‹ Recherches sur la digitaline cristallisée [electronic resource]Chapitre 1 sur 5 · LA COMMISSION ÉTAIT COMPOSÉE DE · texte numérisé non relu

LA COMMISSION ÉTAIT COMPOSÉE DE

MM. Wurtz, Devergie, J. Gloqaet, Regnauld et Buignet.

Messieurs,

Parmi les questions que M. OrPila a désignées au choix de l'Académie dans l'acte de dotation qu'il a fait en sa faveur, Yexamen chimique et toxico logique de la digitale est assurément l'une des plus importantes. Si l'on devait accepter comme exacts tous les résultats que cette substance a jusqu'ici fournis à l'analyse, il faudrait admettre qu'elle renferme une multitude de principes aussi remarquables par leur nombre que par la diversité de leurs caractères. Mais ces principes, il faut le reconnaître, sont mal définis : on s'est empressé de leur donner un nom avant même qu'on eût constaté leur existence propre, et c'est ainsi qu'on a signalé • successivement la digitalose, la digitaline^ la digitalide, la dig italienne^ la digitalosine, la digiialétine, la digitalosmine , et tant d'autres matières ne représentant, pour la plupart,

que des mélanges complexes ou des produits dérivés par métamorphose.

Le premier mémoire qui ait jeté quelque lumière sur la composition de la digitale, et en particulier sur la nature et les propriétés du principe actif qu'elle renferme, est celui que M. Ilomolle a présenté à la Société de pharmacie de Paris, en 1844, et qui fut couronné par elle à la suite d'un concours qu'elle avait ouvert sur cette importante question. Le grand mémoire que le même chimiste publia dix ans plus tard, en collaboration avec M. Quevenne, eut pour résultat de montrer que la digitaUne obtenue directement de sa combinaison avec le tannin n'était pas un principe homogène, comme il l'avait d'abord pensé, et que le chloroforme oil'rait, par son action dissolvante toute spéciale, un moyen précieux d'accroître ses propriétés actives, en la rapprochant de l'état de pureté.

Depuis cette époque, un grand nombre de recherches nouvelles ont été publiées sur la digitale, mais elles n'ont rien changé au mode de préparation ou de purification du principe actif qu'elle renferme ; en sorte qu'aujourd'hui, dans les pharmacopées officielles de France, d'Allemagne et d'Angleterre, la digitaline figure comme une matière amorphe, n'ayant d'autres caractères distinctifs que son amertume extrême, la couleur' verte qu'elle développe au contact de l'acide chlorhydrique, et l'action spéciale qu'elle exerce sur le cœur des animaux auxquels elle est administrée.

Quoique la faculté de cristalliser n'appartienne pas nécessairement à toutes les substances actives, il y avait de fortes raisons pour croire que la digitaline en était pourvue ; et il était désirable, sous tous les rapports, qu'elle fût obtenue sous cette forme. Non-seulement on y trouvait l'avantage de pouvoir affirmer son existence comme principe défini, mais on donnait ainsi un caractère de certitude à certains points de son histoire qui laissaient encore des doutes dans l'esprit de beaucoup de chimistes. Enfin, il y avait intérêt, au point de vue de l'étude toxicologique de cette substance, à ce qu'elle fût obtenue pure et toujours identique avec elle-même, cette identité étant la seule base fixe et certaine pour toutes les

expérimentations physiologiques ou médicales dont la digitaline pouvait être l'objet.

Telles sont les raisons qui ont porté l'Académie à signaler aux concurrents, comme premier point du problème h résoudre, l'isolement de la digitaline à l'état de pureté ; et l'on peut dire que, dans sa pensée, toutes les autres recherches réclamées par le programme ne devaient avoir d'intérêt réel qu'autant que ce premier point, ce point fondamental, aurait été résolu.

Le concours dont je viens aujourd'hui entretenir l'Académie est, en réalité, un troisième concours sur le même sujet. La question de la digitale et de la digitaline, posée pour la première fois en 1864, et pour la seconde fois en 1866, n'a produit dans aucune de ces deux épreuves les résultats positifs que l'Académie désirait, et qu'avec le fondateur du prix, elle pouvait espérer légitimement obtenir. Aussi n'a-t-elle pas hésité à remettre la question au concours pour la troisième fois, dans les termes mêmes oh elle avait été posée en 1864.

