Recherches sur la craie supérieure
Les ammonites de la craie supérieure n'ont donné lieu, en France, qu'à un très petit nombre de travaux descriptifs.
Dujardin, le premier, a décrit et figuré en 1837, sous le nom d’Ammonites polyopsis, une espèce de la craie sénonienne de la Touraine.
Un peu plus tard, en 1840, d'Orbigny faisait connaître quatre nouvelles espèces, Ammonites Pailletteanus et Am. tricarinatus, de la craie des Corbières, Am. Lafresnayeanus du calcaire à baculites du Cotentin, et une autre espèce de | ‘ce même terram, qu'il rapportait à tort à Am. lewesiensis, Sowerby, nom qu'il remplaça ensuite, en 1850, par celui de Am. gollevillensis, sans compter un autre ammonitidé de cemême gisement, Am. Vernewk, qui vraisemblablement est un scaphite. !
En 1847 et 1848, de Buch et Thiollière décrivaient presque simultanément deux formes des grès verdâtres sénoniens de Dieulefit, remarquables par la simplicité de leur ligne suturale, auxquelles ils donnaient les noms d’Ammonites Ewaldi et Am. Robini.
D'Orbigny en 1850 () et Coquand en 1859) ont établi toute une série d'espèces pour des formes provenant principalement de la craie de la Tourane et de celle de l’Aquitaine. Mais äls n’ont fourni, à l'appui de la création de ces nouveaux types, que de courtes diagnoses insuffisantes pour les définir
Prodrome de paléontologie stratigraphique.
®) Synopsis des fossiles de la formation crétacée du sud-ouest de la France.
LMPRIMSAIE NATIONARE.
complètement. Il en est résulté que les noms proposés ont été le plus souvent appliqués à des types fort différents les uns des autres et que leur emploi a amené de fréquentes confusions.
Depuis lors, cette partie de notre faune fossile a été complètement délaissée et c’est seulement dans ces dernières années que M. Fallot nous a donné une monographie des espèces des grès sénoniens de Dieulefit. Tout récemment, M. Seunes, dans un mémoire en cours de publication, a commencé la description des ammonites du calcaire à baculites du Cotentin et de la craie campanienne de la région sous-pyrénéenne.
Pendant cette longue période paraissaient à l'étranger les belles monographies de MM. F. von Hauer, Schlüter, Fritsch et Schlônbach, Redtenbacher, Stoliczka, auxquelles 11 a fallu recourir jusqu'à ce jour pour l'étude de nos échantillons de France. On pourrait croire que cette lacune dans les travaux scientifiques est due à la pauvreté des gisements que notre territoire possède; cependant il n'en est rien et les couches crétacées de la Touraine, de l’Aquitaine et des Pyrénées renferment des richesses dont l'existence nous a été révélée par les travaux de nos savants confrères, MM. Arnaud, Péron, Seunes, Toucas, etc. ;
Amené, par mes recherches sur la stratigraphie générale de la craie supérieure, à reconnaître l'importance que les ammonites présentent pour la fixation des divers horizons, et pénétré de l'utilité que le géologue peut trouver dans l'étude de leur répartition pour débrouiller les quesuons de parallélisme si discutées et encore en litige, j'ai porté mon attention de ce côté et, grâce aux communications qu’un grand nombre de géologues ont bien voulu me faire, je suis arrivé à reconnaître que nous possédons en France la plupart des espèces déjà décrites à l'étranger, auxquelles s’adjoignent une assez grande quantité de types nouveaux. J'ai pensé qu'il pouvait être de quelque utilité de publier le résultat de mes recherches, et, grâce au bienveillant appui de M. Michel Lévy, directeur du service de la carte géologique de France, mon travail a été admis dans les mémoires publiés par ce service.
