AVANT-PROPOS
L’appareil de la circulation dans la Sangsue médicinale a été l’objet d’un si grand nombre de travaux, tant d’hommes célèbres se sont appliqués à son étude qu’il pourra sembler au premier abord superflu d’y revenir encore. Toutefois, quand on y regarde de plus près, quand on considère combien sont erronées ou du moins incomplètes la plupart des descriptions qui ont été publiées , quand on compare les opinions diverses, quand on pèse les raisons sur lesquelles on les appuie, on arrive à cette conclusion nécessaire que rien n’est plus incertain que l’étal de nos connaissances sur ce point et qu’il est impossible de décider, sur des fondements si peu assurés, le sens et la signification physiologique des mouvements du sang dans les Hirudinées bdelliennes.
Cette incertitude persistante, ces erreurs annoncées par des observateurs éminents et bientôt après contredites, l’obscurité des théories, l’insuffisance des preuves, tiennent aux difficultés inhérentes à un sujet en apparence si borné. Les grandes espèces de Bdelles, qui abondent dans nos eaux douces, présentent, il est vrai, quelques troncs vasculaires fort apparents; toutefois, il est au premier abord impossible d’injecter par ces troncs l’ensemble de leurs ramifications capillaires. Ce serait en vain qu’on essayerait d’étudier le cours du sang sur la Sangsue vivante, tant ses
i*. (»k vi K»i,i:r.
enveloppes sont contractiles, tant leur tissu, tout imprégné de pigmentum et de cellules graisseuses colorées, met d’obstacles par son opacité à de pareilles recherches. Aussi la plupart des physiologistes ont-ils eu recours à certaines Hirudinées à demi transparentes, telles que YHirudo vulgaris, Linn. ( Nephelis octoculata, Moq.), ou même à de petites Sangsues à peine écloses. On voit en effet dans les Néphélis, grâce à la transparence de leurs tissus et à la couleur rouge du sang, trois vaisseaux longitudinaux en connexion avec certaines ampoules énigmatiques, dont la plupart des naturalistes se sont appliqués ou même amusés à suivre les mouvements. C’est donc surtout d’après la Néphélis vulgaire qu’ont été faites la plupart des descriptions qui ont cours dans les ouvrages classiques. Je rappellerai à ce sujet les travaux de Kuntzmann, délie Chiaje, Moquin-Tandon, Jean Müller, Weber, Dugès, Morren, et en particulier un mémoire de M. Rodolphe Wagner, où ce célèbre auteur donne avec ses propres recherches une exposition aussi claire que précise des travaux de ses devanciers.
Je me suis longtemps (latte moi-même de découvrir la loi qui régit les mouvements du sang dans la Néphélis octoculée. J’étais jeune alors, j’avais depuis peu la joie de posséder un microscope, et les illusions de mon âge aidant, je me promettais un monde de découvertes. Avec une patience qu’augmentait encore ma confiance en des résultats certains, je passais des journées entières à observer-, mais l’inutilité de mes tentatives me découragea à la fin, et, las de ne rien voir de plus que mes prédécesseurs, bien convaincu par ma propre expérience que je ne les dépasserais pas et que l’énigme, pour me servir d’une expression de M. Wagner, résisterait à mes efforts, je compris enfin qu’on perd son temps à raisonner sur les fonctions d’un organisme quand on ignore sa structure et que la base de toute physiologie est une anatomie suffisante. Or, le seul moyen de connaître dans son ensemble le système vasculaire des Sangsues était de l’injecter avec des matières colorées, de manière à poursuivre dans les tissus les dernières ramifications des vaisseaux. Mes essais portèrent d’abord sur la Néphélis vulgaire, et même sur quelques mdividus du Nephelis
c/irjas, qui m’avaient été envoyés du midi de la France; mais ce fut peine perdue. Convaincu de l’inutilité de mes efforts, je portai dès lors toute mon attention sur la Sangsue médicinale ou officinale que je ne distingue point ici, ces deux formes m’avant paru jusqu’à présent n’être que des variétés constantes d’une espèce unique.
