exemple assez concluant, parcequ'il est tiré du culte d'Osiris lui-même. Osiris fut adoré jusqu'aux derniers temps sous plusieurs formes. Voici les plus importantes:
1. Il était appelé "Osiris, seigneur d'Abydos"; c'était le dieu primitif, le dieu local d'Abydos, le dieu particulier des Egyptiens du sud.
2. Puis il était appelé: "Khentament", "Celui qui est dans Ament", dans Hades, c'est-à-dire: le seigneur du royaume de la mort, le roi et le juge des morts.
3. Enfin il est nommé: "Osiris, seigneur de Mendès" comme dieu local de la ville Mendès du Delta. Son culte n'était pas originaire de Mendès, mais il y fut importé plus tard selon ce que nous apprend le Rituel funéraire 17,42 ss. où nous lisons: "Osiris entre dans Mendès; il y trouve l'âme de Ré; l'âme de l'un embrasse l'âme de l'autre".
Ces mots indiquent clairement, je pense, qu'au culte primitif de Ré à Mendès fut joint plus tard le culte d'Osiris, et ce ne fut qu'alors qu'il reçut le nom de "Seigneur de Mendès".
Lorsque Menés eut terminé la conquête de la Moyenne- Egypte, il retourna à This-Abydos oîi il fixa sa résidence et y demeura comme tous ses successeurs de la P et IP dynasties. Probablement ils ne se trouvaient pas à leur aise parmi leurs sujets civilisés du nord, et ils se contentaient, s'appuyant sur leurs troupes, de faire des visites ou, d'après les circonstances, des incursions militaires pour faire valoir leur autorité sur le pays conquis. Dans This-Abydos qui était au dehors ou tout au plus sur les confins de la civilisation méso-égyptienne, ces premiers rois vivaient leur propre vie inculte, bâtissaient leurs tombeaux à leur manière, sculptaient leurs hiéroglyphes informes aussi bien qu'ils pouvaient et adoraient leur dieu Osiris de leur mieux. Mais quelquefois aussi ils ont fait des emprunts;; ainsi ils ont sans doute apporté du nord le double titre: "Roi du Sud et du Nord", puis le dieu épervier Horus comme symbole de la puissance royale, de même peut-être l'idée de l'écriture hiéroglyphique ; quelquefois ils ont emmené avec eux des artistes pour avoir leur
aide p. ex. à l'exécution des inscriptions hiéroglyphiques, comme le nom royal Ze (un serpent) et quelques autres hiéroglyphes extrêmement bien, exécutés semblent l'indiquer; car il serait difficile d'expliquer autrement leur présence dans les tombeaux royaux d'Abydos parmi les autres inscriptions si mauvaises et si gauchement exécutées.
La grande différence entre les deux civilisations que j'ai indiquée plus haut dans l'architecture, dans l'art et dans la religion, se reproduisait probablement d'ailleurs dans tous les sens, bien qu'elle ne se laisse pas démontrer, p. ex. en ce qui concerne l'origine, la langue, les moeurs, les coutumes des deux peuples en général. Il y a cependant une différence que je veux mentionner, parcequ'elle ressort avec évidence des matériaux existants, je veux dire la différence des rites des funérailles. Dans les tombeaux royaux de Negadah et d'Abydos MM. Amélineau, de Morgan et Pétrie observèrent, pendant leurs fouilles, les traces d'un incendie qui probablement avait eu lieu pendant l'enterrement même pour brûler ou le corps ou les objets funéraires. Il est donc évident que le peuple d'Abydos était un tout autre peuple que les Aborigènes qui enterraient leurs morts, repliés d'une manière tout à fait caractéristique, et avaient par conséquent leurs propres conceptions sur le destin des hommes après la mort. Mais cet incendie prouve aussi que le peuple d'Abydos était également un tout autre peuple que les Méso-Egyptiens. Car dans la Moyenne-Egypte les funérailles se faisaient encore d'une manière différente; ici les corps n'étaient pas brûlés; au contraire tous les moyens possibles étaient mis
en oeuvre pour conserver les corps à l'éternité: l'embaumement, les doubles cercueils, les sarcophages hermétiquement fermés, les tombeaux cachés profondément au sein de la terre. C'était l'enterrement classique des Egyptiens en usage, comme M. Wiedemann le dit, depuis les temps de Snofru jusqu'à ceux des empereurs romains. Cependant on ne sait pas au juste à quelle époque l'embaumement commençait; la momie la plus ancienne que nous connaissions appartenait à un roi de la VP dynastie, mais M. Maspero dit ^r ''Cette momie, (appartenant au roi Menthesuphis I) la plus ancienne probablement que l'on connaisse jusqu'à présent, prouve, contrairement à l'opinion de Mariette, que les procédés de l'embaumement et l'emmaillotage du corps étaient arrivés au plus haut degré de perfection, dès le temps de l'Ancien Empire".