Voici, d'ailleurs, l'énoncé textuel de cette question :

cr De la digitahne et de la digitale ;

« Isoler la digitaline ;

« Rechercher quels sont les caractères chimiques qui, « dans les expertises médico-légales, peuvent servir à décf montrer l'existence de la digitaline et celle de la digitale;

« Quelles sont les altérations pathologiques que ces sub- « stances peuvent laisser à leur suite dans les cas d'empoi- « sonnement ;

« Quels sont les symptômes aux-quels elles peuvent donner a lieu ;

({ Jusqu'à quel point et dans quelle mesure peut et doit « être invoquée l'expérimentation sur les animaux, des ma- « tières vomies, de celles trouvées dans l'économie, ou des « produits de l'analyse, comme indice ou comme preuve de « l'existence du poison et de l'empoisonnement. »

En réponse à cette question, trois mémoires furent envoyés à l'Académie, accompagnés d'échantillons de digitaline et de produits divers extraits de la digitale. La commission exa-

mina avec le soin le plus minutieux chacun de ces mémoires, et c'est le résultat de cet examen que, comme rapporteur, je viens vous prcsontor aujourd'hui.

Je n'arrêterai pas longtemps votre attention, messieurs, sur le mémoire inscrit sous le numéro 1, et portant pour devise : Id est venenum quod experientia chimica demonstrat. C'est une étude patiente et consciencieuse de toutes les préparations pharmaceutiques de la digitale, que l'auteur compare au point de vue de leurs propriétés chimiques et médicales, et sur lesquelles il pense pouvoir fixer l'opinion des pharmacologistes. Dans ses recherches chimiques concernant l'extraction de la digitaUne, il met en pratique le procédé ordinaire, en signalant toutefois, comme remarque nouvelle, que la matière précipitée par le tannin se compose en réalité de deux principes ; la digitaline et la digitalidi?ie, dont l'union forme ce qu'il appelle la digitelline. Il dit être parvenu à séparer ces deux principes ; mais il est facile de voir, d'après les propriétés qu'il leur attrihue, comme d'après les doses auxquelles il les administre, que ni l'une ni l'autre de ces deux substances ne représente la véritable digitaline, c'est-à-dire le principe cristallisable et défini auquel il convient de rapporter l'action de la digitale.

Quant aux autres points de la question, l'auteur les traite dans un chapitre spécial ; mais les assertions qu'il y produit reposent, pour la plupart, sur des présomptions plutôt que sur des preuves fournies par l'expérience.

Le mémoire n° 2 (Homolle) portant pour épigraphe : Dimidium facti qui cœpit habet, est un travail considérable qui avait déjà été présenté au concours de 1868, que la commission d'alors avait particulièrement remarqué et cité avec les plus grands éloges, et que l'auteur a cherché à compléter au double point de vue chimique et toxicologique, pour répondre au vœu exprimé dans le rapport que l'Académie a entendu en 1868, et qu'elle a approuvé.

Reconnaissant tout d'abord l'importance de la question chimique, l'auteur étabht en tète de son mémoire que : ce Si <f l'on n'est point parvenu à isoler la digitaline et à la présence ter comme corps bien défini, on ne peut donner comme cer-

« tain aucun des faits ultérieurs. » Aussi s'attache-t-il, par tous les moyens possibles, à obtenir la digitaline à l'état cristallisé. Les nouvelles recherches auxquelles il se livre le conduisent à abandonner le procédé de MM. Homolle et Quevenne qu'il avait jusque-là suivi, et à supprimer l'emploi du tannin pour recourir à l'action directe des dissolvants. Dans le procédé nouveau auquel il s'arrête, la macération aqueuse de digitale est agitée successivement avec la benzine rectifiée qui en sépare les matières étrangères inactives, et avec le chloroforme pur qui enlève et dissout la digitaline. En purifiant celle-ci par un simple traitement alcoolique en présence du charbon animal lavé, on l'obtient sous forme d'une couche blanche, mamelonnée, entourée d'une zone jaune-paille qu'on peut en séparer facilement.

