CAPI RE VITE
Missionnaires et Prosélites à Madagascar. — Aperçu de la Géographie, de l'Ethnographie et de l'Histoire de la province d'Ankara. — Recherches sur la Flore et la Faune de ces contrées. — Nos premières excursions sur la rivière Ambassuana. — Les villages Ambassuana, Ambatou-Rangene et Si-Rangene.— Superstition des habitants de ces parages. — Rencontre désagréable à Ambatou-Rangene et à Ampampaména. — Découverte de nouvelles espèces de poissons. — Retour à Nossi-Bé.— Une nuit de prison, par suite de patriotisme. — Départ pour la Réunion.
J'éprouvai de la difficulté à me procurer parmi les indigènes des gens capables pour un service régulier et des gens soumis. Je crus bien faire en choisissant parmi eux,
1) Voir p. 147 de notre Relation de voyage.
2) Nous devons observer que dans les mots malgasches où nous avons introduit par erreur la lettre C celle-ci doit être remplacée par la lettre K. La letter C n’existant pas dans l’Alphabet malgasche.
ceux qui avaient reçu l'éducation des missionnaires Jésuites ou qui avaient servi pendant quelque temps des Européens, soit à Nossi-Bé ou aux îles Mascarègnes; mais dans la suite je fus convaincu que ceux qui n'avaient pas eu ces avantages étaient bien préférables, car ils n'avaient pas tant de défauts et de malice que ceux qui avaient suivi les cours des prêtres et des frères; les derniers étaient plus remarquables par leurs vices que par les vertus chrétiennes. Généralement ils étaient fainéants, menteurs, voleurs, soulards et paillards, mais par contre intelligents, attentifs, dociles et surtout fidèles à leurs maîtres. Je le déplore d'autant plus que les missionnaires se donnaient vraiment toutes les peines du monde pour les instruire, mais une fois livrés à eux-mêmes ces gens se servaient de leur culture pour le mal. Ils aimaient mieux imiter les mauvaises qualités des blancs que les bonnes. C’est à l’île de la Réunion que les Jésuites élèvent dans leur établissement de la Ressource de jeunes malgaches comme futurs civilisateurs de leur patrie et leur nombre s’accroit annuellement ,,Une lettre publiée dans les An- »oales de la Propagation de la Foi par l’un des professeurs nous apprend que la mission de Madagascar malgré tout ce qu’elle a usé de dévouements et de vies aposto- »liques, a fait peu de progrès. Après des tentatives réitérées et toujours infructueuses, »0n a compris que l'age mür offrant peu d'espoir d’une abondante moisson, il fallait Commencer par l'enfance la régénération de ce peuple. Mais cet essai n'était pas »possible sous les yeux des parents qui redoutent l'influence des étrangers sur leurs fils, »et qui regardent même l'instruction comme un danger. Pour former une jeunesse ,Chrétienne, il était donc nécessaire de la transplanter sur un autre sol, où des mains »habiles la cultiveraient sans entraves, pour la renvoyer ensuite à ses compatriotes avec les trésors de la foi et les germes de la civilisation.”
Mais la plupart de ces enfants ne sont destinés qu’a former de pieux ménages, qu’on srendra ensuite à leur pays, et qui deviendront le noyau de villages chrétiens.”
»Allez à la Ressource dit M. de Gaudemard et vous y verrez des hommes uniquement occupés de la prière et d'oeuvres de devouement, de l'amour de Dieu et de leur pro- »chain; vous y verrez poursuivant, dans l’humilité et le travail volontaire, leur oeuvre de »Charité envers ce qu'il y a de plus infime parmi les créatures envers de pauvres enfants »dont ils espèrent faire des apôtres, des catéchistes, et les auxiliaires de la civilisation sur une terre barbare; oeuvre magnanime et désintéressée, car Dieu seul sait si le zèle des généreux missionnaires sera couronné de succes, et si les ouvriers évangéliques qu'ils »préparent seront fidèles à leur vocation.
»La maison de Nazareth complète les établissements de la Mission. Elle est située à »quelques minutes et un peu au-dessous de N. D. de la Ressource. C'est là, dans une »demeure environnée d’ombres et de silence, cachée et recueillie comme l’humble maison de Marie de Nazareth, que les bonnes soeurs de St-Joseph prennent soin des petites filles Malgaches rachetées par les missionnaires. Là aussi, la prière et le travail accom-
»plissent leur oeuvre de régénération, l’obéisance, la douceur et la piété en sont les fruits »déja visibles et promettent aux futurs ménages de Madagascar des épouses chrétiennes, »d'habiles ouvrières, et peut-être aussi des institutrices à leurs compatriotes. Quelques »unions ont déja été réalisées entre les jeunes couples des deux maisons.”