Les échantillons d’ammonites de la craie supérieure sont presque partout peu nombreux; 1l serait même plus exact de dire qu'ds sont d'une extrême rareté. Il en résulte que dans ce travail bon nombre d’espèces n'ont pu être figurées que d’après des exemplaires assez défectueux; on ne rencontre, en effet, que bien peu de gisements appartenant à la craie supérieure où les conditions de fossilisation soient assez satisfaisantes pour permettre d'y re-
cueillir des échantillons comme ceux que les couches jurassiques nous offrent
grande abondance ; d'ordinaire la nature de la roche est
absolument défavorable à la conservation des détails de l’ornementation, et
généralement en si
dans certains gisements, comme ceux des Pyrénées, par exemple, les actions mécaniques, auxquelles les couches ont été soumises postérieurement à leur dépôt, ont écrasé et déformé les individus qui s’y trouvent fossilisés. C’est à . cause de cette déformation que j'ai cru suffisant de figurer, seulement vus de côté, certains échantillons aplatis pour lesquels la représentation du bord ventral ne donnerait aucune indication utile.
On pourra s'étonner que certains types sont seulement représentés par des fragments : c'est qu'il m'a semblé que dans ce mémoire, destiné particulièrement à l'étude des questions stratigraphiques, il convenait de ne négliger aucun des documents recueillis ; J'ai pensé qu'il y avait intérêt à conserver la trace de toutes les formes qui ont peuplé autrefois les mers crétacées, en raison de la rareté de leurs débris et de leur importance pour la chronologie géolo-
gique. Plus tard, de nouvelles découvertes permettront de mieux définir ces :
types, mais, en attendant ce jour, leur présence à certains niveaux bien déterminés sera du moins constatée par la publication des fragments que j'ai été en mesure d'étudier.
Par contre, il s’est trouvé quelques formes pour lesquelles j'ai eu la bonne fortune d’avoir en main un nombre assez considérable d'exemplaires ; il en est résulté que J'ai pu consacrer à ces espèces un certain nombre de figures, soit pour les montrer à leurs divers degrés de développement, soit pour mettre en relief les variations notables qu'elles peuvent subir dans leur ornementation.
De cette manière, je suis arrivé à rattacher à un même type spécifique des échantillons qui, pris isolément, paraïtraient, au premier abord, constituer des espèces bien nettes et bien tranchées. Malgré cela, ceux qui n'auraient pas sous les yeux la série complète d'échantillons établissant le passage graduel entre les diverses formes, pourraient encore être disposés à contester l'identité spécifique des types figurés.
Habitué, par l'étude de séries d’ammonites jurassiques représentées par un nombre considérable d'échantillons, à voir les formes les plus différentes comme aspect se coordonner autour d'un même type, je suis disposé à concevoir l'espèce géologique dans un sens très large, et je crois que pour éviter la confusion: à laquelle aboutit la multiplication des noms spécifiques
pr LES AMMONITES DE LA CRAÏE SUPÉRIEURE.
pour des formes qui ne sont, en réalité, que des variétés d'un même type, il faut employer la nomenclature trmominale, c’est-à-dire adjoindre au nom spécifique un nom de variété. On peut ainsi, tout en mettant en relief le type de l'espèce, établir dans la série des formes qui viennent s’y rattacher un certain nombre de points de repère destinés à préciser les idées.
On constate, d’ailleurs, que deux tendances absolument opposées se font jour dans l'étude des documents paléontologiques que les temps géologiques . nous ont légués.
D'une part, le géologue stratigraphe ne peut se défendre d'un certain effroi quand il voit démembrer indéfiniment certains types classiques, ou bien créer à côté des espèces anciennes de nouvelles qui en diffèrent par des caractères si délicats, si peu tranchés, que leurs auteurs eux-mêmes sont parfois bien embarrassés pour les reconnaître. I se demande si cette richesse de la nomenclature ne risque pas d'engendrer la confusion, si elle-ne surcharge pas inutilement la mémoire et si elle n'aboutit pas finalement à cacher sous de nou- -veaux noms des formes qui se rattachent incontestablement à des types connus sous d'autres dénominations, de telle sorte que deux listes de fossiles composées de noms différents indiquent, en réalité, une même faune géologique.
Par contre, on voit aussi s’accomplir un travail inverse sans qu'il soit toujours possible d'en bien saisir la raison; le même auteur, qui a disloqué et divisé une espèce ancienne, rassemble, sous le même nom spécifique, des formes que, par tradition, l'on est habitué à considérer comme distinctes.