Certes, si la digitaline ainsi obtenue présentait réellement les caractères d'un produit homogène et pur, nous n'aurions que des éloges à adresser à l'auteur pour avoir fait connaître un procédé de préparation à la fois si simple et si facile à réaliser. Mais il n'en est point ainsi ; l'examen microscopique, l'action des dissolvants, les phénomènes de coloration auxquels donne lieu le contact des acides, tout conspire pour montrer que le produit obtenu par le procédé simple dont il vient d'être question est loin de représenter un principe pur, invariable dans ses caractères et uniforme dans son action.

Parmi les propriétés que l'auteur du mémoire n" 2 attribue à la digitaline, il en est une qu'il considère comme vraiment spécifique, c'est la coloration verte qu'elle développe au contact de l'acide chlorhydrique. Cette réaction, signalée pour la première fois par MM. Homolle et Quevenne, n'a été constatée jusqu'ici que sur des produits impurs, en sorte qu'on est resté dans le doute sur son véritable siège et sur la nature des éléments entre lesquels elle s'accomplit. Est-elle inhérente à la digitaline elle-même ou aux matières étrangères qui souillent sa pureté? Plusieurs chimistes ont pensé qu'elle provenait de l'action exercée par l'acide chlorhydrique sur un principe oléo-résineux qui accompagne obstinément la digitaline ; mais l'auteur du mémoire n° 2 affirme l'opinion contraire, en s'appuyant sur des

expériences nombrousos dont lo résultat parait on effet concluant. La coloration dont il s'agit deviendrait alors de plus en pluH intense, à mesure que la digitaline ko rapprocherait davantage de l'état do pureté. Or en comparant, à ce point de vue, la digitaline du mémoire n" 2 avec celle du mémoire n" 3 (Nativelle), dont nous allons tout à l'heure entretenir l'Académie, on est frappé des dillerences considérables qui s'y remarquent. Tandis que, dans lo premier cas, la couleur verte est lente à se développer, et n'acquiert, en définitive, qu'un degré d'intensité faible; dans le second, au contraire, l'action est prompte, et quelques minutes suffisent pour que le mélange prenno une couleur vert-émeraude du plus vif éclat. Le fait observé par l'auteur du mémoire n" 2 devient ainsi un des arguments les plus manifestes contre la pureté de la digitaline qu'il a obtenue.

Cette circonstance est do tous points regrettable, car elle réagit de la manière la plus fâcheuse sur toutes les autres parties du mémoire, que l'auteur a traitées avec conscience et auxquelles il a donné les plus grands développements, Comment admettre désormais tout ce qu'il dit de la recherche do la digitahne dans les expertises médico-légales, des altérations pathologiques qu'elle peut produire, des symptômes auxquels elle donne lieu, de l'intensité d'action qu'elle popsède, lorsque la matière qui a servi de base aux observations qu'il présente n'a pas le degré de pureté qui peut seul les rendre concluantes? Heconnaissons, toutefois, que la digitaline n'est pas seule en cause dans le programme tracé aux concurrents, et qu'alors même que les faits observés de^Taient être rapportés aux principes étrangers qui l'accompagnent dans la plante, leur constatation aurait encore asse? d'intérêt pour qu'on sût gré à l'auteur de les avoir signalés. Cette partie médicale de son travail renferme, d'ailleurs, quelques résultats importants. C'est ainsi que les effets toxiques produits chez la grenouille par les diverses préparations de la digitale constituent, selon lui, une réaction physiologique d'une extrême sensibilité, très-nelte et tout à fait caractéristique, que l'expert doit toujours invoquer comme complément nécessaire des essais chimiques, toutes les fois, du

moins, que les circonstances ou les quantités de matières obtenues lui permettent d'y recourir.

J'arrive maintenant au mémoire n" 3 (Nativelle), portant pour devise : Toute substance active recèle un principe immédiat cristallisable doué de ses propriétés essentielles. Ce mémoire est accompagné do quatre produits extraits de la digitale, et parmi ces produits se trouve un magnifique échantillon de digitaline cristallisée pure.