Belles paroles en vérité, pour ceux qui professent avec ardeur les dogmes de Romel! mais nous comme naturalistes nous devons avoir des faits pour croire ce qu’on avance. Nous n’aimons pas les hypothèses pour faire croire à nos lecteurs que ce sont des faits véritables. Nous voudrions bien nous-même avoir l'espérance que les missionnaires réussiront à régénérer par leur culte les malgasches, mais malheureusement les faits que nous avons eu sous les yeux s'opposent à leurs chimères. (C’est notre devoir comme appréciateur impartial de la vérité de faire connaitre les fruits de leur instruction. Nous ne parlerons pas seulement des conséquences de l'instruction des Jésuites mais aussi de celles des Méthodistes. Il est incontestable que les missionnaires ont beaucoup de mérite dans leur oeuvre civilisatrice de la grande île africaine par leur enseignement des arts et métiers et des diverses sciences !) et aussi longtemps que leurs prosélites profitent de ces leçons pour leur bienêtre matériel, ces derniers se montrent bons disciples et tant qu'ils sont sous les yeux de leurs professeurs, même bons chrétiens et quand il s’agit d’un bénéfice quelconque à réaliser, ils restent fidèles à la religion qui leur a été enseignée. Plus l'intéret matériel leur parait grand, plus leur famille y trouve d'avantage, plus ils sont dévots et même fanatiques. Ils ne resonnent qu’au point de vue du bienêtre terrestre. Quelle malheureuse idée ont ces gens de la religion chrétienne; ils ne comprennent pas l'utilité de l’enseignement d’une vie céleste qui ne leur fasse espérer qu'une vie spirituelle. Ils ne comprennent pas que les missionnaires, qu'ils considèrent comme les dépositaires de toute sagesse, puissent professer la croyance à un tel avenir et quittent leur patrie et leur famille pour venir dépenser des millions dans un pays malsain afin de gagner des partisans. Ils ne comprennent pas surtout que parmi les missionnaires Jésuites et Méthodistes qui sont chez eux, il y ait de l’animosité au point de ne pouvoir se supporter l’un l’autre et de se calomnier et s’injurier sans cesse. Ils ne comprennent pas que ceux qui professent l'amour comme le plus grand commendement de Dieu se haïssent entre eux. Nous savons trop bien que la plupart de leurs élèves, une fois retournés dans leur patrie avec les semences de la foi chrétienne, retombent peu de temps après dans leur croyance naturelle, quand ils n’out plus à supporter le joug de leurs maîtres. Naturellement un troupeau qui est sans pasteur entre dans le premier venu pré et se perd une fois livré à lui-même. C’est ce qu'on peut dire de jeunes malgasches qui élévés, par les missionnaires, changent suivant leurs intérets, lorsque plustard livrés à leurs propres idées. Dans un pays comme Madagascar qui a été visité
depuis des sciècles par les Arabes ’) la foi fondementale est celle de Mahomet; c’est celle qui convient le mieux à la vie indépendante et aux espérances des malgasches.
Pour le présent elle leur donne plus d’avantages, leur parait beaucoup plus vraisemblable et leur promet une vie céleste pleine de délices. (C’est pour cela qu'il est très dificile désubstituer l’idée chrétienne aux dogmes de divers cultes, même dans la première jeunesse.
J'ose constater que les négociants arabes font annuellement plus de prosélites à Madagascar que les missionnaires Jésuites et Méthodistes. Cependant l’enseignement de tous est basé sur la vanité et l’avidité de ce peuple; c’est par politique qu'ils leur font gagner et par ce moyen ils finisent par en faire des prosélites. Ceux qui sont les plus rusés et les plus riches ont aussi le plus grand succes. Les Arabes ne pouvant ni disposer des richesses, ni de la connaissance des arts et métiers, ni des sciences, ni des objets utiles de l’Europe des missionnaires Jésuites et Méthodistes, ont par contre plus de ruse, connaissent mieux les habitudes du peuple, se lient souvent, jusqu'a l’intimité enfin négocient leur religion comme leur commerce. J’ai rencontré des malgasches qui possédaient un livre d’heures catholique romain, un cantiques méthodiste, une bible et un coran et qui interpellés par moi pour savoir comment ils avaient obtenu ces trésors religieux me répondaient qu'ils les avaient reçus de leurs différents professeurs, que leurs livres preférés étaient pourtout les cantiques et le coran parce qu’ils s’amusaint par les premières et par le second ils apprenaïent à connaitre leur Dieu et leur vie spirituelle sans difliculté. Ils ne s’étonnaient point que, moi, je preférasse la bible à tous les autres livres puisque comme blanc je devais être plus savant qu’eux pour comprendre tous les mistères d’une vie spirituelle qui suivant eux ne donnait aucune jouissance, ni distraction. Dans le cours de cette relation nous aurons l’occasion de parler des idées religeuses des malgasches qui n’ont pas eu l'avantage d’avoir l'instruction des missionnaires Jésuites et Méthodistes et qui ne sont pas si païens qu'on pourrait croire. (juelque fois, mais c’est rare, il y a des brebis dans le troupeau des missionnaires Jésuites et Méthodistes, qui fidèles à leurs pasteurs recherchent l'étable, mais celles la sont de véritables béliers. Ces malgasches chrétiens sont fanatiques et se servent de la religion comme d’une arme despotique contre leurs frères païens. Aussi sont ils si fiers de leur instruction que lors qu'ils se trouvent dans la société des blancs, ils tâchent de se mettre sur le même pied de civilisation et de connaissance. Avec le peu qu'ils ont appris des langues française el anglaise ils veulent se faire valoir comme professeurs; ils vont même jusqu'a vouloir briller par leurs connais-
1) Voir les Voyages de Marco Polo t. ler du Recueil de Voyages et de Mémoires publié par la société de géographie de Paris p. 233.
Voir pag. 115 de l’ouvrage du docteur Hartmann. Edrisii Africa. XXII. Insulae maris Omanici.
