FAITS IRRÉCUSABLES MAIS SANS AUTOPSIE
Ladeuxième catégorie comprend tous les faits de mort subite, par l'introduction accidentelle de l'air dans les veines, sans autopsie.
Ces faits, auxquels il ne manque que la vérification, par l'ouverture de corps, pour les rendre aussi irrécusables que ceux de la première catégorie, sont au nombre de six.
Le premier fait le plus remarquable est de M. Mirault, d'Angers; il a été inséré dans la thèse de M. Guéretin, soutenue à la Faculté de Paris, le 8 juillet 1837.
Ablation d'une énorme tumeur occupant le côté droit du cou; à la fin de l'opération, qui avait duré une heure, entrée de l'air avec sifflement répété par la veine jugulaire interne coupée dans plus de la moitié de son calibre ; mort trois heures et demie après. L'autopsie n'a pas été faite.
« M. Mirault, d'Angers, pratiquait, sur un homme de cinquante ans à peu près , l'ablation d'une tumeur fibreuse et ganglionnaire volumineuse, placée sur le côté droit du cou. L'opération durait depuis près d'une heure. Le malade n'avait perdu qu'environ douze onces de sang, malgré les nombreuses ligatures qu'il avait fallu déjà pratiquer. Il ne paraissait pas sensiblement affaibli et supportait avec courage l'opération, assis dans une chaise; au moment où l'opérateur, après avoir relevé la tumeur, la disséquait très attentivement pour la séparer des nombreux organes sous-jacens auxquels elle adhérait d'une manière tellement intime qu'elle paraissait faire corps avec eux, on entendit, tout-à-coup, un sifflement très-distinct, une espèce de reniflement prolongé, comme l'a dit Delpech. M. Mirault se hâta de placer le doigt sur le lieu
où il venait de donner un coup de bistouri. Le malade, interrogé s'il n'éprouvait rien, répondit négativement. Un quart de minute plus tard, l'opérateur dérangeant son doigt pour chercher et lier la veine ouverte, le même bruit se renouvela aussi distinctement par deux reprises qui coïncidèrent avec les mouvemens d'inspiration (on avait bien recommandé cependant au malade de suspendre sa respiration). Immédiatement la face pâlit. Deux longues inspirations se succédèrent; un tremblement général survint, accompagné de secousses tétaniques, etc. M. Mirault se hâta à l'instant de replacer le doigt sur la veine. Le malade fut étendu sur un plan horizontal. Malgré la pression la plus exacte, du sang noir inonda la plaie. Le malade ne respirait plus ; l'opérateur saisit promptement le vaisseau divisé malgré le sang noir abondant qui masquait toute la surface dénudée (c'était la veine jugulaire interne ouverte dans plus de la moitié de son calibre, à un pouce et demi environ au-dessus de la clavicule), et le circonscrivit par une ligature au moyen d'une aiguille courbe. Le sang s'arrêta immédiatement. Une minute et demie environ s'était écoulée depuis l'apparition des accidens (eau froide au visage, frictions précordiales, position horizontale, etc. ), lemaladese mit peu à peuàrespirer,à se remuera minutes plus tard la connaissance et la voix étaient revenues ; le pouls avait repris son rhythme et toute sa plénitude. L'espoir reprit parmi les assistans. Après 8 minutes de repos, le malade, complètement revenu à lui, laissa volontiers achever l'opération. Il continua à répondre aux questions, à respirer librement, et ne parut avoir de tendance à la syncope que par un moment où on lui élevait la tête au-dessus du plan horizontal. Le pouls redevint faible mais régulier. La masse fut enlevée en totalité; un pansement provisoire appliqué. 8 onces de sang environ s'étaient écoulées depuis l'accident. On re-
plaça le malade dans son lit en conservant la position horizontale; on craignait la syncope; la voix était affaiblie, la respiration un peu gênée. Des frissons intenses et généraux ne tardèrent pas à se manifester (potion calmante, vin généreux) et persistèrent. M. Mirault ne vit pas changer l'état du malade pendant environ 1 heure qu'il resta près de lui : seulement le vin et la potion furent vomis par trois fois ; il s'absenta ensuite pendant 2 heures, au bout desquelles on le rappela promptement. Le malade, demeuré toujours dans le même état, lui dit-on, venait tout-à-coup de tomber très mal. M. Mirault le trouva avec tous les signes de la suffocation (face violacée, extrémités froides, pouls insensible, inspirations rares et très laborieuses, etc.) et le vit succomber au bout de dix minutes. L'autopsie ne put être faite. »
Le deuxième fait de la deuxième catégorie est du docteur John Warren. 11 à été publié dans la Gazette Médicale, année 1833, n. 35.