Tous les chimistes savent, dit l'auteur du mémoire n" 3, que la digitaline est insoluble dans l'eau, et qu'elle n'affecte, dans la digitale, aucune combinaison saline capable de modifier cette propriété. Cependant, c'est dans le produit de la macération aqueuse qu'on l'a jusqu'ici recherchée, et l'on a rejeté comme inutile et complètement épuisé le résidu provenant de ce traitement. C'est à cette cause qu'il convient, selon lui, de rapporter l'insuccès des expérimentateurs ; car l'expérience lui a démontré que, tandis que le macéré aqueux de digitale renferme principalement un produit amorphe, soluble dans l'eau en toute proportion, qu'il appelle digitaléinè^ on retrouve, au contraire, dans le résidu du traitement, la presque totalité du principe actif cristallisable, uni à un autre principe très-amer aussi, qui s'en rapproche par ses propriétés, mais qui ne cristallise pas. Ainsi la macération aqueuse ne contiendrait que peu ou pas de digitaline cristallisée.^ et c'est le résidu, perdu jusqu'ici, qui serait le plus intéressant au point de vue de l'extraction de ce principe.

En partant de cette donnée, confirmée par l'expérience, l'auteur apporte au procédé ordinairement suivi une première modification qui consiste à substituer le traitement alcoolique £.u traitement aqueux. Après avoir épuisé la digitale au moyen de l'alcool à 50 degrés, il distille la teinture et concentre le résidu de la distillation jusqu'à ce que son poids soit égal à celui de la digitale mise en expérience. Ici se présente une remarque dont la portée est générale, que l'auteur n'a peut-être pas mise suffisamment en relicif dans son mémoire, mais qu'il a appliquée de la manière la plus heureuse dans son procédé d'extraction. Lorsque plusieurs principes existent simultanément dans une même plante, ils sont doués

lo plus souvent, les uns à l'égard des autres, d'une action particulière qui détermine ou favorise leur dissolution réciproque dans un même liquide. Cette faculté se manifeste surtout dans les liqueurs très-concentrées ; elle s'affaiblit au contraire et s'annule presque complètement dans les liqueurs étendues. C'est ainsi qu'une liqueur concentrée d'opium peut contenir, indépendamment des principes que l'eau dissout directement, une proportion plus ou moins considérable de résine qui s'y trouve entraînée à la faveur même de ces 'principes, et qui se sépare de la dissolution dès que celle-ci vient à être étendue d'une certaine quantité d'eau. Le même effet se produit dans le cas de la digitale : dans le liquide concentré qui représente le produit d'évaporation du traitement alcoolique, on trouve en dissolution non-seulement les principes directement solubles dans l'eau, comme la digitaléine, mais d'autres principes, tels que la digitaline et la digitine, qui, insolubles par eux-mêmes, se maintiennent cependant en dissolution à la faveur des précédents et grâce à l'état de concentration oii ils se trouvent. Aussi, vient-on à étendre ce liquide concentré de trois fois son poids d'eau, on voit se former un dépôt d'apparence poisseuse dont la quantité augmente graduellement, et qui représente, quand il est complet, la presque totalité de la digitaline accompagnée, il est vrai, de digitine et de matière colorante, mais débarrassée de la digitaléine et des autres principes solubles qui sont, d'après l'auteur, le principal obstacle à sa cristallisation. Cette partie du procédé constitue une seconde modification tout aussi importante que la première.