Voir les Notes, I. c. et les documents sur Ja partie occidentale de Madagascar du Capitaine Guillain, Paris 1845. p. 357. Note G. page 20 du texte.
sances dans la lecture et l'écriture et vraiment on doit avoir pitié de leur médiocrité. On comprend que parmi les gens qui ignorent complètement ces connaissances ils soient considérés comme des êtres de haute importance, même comme des prophétes. Dans le pays des aveugles le borgne est Roi. Aussi dans les parties de Madagascar ou ces savants noirs se trouvent, ils règnent par la parole et ils jouent un role tout à fait tyrannique, si encore ils suivaient la voie du Christianisme une fois revenus dans leur patrie et devenaient les instituteurs et missionnairs de leurs semblables, alors on pardonnerait encore leur fierté puérile. Mais au contraire ils deviennent dispotes, dominent leurs chefs et mênent la vie d’un vrai sultan, ne se contentant pas d’une femme légitime mais s’unissant à plusieurs. Il est donc très dangereux pour les voyageurs européens de ne pas être en bons termes avec ces hypocrites parce qu'on à souvent besoin de leur influence auprès des chefs ou de gens d'importance. Ordinairement on vous conduit dès votre arrivée, dans une contrée ou se trouvent ces individus et même on les appelle de plusieurs lieues de distance pour servir d’interprêtes. Plusieurs fois J'ai eu l’occasion de démasquer ces hypocrites menteurs et blageurs qui faisaient honte à leur instruction chrétienne qu’ils avaient du reste oubliée, sauf l’audace à se mettre sur le même pied avec les blancs jusqu'a partager les bonnes choses que ceux-ci avaient avec eux, afin de montrer qu'ils en avaient aussi appris l’usage. Tout leur foi se résumait dans ces trois mots: liberté, égalité et fraternité. Parmi ces prosélites il y en avait qui ce nommaient tantôt Catholiques, tantôt Protestants ou Mahometans, selon que leur intérêt l’exigeait comme je viens de dire et qui se faisaient honneur de raconter qu'ils suivaient l'exemple de leur Roi Radama IT qui lui aussi l’avait fait. Ils racontaient que dans sa jeunesse il avait été circoncis et instruit par les Arabes dans le coran, puis baptisé par les Jésuites comme Catholique romain et plutard par les Méthodistes comme Protestant. A l'observation que les Jésuites lui firent à propos de ce sacrélège, il leur répondit que devant donner la liberté à tous les cultes dans son pays, il était de son devoir de faire partie des differentes doctrines religieuses, pour maintenir l’ordre et la paix, puisque tel jour il lui fallait assister aux cérémonies d’une église et tel autre à celles de l’église voisine et qu’en outre il était encore et surtout obligé de pratiquer le culte de ses ancètres celui dans lequel était morte sa bonne mère. Faites comme moi, aimez tous vos prochains comme vous-mêmes et vous serez les amis de tout le monde et c’est le meilleur culte que vous puissier enseigner à mon peuple. Îl faut aimer vos prochains comme vous mêmes était interprêté par les disciples des Jésuites et des Méthodistes, dans le sens de partager ses biens avec eux ou plutôt de leur donner tout ce qu'on possède et vivre en paix. Bonne religion pour ceux qui n’ont rien a perdre et tout a gagner. Je déplore d’avoir à constater que les malgasches ont reçu une très mauvaise idée de la religion chrétienne et de la civilisation Européenne, justement par les missionnaires Jésuites et Méthodistes eux même, qui cherchent continuellement à se nuire l’un à l’autre dans la
profession de leur foi par une politique méchante et égoiste ‘). Beaucoup de leurs prosélites professent donc la religion chrétienne de la maniere dont je viens de parler en cherchant surtout la conversation de ces représentants de la civilisation Européenne qui après avoir mené une vie légère, voire même, assez irrégulière désertent leur patrie pour s’aventurer dans ce pays d'avenir au détriment de ses habitants et occasionnent les guerres et les révolutions dont il est souvent le théatre. Madagascar est loin de devenir un pays chrétien sous de tels auspices et les habitants deviennent de plus en plus défiants, incrédules et hypocrites par de tels auxiliaires de la religion chrétien et de la civilisation Européenne. Est ce que ce ne serait pas ici le cas de rappeler les paroles touchantes que Glaucus adressa à Diomède :
Comme on voit des forêts les feuilles détachées Voler au gré des vents et languir déssèchées Ou refleurir encor sur des rameaux plus verts, Lorsque le doux printemps féconde l'univers, Telle à son tour s'élève et tombe chaque race.
ILrADE.
Partout à Madagascar ou les missionnaires Jésuites et Méthodistes ont mis le pied, les indigènes les ont reçus et les reçoivent encore avec toute hospitalité et bienveillance aussi longtemps qu'ils profitent de leur instruction matérielle et de leur trésors car aussitôt que l’enseignement de la religion vient sur le tapis ils changent d'idée. Ils ne disent pas comme Bertrand dans Robert le Diable: l'or est une chimère! mais ils considèrent l'argent de la même façon que les missionnaires eux mêmes. En voici une petite histoire qui est arrivée pendant notre voyage à Madagascar: Le docteur Lacaille nous écrivait: ”Nos péres Jésuites établis à Baly ?) ne s’y maintiennent qu’avec peine et a "cause de l'intimidation prèsque permanente d’un batiment de guerre, chargé de visiter “souvent ce point. Les sakalaves ne connaissent que ce qui est imposant par le nombre; #aussi nos trois pauvres missionnaires de Baly ont ils failli être les victimes de leur "dévouement religieux il y a dix huit mois à peine.”
Plustard j'ai appris du capitaine Delaroque, venant de Marambitsi et d’autres caboteurs que les missionnaires furent massacrés et lorsque le batiment de guerre après avoir incendié les villages de la côte eut une entrevue avec le roi indigène *) pour lui demander la cause du massacre, il lui raconta l’histoire suivante: Monsieur le
1) Voir p. 17—24 du Chapitre premier de l’ouvrage de William Ellis, History of Madagaseur. Vol. II. Voir p. 214—219 de l’ouvrage du Capitaine Dupré Trois mois de séjour à Madagascar. Voir p. 338—340 de l'ouvrage du docteur Auguste Vinson, Voyage à Madagascar.