Ablation d'une tumeur du sein droit. A la fin de l'opération, entrée de l'air avec bruit par une ouverture faite à la veine sous-scapulaire ; mort vingt heures après. L'autopsie n'a pas été faite.
« Nancy Buncker, de Trenton'( Maine), femme mariée, âgée de trente-trois ans. Depuis trois ans, elle s'était aperçue d'une dureté au sein droit qui prit de l'accroissement jusqu'à ce qu'enfin la glande tout entière fût enveloppée dans une tumeur très-dure, encore mobile, et cependant déjà unie au muscle grand pectoral par des adhérences aisées à reconnaître. Le mamelon était retiré en dedans. L'aisselle aussi était occupée par une tumeur considérable de forme globuleuse et d'une grande dureté. Pendant ladernière année, la maladie n'avait cessé de faire sentir des douleurs lancinantes. La malade
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désirait l'opération ; elle était fermement convaincue qu'elle ne pourrait guérir ; toutefois, elle se montrait parfaitement calme et résignée. En examinant la tumeur avec soin, il parut que toutes les parties affectées étaient susceptibles d'être enlevées; et considérant que la malade aurait ainsi une chance de salut, et que, quand même il y aurait récidive, les souffrances seraient toujours moindres qu'en laissant la glande dans cet état, on procéda à l'opération le 24 décembre 1831.
» La malade fut assise sur une chaise, le bras droit étendu et relevé au-dessus de la ligne horizontale, afin de tendre la peau et de donner accès dans le creux de l'aisselle ; un aide le contint dans cette position. On comprit, dans une incision ovale, la peau altérée du sein avec le mamelon. On détacha le sein du muscle pectoral sans le séparer des glandes axillaires. Comme ces [glandes adhéraient aux gros troncs vasculaires, on les disséqua avec beaucoup de précamion, et en passant le doigt entre la tumeur et la veine axillaire , où le tissu cellulaire était suffisamment lâche. Cette séparation était presque complètement achevée et il ne restait à détruire que de légères connexions à chaque extrémité de la tumeur, lorsqu'une veine fut divisée à la partie externe de l'aisselle et laissa couler une petite quantité de sang qui masqua les parties voisines. En conséquence, on reporta le couteau à l'autre extrémité de la tumeur, mais à peine ce mouvement était-il fait, que la malade s'agita. Je vis la figure prendre une teinte paie, livide, et au même moment, on entendit le bruit de bouillonnement ou de gloussement quoique indistinctement ; mais l'endroit d'où il provenait était caché aux regards ; la peau et la graisse voisines étant revenues sur ce point, dès que le chirurgien l'avait abandonné, on comprima immédiatement l'aisselle. La malade avait perdu toute sensibilité ; la respiration était apoplecti-
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que. On sépara tout d'un temps la tumeur. On changea la position de la malade, qui fut soutenue par les personnes qui l'entouraient. On lui administra de l'eau-de-vie et on introduisit de l'ammoniaque dans les narines. Cependant, de moment en moment, le pouls devenait moins sensible. On recouvrit les extrémités de linges trempés dans l'eau chaude ; on fit de tories frictions sur la poitrine et sur toutes les parties du corps. On porta dans le pharynx une quantité considérable d'eau-devie. A cet instant la couleur livide des loues fil place à un rouge vermeilplus agréable à mes yeux, que les vives couleurs qui brillent sur les joues d'une jeune beauté. Je me retournai vers les élèves qui suivaient nos tentatives avec une extrême anxiété, pour dire: le danger est passé; mais je me retins, et je continuai mes efforts. La rougeur disparut bientôt et la lividité prit sa place. La respiration s'affaiblit davantage; le pouls au poignet était à peine perceptible, et malgré les applications redoublées de topiques chauds et humides, les extrémités et tout le corps se refroidirent rapidement et la respiration srarrêta tout-àcotip.