Pour extraire du dépôt poisseux les deux principes cristallisables qu'il renferme, le mémoire indique de l'essorer d'abord sur des doubles de papiers à filtre, et de le traiter ensuite par deux fois son poids d'alcool à 60 degrés bouillant. La solution filtrée est abandonnée dans un lieu frais oti elle ne tarde pas à se couvrir de cristaux qui envahissent sa surface, ainsi que la paroi interne du vase où. elle se trouve contenue. La formation de ces cristaux se continue pendant un temps très-long, et ce n'est guère qu'au bout de huit ou dix jours qu'on peut considérer la liqueur comme complètement

épuisée. On introduit alors le tout dans une allonge à déplacement dont la douille est munie d'une boule de coton : l*eau mère coule et les cristaux restent. On les lave avec une petite quantité d'alcool à 33 degrés qui déplace leS dernières portions d'eau mère, et ils sont alors presque complètement décolorés. Pour arriver à la digitaline pure, il ne reste plus que deux choses à faire : séparer du mélange cristallin la digitine, qui constitue plus des deux tiers de sa masse, et donner à la digitaline la forme cristallisée et parfaitement définie sous laquelle il convient de la présenter aux usages médicaux. C'est à quoi l'on parvient par l'action successive du cbloroforme sur le mélange cristallin et de l'alcool à 90 degrés sur le produit d'évaporation de la solution chlorof or mi que.

Il serait difficile d'imaginer un traitement analytique plus net et plus complet que celui du chloroforme agissant sur un simple mélange de digitaUne et de digitine. La partie qu'il dissout possède, en effet, une amertume excessive; elle donne au contact de l'acide chlorhydrique une couleur vert-émeraude d'une merveilleuse intensité ; son action sur l'économie est tellement vive, qu'un quart de milligramme suffit pour produire les effets ordinaires de la digitale. Au contraire, toute la partie que le chloroforme laisse indissoute est sans saveur, ne donne aucune coloration par l'acide chlorhydrique et ne possède aucune action appréciable sur i'organisme.

Laissant donc do côté ce dernier produit, on traite le résidu de l'évaporation de la liqueur chloroformique par huit fois son poids d'alcool à 90 degrés bouillant. On ajoute un peu de charbon animal bien lavé, on filtre et l'on abandonne au refroidissement dans un petit ballon imparfaitement bouché. Le liquide ne tarde pas à se remplir de cristaux qui apparaissent sous forme d'aiguilles fines, blanches et brillantes, groupées autour du même axe : c'est la digitaline pure.

En voyant cette nouvelle substance si différente, par son apparence, comme par sa forme, de tout ce qu'on a connu jusqu'ici sons lo nom de digitaline , la commission a pensé qu'il était do son devoir d'en vérifier la nature, d'en constater les propriétés physiologiques et chimiques, enfin de sou-

mettre au contrôle de rexpérience le procédé lui-même qui avait permis de l'obtenir.

Sur ce dernier point, la commission a pu se convaincre que les assertions de l'auteur sont parfaitement exactes. En suivant pas à pas le procédé qu'il décrit dans son mémoire, elle a obtenu un principe immédiat entièrement semblable à l'échantillon présenté, ayant par conséquent même apparence, même forme cristalline, mêmes propriétés à l'égard des dissolvants neutres ou acides, donnant enfin au contact de l'acide clilorhydrique concentré une couleur vert-émeraude tout aussi vive et tout aussi marquée.

Quant à l'action physiologique de la digitaline pure obtenue par ce nouveau procédé, elle se trouve établie par trois séries d'expérimentations. Déjà notre collègue M. Gubler, après de nombreux essais faits à la demande de l'auteur, avait formulé cette conclusion : o Que la digitaline cristalli- « sée possède les propriétés thérapeutiques et toxiques de la « digitale elle-même, avec une intensité d'action incompara- «'blement supérieure, et telle qu'on doit l'attendre du prin- « cipe actif pur de la plante. »

Mais la digitaline, sur laquelle avaient porté ces essais, pouvait différer de celle qui avait été présentée à l'Académie, et il importait que la commission fût fixée sur la digitaline de l'auteur, telle qu'il l'avait obtenue par le procédé décrit dans son mémoire, et telle que la commission avait pu l'obtenir après lui, en se conformant à toutes les indications prescrites.

Deux de nos collègues, MM. Marrotte et Vulpian, ont bien voulu se charger de faire, chacun de leur côté, les expérimentations nécessaires.