2) Buly se nomme aussi Boyanna. Le premier nom usité chez les français; le second chez les anglais dans leurs ouvrages. Voir p. 273—275 de l’ouvrage de Me. Leod, Madagascar and its people, London, Longman, Green and Co. 1865. 3) Je suppose que c’était Rabouky, chef de Magoulou contrée située dans la partie oueste de la baye de Boyanna. Voir les documents sur la partie occidentale de Madagascar du capitaine Guillain, Paris 1845, p. 278.
Voir les Notes, 1. c.
Gouverneur de la Réunion m’ayant demandé la permission d'envoyer dans mon pays des missionnaires Jésuites, j'acceptai cette offre avec grand plaisir, voulant profiter des bonnes choses que ces gens introduiraient dans mes états. Pendant le premier temps j'étais très satisfait d'eux, parce qu'ils nous avaient communiqué des choses très utiles et inconnues chez nous. Ils apprirent aux enfants leur langue; ils leur enseignèrent aussi a lire et a écrire et lorsqu'ils me demandèrent un terrain pour bâtir une maison destinée aux enfants qu'ils désiraient instruire, j'y consentis avec grand plaisir. Aussitôt cette maison construite, ils forcèrent aussi nos femmes et nos veillards à venir appendre leurs leçons; toutes les fois que nous n’avions pas besoin d’eux pour cultiver nos rizières et nos champs de patates et de manioc, je n’ai pas fait d'observation, quoique je ne comprisse pas ce que les femmes et les veillards pouvaient appendre d’eux et lorsque plusieurs de mes gens se plaignirent que leurs femmes négligaient leur ménage, je priai les missionnaires de ne s'occuper à l’avenir que de l’enseignement des enfants et que je ne permettais aux femmes d'aller dans leurs réunions qu'autant qu'elles n'auraient rien à faire dans leur ménage ou dans les champs. Les missionnaires s’opposèrent à cette décision en disant: que j'étais convenu avec M. le Gouverneur de la Réunion de les laisser agir librement et de professer la religion chrétienne. Je leur dis alors que M. le Gouverneur n’avait pas le droit d'empêcher mes gens de faire le travail du ménage et des champs. Ces contrariétés continuèrent et un Jour qu'une révolte avait éclatée, parceque les femmes ne pilaient plus le riz et ne voulaient plus travailler dans les rizières et les champs, je priai les missionnaires de fermer leur maison et de ne plus empècher mes gens de nous procurer de la nourriture. Comme ils ne tenaient aucun compte de mes observations, je fis démolir leur édifice et les priai de quitter mon pays, en leur disant que je n'avais pas besoin pour mes gens d’une instruction qui devait les faire mourrir de faim et les porter à se massacrer l’un l’autre. Ils ne voulurent pas encore obéir et excitèrent à la révolte les femmes contre leurs maris, les enfants contre leurs parents et les veillards contre leurs fils Que faire dans ces moments pénibles? Je demandai conseil à mes anciens qui à l'unanimité votèrent leur mort, comme le seul moyen de faire finir ce désordre. Et pour l’exécution de la loi de mon pays, vous venez me faire la guerre. Si les blancs agissent de la sorte dans leur propre pays, je préfère rester noir avec l’instruction et la foi de mes ancêtres. Comment agiriez vous, si dans votre pays un blanc à qui vous donneriez l'hospitalité abusait de votre absence pour violer les droits que vous seul avez sur votre femme? Ne le tueriez vous pas dans votre rage? Si quelqu'un venait faire le commerce chez vous et abusait de votre confiance que feriez vous? Ne vous vengeriez vous pas? Eh bien! plusieurs fois des blancs nous ont trompés de cette manière el nous les avons jugés et condamnés suivant nos lois et comme elles sont sévères ils durent en supporter les conséquences. Dernièrement encore, un navire venait trafiquer sur nos côtes et le capitaine nous achetà du riz et des peaux de boeufs en
échange d’ustensiles et d'étoffes Européennes. Il exige d’abord notre chargement avant de donner le sien, Nous avions confiance et on lui accorda ce droit. Mais combien notre indignation fut grande, lorsque le navire ayant profité de la brise de la nuit pour ne plus revenir, nous enleva tous les fruits de nos labeurs. Est ce que mes gens ont eu tort de piller et de bruler un navire de cette même race qui aborda plus tard sur nos côtes et de massacrer ces hommes trompeurs pour ne plus être désormais la dupe de leurs intrigues? Comment pouvez vous encore exiger de l'indulgence de notre côté? Est ce que nous n’avons pas prévenu vos missionnaires d'avance? Est ce qu'ils ont obéi, à mes ordres, même à mes prières? Non! Ils sont eux-mêmes la cause de leur supplice et de nos ruines. Vous avez rassasié votre haine et nous la nôtre; soyons contents d’avoir fait chacun nos devoirs, vous comme exécuteurs des ordres de votre souverain et moi de ceux de mon peuple. Comme on le voit, les Jésuites ont la vie bien diflicile à Madagascar, surtout dans ces endroits où ils ne peuvent pas dominer le peuple »Omnia pro dominatione”. C’est pour cela, comme nous avons vu ‘) qu'ils préfèrent élever les enfants ?) dans leur religion, plutôt que de s’adresser à l’âge mur qui à ses propres opinions et convictions. C’est pour cela que les missionnaires tâchent toujours de dominer les femmes, les vieillards et les hommes faibles, c’est pour profiter de leur influence dans les moments eritiques. Ils ont besoin de ce renfort dans les pays civilisés et ils en ont encore plus besoin à Madagascar où les femmes et les vieillards jouent un si grand rôle dans la vie publique et privée. Dans de telles circonstances ils préfèrent avoir leurs missions tout près des colonies françaises ou dans des territoires qui sont sous le protectorat direct des français ou qui peuvent être gouvernées par les divisions navales. C'est pour cela qu'ils ont leurs diocèses à Mayotte, Nossi-Bé, Sainte-Marie, Tamatave et Tananarivo, qui livrent un précieux contingent aux établissements de N. D. de la Ressource à l’île de la Réunion. Quant aux missionnaires Méthodistes, eux aussi ont beaucoup à souffrir dans la profession de leur joi quoiqu'ils aient plus de privilèges que les missionnaires Jésuites. C’est depuis 1813 qu'ils ont commencé d’un pied ferme les conversions, principalement parmi les Hovas sous le règne de Radama I. La haine que ce monarque portait aux français, qui à plusieurs reprises, avaient envahi ses états, lui inspirait une plus grande confiance dans la religion que professaient les anglais, parce que les missionnaires Jésuites qui visitaient ses états étaient des français. C'était grâce aux fortes sommes que les missionnaires Méthodistes dépensaient dans son pays et aux armes de guerre et ustensiles uliles d'Europe obtenues par le Gouvernement anglais à Maurice, qu'il embrassa, plutôt par politique que par conviction, la religion protestante et au fond de l'âme il resta fidèle
1) Voir p. 211.