» Comme dernière tentative, j'ouvris le larynx, et à l'aide d'un soufflet, j'insufflai de l'air dans les poumons de la manière la plus prompte et la plus parfaite possible, imitant les mouvemens d'inspiration et d'expiration avec une grande exactitude, et je continuai les applications de chaleur et les frictions sur toute la surface du corps. Ces moyens furent mis en œuvre durant 20 minutes encore, sans produire aucun résultat encourageant; je perdis alors tout espoir de rappeler ma malade à la vie. Ses amis désirant profiter de l'occasion d'un bâtiment qui partait pour le lieu de leur résidence, le corps fut emporté peu de temps après, et il ne lut pas possible d'en faire l'autopsie.
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» Dans ce cas, dit M. Warren, la veine ouverte était la sousscapulaire, elle ne paraissait pas bien grosse quoique parfaitement visible avant d'être intéressée, et l'incision était à une distance notable, à près d'un pouce de la veine axillaire. La dissection l'avait beaucoup isolée des parties environnantes ; de plus la dissection de la cavité axillaire avait été portée assez loin, pour relâcher beaucoup les attaches du fascia qui enveloppe la veine axillaire.
5 Nous avons donc ici une petite veine à une certaine distance du^cœur, isolée de toutes parts, et s'abouchant à une autre veine aussi en partie disséquée. Les tuniques ne paraissaient nullement malades, et les explications de M. Bérard n'ont ici aucune valeur. 11 est probable que la raison de ce phénomène est dans la position du bras. Le membre étant en effet tendu et élevé, la veine axillaire était dans un état de tension très considérable. La veine sous-scapulaire était également tendue par le poids du sein resté adhérent aux glandes axillatres. »
Le troisième fait de la deuxième catégorie est de M. Goulardde Lyon. Il a été publié par M. Duplat dans la Gazette Médicale, année 1833, tom. 1, n. 76.
Ablation d'un cancer du sein. A la fin de l'opération, ouverture de la veine axillaire. Mort quelques minutes après. L'autopsie n'a pas été faite,
« Les deux observations de M. le docteur J. C. Warren sur l'introduction de l'air dans les veines pendant les opérations, rapportées dans le n. 35 de la Gazette Médicale, m'ont rappelé un fait semblable, que je dois vous communiquer dans l'intérêt de la science. On ne saurait trop accumuler les faits de ce
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genre, pour démontrer aux opérateurs le danger qu'il y a de léser des vaisseaux veineux placés dans le voisinage du cœur ou du cerveau.
» La nommée A , âgée de 68 ans, atteinte d'un cancer au
sein, compliqué d'une mélanose, qui avait son siège dans le tissu cellulaire du creux de l'aisselle, enveloppant deux glandes indurées assez volumineuses. Cette malade, désirant se Faire débarrasser de cette maladie grave, s'adressa à M. le docteur Goulard, de Lyon, qui, cédant aux pressantes sollicitations de la femme A..., réunit plusieurs de ses confrères au nombre desquels je me trouvai, pour l'assister dans cette opération. L'opération fut commencée avec beaucoup de soin; arrivé à la dissection de la masse mélanique et des glandes près de l'aisselle, le tranchant du bistouri lésa un vaisseau veineux (je crois la veine axillaire), duquel il s'écoula un peu de sang. Au même instant, la malade pâlit; des mouvemens convulsifs, dans les muscles de la face, survinrent; puis le hoquet et la mort s'ensuivirent quelques minutes après. Tous les moyens de compression ou autres furent mis en usage pour rappeler l'opérée à la vie. Ils furent inutiles. L'autopsie ne put être faite. »
Le quatrième fait de la deuxième catégorie est de M. le docteur Barlow de Blackburn. Il a été inséré dans la Gazette Médicale, année 1831, n. 42.
Extirpation d'une tumeur située sur le côté gauche du cou. Entrée de l'air avec bruit, par une large veine ouverte. Mort subite. Pas d'autopsie.
« Madame Beads-Worth, femme mariée, d'une constitution délicate, me consulta pour une tumeur située sur le côté gau-
che du cou, s'étendant de haut en bas depuis l'oreille jusqu'auprès du sternum et de la clavicule, et latéralement delà glande thyroïde au muscle sterno-mastoïdien qui recouvrait une partie de la tumeur. Elle était devenue insupportable par son poids et son volume; elle était dure, adhérente et mamelonnée à sa surface; mais elle n'était pas sensible à la pression.