Nous avons ainsi toute raison de croire, que les Egyptiens du nord enterraient leurs morts d'une manière différente de celle des Egyptiens du sud, et cette différence est d'une grande importance non seulement comme coutume extérieure, mais principalement en ce qu'elle indique une différente conception de l'autre vie qui a son origine dans la différence des conceptions religieuses en général. Tout ce que nous apprend à ce sujet le peu de monuments que nous avons à notre disposition nous donne à conclure que c'étaient deux peuples et deux civilisations que Menés par son expédition vers le Nord mit en concact intime les uns avec les autres. Sous les deux premières dynasties les rapprochements furent toujours plus fréquents, les insti-
^ Gxiide du visiteur au Musée de Boulaq, 1883, p. 348.
gâtions mutuelles plus fortes, cependant non pas en partie égale, car les Méso-Egyptiens comme étant les plus civilisés donnaient naturellement plus qu'ils ne recevaient; le résultat de ce rapprochement ne fut pas une unité nationale, mais seulement une union politique du royaume du sud et du royaume du nord. S'il y avait au même temps une assimilation du troisième élément populaire, les Aborigènes, je ne sais pas, bien que je le trouve probable, car il est peu concevable que les immigrants, en occupant le pays, eussent anéanti toute la population antérieure. Du moins nous savons qu'elle se tint dans différentes localités assez longtemps, puisqu'on a trouvé ses tombeaux avec les corps repliés non seulement au sud, mais aussi à Meidum et à Giseh, dans le voisinage immédiat de Memphis.
Par contre, je crois que nous pouvons avec sûreté constater l'existence d'un quatrième élément populaire, le sémitique, qui depuis des temps immémoriaux errait dans les contrées marécageuses du Delta, surtout dans les parties du nord-est du pays vers les frontières de l'Asie. Je regarde l'ancien dieu sémitique Set comme l'incarnation typique de ce peuple; aussi je crois, que la guerre de Set- Typhon contre Osiris et Horus n'est autre chose que la rencontre ennemie des Sémites du Delta avec les Egyptiens du sud et du nord réunis. J'en ai parlé plus amplement dans mon livre: Gam'mélœgypUsk Religion, I, 69 — 84, et ici je ne peux qu'y renvoyer le lecteur.
De telles rencontres avaient lieu souvent, mais furent terminées d'après toute vraisemblance sous le règne de Khasekhemui, dernier roi de la IP dynastie, dont le tombeau a été retrouvé à Abydos. M. Pétrie a fait ob-
server ^ que Khasekhemtii, au dessus de son nom, porte les dieux Set et Horus. A la page précédente il mentionne deux figures assises du même roi, sur les bases desquelles se trouve une série des ennemiîs renversés avec l'inscription: "Les ennemis du nord". Ceci s'accorde bien avec mon opinion sur la situation historique, "Les ennemis du nord" étaient les Sémites qui jusqu'ici indépendants avaient habité le Delta. Le dieu Set représente les Sémites, le dieu Horus les Egyptiens. La longue guerre entre les peuples ennemis fut donc terminée sous le roi Khasekhemui . qui prit les dieux Set et Horus dans son titre royal comme symbole de la paix et de l'union des Sémites et des Egyptiens. M. Naville exprime la même pensée dans son mémoire sur la pierre de Palerme, où il dit p. 12: "Les inscriptions de Hiéraconpoiis nous apprennent que Khasekhemoui, qui, à mon sens, s'appelait d'abord Khasekhem, mit sous son sceptre les deux pays, de là cette phrase qui se trouve sur ses cylindres: "les deux dieux sont réunis en lui", et aussi les figures d'Horus et de Set surmontant son nom de double".
C'était à peu près le même compromis entre Set et Horus comme celui fait antérieurement entre Osiris et Horus.
Je crois ainsi pouvoir fixer comme résultat de mes recherches, que l'empire égyptien était constitué par une union des quatre éléments nationaux: les Aborigènes, les Egyptiens du nord, les Egyptiens du sud et les Sémites du Delta. Sous les deux premières dynasties, nommées Thinites, la rencontre des peuples fut d'abord belliqueuse.
"i Pétrie, A History of Egypt, I, 28*, 5e édition.
les Égyptiens du sud forçant les autres par la guerre à s'unir aux vainqueurs, puis, à la fin de la IP dynastie, les Egyptiens du nord vaincus vainquirent à leur tour la force physique des vainqueurs par leur intelligence et leur civilisation plus avancée et eurent ainsi le dessus. Enfin au commencement de la III® dynastie manéthonienne, lorsque aussi les Sémites du Delta eurent été incorporés, les Méso-Egyptiens, c'est-à-dire les Egyptiens du nord, purent placer sur le trône de toute l'Egypte réunie une maison princière qui s'était élevée au milieu d'eux. Cet événement eut lieu, je crois, l'an 3328 a. J. C.
Alors commença la glorieuse époque memphitique, pendant laquelle l'Egypte fut un des plus importants foyers de la civilisation de l'humanité dans l'antiquité.
Règne memphitique.
IIP— VHP dynasties.
Nous venons de voir que la Moyenne-Egypte, c'està-dire la partie qui s'étend d' Héliopolis au nord jusqu'à Abydos au sud, avait atteint dans les temps préhistoriques une civilisation des plus développées. C'était le pays où les plus anciennes villes étaient situées, telles que On, Khenensu, Schmun, Siut et Khemmis, et ces villes étant le théâtre de l'histoire de la création égyptienne, comme elle est racontée dans la plus ancienne partie du Rituel funéraire des Egyptiens, il est probable que les principaux fondements de la religion égyptienne ont été jetés pendant ces temps préhistoriques.
Nous avons vu que la pierre de Palerme nous donne une série des noms qui vraisemblablement désignent des rois de la Moyenne-Egypte, sans que nous sachions, si plusieurs d'entre eux ont régné contemporainement dans les villes susdites, qui ainsi ont été des capitales en autant de petits étals contemporains, ou bien s'ils ont régné l'un après l'autre dans toute la Moyenne-Egypte réunie, ou enfin s'ils ont, ce qui est plus probable, alterné tantôt comme rois dans de petits états contemporains, tantôt comme rois de toute la Moyenne-Egypte.