2) À plusieurs endroits à Madagascar, surtout chez les Sakalaves, on a l'habitude de tuer les enfants, qui sont nés le vendredi; croyant que ces êtres seront destinés pour le malheur. Les missionnaires Jésuites profitent de cette superstition pour s’accaparer de ces enfants avant lear fin fatal, pour les soigner et les élever après dans leur établissement de Notre Dame de la Ressource à l’île de la Réunion.
à celle de ses ancêtres. Lorsqu'après la mort de Radama, son épouse Ranavalo monta sur le trône, elle expulsa tous les prêtres catholiques et c’est à prix d’or que les Méthodistes gagnèrent les ministres de la Reine et qu'ils purent se maintenir à Tananarivo. Toutefois malgré leurs sacrifices, la Reine leur porta une grande haine et ne les tolerait que parce qu’elle savait leur grande influence sur ses ministres.
Ellis lui même raconte qu'un jour la Reine en passant devant la chapelle des missionnaires protestants qui chantaient leurs cantiques, proféra ces paroles: ,,Les misérables! Ils ne se tairont que lorsque j'aurai fait tomber leurs têtes!” Après la mort de Ranavalo, Radama IT, son fils leur accorda les mêmes faveurs que son père et se fit partisan de leur culte, après avoir reçu le baptème et l'instruction biblique par le missionnaire Ellis, qui obtint le titre de chapelain du Roi; mais on peut se figurer l'importance de cette dignité, quand on apprend que peu de temps après, le missionnaire Jésuite Finaz fut nommé par lui son aumonier, cela prouve qu'il ne préférait pas une religion à l'autre. Plus tard il retomba de nouveau dans l'idolatrie de ses ancêtres et on prétend même qu'il consentit à un projet d’assassinat de M. Ellis. Dans les derniers temps de son règne, il se livrail à la boisson et il est vraisemblable qu'il ignorait ce qu'il faisait. Comment donc concilier ce que les adversaires de M. Ellis prétendent? Savoir, qu'il était complice de la révolution dans laquelle le Roi fut massacré. Si on voulait croire toutes les graves inexactitudes que racontent les missionnaires Jésuites et Méthodistes dans leurs oeuvres, je pourrais en écrire un volume. Ainsi les missionnaires Jésuites, Jouen et Finaz, prétendent avoir couronné Radama comme Roi chrétien de Madagascar, ils ajoutent qu'il avait écrit une lettre au Pape et qu'il préférait la religion catholique romaine au culte protestant. Comment concilier le cadeau conféré à Radama par le père Jouen au nom du Pape et consistant en une riche mosaïque destinée à être portée au cou, comme une croix de commandeur, croix qui representait la main de la Providence bénissant le monde, comment, dis-je, concilier cette largesse avec l’histoire qui nous déclare qu'on ne saurait donner de décoration qu'à un prince chrétien, lors de son couronnement? Les missionnaires Méthodistes contredisent ces faits. Sous le règne de Rasohérina qui resta fidèle à la religion de ses ancêtres, tous les cultes eurent la même liberté et elle favorisa comme son mari les Méthodistes, en vertu de la clause suivante insérée dans le traité entre l’Angleterre et Madagascar. ,, Conformément du désir de la »Reine Victoria, la Rene Rasohérina prend l'engagement de ne plus exercer de persécution »contre les chrétiens de Madagascar.” Elle resta fidèle pendant toute sa vie à cette convention, sauf qu'elle n’était pas contente que les sujets attachés à sa maison n’assistaient pas aux fêtes ou aux travaux du palais le dimanche, non qu’elle ne leur donnât pas la liberté d'assister aux services devins, mais elle préférait la devise: les affaires avant tout!
