SIXIEME OBSERVATION
Arachnitis de la convexité et de la base ; troisième période à peine marquée.
Élisabeth Thibaut, âgée de quarante-cinq ans, ouvrière en linge, d’une très-forte consutution, ayant de l’embonpoint et des couleurs assez vives, entra à | Hôtel-Dieu le 22 juin 1812.
Première periode. Depuis huit jours, cette fille éprouvait une céphalalgie frontale, du malaise, de l'anxiété, une accablement général, du dégoût, des nausées; elle eut même deux vomissemens spontanés. Malgré tous ces désordres,
il ne survint pas de fièvre : la céphalalgie ayant disparu le jour de son entrée à l'hôpital, on fit peu d'attention à son état.
Deuxième période. Neuvième jour de la maladie : face colorée , yeux fermés, accablement général , délire ; elle entend ce qu’on dit, mais ne répond pas : agitation momentanée des membres ; pouls mou, fréquent.
Dixième jour, même état.
Onzième jour, le matin, cessation du délire, qui reparaît le soir avec le même accablement que la veille. Dans le cours de la journée, sorte d’hébétude, etpar fois impossibilité de répondre aux questions.
Douzième jour, même état de délire et d’accablement ; face animée, yeux fermés, langue et dents sèches ; ventre tendu, élastique, résonnant par la percussion, sans être évidemment douloureux ; constipation opiniâtre ; pour la première fois fréquence du pouls. |
Treizième jour, même état de délire. Il y eut cependant dans la matinée une légère amé- Horation dans tous les symptômes ; mais vers le soir , l’accablement reparut avec la chaleur, et le pouls prit beaucoup de fréquence; la tête se dirigea en arrière ; on reconnut une dilatation irès-grande des pupilles et une injection vive de la conjonctive ; le ventre se détendit, et la
sn) ( 39) malade mourut subitement sans rien offrir de remarquable.
Ouverture du cadavre. — L’arachnoïde de la convexité et de la base du cerveau était d’un rouge vif, diffus en quelques endroits, disséminé par plaques en d’autres. Cette rougeur ne disparaissait pas par des lotions; elle était plus intense à la partie antérieure et inférieure des hémisphères du cervean que partout ailleurs. Entre la tige pituitaire et la protubérance cérébrale, l’'arachnoïde, au lieu d’être rouge, était blanche, opaque, et avait acquis en cet endroit assez d’épaisseur pour résister, jusqu’à un certain point, à l'effort qu’on faisait pour la déchirer ou pour l'enlever de dessus le cerveau.
Les ventricules contenaient très-peu de sércsité , 1] y en avait davantage à la base du crâne et dans le canal rachidien.
Le cerveau, en général peu consistant, offrait un ramollissement bien marqué des parois de la cavité digitale des ventricules.
Les parties du cervelet qui forment le quatrième ventricule, étaient également ramollies, mais très-superficiellement.
Le cœur était mou : il existait des traces d’une ancienne péritonite ; les intestins, distendus par des gaz, étaient rouges à leur intérieur. Quatre à
(40 ) cinq tumeurs stéatomateuses s’élevaient du corps de l'utérus. |
Mode d’invasion. Comme c’est du diagnostic prompt et certain de l’arachnitis que dépend le succès, comme on ne peut l’attaquer avec avantage qu’au moment de son début, et que, passé la première période, le traitement le plus actif et le plus méthodique ne peut que difficilement arrêter sa marche rapide, tous les efforts du praücien doivent tendre à la reconnaitre à cette époque.
Ce diagnostic serait beaucoup moins difficile, si l’arachnius ne se développait que chez des sujets bien portans, et si cette inflammation était constamment dans un état de simplicité ; mais, comme 1l n’en est pas toujours ainsi, et que souventelle vient compliquer une maladie aiguë, ou terminer une affecuon chronique, l’observateur inattentif estfréquemment exposé à commettre de graves erreurs, en attribuant à des variétés de. forme ou à des épiphénomènes de la maladie principale, les accidens qui ne sont qu’un effet de la nouvelle affection qui vient de se développer. C’est pour éviter ceserreurs que, dans la descripuion de l’arachnitis, nous insistérons sur les symptômes qui caractérisent l'invasion, avec plus de force qu'on ne le fait ordinairement pour les autres maladies.