Nous ayons vu de plus, que ce ou ces états de la Moyenne-Egypte furent conquis par Menés et unis à la Haute-Egypte pour ne faire qu'un état, de façon cependant que chacun d'eux gardât une certaine indépendance, et que les Pharaons conservassent leur double titre de roi de la Haute et Basse-Egypte jusqu'à la fin de l'empire.
Sous les deux premières dynasties qui résidèrent à This-Abydos les Egyptiens du nord, malgré la conquête, vécurent passablement libres et purent en quelque sorte continuer leur vie civilisatrice, qui ne souffrait ainsi d'aucune violente interruption à part quelques razzias vers le nord, entreprises par les souverains thinites pour maintenir leur empire ou bien encore l'agrandir p. ex. contre les Sémites qui, comme nous l'avons vu, ont été entièrement assujettis par le roi Khasekhemui.
Lorsque les Egyptiens du nord de la IIP dynastie, apr pelée précisément memphitique par Manéthon, vinrent à régner eux-mêmes, purent-ils encore avec plus d'énergie s'adonner à leur activité civilisatrice et joindre à leur supériorité intellectuelle la puissance politique que la doniination sur toute l'Egypte leur donnait.
Pendant que la IIP dynastie établissait sa résidence à Memphis d'où elle régnait sur tout ce pays si richement doté par la nature, toutes les conditions étaient réunies pour faire de l'Egypte un centre de civilisation du plus haut rang dans la plus ancienne histoire du monde.
Les six dynasties, depuis la III® jusqu'à la VHP, résidèrent dans Memphis ou ses environs. Cette époque qui s'étend de 3328 à 2268 a. J. C. a été la plus brillante dans l'ancienne histoire de l'Egypte, lorsqu'on en retranche la
dernière partie. Ce qui la caractérise le mieux ou tout au moins ce qui est pour moi le plus important est le haut degré de développement que les différents arts ont atteint. En sculpture nous avons "le grand sphinx à Giseh, qui malgré ses six mille ans témoigne d'un art complet, maître de lui-même, sûr de ses effets" ^ ainsi que la célèbre statue de "Scheik el beled", de laquelle le feavaut connaisseur d'art, le professeur Friederichs à Berlin, a dit une fois, qu'elle était une perle non seulement d'art égyptien, mais d'art en général.
Pour les dessins et gravures des tableaux et des inscriptions hiéroglyphiques sur les stèles et sur les murs des tombeaux nous renvoyons aux monuments de Shiri, de Sokarkhabiu et d'Amten du temps de la IIP dynastie, dont les dessins exécutés avec élégance et exactitude sont bien au dessus des caricatures gauches et illisibles des tombeaux d'Abydos.
Pour ce qui concerne l'architecture, il suffit de nommer les .pyramides qui, à cause de leur colossale charpente et leur parfaite exécution, ont été comptées parmi les merveilles du monde et dont la stabilité semble braver l'éternité.
Dans d'autres directions il y a eu aussi un développement considérable, c'est-à-dire, en religion, morale et science.
En religion nous avons vu qu'elle avait déjà jeté ses princitaux fondements dans les temps préhistoriques. Certaines parties du Rituel funéraire, p. ex. les chapitres 64
Maspero, L'archéologie égyptienne, p. 200.
et 130 sont dits tirer leur origine d'Usaphais, 5® roi de la I® dynastie, ou de Menkauré, le Mykerinos d'Hérodote, 4® roi de la IV® dynastie. A Héliopolis, considérée par les Egyptiens comme leur plus ancienne ville, le culte du soleil avait son siège, ainsi que le dieu Soleil y avait son temple le plus sacré; là on l'adorait sous ses différentes formes: Ré, le soleil en général, Horus, le soleil à son lever, Tum, le soleil à son coucher; on y adorait aussi la déesse Hathor, "la maison du dieu Horus", c'est-à-dire "l'espace des cieux où le soleil se meut". Dans le Rituel funéraire, au chapitre 17, nous voyons que le dieu héliopolitain Tum au commencement était seul sur abyssos, abîme céleste, de la même manière que l'esprit de Dieu, selon le récit mosaïque (Genèse, chap. 1), au commencement planait sur les eaux. De Dieu comme esprit et de l'abîme comme matière est ainsi sortie ça et là toute la création.
En morale les lignes fondamentales furent tracées contemporainement avec la doctrine sur la vie éternelle et sur le. jugement dernier. Osiris qui au commencement, comme dieu terrestre, était dieu local à Abydos passa assez vite à sa nouvelle fonction de juge suprême dans le royaume des morts, oii les hommes étaient récompensés ou punis selon leurs oeuvres. Plusieurs parties du Papyrus Prisse qui contient d'excellents préceptes pour la conduite des hommes durant leur vie terrestre ont été écrites sous différents rois de la IIP, IV® et V® dynasties; c'est pourquoi- Chabas, non sans droit, l'appelle "le plus ancien livre du monde".