Aussi l'on raconte à ce sujet que la Reine disait un jour à ses serviteurs qui étaient mécontents d’une invitation de bal à la cour, lorsqu'ils voulaient aller à l'église: ,, Je sais
»que plusieurs d’entre vous sont des prieurs (c'est à dire des chrétiens), et tiennent à assister au culte; vous craignez peut-être, comme je ne prie pas, de me déplaire en »Yy allant. Mais ne vous imaginez pas cela: ceux qui aiment à remplir ce devoir sont »libres, souvenez vous seulement, puisque vous vous dites chrétiens et que vous prétendez »être meilleurs que les autres, souvenez vous que je m’attends à vous voir agir mieux »que les autres. Je m'attends à ce qu’au lieu de mentir, de tromper, de voler ou de »faire le mal comme les autres, vous montrerez par votre conduite, que la prière est réellement une bonne chose.” On voit par ces paroles que la Reine avait les vraies idées du christianisme, cependant elle n’embrassa aucun culte et mourut païenne après un règne de cinq ans, sous lequel tous les missionnaires avaient la même liberté de professer leur foi. Pendant ce temps on augmenta énormement le nombre de leurs lieux de culte; on fit même des églises en pierres, bâties à l’européenne.
Aussi les missionnaires eurent-ils la bonne fortune de faire grand nombre de prosélites parmi les Hovas, parmi lesquels il y en eut qui à leur tour allèrent prècher l’évangile à leurs façons aux frères païens. C’est surtout parmi les officiers et soldats que leur moisson fut assez considérable. Un grand bonheur pour la propagation de la religion chrétienne parmi les differentes tribus de Madagascar, c’est que plusieurs de ces gens changent souvent de garnison dans les différents postes, que les Hovas entreliennent sur les divers points des côtes de Madagascar. Mais quel espoir peut-on fonder sur ces apôtres, une fois éloignés de leurs maîtres? Je vous dirai que les plus dévots se contentent de lire la bible ou de chanter des cantiques au sein de leur famille, au milieu de leurs amis et de leurs serviteurs et c’est presque toujours le plus haut fonctionnaire qui fait le service de pasteur. Si le Gouverneur d’un poste est protestant, c’est alors lui qui occupe cette place. Comme les postes principaux se trouvent sur les côtes, comme Antombouk !) au nord, Ambanio ?) au nord-est, Anaronsanga *) au nord-ouest, Tamatave t) à l'est, Moudzangay 5) à l'ouest et Forodifay ©) au sud, les habitants, principalement ceux de la partie ouest, sont continuellement en contact avec les Arabes et ceux qui ne tiennent pas au culte de leurs ancêtres ont embrassé plusieurs dogmes de la religion de Mohamet. Cependant parmi les Antankars, Betsimsaraks et Sakalaves il y en a plusieurs qui sont déjà convertis par les missionnaires Jésuites, principalement ceux qui habitent l’île Sainte-Marie et Nossi-Bé les côtes situées dans le voisinage direct de ces îles. Ceux que les Hovas protestants ou catholiques convertissent sont simplement leurs semblables et leurs esclaves et non pas les tribus qu’ils dominent. En quoi consiste encore cette conversion? Seulement à entendre lire la bible, ou un livre de prières, parceque la plus grande partie d’entre eux ne peut pas les lire et ceux qui peuvent les lire se font dans leur interprétation des
1) Se nomme aussi Diégo-Suarez, 2) Se nomme Vohémar. 3) Mourounsang. 4) Toamasina. 5) Bombetok. 6) Fort Dauphin.
idées toutes matérielles de la religion chrétienne. Ceux qui possèdent une bible ou un livre de prière qu'ils ne savent pas lire, les considèrent comme un ÆFanfoudi (talisman) et souvent en se promenant, même en travaillant dans les champs, ils emportent partout. le document précieux et plus riche est la reliure, plus ils le considèrent comme Fadi. (saint). On ne peut en vouloir à ces gens, car combien d'hommes en Europe considèrent ces livres seuls comme un accessoire d'ameublement dans leur maison. Si on espère la régénération des Malgaches par ces prosélites, cela durera encore des siècles avant qu'une grande partie ait embrassé la religion chrétienne. Je crois bien que le protestantisme aura plus de chance que le catholicisme, puisque les Malgaches, comme Je le décrirai plus tard, sont très-simples dans leur adoration de Dieu. Où les missionnaires auront le plus de succès en prêchant l’évangile, ce sera dans les parties de l'intérieur et dans les régions australes et méridionales de l’île, parties les moins fréquentées par les Arabes. C'est aussi à Tananarivo et dans ses alentours où les missionnaires ont fait le plus de prosélites. Je dois dire que c’est maintenant un peu à la mode, depuis que la Reine Ranavalo Il à été baptisée par les Méthodistes 1). Le révérend W. E. Cousins écrit à ce sujet: Il y a ici 150 églises et 30.000 chrétiens. La Reine ayant embrassé aujourd’hui le christianisme, il est évident que beaucoup de personnes vont faire profession de la foi chrétienne SANS SINCÉRITÉ; mais il n’y en aura pas moins chez une partie trèsimportante de la population, une foi réelle à l’évangile. On peut dire que la majorilé des chrétiens Méthodistes sont des Hovas, tandis que les autres tribus n’ont pas tant de goût pour les modes et les besoins européens. Je crains aussi que plusieurs de ces Hovas chrétiens ne changent aussi de mode, si une autre Reine ou Roi païen succède à la Reine actuelle. Ils deviendront done aussi vite païens, et Je dois dire alors avec M. Sebree, que les chrétiens de Madagascar ressemblent singulièrement aux chrétiens d'Angleterre. Il y a des hommes d’une profonde expérience religieuse; il en est d’autres qui comme une foule de chrétiens de notre pays, agissent peu et ne fournissent qu'un pauvre témoignage de la puissance régénératrice de l’évangile. Seulement au lieu de parler d'expérience religieuse chez les Malgaches, il faudrait parler de dévotion et de fanatisme religieux ).
