Industrie, métiers, labourage, pâturage
On disait généralement, surtout avant que l'égyptologie ait jeté sa lumière inattendue sur l'archéologie de l'Orient, que les Phéniciens avaient découvert l'alphabet, le verre, la monnaie, la mesure, le pesage. Mais il n'en est rien. Les Phéniciens, étant le peuple commercial de l'antiquité pouvaient sans doute de leur premier centre de commerce au détroit de Bab el^Mandeb facilement venir à l'Inde et par intermédiaires jusqu'à la Chine et au Japon; ils pouvaient venir à Elam, à Babylone et aux autres pays de l'Euphrate et du Tigre; ils pouvaient traverser l'Egypte en y fondant des factoreries et des colonies en différents endroits; et plus tard ils pouvaient de leur nouveau centre de commerce sur les côtes phéniciennes parcourir en tout sens la Méditerrannée — en peu de mots ils pouvaient trafiquer avec tous les peuples depuis l'extrême Orient jusqu'à la mer baltique, changeant entre eux réciproquement les produits matériels et les idées intellectuelles. Occupés comme ils étaient de leur commerce ils n'avaient aucun temps dé faire des découverts pour leur propre compte.
Dans cette grise antiquité il n'y avait que deux centres de culture: l'un était Babylone, l'autre l'Egypte; ils étaient
à peu près contemporains; ils se développaient simultanément sans être influencé l'un par l'autre. Il est souvent difficile de dire du quel des deux l'instigation est venue, par exemple quant à la question sur l'origine de l'alphabet. La civilisation babylonienne est basée sur l'écriture cunéiforme, celle de l'Egypte sur l'écriture hiéroglyphique; les deux systèmes commençaient de la même manière, c'està-dire par la peinture des objets matériels, de sorte que l'alphabet pouvait se développer également des deux systèmes par une évolution analogue, et quoique je sois intimement convaincu que l'alphabet est dérivé des hiéroglyphes égyptiens, je ne nie pas qu'il n'ait pu avoir son origine dans l'écriture cunéiforme.
Il est d'ailleurs difficile de distinguer entre l'héritage égyptien et l'héritage babylonien. Quelquefois on les trouve côte à côte l'un et l'autre. Je pense ici au double récit que la Genèse donne du déluge. Voici d'abord le récit Elohistique \ Le déluge commence quand Noé était âgé de six cents ans, au second mois, au dix-septième jour du mois, qui correspondait avec le 1 Thpt de l'année fixe Jul. 1138 a. J. G., et finit l'année suivante au vingt-septième jour du second mois (l'année juive, 355 jours, -)- 10 jours = 365 jours, une année égyptienne) et dura ainsi un an, du solstice d'été au solstice d'été suivant^.
Voilà le récit Elohistique du déluge. Nous voyons que l'Elohiste était assujetti à l'influence égyptienne ; car il a
1 La Genèse, chap. VU, v. 6, 9, 11, 13-15, 16, 18, 19, 20, 21, 24; chap. VIII, V. 1, 2, 3, 4, 5, 13, 14.
2 J. Lieblein, L'Exode des Hébreux dans Proceedings of fhe Soc. of Bibl. Archœol. 1898, p. 280 ss.
clairement modelé son déluge sur l'inondation du Nil. C'est surtout l'élément chronologique du récit qui le prouve avec évidence.
L'autre récit nous est représenté dans la rédaction de Jahwe, que voici, La Genèse, Chap. VII, v. 10: Et il arriva qu'au septième jour les eaux du Déluge furent sur la terre.
V. 12. Et la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits.
V. 17. Et le Déluge se répandit pendant quarante jours sur la terre, et les eaux crûrent et élevèrent l'arche, et elle fut élevée de dessus la terre.
V. 22. Toutes les choses qui étaient sur le sec, et qui avaient respiration de vie en leurs narines, moururent.
V. 23. Tout ce donc qui subsistait sur la terre fut exterminé, depuis les hommes jusqu'aux bêtes, jusqu'aux reptiles, et jusqu'aux oiseaux des ciéux; et il furent exterminés de dessus la terre; Noé demeura de reste, et ce qui était avec lui dans l'arche.
Genèse, chap. VIII, V. 6: Puis il arriva qu'au bout de quarante jours Noé ouvrit la fenêtre qu'il avait faite à l'arche.
V. 7. Et il lâcha un corbeau, qui sortit, allant et revenant, jusqu'à ce que les eaux séchassent sur la terre.
V. 8. Il lâcha aussi d'avec soi un pigeon, pour voir si les eaux étaient diminuées sur la terre>
V. 9. Mais le pigeon ne trouvant pas sur quoi asseoir la plante de soii pied, retourna à lui dans l'arche ; car les eaux étaient sur toute la terre. Et Noé avançant sa main, le reprit et le retira à soi dans l'arche.