Nous ne parlerons pas des différences que peut présenter l’ensemble des symptômes au début de certaines épidémies qui se compliquent d’arachnitis, comme cela se remarque assez souvent dans le typhus et dans la fièvre jaune; parce qu’alors les symptômes, pris en particulier, se rapportent toujours à ceux que nous allons décrire.
30. Le symptôme qui a le plus de valeur à l'invasion de l’arachnits , est la cephalalgie; elle est souvent très-intense et varie beaucoup par sa forme, sa nature et le lieu qu’elle occupe : plus des deux tiers des malades nous l’ont offerte, et 1l est bien vraisemblable que nous l’aurions trouvée beaucoup plus souvent encore, si tous les sujets que nous avons observés avaient pu nous rendre un compte exact de leur état, lorsqu'on nous les a apportés, ou si les assistans nous avaient fourni quelques renseignemens ; l'ignorance où l’on est sur l’état antérieur des malades qui sont conduits dans les hôpitaux, est une difficuité de plus pour les médecins qui pratiquent dans ces sortes d’établissemens : nous avons eu déjà occasion de la signaler dans l’énumération des causes.
La céphalalgie qui survient instantanément, surtout lorsqu'elle est forte, doit donc toujours faire craindre une inflammation de l’arachnoïde,
(4) soit qu'elle paraisse de prime-abord, chezun sujet sain, soit qu'elle se développe dans le cours d’une autre maladie. Les craintes doivent surtout redoubler, quand il s’y joint un désordre quelconque de l'intelligence, des sens ou de l'appareil locomoteur.
On aura le soin d'observer dans ces signes qui peuvent faire soupçonner l’arachnitis, lorsque la maladie aura été produite par une cause externe, si la céphalalgie doit réellement être attribuée à l’inflammation de l’arachnoïde, ou si cette douleur n’est que l'effet de la phlegmasie du cuir chevelu ou du péricrâne ; cependant la prudence, dans tous les cas douteux, devra toujours faire supposer l'affection Fe , par sa nature, est la plus grave.
31. Le symptôme qui a le plus de valeur après celui-ci, est le trouble des facultés intellectuelles. Ce trouble varie beaucoup par sa forme; c’est ordinairement une espèce de délire qui se lie à la constitution et'aux habitudes du malade, mais qui n’est jamais très-violent dès le début. En traitant de chaque symptôme en particulier, nous exposerons plus en détail les caractères propres de celui-ci. Ce trouble est, pour la fréquence, dans Le rapport d’un huitième environ.
32. L'appareil digestif décèle surtout, à cette première période, les rapports sympathiques qui
(43 ) le lent à l’appareil cérébral, et quil présente tout aussi fréquemment dans cette affection que dans beaucoup d’autres; ainsi nous avons vu souvent de simples nausées, des vomissemens spontanés, particulièrement après l’ingestion des liquides même les plus doux : pour la fréquence, ils se trouvent en rapport avec le trouble des facultés intellectuelles. Leur cause est purement sympathique; car nous avons éliminé avec soin tous les cas où se sont fait remarquer des sympiômes gastriques qui auraient pu les occasionner, ainsi que tous ceux dans lesquels nous avons cru trouver, à l'ouverture des cadavres , la plus petite trace d'inflammation de la muqueuse gastrique , ou la présence de substances étrangères dans l’estomac.
33. Le trouble de l’appareil locomoteur vient ensuite. Il consiste dans des convulsions ou des contractions qui, à cette époque, sont presque toujours partielles, bornées aux extrémites supérieures et à la face. Mais ce trouble est excessivement rare , et il doit faire Soupçonner une existence antérieure et méconnue de la phlegmasie de l’arachnoïde.
Deux faits particuliers tendraient à faire croire que la maladie peut quelquefois débuter spontanément par une paralysie. Un de ces faits rapporté par Morgagni, ei que nous avons cité,
observation Y, ayant présenté un épanchement de pus dans un ventricule, par suite de métastase, on peut concevoir ce mode d'invasion brusque et apoplectique ; mais la règle générale n’en persiste pas moins.