Ces deux tendances opposées correspondent à deux méthodes scientifiques que l’on retrouve dans toutes les sciences, l'analyse et la synthèse.
Mais si l'analyse peut être guidée dans ses recherches par des considérations générales qui appartiennent à la synthèse, elle ne doit pas moins précéder cette dernière, et celle-ci ne peut avoir de base solide que si elle a à sa disposition un grand nombre de faits exactement constatés.
C’est pour cela qu'il ne faut pas trop se plaindre de la multiplication des espèces et des genres; en précisant avec soin les diverses formes, en étudiant leurs groupements au point de vue des affinités, en recherchant leur distribution dans le temps et dans l'espace, l'observateur amasse des matériaux qui permettront plus tard d'accomplir un travail de synthèse encore impossible aujourd'hui, et grâce auquel on arrivera à reconstituer avec certitude l’ordonnance de l'édifice de la création.
Toutefois, s’il est utile de définir dans une série de formes variées, ayant
vécu à la même époque et se reliant les unes aux autres, un certain nombre de types servant de points de repère, il n’y a aucun avantage à élever ces derdiers au rang d'espèces, et c'est pour cela que j'ai cru devoir adopter, quand l’occasion s’est présentée, la nomenclature trmominale, afin de mettre en évidence les liens qui rattachent les unes aux autres des formes qui ne sont manifestement que des variétés d’un même type.
Il est facile d'arriver à ce résultat quand on possède un nombre d’échantillons suflisant pour réunir deux formes extrêmes par une chaîne continue d'mdividus intermédiaires. Cependant, même en dehors de ce cas, on peut encore établir l’équivalence spécifique en se basant sur les corrélations qui existent entre les divers caractères employés pour la détermination des espèces; il suffit pour cela de rechercher comment la variation de l’un d'eux dans un certain sens entraine nécessairement celle des autres dans un sens déterminé. On sera ainsi en droit de conclure à l'identité spécifique de deux formes sans avoir nécessairement sous les yeux tous les intermédiaires qui les relient.
Les caractères par lesquels une ammonite est distinguée et définie sont basés sur la forme générale de la coquille et son ornementation, c'est-à-dire sur la forme des tours, celle de la spire d'enroulement, celle de l'ombilic, l'ornementation des tours, la force et la disposition des côtes et des tubercules qui s'y trouvent. À ces caractères on peut ajouter les suivants, qui ne sont pas toujours suscepübles d’être observés : la longueur de la chambre d'habitation, la forme de la bouche et le dessin des on
Les tours peuvent être plus ou moins épais ou comprimés, à section elliptique, subquadrangulaire, etc., à bord externe plus ou moins arrondi, ou tranchant (caréné), ou muni d’une quille plus ou moins nettement détachée des flancs, etc. à
La forme et la grandeur de l’ombilic sont assez souvent considérées comme donnant de bons caractères ; ceux qui sont basés sur la disposition des parois ombilicales, plus ou moins verticales ou inclinées et la manière plus ou moins nette dont elles se séparent des flancs, sont aussi fréquemment employés pour distinguer des types VOISINS.
Les données principales sur la forme générale de L coquille sont réunies dans un tableau numérique où l’on rapporte au diamètre total considéré comme égal à 100, la largeur de lombilic, la hauteur et l’épaisseur du
dernier tour à ses deux extrémités.