M. Marrotte a opéré avec une solution alcoolique de digitahnc au millième, qu'il a administrée à vingt-trois malades dont la plupart étaient atteints d'affections organiques du cœur. La solution, introduite dans une potion à l'aide d'un tube gradué, à dose par conséquent toujours exacte et parfaitement connue, a été prescrite dans des cas bien déterminés, et dans les conditions les plus propres à rendre les résultats concluants.

« Lors de mes premières expériences, dit M. Marrotte, étant « mal renseigné sur l'activité du nouveau médicament, je l'ai « employé d'abord à la dose de 1 milligramme, répétée une et « même deux fois par jour : mais j'y ai promptement renoncé, (( à cause des accidents toxiques qu'il a occasionnés. A la dose « de 3 milligrammes dans les vingt-quatre heures, la noucc velle digitaline détermine, dans la journée même ou le len- « demain, la saturation et l'intolérance, nausées, vomisse- « ments, diarrhées, vertiges, accidents qui peuvent dur^r « deux, trois jours et même plus longtemps, malgré la cesce sation du médicament. Un quart de milligramme, un demice milligramme, et même trois quarts de milHgramme par jour, c( en ne continuant pas cette. dernière dose trop longtemps, K sont bien supportés. Mais dans la plupart des cas, 1 millic( gramme suffit pour amener, au bout de trois, quatre ou « cinq jours, une action marquée sur la circulation. Les batcf tements du cœur deviennent plus lents, plus réguliers, plus « énergiques. »

Dans le résumé qu'il donne des résultats de son ol'.Gsrvation, M. Marrotte conclut :

ce Que le nouveau médicament paraît avoir des effets tout ce à fait identiques avec ceux des autres préparations de digi- (( taie et en particulier de la digitaline de MM. Horaolle et Quece venue, mais que son action est incomparablement plus ce énergique. »

M. Vulpian a établi ses expériences en vue de connaître l'action physiologique de la nouvelle substance, et de la comparer à celle du produit désigné sous le nom de digitaline de MM. Homolle et Quevenne. Les essais ont porté sur des grenouilles que l'on a choisies aussi semblables que possible, et ils ont consisté à introduire sous la peau d'une des régions jambières une même quantité des deux produits préalablement dissous dans l'alcool. Pour être bien certain que c'était par les voies circulatoires et non autrement que la digitaline en solution était transportée jusqu'au cœur, notre collègue a pris soin de l'injecter dans une région aussi éloignée que possible de cet organe, et de n'introduire sous la peau qu'une faible quantité de hquide.

Dans les expériences parallèles et très-soignées dont le détail a été remis à la commission, les deux digitalines ont paru posséder, ù l'état de solution alcoolique, une puissance d'action sur le cœur à peu près égale. Mais, ainsi que le fait remarquer M. Vulpian, il y a une difficulté sérieuse dans la conséquence à tirer des résultats obtenus. Lorsqu'on injecte sous la peau une solution alcoolique de digitaline, il y a toujours un précipité qui se forme au contact dos humeurs aqueuses de l'animal. Or, la digitaline cristallisée étant moins soluhle que la digitaline de MM. Homolle et Quevenne, le précipité auquel elle donne lieu est plus abondant, et par suite la quantité absorbée est beaucoup moindre.

M. Vulpian établit comme ccyiclusion do ses expériences ;

« Que la digitaline cristallisée du mémoire n" 3 (Nativclle) « a une action évidente et énergique sur le cœur ; et comme ce il s'agit d'une substance définie, que l'on peut obtenir con- « stamment identique, on est à même de doser cette action, « ce qui est à peu près impossible lorsqu'il s'agit de la dig i « taline de MM. Homolle et Quevenne, substance d'énergie « forcément variable, suivant les diverses circonstances de « la récolte des plantes et de la préparation. »

En présence des résultats consignés dans ces trois séries d'observations, la commission pour le prix Orfila ne pouvait plus conserver de doutes sur l'action physiologique et médicale de la nouvelle substance. Elle était, d'ailleurs, éclairée sur la valeur pratique du procédé à l'aide duquel on pouvait l'obtenir. Elle n'avait donc plus qu'un regret à formuler au sujet du mémoire n° 3, c'était que l'auteur n'eût pas donné à son important ti^ivail le développement toxicologique que comportait la question. Mais il faut reconnaître que l'isolement de la digitaline pure et la constatation des véritables caractères qui lui appartiennent étaient le point difficile et fondamental de la question ; et il faut reconnaître en outre que, ce point étant aujourd'hui résolu, les études complémentaires qui pourraient être faites désormais sur la recherche de la digitaline auront un caractère de certitude qu'elles n'ont pu avoir jusqu'ici,

(Suivent les conclusions.)

