‹ Recherches sur l'histoire et la civilisation de l'ancienne Égypte [microform]Chapitre 31 sur 31 · Epilogue · texte numérisé non relu

Epilogue

Parmi les papiers laissés par mon père, le Professeur Lieblein, j'ai trouvé cette 3® partie des "Recherches sur l'histoire et la civilisation de l'ancienne Egypte", qui furent son dernier manuscrit. Bien qu'il n'ait pu malheureusement accomplir son œuvre, j'ai cru devoir la rendre accessible au monde scientifique, tant à cause de sa valeur possible que parce que je sais agir conformément au désir du décédé. Il appelait lui-même ces "Recherches" son Testament scientifique et je ne crois pas me tromper en pensant qu'il avait en vue d'y faire une sorte de résumé de ses recherches égyptiennes.

Si l'ouvrage a pu avancer vite, c'est grâce au concours apporté par la Direction de l'Université. Nous lui en adressons nos plus vifs remerciments ainsi qu'à M. W. Schencke docteur ès-lettres, spécialiste et l'un des plus chers élèves de mon père. Il a fait tous ses efforts pour la publication de l'ouvrage et à sa plume sont dues les paroles suivantes.

Lilâs à Eidsvold en janvier 1914.

Sevefin Lieblein.

Le manuscrit de la 3® partie des "Recherches" fut remis en main au soussigné par M. Severin Liéblein avec prière de le faire paraître. Je me suis empressé de satisfaire à sa demande.

J'ai seulement à faire observer que le manuscrit, à l'égard des illustrations, ne contient pas pour chaque cas des éclaircissements précis; J'ose espérer cependant avoir été assez heureux dans mon choix.

Maintenant que l'ouvrage est prêt, jusqu'au point où il a été donné à l'auteur d'arriver, j'éprouve le besoin de le faire suivre de quelques mots consacrés à la mémoire du défunt.

Jens Daniel Garolus Liéblein ^ était né à Christiania le 23 décembre 1827. Son père, ouvrier, mourut de bonne heure et le fils, dès l'âge de 11 ans, dut gagner sa vie. Les 14 années qui suivirent, il les passa dans une scierie la pluspart du temps, comme sous-chef à Braekke dans le Rakkestad.

Cependant ayant des dispositions pour les études il y employait ses moments de loisir, surtout à celle de l'histoire. A part cela il sut apprendre les principes fondamentaux

1 Voir I. B. Halvorsen: Norsk Forfatter-Lexikon III (1892) pp. 525, ss.

de l'allemand et du français. Il eut aussi l'occasion de recevoir un peu d'enseignement en grec et en latin. Enfin à 25 ans il put entrer à l'école de Holth à Christiania et après y avoir passé 2 ans comme élève et comme maître passat-t-il son baccalauréat (1855) avec la note "laudabilis".

Il se décida pour la ligne historico-philologique, l'histoire étant depuis longtemps son occupation favorite. Ayant maintenant l'occasion de sonder et de produire lui-même, il commença le travail auquel sa vocation l'avait appelé.

Lui qui avait été autrefois sous-chef dans une scierie fit comme étudiant des études d'archives desquelles il résulta deux travaux: "Om Traelasthândelen" (Sur le commerce du bois) et "Bidrag til Skov- og Sagbrugsvsesenets Historié" (Contributions à l'histoire de l'évolution des scieries et des forêts) publiées dans le nouveau journal illustré de 1857 et 1859.

Il y avait cependant un sujet bien plus grand, bien plus riche, bien plus étendu qui s'était déjà emparé de son esprit et de ses pensées. Son regard scrutateur était dirigé sur toute l'humanité.

Ce sujet, c'était le développement de la race humaine qu'il voulait suivre et c'était la genèse de la civilisation européenne qu'il voulait essayer d'éclaircir pour lui-même et pour les autres. La perspective de l'agrandissement de l'histoire universelle à l'époque où justement il était étudiant le remplit d'enthousiasme et de joie. Et "cela ne peut être pris pour un enthousiasme extravagant", dit-il dans un cours qu'il a publié en 1868 dans le 5® volume de "Norden"^ revue mensuelle dont il était l'éditeur. "Car mieux nous apprenons à connaître le développement de l'humanité

plus complètement nous pouvons concevoir la valeur de l'homme et son essence, sa vie et son but ici-bas. De même qu'un individu jette volontiers un regard rétrospectif sur sa propre vie, de même nous nous réjouissons et devons nous réjouir de pouvoir retracer toute la vie et le sort de l'humanité; n'est ce pas le drame le plus beau qui puisse se dérouler à nos yeux!" ("Norden", V p. 454).