Ces quantités sont alors disposées de la manière suivante, en prenant comme
exemple l'échantillon de la planche XXXII :
Diamétre deiéchan lion PÉPCPRPERRREREEERTERE 174ne Diametre LOCAL rue le a M Re ee eue LT US ee NOTE 2e 100 Diamètre-de ombilie: MUC, EME DA EM JEPE 23 Hauteur duidernier tour MMA 6 Épaisseur dus dernienttonns Eee A Al ste UE Rs ReEr ho Hauteur de l’avant-dernier tour....................... 23 Épaisseur de l’avant-dernier tour. . .................... \ où Partie proportionnelle de l'avant-dernier tour recouverte par
le TeLNIEL An ee PER DT ANANEMENNEReRRER POLE 3/4
Il me paraitrait préférable, au lieu de rapporter toutes les dimensions de l'échantillon au diamètre total, de prendre comme terme de comparaison la hauteur du dernier tour. Les rapports des autres dimensions à celle-ci auraient l'avantage de faire ressortir plus nettement, au premier coup d'œil, la manière dont les tours s’enroulent, s’accroissent et se recouvrent. D'un autre côté, si l'échantillon examiné se trouvait être incomplet de manière à ne pas permettre la mesure du diamètre total, on se trouverait dans l'impossibilité d'établir pour lui un tableau comparatif comme celui que je viens de donner, tandis qu'avec le système que je propose la comparaison serait toujours possible, au moins avec un certain nombre des autres éléments. Les données numériques du tableau précédent se trouveraient alors présentées sous la forme suivante :
Dramètretdeliéchantilon ÆRPPPEP ERNEST ANT Hauteundu dernier tour: PP EEE Et 100 Épaisseur du‘dernier tours 2 EUR MON MENU 86 Hauteur de l’avant-dernier tour. ...................... 49 Épaisseur de l’avant-dernier tour..................... A5 Diamètre:total Penn ET EEE AOL RACE SNS ETS RE AS 214 Diamètre de l'ombilic. ............................. 5o
Recouvrement proportionnel de l’avant-dernier tour par le TÉRIEL EE en EN NL NMEQLMENT EEE ER ITR re hou HO
Du reste, dans le présent travail, je m'abstiendrai de donner ces tableaux numériques, parce.qu'il sera toujours possible à chacun de: les établir exactement d'après les figures qui ont été obtenués au moyen de clichés photographiques; elles donnent avec la plus grande précision les, dimensions des échantillons, toutes les fois que ceux-ci n’ont pas subi de déformations.
H est d’ailleurs bien évident, et je vais développer cette considération, que les données numériques fournies par les tableaux précédents n’ont qu'une valeur absolument relative ; elles se rapportent à un individu donné pour une certaine grandeur de cet mdividu, mais, d’une manière générale, on peut s’attendre à ce qu'elles varient d’un échantillon à un autre et, pour chacun d'eux, suivant la taille à laquelle elles seront prises.
Une forme donnée d’ammonite présente, en effet, des caractères bien différents selon son degré de développement; non seulement la grandeur de lombilic peut varier .avec l’âge, mais la forme générale et le mode d'ornementation éprouvent aussi des modifications importantes. Le bord externe, arrondi dans le jeune, deviendra tranchant plus tard, puis de nouveau arrondi à une taille plus grande encore. Les tours, comprimés dans le jeune, pourront être plus ou moins renflés dans l'adulte; la coquille, privée d’ornementation sur les premiers tours, sera ensuite costulée ; les côtes, d’abord simples, pourront plus tard se subdiviser, s’orner d’épmes ou de tubercules, etc. En un mot, les variations de la coquille, dans ses diverses périodes de développement, sont si considérables que souvent on aura beaucoup de peme à considérer au premier abord, comme appartenant au même exemplaire, les tours internes et les derniers tours d’une coquille. Qui pourrait reconnaître, par exemple, au premier coup d'œil, le jeune d’Ammonites Woolgari (Sharpe, Fossil Molluska of the Chalk, pl. XI, fig. 1) dans l'échantillon représenté même planche, fig. 2? Il semble d’ailleurs que les différences si prononcées qui existent fréquemment dans l’ornementation du jeune et de l'adulte se sont produites chez les ammonites de la fin de l'ère crétacée, d’une manière plus accusée encore que chez celles de l'ère jurassique.
H y a là une source d'erreurs et de confusions qui ne peuvent être évitées que par l'examen d'un nombre suffisant de matériaux : ainsi, j'ai eu l'occasion de montrer ailleurs que Schlônbach, et avec lui la plupart des paléontologues, ont rattaché à tort à Ammonites procerus une série de formes adultes qui n’appartiennent même pas au groupe du type de Seebach défini par un individu jeune.