Pour ce qui concerne les sciences, il suffit ici de nommer les livres de médicine qui donnent de saines et bonnes règles, bien détaillées, pour le traitement d'une infinité de maladies. Certains de ces textes nous apprennent expressément sous quels rois régnants ils ont été découverts ou mis en lumière. Ces rois sont: Teta, II® roi de la P dynastie, Usaphais, 5® roi de la même dynastie, Send, 5® roi de la II® dynastie, et Khufu-Kheops, 2® roi de la IV® dynastie.
Mais le plus important produit de l'activité intellectuelle des Egyptiens est peut-être leur merveilleuse écriture hiéroglyphique. Primitivement c'était une peinture, écriture idéographique, composée d'images de toutes les choses matérielles, connues des Egyptiens, exécutées avec une fidélité de nature et une dextérité esthétique dont rien n'approche, surtout quant aux figures d'animaux. Une telle écriture est cependant incomplète, défectueuse, car elle ne représente à l'oeil que les objets matériels et concrets : un boeuf, un âne, un aigle, un hibou, un lézard, un crocodille, une couronne, un sceptre, une épée, un peigne etc., mais les idées abstraites, les noms des personnes et des pays p. ex. elle ne les exprime pas. Cependant les Egyptiens par leur intelligence et leur sagacité surent trouver de sûrs moyens pour résoudre les difficultés. Les prêtres égyptiens et les scribes apprirent successivement à employer les signes idéographiques pour exprimer
l** non seulement les objets matériels qu'ils dessinaient, mais aussi
2° les idées abstraites par symbolisme, p. ex. une aune pour l'idée de justice,
3" les sons, soit une lettre, p. ex. une feuille de roseau comme signe de a, parcequ'une telle feuille s'appelle ake, ou bien une syllabe, p. ex. un damier comme signe de men, parcequ'un damier s'appelle men, 4P les déterminatifs qui s'ajoutaient aux mots pour en préciser le sens, p. ex. un plan de maison après le mot qui indique maison, un plan de ville après le nom d'une ville, un couteau après les mois couper, tuer; un bras armé après un mot qui signifie une forte action, etc.
Ce système d'écriture ingénieux et compliqué pour représenter des idées, soit concrètes ou abstraites, des lettres, des sons syllabiques et des déterminatifs, témoigne d'une haute culture intellectuelle et était sans aucun doute en grande partie terminé dans les temps préhistoriques, car nous le trouvons entièrement développé sur les plus anciens monuments memphitiques connus où l'écriture hiéroglyphique, chose assez remarquable, avait acquis une exécution artistique qui peut presque être signalée comme parfaite, n'atteignant guère plus tard un plus haut degré de perfection.
En considérant l'histoire de l'Egypte au point de vue politique, ce qui nous frappe tout d'abord c'est la rareté des guerres pendant cette époque. Tandis qu'en Assyrie, €n Palestine, en Grèce et surtout à Rome nous trouvons l'histoire remplie de guerres incessantes qui se succèdent pour ainsi dire d'année en année, de siècle en siècle, de sorte que l'armement peut être considéré comme un fait normal, presque comme une loi de la nature, l'Egypte sous la plus grande partie de la période memphitique est bien
rarement sur le pied de guerre. Sous les quatre dynasties, de la IIP à la VP, qui embrassent un temps de presque mille ans, les monuments n'ont à enregistrer que quelques expéditions vers la presqu'île du Sinaï ainsi que quelques guerres, si toutefois on peut leur donner ce nom, sous la conduite de deux généraux Una et Herkhuf sous la VP dynastie.
C'est un fait bien connu que sur la presqu'île du Sinaï les Egyptiens depuis des temps immémoriaux pratiquaient l'exploitation des mines d'où ils extrayaient du cuivre, des pierres précieuses, principalement des turquoises, et d'autres différents minéraux, et afin d'en maîtriser les habitants les Pharaons étaient parfois obligés d'envoyer des soldats ou de s'y rendre eux-mêmes pour contraindre et punir les esprits rebelles et séditieux.
Dans les mines on peut voir sur les parois des montagnes des tableaux et des inscriptions représentant Snofru, Khufu et toute une série des rois des dynasties IV®, V® et VP comme vainqueurs et cela d'une manière très expressive. Le roi d'une main saisit par les cheveux l'ennemi suppliant et de l'autre soulève son épée pour lui trancher la tête. Cependant on ne peut appliquer le nom de guerre à ces querelles, mais plutôt celui de razzias que les Pharaons entreprenaient pour faire valoir leurs vieux droits héréditaires desquels les Egyptiens faisaient grand cas.
Il y eut cependant une guerre assez importante dont Una raconte les péripéties dans l'inscription de son tombeau. €et homme joua un grand rôle sous la VP dynastie. Il s'engagea dans la carrière du fonctionnarisme, passa les premiers grades sous le premier roi de cette dynastie, Teta.
Sous le roi suivant, Pepi I, il monta rapidement et sut si bien se faire valoir du Pharaon, qu'il devint l'homme le plus considéré de la cour et €ut le privilège — ce dont il se loue beaucoup — de. juger une affaire où la reine ellemême était impliquée.