Le meilleur moyen de convertir les Malgaches c’est de leur apprendre les arts et les métiers, après la lecture, l'écriture et l’arithmétique, avant qu’on leur enseigne un culte quelconque de la religion chrétienne. Ils doivent voir et savoir qu'ils ont besoin d’être chrétiens pour mieux vivre qu'autre fois. J’approuve hautement le système du Docteur Davidson qui se servait de toutes les ressources de l’habileté et de la science médicale pour combattre les maladies et soulager les souffrances physiques en même temps qu'il
1) Voir pag. 389—390 du Bulletin de la Société de Géographie à Paris, Avril 1872, Madagascar par Alfred Grandidier, et p. 19 de la Notice géographique et historique sur l’île de Madagascar par Eugène de Froberville, Tome I, du Voyage à Madagascar etc. par Leguével de Lacombe, Paris 1840.
ouvrait aux missionnaires les portes des hôpitaux pour consoler les malades et leur apprendre à connaître le grand médecin des âmes. Je suis convaincu que les malgaches une fois guéris d’une maladie, conserveront beaucoup des paroles consolatrices des missionnaires; c’est ainsi qu'on peut espérer la propagation de la foi. Les malgaches qui ont une nature très-supersthtieuse croiront qu'ils doivent leur guérison en outre des rémèdes aux paroles des missionnaires, de même que Radama Il avait l'idée que sa femme était enceinte depuis qu'elle portait une médaille avec l’image de la Sainte-Vierge; voilà comme il était païen de culte et chrétien dans l’âme.
On peut se faire une idée de ce vaste champ pour les missionnaires quand on sait que suivant le rapport du Docteur Davidson ‘) on soigne annuellement 5000 malades dans les hôpitaux de Tananarivo et qu'on tient régulièrement chaque matin un culte pour les malades et infirmiers. Notre ami Alfred Grandidier dit: (p. 376 du Bulletin de la société de Géographie de Paris en 1872), de ce médecin, que par sa libre entrée chez les grands du pays et par les services qu'il rend à toutes les familles, il exerce une grande influence. Il exprime son étonnement, probablement par le succès de sa politique religieuse , qu'il soit attaché à la MISSION PROTESTANTE, quand il dit: ,, Pourquoi nous aussi n’avons- »nous pas, dès longtemps attaché à notre consulat et à la MISSION CATHOLIQUE un mé- »decin capable qui n'aurait pas eu de peine à se concilier toutes les sympathies et qui eût fait beaucoup pour l'influence française ?” et j'ajoute que par une telle action les Jésuites auraient plus de chance encore de faire des prosélites. Comme on peut le voir, mes opinions sur la régénération du peuple malgache par les missionnaires, sont peu favorables à la persévérance de leurs prosélites dans la profession de leurs cultes; quant à la majorité elle restera chrétienne de nom et retombera, une fois éloignée de ses maitres dans la croyance de ses ancêtres, laquelle comme on l’apprendra dans le cours de ma relation a cependant beaucoup des vertus du christianisme et la foi à un être suprême.
Le résumé de mes observations est que j'ai taché de dévoiler l'hypocrisie d'un grand! nombre de missionnaires et prosélites à Madagascar et de peindre la jalousie, la haine et le fanatisme qui existe entre les missionnaires et prosélites des differents cultes du christianisme.
Toutefois je dois rendre hommage aux efforts du petit nombre de braves missionnaires qui comprennent la véritable tâche de leur mission difficile, en professant les métiers , les arts et les sciences utiles et non pas en prêchant le plus grand, j'allais dire le seul commandement de l’évangile, l'amour pour ses semblables, mais qui par leur manière de vivre
donnent l'exemple à leurs disciples; car l’exemple est tout chez un peuple primitif et
1) Un fait curieux est que le Docteur Davidson élève aussi des jeunes malgaches dans l’art et la science médicale donnait l’instruction technique en anatomie et en chirurgie et qu’il a traduit plusieurs manuels de médecine. Dernièrement encore il a traduit en langue malgache le Formulaire brittannique.
observateur. Alors ils seront pour Madagascar comme ailleurs les pionniers de la civilisation et j'espère vivement que les diverses tribus de Madagascar comprendront cela le plus vite possible; alors ils aimeront aussi les cultes qui leur font connaitre leur Dieu sous les formes les plus simples, idées qui sont enracinées chez les malgaches eux-mêmes. Voyez ce qu'il en resulte au cas contraire: ,Un jour un. pauvre créole de l’île de la Réunion demanda l’aumône au curé de la Possession; le prêtre la lui refusa en lui disant : qu'il ne donnait pas aux paresseux et de plus, parce qu’il assista rarement à la messe. Le nègre lui répondit en patois: Moi, pauvre noir; moi pas marqué: (argent) pour acheter linge comme riche mon père pour porter longue chemise (soutane) pour couvrir tous les pèchés.” Dans cetle réponse puérile il y avait beaucoup de vérité.
Si je me suis écarté un peu, c'est parce que je voudrais soumettre à mes lecteurs mes pensées et mes observations au point de vue des millions qu’on dépense annuellement pour la propagation de la religion chrétienne parmi des gens qui en profitent d'une autre manière qu'on s'élait imaginé: millions qu'on aurait mieux employés pour les païens de l’Europe même et pour les chrétiens qui souffrent de la misère et qui meurent de faim dans notre voisinage direct.