V. 10. Et quand il eut attendu encore sept autres jours, il lâcha encore le pigeon hors de l'arche.
V. 11. Et sur le soir le pigeon revint à lui; et voici il avait dans son bec une feuille d'olivier qu'il avait arrachée, et Noé connut que les eaux s'étaient retirées de dessus la terre.
V. 12. Et il attendit encore sept autres jours; puis il lâcha le pigeon, qui ne retourna plus à lui.
Selon le récit de Jahwe le Déluge dura 40 jours et 40 nuits -j- 3 semaines ; ce Déluge était par conséquent calculé d'après une inondation vernale de Babylone, extraordinairement grande et désastreuse, il est vrai, mais qui n'était pourtant en réalité autre chose qu'une inondation accidentelle de Ghaldée. A mon avis le récit de Jahwe avait son origine à Babylone, et le récit de FEIohim son origine en Egypte, et pourtant tous deux ont été insérés côte à côte dans le texte de la Genèse.
Cependant, nous revenons aux découvertes supposées des Phéniciens, Gomme nous avons déjà dit, ils ne les ont pas faites eux-mêmes, mais ils auraient pu apprendre l'usage de la monnaie, de la mesure et du pesage aussi bien à Babylone qu'en Egypte, quoique les Egyptiens connussent la mesure et le pesage depuis les plus anciens temps, surtout dans la liturgie funéraire. Par contre le verre était en Egypte d'un emploi si fréquent dans la vie journalière qu'il ne pouvait pas échapper à l'attention des Phéniciens. Dans les plus anciens tombeaux on voit représentée la fabrication du verre: les ouvriers égyptiens fondent le verre par le feu, soufflant dans un tuyau ils allument le feu et forment le verre; enfin on remarque en effet dans
les peintures de l'ancien empire de nombreux modèles de vases à ondulations aux couleurs les plus variées.
Lepsius a dans son excellent mémoire sur les Métaux ^ d'une nianière claire et lumineuse démontré comment les Egyptiens ont préparé les durables couleurs avec lesquelles ils ont inscrit leurs textes hiéroglyphiques et peint leurs tableaux coloriés. Ils ont d'abord fondu le verre; puis pulvérisé du lapis-lazuli ou de l'émeraude ou d'autres miné= raux qui donnaient les couleurs désirées, et ils ont mêlé la masse pulvérisée dans le verre fluide, jusqu'à ce qu'il fût pleinement trempé. Par là le procédé était terminé. Lorsque le verre s'était durci, on pouvait le garder jusqu'à ce que l'on en eût besoin. Alors on pulvérisait le verre colorié et l'on délayait la poudre dans de l'eau ou de l'huile pour l'appliquer sur le monument.
Sa Maj. le Roi Oscar II a envoyé à notre Université de Christiania comme présent une momie égyptienne. Assisté par plusieurs savants j'ai fait une étude détaillée de la momie. M. Sophus Torup, professeur en médicine à notre Université a traité des couleurs de la momie, ce qui nous intéresse ici spécialement. Il ne connaissait pas le mémoire de Lepsius et ne savait rien de ce que Lepsius avait écrit sur la fabrication égyptienne des couleurs, mais, curieusement, il décrit le procédé de la même manière que Lepsius, il parle souvent de fondre le verre ensemble avec des minéraux et des métaux, par exemple de la malachite et du cuivre, qui donnent les couleurs constantes au verre. Il est donc très probable que tous deux, Lepsius et Torup,
1 C. R. Lepsius, Bie Metalle in den aegyptischen Inschriften.
avaient raison; car on regarde généralement le fait, que deux individus qui étudient la même question indépendamment l'un de l'autre et néanmoins arrivent au même résultat, comme une preuve assez forte.
Il se trouve plusieurs tombeaux qui donnent des détails assez complets sur la vie privée et sur les travaux journaliers du défunt et de ses fonctionnaires et domestiques. Ils sont surtout fréquents sous l'ancien empire memphitique. Diimichen- a publié le beau tombeau de Tii à Sakkara, appartenant à la V® dynastie. Un autre tombeau, appartenant à un grand fonctionnaire appelé Ptah-hotep, est également à Sakkara; il a. été publié par Lepsius, et il donne un drastique et vivant tableau des hommes et des animaux. Aussi un tombeau d'El Kab de la XVIII® dynastie donne de pareils renseignements. C'est le tombeau de Peheri que je traiterai un peu en détail, parce qu'il nous présente probablement un spécimen qui appartenait au temps quand l'Egypte commençait à se mettre en rapport avec les îles orientales de la Méditerranée. Le défunt Peheri est débout, regardant les travaux, accompagné de trois domestiques qui portent les sandales et les ustensiles de leur maître; devant celui-ci sa voiture, tenue prête, attelée de ses chevaux, pour qu'il pût aller surveiller ses serfs et regarder, comment ils travaillaient et labouraient les teiTes, semaient la semence, comment ils fauchaient la moisson, battaient le blé, comment ils vannaient le grain et l'emmagasinaient. Dans les registres inférieurs on voit les pasteurs, comment ils soignent leur troupeaux ; comment les mineurs travaillent l'or en forme d'anneaux ou de poussière et le pèsent enfin à la balance de la manière usuelle. A la fin
on voit, comment, après la récolte terminée, le grain était envoyé probablement d'après des règles fixes, dans différents magasins officiels des temples ou des palais royaux.