Sur la guerre il raconte ce qui suit :. "Lorsque le roi voulut entreprendre la guerre contre les Herusha sémitiques, il rassembla une armée de plusieurs myriades du sud et du nord de l'Egypte ainsi que des pays des nègres et me mit à sa tête. Il y avait plusieurs chefs et officiers qui commandaient chacun leur détachement, mais c'était moi qui avais la responsabilité de tout". L'expédition qui avait en vue l'Asie, probablement le pays au sud de la Palestine, sortit du nord de l'Egypte. Elle réussit entièrement; car l'armée "retourna paisiblement" après avoir "haché le pays des Herusha, détruit le pays des Herusha, renversé les forteresses, abattu les figues et les vignes, brûlé les maisons, tué des miUiers d'ennemis et pris un très grand nombre de prisonniers. Sa Majesté m'en loua vivement. Elle m'envoya cinq fois avec la même armée pour conquérir le pays des Herusha, chaque fois en punir tion de leur révolte, et j'exécutai tout à la satisfaction de Sa Majesté". Il raconte ensuite d'une autre expédition, mais cette fois sur mer contre d'autres peuples asiatiques qui habitaient au nord des Herusha. Una se mit avec sa troupe sur de grands bateaux de transport, surprit ses ennemis, les battit et tua jusqu'au dernier homme. Sous le Pharaon suivant Menthesuphis l'estime pour Una grandit encore et, comme Joseph, à son temps, il fut après le roi le plus grand homme du royaume. Remarquons en pas-
sant que l'inscription nous donne une indication chronoloT gique de grande valeur. Una raconte qu'à Hatnub il exploita une table d'offrandes en pierre, au transport de laquelle il bâtit un navire pendant dix-sept jours du mois de l'Epiphi. Mais les eaux du Nil étant très basses il eut de grandes difficultés pour atterrir près de la pyramide du roi à Sakkarah. Maintenant, d'après ma chronologie le roi Merenré Menthesuphis I régna environ 2525 a. J. C. Dans cette période le 1 Thot de l'année sothiaque ou le lever héliaque de Sothis tombait 5 ou 6 jours après le solstice d'été, c'est-à-dire le 28 Juin de l'année solaire ou de' notre année grégorienne. L'an 2525 a. J. G. le 1 Thot du calendrier civil des Égyptiens tombait 64 jours (2781 -^ 2525 = 256 : 4 = 64) avant le 1 Thot de l'année sothiaque, c'està-dire le 25 Avril grégorien (28 Juin -— 64 jours). Le 17 Epiphi que donne notre inscription tombait par conséquent 48 jours plus tôt (13 jours en Epiphi, 30 jours en Mesori et 5 jours) ou bien le 8 Mars grég. (8 Mars + 48 jours ^= 25 Avril). Cela s'accorde avec le changement du niveau du Nil. En Mars le Nil décroît rapidement, les bancs de sable mouvants commencent à paraître et rendent la navigation difficile surtout pour les grands navires. Je ne comprends pas, comment M. Pétrie calcule, lorsqu'il place Menthesuphis I environ 3350 a. J. G. ^ L'an 3350 a. J. G. le 17 Epiphi tomberait en Octobre de l'année solaire et à cette époque de l'année le Nil a justement atteint son niveau le plus élevé. A part cela le calendrier mobile des Egyptiens était à peine en usage dans ce temps, parce
^ FI. Pétrie, A History of Egypt, 5th édition I, 95.
qu'il n'avait aucune raison d'être avant l'an 3280, alors que le solstice d'été et le lever héliaque tombaient le même jour pour la première fois. Mais assez à ce sujet.
Immédiatement après Una entra en scène un haut fonctionnaire dii nom de Hërkhuf. Il raconte dans son tombeau d'une manière assez détaillée tous ses exploits qui ont aussi rapport à dés expéditions. Bien qu'il eût été suivi de troupes armées, ses expéditions ne peuvent être appelées guerrières, piais considérées plutôt comme voyages d'exploration. Herkhuf ne se dirigea pas au nord et à l'Est de la Syrie, mais vers le sud et l'ouest dans la Nubie et dans la Libye: "Sa Majesté Merenré Menthesuphis I m'enyoya avec mon père au pays d'Amam pour ouvrir le chemin de cette contrée. Nous fûmes sept mois absents et rapportâmes chez nous de nombreux tributs. La deuxième fois Sa Majesté m'envoya seul. Je sortis de i'EIéphantine, portai mes pas vers Arthet, Makhert, Terres et après huit mois d'absence ramenai de ces pays plusieurs grands tributs. Pour une troisième fois Sa Maj. m'envoya à Amam." Sous cette expédition Herkhuf pénétra très avant vers l'ouest jusqu'au pays de Temhu qui se trouve placé sous "le coin du ciel le plus à l'ouest" et rapporta comme butin, à part beaucoup de tributs, un nain, habile à la danse, au grand amusement du jeune Pharaon Pepi II qui venait de monter sur le trône après la mort prématurée de Menthesuphis I.
Pepi II vécut cent ans; étant monté sur le trône à l'âge de cinq ans il régna donc, ou tout au moins porta le nom de roi 95 ans. Nous connaissons peu les dernières années de son règne. Le commencement est marqué par
quelques expéditions en Nubie sous la conduite d'un officier du nom de Pepinekht. Les inscriptions disent qu'il tua un grand nombre de princes ennemis et leurs enfants, mais le but principal semble avoir été le butin, puisqu'il ramena en Egypte beaucoup de "prisonniers vivants" et une quantité de produits de ce pays dévasté.
Au commencement les Egyptiens se montraient donc comme un peuple paisible et nullement belliqueux; car après que le royaume sous les deux premières dynasties se fut consolidé, apparaît une époque de paix d'environ mille ans qui, à part quelques exceptions vers la fin de l'époque, ne fut pas interrompue.