On peut donc dire qu’une forme donnée d’ammonite n’est complètement définie que si elle est bien connue dans ses diverses phases de développement, et je dois avouer que pour un bon nombre des espèces que je vais décrire, il existe à ce sujet une lacune regrettable, car la rareté relative des matériaux que J'ai eus à ma disposition ne m'a pas permis de pouvoir observer,
pour toutes, les divers stades de l'évolution. Peut-être plus tard, la découverte de nouveaux échantillons amènera-t-elle à considérer comme appartenant au même type spécifique des espèces que je crois devoir distinguer.
Une forme donnée présente donc une série de stades, où périodes de développement, dans chacun desquels elle possède des caractères spéciaux et souvent fort différents les uns des autres ; d’ailleurs, 11 est tout naturel d'admettre que parmi les individus se rattachant à un même type, il en est qui atteignent une taille plus ou moins considérable, tandis que d’autres restent nains. Ainsi, taille et degré de développement sont deux choses absolument distinctes et, par conséquent, deux échantillons donnés ne doivent pas être comparés à la même taille, mais dans la même période de développement.
Examinons donc comment, dans un même stade, les formes se rattachant à un même type spécifique peuvent varier dans leurs divers caractères.
Le premier trait qui frappe, c'est qu'à côté d'individus plus où moins plats, plus ou moins comprimés, il s’en trouve d'autres plus ou moins renflés qui se rattachent incontestablement au même type, ainsi qu’on peut le voir dans bien des cas, lorsque l'on a suffisamment d'échantillons à sa disposition.
Les exemples de ces variétés plates ou renflées sont nombreux et présents à l'esprit pour certaines espèces bien connues, telles qu'Ammonites macrocephalus, Am. varians, eic. On a voulu voir dans ces différences une relation de sexe, et beaucoup de paléontologues attribuent les variétés à tours comprimés aux mdividus mâles, et les variétés à tours épais aux femelles. Cette opinion a contre elle ce fait qu'il existe tous les intermédiaires entre les variétés extrêmes. à À
À ces modifications dans la forme générale des tours correspondent toute une série de changements.
En premier lieu, on peut remarquer que dans un type spécifique les individus ont l'ombilic d'autant plus étroit que les tours sont plus comprimés ; Ammonites varians et Am. Coupé, Am. cordatus et ses variétés en fournissent de bons exemples.
En même temps que l'ombilic devient plus petit, il devient aussi proportionnellement plus profond et prend une forme analogue à celle d’un entonnoir.
La section des tours varie elle-même suivant leur degré de renflement ou de compression; le bord externe est d'autant plus pincé que les tours sont plus élevés, c'est-à-dire que l'ombilic est plus étroit.
L'ornementation de la coquille subit des modifications correspondantes ; sur les individus à tours renflés, elle est moins serrée, plus saillante et plus vigoureuse que sur les individus à tours comprimés : c'est ce que montrent bien les exemples déjà cités, et en particulier Ammonites varians et sa variété Am. Coupé.
D'après ces prenmères données, on voit combien sont peu solidement établies les distinctions spécifiques, concernant des formes voisines, basées uniquement sur la largeur de l’ombilic, le nombre des côtes, etc., lorsqu'on ne possède pas un nombre suffisant d'exemplaires pour démontrer que les variétés de l'une et de l’autre ne sont pas semblables quand, à taille égale, elles possèdent la même largeur d'ombilic. |
La forme de la bouche constitue évidemment un caractère important, mais qui n'est que fort rarement observable. D'ailleurs, cette forme peut varier assez notablement avec l’âge; ainsi, dans les jeunes d’Ammonites subradiatus le péristome est muni de deux languettes latérales, tandis que chez les adultes il est beaucoup plus simple et Innité par une ligne falculiforme. C'est d'ailleurs une règle qui parait pouvoir être généralisée, et l’on peut dire que chez les adultes d’une même espèce la forme de l'ouverture est toujours beaucoup plus simple que chez les jeunes 1),
La longueur de la chambre d'habitation varie d'une manière notable dans les diverses espèces d’ammonites, mais c'est un caractère qu'on a assez rarement l'occasion d'observer et qui n’a de valeur que pour la coordmation des diverses formes en genres distincts.