34. Viennent ensuite les différens troubles des sens, tels que destintemens d'oreilles, des erreurs de vision, des défaillances, des vertiges, du strabisme, des changemens dans le caractère qui paraît alors triste, morose, acariâtre, insupportable. Quelquefois les malades se plaignent d’une douleur cervicale très-vive ; mais ce symptôme est peu commun et né s'est présenté que dans quelques cas où l’inflammation s’étendait à l’arachnoïde spinale. Le strabisme, les vertiges, un léger assoupissement , le changement dans le caractère, elc., sont souvent les seuls symptômes que présentent les enfans paruculièrement disposés à l’arachnitis de la base, et qui, généralement ne rendent point compte de leurs sensations. En général, s’il existe dans le mode d’invasion quelques symptômes cérébraux, autres que la céphalalgie , ces symptômes ne sont que très-peu marqués, et ne peuvent être aperçus qu'avec une scrupuleuse attention; aussi, faut-il s’aider des symptômes généraux, comme dela fièvre qu’on néglige dans les autres circonsiances, de la rougeur des conjonctives , de la colo-
(#) ration de la face et des divers signes de congestion cérébrale.
Il faut aussi étudier attentivement la nature de l’assoupissement dans lequel peuvent être plonaés les enfans, et qu’on pourrait attribuer à la souffrance d’un autre organe, ce qui arrive en effet quelquefois. Enfin, il paraîtrait d’après quelques faits qui nous ont été communiqués , que chez les adultes, l’état comateux peut quelquefois paraître dès le début; mais ce mode d’invasion que nous n'avons jamais YU par nous mêmes, doit être excessivement rare. Toujours le côma a été précédé de quelques symptdmes cérébraux, auxquels on ne fait que peu d’attention.
35. Dans l’arachnitis par cause externe, on remarque souvent un frisson avec dessèchement de la plaie extérieure, et l’on fait débuter Parachnitis de cette époque ; mais ordinairement elle a déjà plusieurs jours de durée, c’est la céphalalgie qui l’a annoncée. Ces derniers symptômes, les frissons, paraissent davantage dépendre de l'établissement de la suppuration. Nous ne les avons pas remarqués à la même période de la maladie, dans l’arachnitis par cause interne. |
En général les signes qui caractérisent l’invasion, sont toujours les mêmes ; le sexe et la consütution n’y apportent que peu de différence, erles
symptômes que nous ;ont offerts les femmes, les adultes, les vieillards, étaient semblables à peu de chose près. Chez les enfans seulement, nous avons remarqué quelques modifications dépendantes de leur excessive irritabilité, et surtout de la région différente de l’arachnoïde où siége l’inflammation. Ces différences de caractères se rapportent surtout à l’assoupissement et aux divers désordres de l’appareïl locomoteur.
En résumé, nous voyons que les signes de cette première période ou du mode d’invasion , sont : une céphalalgie plus ou moins intense ; un désordre plus ou moins marqué dans les facultés intellectuelles, et variable pour sa forme; des vomissemens, des vomituritions avec ou sans nausées ; quelquefois un léger assoupissement , surtout chez les enfans, des convulsions, des contractures des membres ou de la face, et trèsrarement une paralysie locale ou générale ; un trouble notable des sens, tels qu’erreurs de vision, strabisme, vertiges, défaillances, tintement d'oreilles, altération dans le caractère du malade ; rarement douleurs cervicales, plus rarement encore coma spontané.
Nous ferons remarquer que nous avons compris sous le mode d’invasion, non seulement les symptômes qui apparaissent au début de l’arachnitis, mais bien aussi ceux qui, dans cer-
tains cas, ont été les premiers sensibles, quoique cependant l’arachnitis comptât déja quelques jours de durée. |
36.$ymptômes.-Après avoir trace les caractères du mode d’invasion , ou de la première période, on sera peut-être étonné de nous voir interrompre cette marche, et de ne pas décrire successivement les caractères de la seconde et ceux de la troisième; mais, comme nous l'avons déjà dit, c'est le haut intérêt que présente le mode d’invasion, qui seul a pu nous engager à en traiter à part. Comme les symptômes de la seconde période et ceux de la troisième sont beaucoup plus variés et beaucoup plus composés, qu'ils se rattachent davantage aux lésions des différens appareils, nous avons préféré traiter en particulier de chacun de ces appareils, en ayant soin d’indiquer quelle était l’époque de la maladie dans laquelle chaque symptôme se rencontrait, ce qui nous dispense en même tems des redites continuelles auxquelles, sans cela, nous aurions été exposés à chaque instant. C’est encore ce même motif et surtout la facilité qui en résultera pour le diagnostic, quinous engagent à faire un article séparé pour la face, quoiqu'elle offre des symptômes qui appartiennent à plusieurs des appareils que nous devons examiner.