On dit quelque fois, et certes avec bon droit, que la guerre et le commerce sont les plus importantes forces civilisatrices dans l'histoire, puisqu'elles mettent en contact les peuples qui apprennent ainsi à se connaître et à échanger leurs produits intellectuels et manuels. Comme nous le verrons plus tard, nous rencontrons assez de guerres en Egypte, principalement sous et après la période des Hyksos ; mais dans l'ancien royaume, paisible de milliers d'années, manquait la guerre comme facteur de civilisation. Au contraire le second facteur, le commerce, se fit valoir d'autant plus fort. Le commerce des caravanes avec la Syrie a été certainement prospère de tous temps, Abraham vint en Egypte, et Joseph y fut vendu comme esclave par des marchants ismaélites; un tel trafic, sans aucun doute, a existé dans ces contrées depuis des temps immémoriaux. Vers le sud les Egyptiens négociaient en partie sur terre avec les peuplades africaines, en partie sur la mer rouge avec le pays de Poun, Poun était situé, je crois, près du
détroit de Bab-el-Mandeb dans la bienheureuse Arabie, peut-être aussi sur la côte vis à vis de l'Afrique et fournissait l'Egypte d'encens précieux, principalement de celui appelé Anti, ainsi que des marchandises indiennes qui y avaient leur dépôt central. Les inscriptions sur la pierre de Palerme communiquent que Sahuré, II® roi de la V® dynastie reçut de Poun 80,000 mesures d'encens de Anti et quantité de métaux précieux. Herkhut relate que Assa, l'avant dernier roi deja même dynastie, reçut aussi de Poun un nain dansant Nous verrons plus loin que plusieurs Pharaons envoyèrent des expéditions au pays de Poun pour le commerce; nous ne ferons observer ici que ce fait remarquable, que l'Egypte déjà vers 2800 a. J. C. négociait avec Poun et possédait par conséquent une marine marchande sur la mer rouge; llhistoire de Una nous a déjà appris que les troupes égyptiennes voilaient sur la Méditerranée.
Mais si les Egyptiens ne pouvaient pas profiter de l'impulsion que donne la guerre, impulsion dont ils n'avaient peut-être pas besoin, puisqu'à cette époque leur civilisation était plus avancée que celle de leurs voisins, en récompense ils ne perdirent ni leur temps, ni leurs forces à des guerres inutiles et dévastatrices, mais les employèrent aux occupations de la paix pour le bénéfice du pays. Dé cette manière seule il leur fut possible d'exécuter ce grand travail de civilisation qui était leur lot; Leur terre était riche et pouvait largement suffire à leurs besoins à condition cependant qu'ils sussent rendre profitables les fertilisantes eaux du Nil. A cet effet ils construisirent maints canaux d'irrigation, par lesquels l'eau allait arroser les
terres. On ne pouvait pas ici, comme dans beaucoup d'autres endroits sous la zone torride où la nature produit sans le secours d'aucun effort humain, s'adonner à la paresse; le travail seul, un travail continu était de toute nécessité. Dans ces conditions l'aptitude pour le travail augmenta et rendit les forces humaines plus efficaces, de sorte qu'il y eut bientôt un superflu de forces sans emploi. Ges forces furent alors mises au service de la civilisation. On les employa entre autre à la construction de grands monuments, nommément les célèbres pyramides qui par leurs dimensions colossales ont éveillé l'admiration du monde entier. Ge fut sous les quatres dynasties, de la IIP à la VP, que la plupart des grandes pyramides furent construites; c'est pourquoi cette époque, depuis 3300 jusqu'à 2400 a. 3. G. est souvent appelée le temps des pyramides.
La plus ancienne pyramide que nous connaissions, la pyramide de degrés à Sakkarah, est attribuée à Zeser (Tyris de Manéthon) 3® roi de la IIP dynastie, qui régna environ 3270 a. J. G. La pyramide de Meidum, la seconde par ancienneté, fut bâtie par Snofru, premier roi de la IV^ dynastie, environ 3100 a. J. G. Son successeur, Khufu, bâtit la plus grande de toutes les pyramides, la célèbre pyramide à Gizeh. Plus tard, presque tous les rois de la IV^ V® et VI® dynasties bâtirent chacun sa pyramide. On peut avoir une idée du temps et du travail employés à ces pyramides en lisant le récit d'Hérodote qui raconte que Kheops employa 100,000 horiimes pendant 30 années à l'exécution de la sienne y compris le chemin qui y con- . dùisait. Il y a là peut-être un peu d'exagération qui vient sans doute de ce que la pyramide de Kheops était la plus
grande. Il faut cependant remarquer que quelques-unes d'entre elles en grandeur ne sont guère au dessous de celle de Kheops, et comme leur nombre est considérable — Lepsius n'en a compté pas moins de 67, qu'il a étudiées — on peut s'imaginer quelles forces excessives., intellectuelles et physiques, ont été mises en oeuvre. Quelle immense force mécanique n'a-t-il pas fallu pour transporter et monter les milliers et milliers de blocs cyclopéens! Quelle dextérité technique pour polir les blocs de granit et les adapter si parfaitement qu'aujourd'hui encore on ne peut introduire dans leurs joints une pointe de couteau! et quel art architectonique, quelle témérité! quel génie dans le tracé des plans et dans l'exécution! On peut dire que c'était une perte inutile de forces, mais à peine avec raison; car si le développement humain est le but de l'histoire, chaque tension de force qui oblige les hommes à se perfectionner et leur procure la victoire dans la lutte contre la nature et le monde environnant, s'accorde avec l'économie de l'histoire du monde.