Pensant d'abord que les temps immémoriaux de l'Inde pourraient lui offrir un point de départ propre à ses recherches, il se mit à étudier le sanscrit sous la direction du professeur C. A. Holmboe. Mais au bout de quelques semestres, l'Inde, sa langue et sa littérature durent faire place en son esprit à l'Egypte. Car, — je cite de nouveau le discours mentionné plus haut — les Egyptiens quant à leur histoire remontent sans comparaison le plus loin dans les temps; nous pouvons la suivre jusqu'à environ quatre mille ans a. J. G., et elle est basée non sur des confuses traditions mythiques, mais sur des monuments contemporains des événements qui les ont fait ériger et munis d'inscriptions qui indiquent clairement leur époque et leur signification.

Nous avons ici un morceau d'histoire de 2000 à 3000 ans, une histoire qui n'est pas contemporaine de l'histoire universelle connue jusqu'ici, mais qui visiblement, décrit un degré de culture pliis ancienne. Le temps florissant de l'Egypte devance de beaucoup celui de la Grèce^ cependant vers la fin de l'histoire de sa civilisation va de pair avec celle de la Grèce. Cette époque historique que nous procure l'Archéologie égyptienne n'est donc pas le résultat de quelques fragments épars, mais se laisse introduire

immédiatement avant l'histoire connue jusqu'ici et, comme nous l'avons dit, celle-ci remontant à environ 4000 a. J. C, allonge naturellement le fil de l'histoire à partir des Grecs, de 2000 à 3000 ans. Là se trouve la grande importance de l'archéologie égyptienne" . . . Ajoutant que les Egyptiens "comme peuple civilisateur prennent une place prépondérante dans l'histoire universelle. Ce fait n'implique-t-il pas pour nous l'engagement irrécusable d'accorder à un tel peuple notre attention? Ne devons-nous pas saisir avec joie l'occasion de jeter un regard à travers l'histoire sur les parties jusqui'ici inconnues de ce travail de civilisation humaine? Le contraire ne témoignerait-il pas d'un manque d'intérêt absolu pour les affaires les plus importantes de l'humanité? Je suis convaincu, Messieurs, que vous répondrez affirmativement à ces questions.

De même que j'ai commencé à étudier l'égyptologie à cause de l'histoire universelle ^ et que, depuis, j'ai continuellement reçu des preuves nouvelles du réel secours qu'elle rend à la compréhention du développement humain, de même je désire vous éclairer sur ce fait, Messieurs, que toute son importance se trouve là" (l. 1. p. p. 456 sqq.).

Lorsque Lieblein fit ce programme pour ses recherches et son enseignement, il venait justement de rentrer à l'Université de Christiania, comme agrégé supplémentaire en égyptologie (1867). 6 ans auparavant il avait passé son examen de philologie et durant ces 6 ans 1861 — 67, posé les fondements de ses études égyptiennes. Pour trouver des professeurs en égyptien il dut aller à l'étranger, sa

1 Voir "Recherches" p. 387.

nation, jusqu'à ce jour n'ayant pas encore pris part aux travaux d'éygptologie.

H se rendit donc à Berlin où Lepsius fut son premier professeur et son guide aux premières étapes d'un chemin difficile; Lieblein s'en est toujours souvenu avec reconnaissance. A l'enseignement de Lepsius est dû le fait que Lieblein dès le commercement embrassa le problème chronologique avec un intérêt si profond et toujours si éveillé chez lui; cet intérêt perce plus ou moins à travers ses travaux jusqu'à la fin. Un fruit de son séjour à Berlin, pendant lequel Lieblein profita aussi de l'enseignement de Brugsch, fut son travail de début scientifique "Aegyptische Chronologie. Ein kritischer Versuch", qui parut en 1863 publié par la Société des sciences à Christiania.

Secondé par l'Etat, il eut l'occasion de continuer ses études. De 1863—64 il séjourna à Paris, où il fut bien reçu par Emmanuel de Rougé et à Turin ; en 1867 il partit d'abord pour Londres, où il fit connaissance avec Birch et Lepage-Renouf, puis pour Leide.

En 1876 après avis de la faculté, le gouvernement proposa de créer pour lui une chaire d'égyptologie. La proposition fut acceptée par la Chambre le 16 mai et il fut nommé le 1" juillet de la même année.