» L'étendue et la situation de la tumeur, les adhérences qu'elle avait probablement contractées avec plusieurs organes importans ainsi que l'état de délicatesse et l'alfaissemeni de la malade, me faisaient reculer devant l'opération, que demandaient avec instance et la malade et ses amis. Ayant consulté un médecin célèbre, doué d'une grande expérience, d'une ville voisine, qui fut d'avis que la tumeur pouvait être enlevée sans crainte, elle me sollicita de nouveau de lui pratiquer l'opération, à laquelle je me décidai alors, mais plutôt par ce motif que par un espoir fondé de succès.
> Le jour de l'opération fixé, et tout ce qui était nécessaire étant prêt, je fis asseoir la malade sur une chaise inclinée, soutenue par des aides, et en présence du chirurgien dont je viens de parler. Je commençai les incisions avec le bistouri, un peu au-dessus de l'oreille, les dirigeant en bas sur la tumeur dans une longueur de dix pouces, les faisant se rencontrer sur une ligne tirée au-dessus de l'angle de la mâchoire inférieure et laissant entre chaque incision une partie des tégumens qui représentaient uneellipse. Tandisque j'étais occupéàdisséquer la peau qui recouvrait la tumeur sur ses côtés pour arriver â sa base, un bruit de sifflement avec gargouillement se fil entendre subitement, sortant en évidence d'une large veine vide qui venait d'être incisée, et la malade expira instantanément sans
pousser aucune plainte, ni un seul soupir, sans mouvement eonvulsif, etc. Tout ce que l'on fit pour la rendre à la vie se trouva sans effet. Cet événement inattendu jeta la consternation parmi les personnes présentes; il n'y avait pas eu une once de sang de perdue, et alors on attribua entièrement la mort à un état de débilité et à la syncope, opinion que je conservai en entier, jusqu'à l'époque où j'eus connaissance du fait analogue arrivé à M. Dupuyiren. »
Le cinquième fait de la deuxième catégorie m'a été rapporté par M. Duportail, médecin à Paris.
Extirpation d'une tumeur située dans l'aisselle gauche; mort subite à la fin de l'opération, qu'on attribua à l'entrée de l'air dans les veines. Pas d'autopsie.
« Dupuytren fit en présence de M. Duportail, il y a environ dix-huit ans, l'extirpation d'une tumeur située sous l'aisselle gauche, grosse comme la moitié d'un œuf.
» A la fin de l'opération qui avait lieu sur une femme de trente-sept à trente-huit ans, la malade dit qu'elle se trouvait mal; elle s'étendit, tourna les yeux, devint pâle et mourut dans quelques instans.
» On crut que c'était un spasme; mais Dupuytren réfléchit longtemps, en portant la main à son front, et dit, avant de sortir, qu'il pensait que cette mort devait être attribuée à l'introduction de l'air dans les veines, quoique personne n'eût entendu le bruit. »
Le sixième fait de la deuxième catégorie m'a été rapporté PAR un célèure chirurgien , ktrangkr, que j'aime et que
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j'estime et auquel je racontai nies expériences sur le danger de l'introduction de l'air dans le cœur.
Saignée de la jugulaire; introduction d'une sonde vers le cœur; mort subite.
« Ayant inutilement cherché à retirer du sang des veines des membres sur un individu violemment pris par le choléra, ce chirurgien ouvrit la veine jugulaire sans plus de succès ; alors, il imagina d'introduire une sonde par l'ouverture faite à la veine du cou. A peine la sonde avait pénétré vers le cœur, le malade poussa un petit cri et mourut. Le chirurgien attribua la mort instantanée à l'introduction de l'air dans le
cœur. »
Voilà un fait t?'ès concluant et qui prouve mieux que tout ce que je pourrais dire, le danger de l'introduction de l'air dans le cœur chez l'homme.
Certes, si le chirurgien qui m'a communiqué ce fait avec une grande franchise eût été convaincu d'un pareil danger, il n'aurait pas tenté d' aller chercher dusang dans le cœur, ou du moins, il l'aurait fait avec beaucoup plus de précautions.