Les pyramides étaient les tombeaux des rois, ou plutôt d'immenses pierres sur les tombes des rois; toute autre explication doit être mise hors de discussion. Profondément darts le rocher on creusait la chambre où le cercueil devait être déposé, et au dessus on bâtissait la pyramide, et plus haute et plus grande était celle-ci, mieux elle pouvait recouvrir et protéger le corps. Les plus anciennes et les plus grandes sont sans inscriptions. * Mais sous Unas et les rois de la VI® dynastie les pyramides ont des inscriptions qui recouvrent tous les murs intérieurs, et ce qu'elles
manquent en dimensions extérieures est contrebalancé, d'une certaine façon, par l'ornement intérieur.
Pendant le temps des pyramides l'art égyptien atteignit son point culminant. L'architecture fut leur art principal; les autres, comme la sculpture, la peinture et même les inscriptions hiéroglyphiques ne furent que des moyens auxiliaires: les statues et plus tard les obélisques étaient placés devant les portes des temples comme faisant partie intégrante du monument, tableaux et inscriptions hiéroglyphiques qui, pour faciliter l'exécution, étaient inscrites dans des parallélogrammes symétriques, avaient une valeur architectonique en faisant office de décorations sur les portes et sur les parois des murs, enfin les merveilleuses allées de sphinx formaient l'entrée et joignaient les temples entre eux. .
Il est assez compréhensible que l'architecture comme art principal de cette époque atteignît une grande perfection; par contre est-il plus difficile de comprendre, que les autres beaux-arts eussent le même développement, bien qu'au commencement ils ne fussent qu'un auxiliaire. De même que les inscriptions hiéroglyphiques consistent en signes représentant les objets matériels, nommément les animaux, d'une fidélité étonnante, ainsi montrent aussi leurs sculptures qui représentent des individus précis un effort évident pour rendre la figure le plus exactement possible d'après le portrait de l'individu, son extérieur et son apparence en général, un effort qui à notre admiration a souvent été couronné de succès décisif. Je puis comme excemple citer la statue en bois déjà nommée du "Sheik el beled". Lorsqu'elle fut déterrée, les Arabes présents.
frappés par la ressemblance, s'écrièrent avec étonnement : "Mais c'est là notre Sheik-el beléd", si naturel et si vivant ce personnage était représenté qu'ils crurent le voir luimême; et depuis la statue a gardé ce nom comme témoin non seulement de notre admiration pour l'art des Egyptiens, mais aussi de ce que le type national s'est conservé à travers les 5000 ans écoulés après que la statue fut sculptée par un maître inconnu. Les nombreuses statues de pierre et de bois qui existent encore prouvent incontestablement que les vieux artistes étudiaient attentivement la nature. Elles nous montrent les figures fortes et trapues, pleines de vie comme elles étaient alors, non les sveltes et élégantes, mais raid es que plus tard l'art hiératique a fixées et conservées stéréotypement par la tradition de l'école. C'est le chemin droit et naturel ici comme partout ailleurs. L'art sort de l'observation de la nature et de la vie humaine et finit dans l'écolis en partie dénaturé.
De même en science, p. ex. en médicine. Dans le Papyrus Ebers la médicine commence par le diagnostic et emploie les médicaments convenables d'une façon rationnelle, mais ensuite s'immiscent les exorcismes et les moyens magiques^ et elle finit sous les Romains par être une pure et véritable sorcellerie.
De même en religion. Les Egyptiens commençaient à adorer les puissances surhumaines dans la nature et l'univers. Ils adoraient le soleil, la lime, le Nil etc., mais peu a peu s'introduisent les symboles: l'épervier comme signe hiéroglyphique devient plus tard un représentant du dieu soleil Horus, le chacal un représentant du dieu Annbis. Je n'ose affirmer que les mots Ifiap (le Nil) et 'hd'p (Apis)
soient les mêmes, mais que les deux idées originellement étaient en relation, n'est peut-être pas impossible. Le taureau prolifique pouvait être un symbole assez sortable pour la crue du Nil qui répand son limon fertilisant sur la terre altérée. A la fin les symboles seuls furent adorés: l'épervier, le chacal, le taureau Apis devinrent dieux, et dans les temps romains régnèrent la plus grossière zoolâtrie et un fétichisme ridicule. Il m'est impossible "de croire qu'au commencement les Egyptiens adoraient un chien, un chat, un bâton, une pierre sans les joindre primitivement comme symboles à des idées divines. L'humanité n'a jamais été dépourvue de raison, depuis qu'elle a commencé d'exister comme être humain. Mais elle peut sous des temps défavorables et à la suite d'un mauvais développement tomber profondément, surtout en matière de religion, par l'adoption grossière et aveugle de dogmes dégénérés. Le fétichisme ne commence jamais, mais termine toujours l'évolution rehgieuse. L'opinion opposée qui est en vogue aujourd'hui est une erreur fondamentale. Combien un peuple dans des temps de déclin peut se ravaler, au. moins apparemment, nous en avons un triste exemple dans l'Egypte elle-même ainsi que dans d'autres pays où la vieille civilisation a disparu.