Plus bas dans le tombeau on voit comment les Egyptiens disséquaient le long du dos les poissons . et les oiseaux pour les déplier, les saler et les torréfier. C'était, comme il paraît, unes espèce de Bôhling {BûcMing, Pôckling) découverte par un pécheur qui a prêté son propre nom à la fabrication. Chose merveilleuse! La fabrication des conserves dans les branches des poissons et des oiseaux apparaît subitement dans le tombeau de notre fonctionnaire Peheri de la XVIIP dynastie et semble être oubliée jusqu'à ce qu'elle apparaisse de nouveau au milieu de l'Allemagne environ 3000 ans plus tard comme une nouvelle découverte.
Comme dernier document de cette catégorie je citerai le tombeau de Rekhmaré publié par M. Ph. Virey dans les Mémoires publiés par les Membres de la Mission archéologique française du Caire, Tome V ; Rekhmaré était un haut fonctionnaire sous le règne de Thotmès III; il nomme dans ses inscriptions et peint dans ses tableaux les tributs qu'il avait reçus au nom de ce Pharaon des quatre royaumes que Thotmès III pendant des guerres avait conquis, et comme c'était une espèce de catalogue officiel tracé au centre des productions des tributs, la description doit être vraie dans ses détails et par conséquent d'une grande importance.
Voici comment les quatres peuples se suivent, les» uns les autres dans le tombeau de Rekhmaré. Ce sont d'abord les Punti que nous connaissons peut-être mieux
que tous les autres.: L'inscription qui les introduit s'exprime ainsi ^ :
I. "lis viennent en paix les grands de Punt à l'état de courbés pour saluer, avec leurs tributs, au lieu où se trouve Sa Maj. Thotmès III, vivant toujours, toutes les bonnes offrandes de leur pays". Les tributs qu'ils apportent sont d'après les tableaux: Encens d'anti, arbres vivants d'anti, peaux de léopards, léopards vivants, or, électros, ébène, dents d'éléphants, oeufs et plumes d'autruches, nacre.
IL Puis "viennent en paix les grands de Kefti et des îles au milieu de la Grande Verte (de la Méditerranée), à l'état de courbés et d'inclinés pour la volonté de Sa Maj. Thotmès III, vivant toujours; à cause de ses victoires sur tous les pays ils apportaient leurs tributs sur leur dos pour qu'il leur soit donné le souffle de vie". Parmi les tributs figurent une grande quantité de vases en partie élégants, en partie asymétriques, baroques qui témoignent d'une industrie assez avancée, briques d'argent, anneaux d'or ou d'électros, une dent d'éléphant.
III. Ensuite "viennent en paix les grands du sud, les Togens et les Khenthunnofres à l'état de courbés pour saluer, avec leurs apports, au lieu de Sa Maj. Thotmès III, vivant toujours, afin qu'il leur soit donné le souffle de vie". . Ce sont des Ethiopiens qui dans les tableaux présentent au Pharaon leurs tributs: plumes et oeufs d'autruches, anneaux d'or, sachets de poudre de l'électros, peaux de léopard, dents d'éléphant, briques d'argent, ébène, cynocéphale, une girafe.
1 Ph. Virey, Le Tombeau de Bekhmaré, p. 29; les tableaux commencent PI. IV.
boeufs à grandes cornes, une meute de lévriers nubiens, un léopard vivant.
IV. Enfin "viennent en paix les grands de Ruthennu €t des pays du nord, à l'état de courbés et d'inclinés, leurs tributs sur leur dos afin qu'il leur soit donné le soufflé de vie". Parmi les tributs offerts au Pharaon je citerai : Vases de différentes espèces, or et argent en anneaux, un char de guerre, deux chevaux, un ours de la Syrie, un éléphant du même pays à peu près de la même grandeur que l'ours, ébène, ivoire.
Ces tributs des différents peuples méritent d'être étudiés avec la plus grande attention, parce qu'ils nous montrent d'une manière sûre et autentique l'état et le progrès de l'industrie du monde civilisé environ deux mille ans a. J. C. L'égyptologie fête ici un de ses triomphes les plus décisifs. Sans cette science il aurait été impossible de tracer une peinture si exacte de la civilisation humaine à un moment naguère regardé comme préhistorique.