Il est clair que ce devait être pour Lieblein du plus grand intérêt de visiter le pays à la littérature et à l'histoire duquel il avait consacré le travail de sa vie. Il en eut plusieurs fois l'occasion. En automne 1869 il fut envoyé par Charles XV comme représentant norvégien à l'ouverture du canal de Suez. Il parcourut alors l'Egypte jusqu'aux cataractes, et comme hôte du Khédive Ismael il eut

toutes les facilités pour rendre son séjour fructueux. Plus tard il se retrouva en Egypte dans les hivers de 1887 — 88 et 1899 — 1900. Durant ces séjours il employa principalement son temps à voir et à étudier les plus récentes fouilles et trouvailles. A l'âge avancé de 75 ans il revint encore une fois en Egypte pour assister au congrès de Hanoi (Tonkin) en 1903.

En dehors de l'Egypte, Lieblein trouva des matériaux d'études dans les musées d'Europe. Déjà en 1868 it fut appelé à Stockholm pour arranger et décrire la section égyptienne du musée national. Peu à peu, il visita la plupart des collections égyptiennes connues. Outre la section de Stockholm il a rendu compte des collections de S* Petersbourg, Helsingfors, Upsala et Copenhague.

L'occasion de visiter les musées s'offrait aussi quand il voyageait pour des congrès. Peu de Norvégiens ont été d'aussi zélés et diligents membres de congrès. Depuis 1874 et bien longtemps après, il participa comme délégué norvégien à tous les congrès orientaux: à Londres, S* Petersbourg, Florence, Berlin, Leide et Vienne. De quelques-uns de ces congrès il fut choisi vice-président et président de la section africaine. Au congrès oriental de Stockholm et de Christiania 1889 il remplit la fonction de vice-président. Un résultat de son estime grandissante fut qu'un grand nombre de sociétés scientifiques le choisirent comme membre honoraire.

C'est à l'époque à laquelle appartient Lieblein qu'on s'est fait un devoir de décider pour l'égyptologie les limites entre certaines diciplines et qu'on s'est procuré les matériaux nécessaires — dictionnaires, grammaires, histoires,

archéologie, etc. — ; dès lors on commença de les étudier plus exactement de rechercher leur utilité d'assortir le matérial et de l'employer à la reconstruction autant que possible.

D'après ce que j'ai dit on comprendra que l'intérêt de Lieblein se concentrât sur les recherches qui le plus immédiatement visaient à la reconstruction de l'histoire égyptienne. A cet effet, il décida de participer au travail de fondement sur lequel tout devait reposer. Son intérêt éveillé pour l'histoire, intérêt dû à ce que Lepsius fut son premier maître, le conduisit, comme nous le savons déjà, à l'étude de la chronologie égyptienne.

Ce fut là surtout que Lieblein comme égyptologue trouva son terrain spécial et où il mit son apport scientifique, apport qu'il pensait être son plus important tribut au labeur des recherches égyptiennes. Parmi ses écrits j'ai déjà nommé "Aegyptische Chronologie"; outre quelques dissertations publiées dans différentes revues scientifiques, il faut citer ses "Recherches sur la chronologie égyptienne" (1873) ainsi que l'introduction de son présent traveil.

Ce fut en tenant compte de ses recherches chronologiques qu'il fit son grand livre de mots et noms hiéroglyphiques, dont la première partie parut en français, en partie subventionnée par la Société scientifique de Christiania en 1871 et la suite en allemand en 1891.

L'auteur a rassemblé dans cet ouvrage les listes généalogiques qu'offrent les monuments, et il les emploie à suppléer, contrôler et en partie aussi à corriger celles de son système chronologique.

Dans les dernières années, Lîeblein a consacré beaucoup de son temps et de ses forces à l'étude de la religion égyptienne. Sa "Gammelaegyptisk religion, populasrt fremstillet" (La religion de l'ancienne Egypte; travail <le vulgarisation) en 3 parties fut publiée de 1883 — 85; il s'est occupé du même sujet dans une revue Anglais "Egyptian Religion" (1884): Dans ce domaine aussi il fit valoir le moment chronologique.

Une école antérieure représentée par de Rougé, Pierret, Brugsch, et en partie par Le Page Renouf, d'opinion que la religion égyptienne pendant les 4000 ans de l'histoire égyptienne se présente en tout comme la seule et même immuable grandeur. Lieblein, au contraire, fait ressortir avec force que les conceptions religieuses, dans le cours des temps, changeaient, se suivaient l'une l'autre, se développaient l'une par l'autre. Cette théorie d'évolution juste sans aucun doute, dont les traces peuvent être suivies jusqu'à Hume et qui règne de nos jours dans la science religieuse et, du reste, quant à l'Egypte formellement prescrite aussi par d'autres égyptologues; instar omnium je nomme Maspero^.