La peinture n'atteignit pas comme la sculpture la même perfection, mais eut pourtant une appHcation étendue. Les murs des tombeaux sont recouverts de tableaux représentant le déîunt dans ses différents travaux terrestres. Nous le voyons dans ses labeurs, quotidiens, comment il cultive le sol, laboure, sème, coupe le blé mûr, le met en gerbes, le transporte et le bat; comment il cueille les raisins et en
presse le jus; comment il prend soin de son bétail, le fait pâturer, le trait et s'occupe de son bien-être avec affection et tendresse; comment il exécute les différents métiers, souffle le verre, fait des arcs, des flèches et des lances, taille et polit des statues, bâtit des vaisseaux, fait des briques et travaille à la construction des murs; comment il s'amuse, danse, s'exerce à la gymnastique et à l'équilibre, joue de la flûte et de la harpe. Nous voyons la navigation sur le Nil, des bateaux d'agrément et des bateaux marchands, des navires qui halent, d'autres qui se heurtent dans un combat ennemi; des scènes de la vie animale : dans l'eau les crocodiles, les hippopotames et toutes sortes de poissons aux formes bizarres qui se tortillent; dans les marais et sur terre on voit des oiseaux de toutes espèces des pays les plus différents qui au temps de leur passage se donnent rendez-vous sur les bords du Nil. Pour en finir, la vie égyptienne avec la nature environnante et les animaux est représentée sous toutes ses formes et différentes variétés avec une fidélité remarquable et d'une manière très instructive. La contemplation de quelques-uns de ces tableaux nous donne une idée plus exacte de la vie sur les bords du Nil il y a 5000 ans que ne pourrait le faire la plus complète description.
De ce que les Egyptiens, sous l'empire memphitique, furent si peu portés à la guerre il ne faut pas déduire une preuve de la faiblesse ou de l'assoupissement du peuple. Ce fut au contraire à l'intérieur une riche vie politique des plus actives durant cette longue période de paix. C'est pendant ces temps là sans doute que plusieurs nouvelles villes furent fondées dans le sud et dans le nord au moyen
d'une espèce de colonisation, qui sortit de la Moyenne- Egypte où la plus ancienne . civilisation connue de l'histoire avait son foyer.- L'ancienne ville du soleil On-Héliopolis, aussi appelée "On du nord", a probablement fondé la ville On-Hermonthis qui dans les inscriptions est précisément nommée "On du sud"; peut-être aussi la ville Oni-Esne, dont le nom hiéroglyphique s'écrit à peu près de la même manière, est-elle une colonie de la On, du nord. Dans le nord, je pense que Sais fut fondée de Siut. Les noms des deux villes sont quelquefois écrits avec les mêmes signes hiéi-oglyphiques, et Sau la supérieure et Sau l'inférieure qui sont mentionnées dans le Rituel funéraire 142, 3 et 4 peuvent très bien être les deux villes Siut et Saïs, comme il est peu probable, que le même dieu Osiris ait été adoré dans la partie supérieure et la partie inférieure d'une même ville. La déesse Neith qui plus tard appartint à Sais était peut-être originellement la divinité locale de Siut; elle est fréquemment nommée dans les tombeaux des pyramides sans doute bien avant la fondation de la ville Sais.
Pepi II régna 95 ans. Sous ce long règne, surtout à la fin, les rênes du gouvernement, dans les mains débiles du vieillard, se relâchèrent, et des dissensions intérieures eurent lieu. C'est ainsi que s'introduisit une période de décadence; pendant que le pouvoir central s'affaiblissait, de grands nomarques étabhrent peu à peu de plus ou moins grands états indépendants dans différentes parties du pays. Le successeur de Pepi II, Menthesuphis II, après une année de règne fut tué dans une émeute. Le Pharaon Nuterkaré qui se trouve ensuite dans la liste de rois était peut-être le chef de la révolte et fut i nommé roi pour
quelques semaines ou mois; en tout cas il n'a pas occupé le trône pendant des années, puisque Manéthon ne lui assigne aucun temps de règne et a même exclu son nom. Il a dû faire bientôt place à la soeur de Menthesuphis II, nommée Nitakris qui doit être supposée avoir été héritière légitime du trône. Elle vengea le meurtre de son frère en invitant les révoltés à un festin donné dans une grande salle souterraine qu'elle fit remplir d'eau du Nii, de sorte qu'ils périrent tous lamentablement. Elle se tua ensuite elle-même.
Ainsi finit en pleine confusion la VI® dynastie. Voici la liste de ses rois et leurs années de règne:
VP dynastie..
Manéthon
, Les listes de rois.
Othoès 30 ans
Teta Userkaré (Ati)
Phios 53 -
Meriré Pepi I
Methousouphis 7 -*
Merehré Menthesouphis I
Phiops 95 -
Noferkaré Pepi II '
Menthesouphis 1 -
Mienré Menthesouphis II
Nuterkaré
Nitokris 12 -
Menkaré Nitakris.
198 ans
La VII® dynastie aurait régné 70 jours sous 70 rois, ce qui veut probablement dire qu'il y avait un collège régnant de 70 membres qui régnèrent un jour chacun. Le royaume memphitique était près de sa chute, mais il, fut sauvé d'une ruine complète par la VIII® dynastie, à laquelle Manéthon attribue 27 rois et un règne de 146 ans, c'est-à-dire de 2414 à 2268 a. J. C.
Manéthon ne donne pas les noms des rois, mais la plupart sont nommés sur les deux tableaux royaux à Abydos du temps de Seti I et de Ramsès II ainsi que dans les fragments du Papyrus royal à Turin de la manière suivante:
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