Prix Orfila. — Conformément à la volonté du donateur, l'Académie avait remis au concours, pour la troisième et dernière fois , la question suivante : De la digitaline et de la digitale.

Cette question était accompagnée du programme suivant : « Isoler la digitaline, rechercher quels sont les caractères chimiques qui dans les expertises médico-légales peuvent servir à démontrer l'existence de la digitaline et celle de la digitale ; — quelles sont les altérations pathologiques que ces substances peuvent laisser à leur suite dans les cas d'empoisonnement ; — quels sont les symptômes auxquels elles peuvent donner lieu ; — jusqu'à quel point, et dans quelle mesure peut et doit être invoquée l'expérimentation sur les animaux des matières vomies, de celles trouvées dans l'économie ou des produits de l'analyse, comme ndice ou comme preuve de l'existence du poison et de l'empoisonnement. »

Le prix Orfila est bisannuel et d'une valeur de 2 000 francs, mais par suite d'ajournements successifs, et en vertu des termes mêmes de la donation, le prix à décerner en 1870 était de 6 000 francs.

L'Académie a reçu trois mémoires.

Le mémoire inscrit sous le numéro 3 (Nativelle), dit le rapporteur de la commission, notre savant confrère M. Buignet, était accompagné de plusieurs flacons, dont l'un contenait des cristaux sous forme d'aiguilles fines, blanches et brillantes, c'est-à-dire une substance si différente de tout ce qu'on connaissait jusqu'ici sous le nom de digitaline, que la commission a considéré, tout d'abord, comme son devoir d'en vérifier la nature et d'en constater les propriétés. M. Buignet a entrepris cette tâche, et il a mis au service de la commission son habileté bien connue.

En suivant les procédés indiqués par l'auteur, il a obtenu et mis sous les yeux de l'Académie une substance cristallisée , identique avec la précédente, qui n'est autre que la digitaline pure, et que trois de nos collègues, MM. Gubler, Marrotte et Vulpian, ont mise à l'essai. Ces essais ont montré, ainsi d'ailleurs qu'on devait s'y attendre, que la digitahne à l'état de pureté possède les propriétés de la digitale, mais

avec une inten55Îté d'action incomparablement supérieure.

Le médecin a donc aujourd'hui à sa disposition un principe cristallisablo, par conséquent défini, qu'il peut doser avec exactitude et dont il est possible désormais de mesurer l'action physiologique, toxique et thérapeutique. La digitaline n'avait pas encore été obtenue à l'état cristallisé : on peut dire qu'elle n'était pas connue.

L'auteur du mémoire n" 3 s'est donc distingué par une véritable découverte, et il a, en même temps, rendu un service signalé aux sciences biologique et médicale. Sans doute il n'a répondu qu'à la première partie du programme, et il eût été désirable qu'il pût compléter son œuvre en abordant le problème toxicologique. Mais, ainsi que le fait remarquer le rapporteur de la commission, l'isolement de la digitaline était le point fondamental. Or, ce point étant résolu, les recherches toxicologiques et autres dont la digitaline sera l'objet auront à l'avenir un caractère de certitude qu'elles n'ont pu avoir jusqu'ici.

L'Académie n'a pas hésité à décerner à l'auteur du mémoire n° 3 le prix Orfila, c'est-à-dire un prix de 6000 francs. Lorsque, après la lecture du rapport de la commission, le pli cacheté annexé au mémoire n" 3 a été ouvert en comité secret, le nom de l'auteur, M. Nativelle» a été salué par des applaudissements unanimes.

RECHERCHES SÏÏR LA DîaiTALÏl

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