Les recherches de Lieblein le mirent aussi finalement face à face avec la fameuse question relative à la situation et à l'importance du pays de Pun. Dans son écrit "Handel und Schiffart auf dem rothen Meere in alten Zeiten" (Ghristiania 1888) il cherche à démontrer que les anciens Egyptiens par la désignation "Pun" ont déroté les districts qui se

^ Célèbre égyptologue, dont Lieblein faisait grand cas et avec lequel il fut en relation pendant 40 ans.

trouvent des deux côtés du détroit de Marideb. Ce "Pun" était le centre du commerce universelle le plus ancien que nous connaissions. Les habitants de Pun, qui conduisaient leurs vaisseaux aussi bien sur le Nord-Ouest de l'Océan Indien que sur la mer Rouge étaient selon Lieblein des Phéniciens, c'est-à-dire des Phéniciens aborigènes ancêtres des habitants de la Phénicie de nos jours; en effet ce& Phéniciens primitifs se répandaient constamment de plus en plus vers le Nord.

Cette hypothèse téméraire de Lieblein a rencontré différentes objections; entre autres le célèbre égyptologue suédois Karl Piehl prit la parole pour le contredire.

On a contesté aussi d'autres résultats des recherches de Lieblein, On ne veut pas accepter que la chronologie soit absolument décisive ni que chaque date d'année considéré comme aussi sûre qu'elle en a l'air d'après Lieblein. On trouve plus sage de s'en tenir a la date minimum. Je ferai cependant remarquer dans cet ordre d'idées, que lorsque Lieblein qui, dans ce travail, qui fut son dernier, s'occupe aussi des fouilles de "El-Amarna" place par ex. pour les régents de la XVIIP dynastie l'époque des régences plus tard qu'à l'ordinaire sa vieille assertion qu'il a toujours soutenue paraît être confirmée par le changement survenu dans les idées sur la chronologie babylonienne et qui par ex. a pour effet que le temps de régence du célèbre Hammurabi (ou Chammurapi), le 6® roi de la première dynastie babylonienne ne peut plus être porté à environ 2200 a. J. C, mais doit être rapproché de l'an 1900 a. J. C' (C'est l'avis de MM. Edmond Meyer, Poebel et Hermann Ranke.)

Il est bien superflu de souligner que les recherches de Lieblein sont soumises au destin commun. Une génération plus jeune de chercheurs fera avancer sans doute les études égyptiennes, mais en même temps ils adresseront dés pensées d'admiration et de reconnaissance à cet homme qui incontestablenient fut l'un des plus grands maîtres de cette science qui doit tout à sa remarquable persévérance et à son infatigable énergie.

Et à ces respectueux remercîments que lui envoient ses collègues, son compatriote se joint de tout coeur ainsi que ceux qui n'étaient pas à même de suivre ou de comprendre ses recherches mais qui, cependant, comprenaient que cet homme était un de ceux qui honorent leur pays.

En cette occasion, j'ose encore ajouter un merci; le merci de ceux qui lui étaient chers, soit comme amis, soit comme élèves ou l'un et l'autre à la fois; ils s'en souviendront comme d'un ami fidèle et dévoué. Il a été fidèle à son maître Lepsius à ce point qu'il s'irritait pendant des années contre une nouvelle école concernant l'égyptologie — "l'école de Berlin", avec Erman en tête — parce que cette école osait attaquer et changer certaines choses acceptées par Lepsius. Il ne s'agissait pourtant que de quelque chose d'aussi innocent qu'un système de transcription. De même il fut fidèle pour ses amis et ses élèves qui en retour lui témoignaient des sentiments bien dévoués.

Il fut d'une fidélité inébraulable aussi dans l'accomplissement de ses devoirs, dans ses études et dans son travail.

Une série d'importants ouvrages, des mémoires scientifiques et des articles de revues ainsi que quelques écrits destinés au grand publié," qu'il laisse sont un vivant témoignage de son infatigable assiduité au travail.

Il continuait dans sa vieillesse de préparer sans relâche son dernier ouvrage, lorsque la mort, de laquelle il avait déjà reçu des avertissements, vint lui ravir la plume de la main.

Il est décédé dans sa propriété de Lilâs à Eidsvold le 13 août 1911.

Christiania en janvier 1914.

Wilhelm Schencke.

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