Pour ces recherches, j’eus d’abord recours au procédé qu’avaient employé longtemps avant moi Cuvier, Thomas, Kuntzmann, Blainville, Dugès, M. Moquin-Tandon et la plupart des anatomistes. J’essayai les injections au mercure; malheureusement cette méthode ne donne que des résultats partiels et très bornés; le mercure ne marche que sous des pressions énormes eu égard à la résistance des parois vasculaires dans les Sangsues. Il présente un inconvénient plus grave encore, les moindres déchirures lui donnent, issue; je fus donc, comme autrefois Kunlzmann, obligé d’y renoncer. Des raisons pareilles me firent rejeter l’emploi de toutes les matières d’injection qui demeurent lluides. Ces matières à la vérité pénètrent facilement, mais elles ne permettent aucune dissection précise ; utiles comme procédés d’essai dans la recherche de dispositions inconnues, elles ne peuvent servir de base à aucune conclusion certaine.
Kunlzmann s'était arrêté à un procédé d’injection très facile, mais à tous égards insuffisant. Il faisait mourir dans l’alcool rectifié des Sangsues affamées par une longue diète et dont le tube digestif était vide de sang. Il les ouvrait ensuite après les avoir médiocrement étendues, et pouvait alors distinguer les troncs principaux, grâce au sang coagulé qui les remplissait. Cette méthode est évidemment trop grossière pour révéler les dispositions des réseaux capillaires et ne donne, en conséquence, que des résultats stériles pour la physiologie. Je songeai donc à pratiquer des injections de matières fondues, solidifiables, et j’essayai d’abord les solutions chaudes de gélatine colorée.
Ces essais souvent répétés me permirent bientôt de constater un fait que je n’avais pas jusqu’alors aperçu, savoir, que chez les Sangsues récemment tuées par l’action de l’alcool on des alcidcs dilués, les vaisseaux se contractent et deviennent, dans cet état, à peine perméables. Cet état de contraction ou de rétraction dure
I». GKATIOLET.
plusieurs jours pendant l’été et plusieurs semaines pendant l’hiver; il n’a même complètement cessé que lorsque les cadavres des Sangsues ont déjà contracté une odeur fétide. Les parois des vaisseaux se relâchent alors et acquièrent dans leur ensemble une perméabilité infiniment plus grande.
C’est sur des Sangsues ainsi ramollies par une longue macération, qu’ont été pratiquées les injections qui serviront de type à mes descriptions. Ces injections ont eu pour base, tantôt une solution de gélatine colorée avec le ehromatede plomb ou le vermillon de Chine très finement broyés, tantôt avec le suif mélangé avec une certaine quantité de térébenthine de Venise , un cinquième en poids environ, et coloré avec les mêmes substances. J’ai pu injecter de la même manière la Sangsue noire ( Aulastoma vorax, Moq.). J’aurai voulu étendre mes recherches aux Hœmopis et surtout aux Trocheta , mais tous mes efforts pour me procurer ces espèces vivantes ont été jusqu’à présent stériles. La Trochète surtout m’eût paru intéressante, à cause des grandes analogies qu’elle a suivant les justes remarques de M. Moquin-Tandon avec les Néphélis.
Ainsi les descriptions qui suivent ne peuvent s’appliquer dans leur généralité qu’aux espèces des genres Hirudo et Aulastoma. Elles sont peut-être applicables aussi au genre Hœmopis, à cause de ses grandes analogies avec le genre Hirudo; mais je doute fort qu’on puisse les étendre aux Branchellions, aux Pontbdelles, aux Branehiobdelles et aux Néphélis, encore moins aux Piscicoles et aux Glossiphonies, les recherches récentes de M. Franz Leydig et celles de M. A. de Quatrefages ayant fait connaître dans ces genres des dispositions spéciales du système vasculaire et des plans d’organisation très différents de ceux qui sont réalisés dans les deux espèces que j’ai étudiées.