Les cloisons donnent également d’exceltentes indications : de Buch puis d'Orbigny ont montré tout le parti que l’on pouvait en tirer et, dans ces dermiers temps, l'attention s’est de nouveau portée sur ce caractère. Dans une note récente (Bull. Soc. géol. de France, 3° série, XVII, 1890, p. 275), M. Douvillé, se basant sur les données fournies par l'examen des lobes et des selles pour un certain nombre d'espèces de la craie, a fait voir qu'on avait jusqu’à
® Depuis la rédaction de ce mémoire, M. Mumier-Chalmas a émis l'opinion que dans les ammonites les mâles seraient représentés par des individus toujours plus petits que les femelles, et qu'ils seraient en particulier caractérisés par la présence d'un péristome\muni d'apophyses jugales ; c'est-à-dire de deux prolongements latéraux (Compte rendu sommaire des séances de la Soc. gcol. de France, 5 déc. 1892). Cette opinion, étayée sur des considérations du plus haut intérèt, me paraît fort plausible, mais je n'en persiste pas moins à croire que, règle générale, dans la même espèce le péristome se simplifie avec l’âge.
LUPNLHENME XATIONAIR.
g 10 LES AMMONITES DE LA CRAIE SUPÉRIEURE.
ce jour méconnu leurs affinités réelles et leur a restitué leur place véritable dans la classification.
Toutefois, maloré l'importance des renseignements fournis par ce caractère, il ne faut pas s'en exagérer la valeur; il ne constitue pas toujours un guide sûr et infailhible, ou plutôt 1l exige dans son emploi beaucoup de discernement et de perspicacité, puisque c'est en se basant sur l'étude des cloisons que l'on a successivement rattaché certaines ammonites de la craie à selles et lobes relativement simples, d'abord aux Ceratites du trias, puis aux Amaltheidés, et il a fallu toute la critique judicieuse du savant professeur de l'École des mines pour montrer les erreurs commises.
H est d’ailleurs certain que le dessin des cloisons peut varier plus ou moins pour les formes se rattachant à un même type spécifique, mais, faute d’études suffisantes, nous ne sommes pas encore en mesure de connaître exactement entre quelles limites ces modifications se produisent. Sur un mème individu, ce dessin, en tenant compte d’ailleurs de la multiplication des ramifications, ne reste pas absolument semblable à lui-même, et le travail de M. Nicklès (Mém. Soc. géol. de France, 1. Contributions à la paléontologie du sud-est de l'Espagne), dans lequel les cloisons d’un certain nombre d'ammonites ont été l’objet d’une étude fort approfondie, nous fournit sur ce sujet des indications d’un grand intérêt. On y voit, comme je l'ai déjà fait remarquer ailleurs, que deux cloisons successives présentent parfois des différences assez notables, que le degré d'évolution des cloisons varie d’un échantillon à un autre, bien plus, que sur une même cloison l'évolution peut être plus avancée d’un côté que de l’autre. | F
Cette dernière constatation a une grande importance : elle montre que l’on peut admettre dans un même groupe des espèces à cloisons très ramifiées et d’autres à cloisons très simples, ayant conservé par exemple le stade goniatite.
L'examen des cloisons, en fournissant de nouveaux termes de comparaison, est susceptible, dans certains cas, de prêter un-secours puissant pour l'étude de diverses formes. Ainsi, il existe divers groupes chez lesquels la forme générale et le mode d'ornementation varient excessivement peu, même pour des espèces appartenant à des époques très éloignées : tels sont, par exemple, la plupart des Phylloceras. Nous verrons qu'il en est de même pour les espèces du genre Sphenodiscus que l’on retrouve sensiblement identiques comme aspect extérieur dans divers. étages du système crétacé ; les caractères de leurs cloisons permettront de-les séparer assez facilement les unes des autres.
H nous reste à dire quelques mots sur la manière dont se déroulent les diverses périodes de développement d’une ammonite, au point de vue de sa forme générale et de son ornementation; j'ai déjà mdiqué que sous ce rapport la taille ne donne aucune imdication et que deux échantillons de mêmes dimensions ne correspondent pas toujours au même stade. J'ajouterai seulement qu'il résulte pour moi de l'examen de nombreuses séries d'individus, appartenant au même gisement et se rattachant les uns aux autres par une succession continue de formes intermédiaires, que la marche de l’évolution peut varier notablement d’un individu à un autre, résultat analogue à celui que M. Nicklès a fait ressortir pour ce qui concerne les cloisons.
Les divers stades d’ornementation auront donc, suivant les individus, des durées fort différentes : tantôt les premiers stades persisteront fort long-
temps et occuperont un grand nombre de tours, tantôt, au contraire, ils se
concentreront sur les premiers. À ce point de vue, différent de celui que j'ai considéré précédemment, on peut dire que l'espèce se manifeste à un moment donné par une extraordinaire richesse de formes. Mais l'étude de ce sujet m'entrainerait ici trop loin; je me propose d'y revenir ailleurs, et 1 serait du reste assez difficile de trouver dans les matériaux fournis par le terrain crétacé un nombre d'exemples suffisant pour mettre ce fait en relief.
Cependant, nous ne serons pas sans en rencontrer quelques-uns, et je citerai en particulier Barroisia Haberfellneri et Placenticeras syrtale.
Si toutes les espèces qui gravitent autour d’un même type doivent être considérées comme appartenant à une même espèce géologique lorsqu'elles habitent la même couche ou'des couches contemporaines, il n’en est plus de même lorsqu'elles ont vécu à des époques différentes; dans ce dernier cas, le stratigraphe a un grand intérêt à rechercher et à préciser les caractères qui permettent de les distinguer et de constituer avec elles de nouvelles espèces.
En d’autres termes, comme l’a depuis longtemps indiqué Waagen, il y a lieu de séparer, dans les variétés d’une même espèce zoologique, les variétés contemporaines ou variations et les variétés d'âge différent ou mutations; tandis que les premières resteront pour le stratigraphe de pures variétés, 11 élèvera les autres au rang d'espèces, d'espèces fictives, il est vrai, au point de vue purement zoologique, mais qui n’en seront pas moins précieuses pour lui, en lui permettant d'établir avec précision la chronologie des phénomènes géologiques.
Le mémoire que je présente ayant spécialement pour objet la description
des ammonites de la craie supérieure de France, Je ne me suis pas borné à décrire et à figurer les espèces nouvelles et à renvoyer pour les autres aux descriptions et aux figures antérieurement publiées soit en France, soit à l'étranger, J'ai tenu, au contraire, à représenter presque toutes les espèces de notre pays, pour permettre leur comparaison avec celles des autres rÉgIONS ; jai seulement laissé de côté les formes déroulées, à l'exception des Scaphites, parce que Je n'ai pu en réunir un nombre d'échantillons assez grand pour arriver à en faire une étude satisfaisante.
Je tiens à exprimer 101 toute ma reconnaissance à ceux de mes confrères qui m'ont si gracieusement communiqué les précieux documents que renfermaient leurs collections, MM. Arnaud, abbé Bontant (collection de l'abbé Bourgeois à l'École de Pontlevoy), Boreau-Lajanadie, Durand, Fallot, Joseph Jean. Kilian, Le Mesle, Mouret, Nicklès, Péron, Réjaudry, Savm, Sayn, Seunes, Toucas, ams: qu'à MM. Douvillé, Fischer et Munier-Chalmas qui m'ont permis d'étudier les types renfermés dans les collections de l'École des mines, du Muséum d'histoire naturelle et du Laboratoire de géologie de la Sorbonne.
Je remercie aussi M. Douvillé pour les conseils qu'il a bien voulu me donner sur quelques pots délicats, et M. Nicklès pour le concours qu'i m'a prêté, en reproduisant les cloisons de plusieurs peuts échantillons intéressants, par le procédé photographique grâce auquel il a obtenu les beaux dessins que l'on trouve dans son mémoire sur la faune crétacée du sud-est de PEspagne (1.
() Les autres dessins de cloisons insérés dans ce mémoire ont été empruntés partie à des ouvrages déjà parus (et dans ce cas l'indication de la source à toujours été donnée), ou ont été
dessinés avec la loupe et la chambre claire, soit par M. Douvillé, soit par moi,