Nos premières excursions avaient pour but l’exploration de la partie nord-ouest de Madagascar, partie encore vierge sous le rapport de nos connaissances d'histoire naturelle. C’est un pays d’attrait pour le naturaliste, surtout recommandé par les avantages de la situation entre le 12me et 16me dégré de latitude sud, offrant généralement une grande richesse de végétation. Cette partie de Madagascar est connue sous le nom d'Ankara, elle est le plus élevée et le plus en pente que les autres contrées de la grande île africaine et moins sujette aux inondations et par suite renfermant peu de marais origine des fièvres si redoutables. Ses montagnes entre le centre et les côtes sont couvertes de superbes forêts encore inexplorées donnant naissance à une suite de cours d’eau parmi lesquels d'importantes rivières qui arrosent ce beau pays. Entre les forêts de la côte et celles des montagnes centrales se trouvent plusieurs plaines de quelques lieues de largeur, offrant à beaucoup d’endroits d’excellents pâturages aux troupeaux de bétail, troupeaux qu'on estime à 30.000 têtes et que les Antankars y entretiennent. Malheureusement le pays est peu peuplé surtout après les guerres des Hovas, ce qui rend les voyages très-difficiles. Il n’existe point de routes dans le pays, quelques rares sentiers y serpentent de village à village et sont si étroits qu'on y passe l’un après l’autre; de plus dans les temps pluvieux ils disparaissent à chaque instant au milieu d’une végétation abondante et c’est alors souvent à l’aide de hache et de pelle qu’on doit se faire un chemin. Inutile de voyager sans un bon guide. Les limites géographiques ne sont pas encore bien déterminées dans la partie méridionale et les données que nous possédons de plusieurs géographes diffèrent beaucoup avec les renseignements que j'ai obtenus à ce sujet des Antankars eux-mêmes, parmi lesquels je cite en premier lieu les princes Tsimiaar et Indryvoutz. Suivant eux, les limites méridionales
sont à l’ouest, la rive nord de la rivière Sambéranou') et à l'est la rive nord de la rivière Sambava?) à une douzaine de lieues de la baie de Vohémar dans le sud ou bien à trois lieues au sud du 14° de latitude. Les limites méridionales que les géographes donnent à Ankara sont à l’ouest les mêmes que celles des indigènes, mais à l’est ils prennent la rivière Tingabalé qui se jette dans la baie d'Antongil vis-à-vis l’îlot Marossi ou Mangabé. De la rive méridionale de la rivière Sambava jusqu’à la rivière Manaranzarine le pays est habité par une tribu des Betsimsaraks *). De la rive méridionale de la rivière Sambéranou jusqu’à la rive boréale de la rivière Analoulahine par une tribu des Sakalaves. —
L'extrémité au nord d’Ankara est située à 12° 19’ de latitude et connue sous le nom du Cap d’Ambre lequel forme une presqu'île dont les côtes sont pourvues de plusieurs anses, criques et baies, et les principales sont à l’ouest Ambavanibé et à l’est le grand bras de mer d'Antombouk, célèbre sous le nom de baie de Diégo-Suarez laquelle est considérée comme une des plus belles et du plus convenables du monde, dont l’entrée mesure 2400 mètres de longueur sur 2000 mètres de largeur. Le centre forme un magnifique bassin de 10 kilomètres de long sur 7 de large et la profondeur moyenne de cette baie est de 7 à 20 brasses. L'eau y est calme et à l'abri des grands vents et offrant tous les avantages pour loger une escadre entière des plus forts navires de guerre et par l’ouverture du Canal de Suez qui n’est qu'à une bonne vingtaine de jours de la Méditerranée pour les bateaux à vapeur, elle deviendra à l’avenir un point dominant de l’ocean indien pour la plus grande nation maritime 4). ÆEn continuant à l’est on trouve encore les baies suivantes: celle
1) 11 est remarquable que les Antankars considèrent la rivière Sambéranou comme la limite méridionale de leur patrie et prétendent que cette rivière se jette aussi sur la côte-est dans la mer. Au point de vue de la géographie physique, c’est impossible; on ne peut pourtant pas croire que la rivière Sambéranou traverserait Madagascar de l’ouest à l’est car alors elle serait allimentée des sources situées au nord et au sud. Il est vraisemblable que non loin de la source du Sambéranou, il y a une autre source d’une rivière du même nom laquelle a son embouchure à la côte est à peu près sous la 14° de latitude sud. En parcourant la rivière Sambéranou de l’ouest à l’est à plusieurs lieues, jui observé que la rivière se devise en deux branches et je n’ai pas observé en naviguant pendant une journée vers l’est que cette branche se réunissait de nouveau avec la Sambéranou même. Cependant le reflux où je fis cette observation, se portait vers l’ouest. Le Dr. Günst venant de Vohémar vers l’ouest ne dit rien du cours de lu rivière Sambéranou, savoir que ses sources se trouveraient à soixante dix heures de la côte ouest, Il est connu que le comte de Benyowsky en parlant de la rivière Tingabalé qui à son embouchure dans la baie d’Antongil dit que cette rivière aurait une branche qui prendrait sa direction vers la côte ouest, principalement vers la baie de Bombetok. Aussi M. Dumaine *) prétend que la rivière de Souffia qui à son embouchure sur la côte ouest dans la baie de Matsamba prendrait sa direction vers la baie d’Antongil sur la côte-est. Est-ce que le Sambéranou donnerait communication de l’ouest à l’est ou les rivières mentionnées par Benyowski et Dumaine? C’est une question très-importante à resoudre pour les géographes. Nous connaissons pourtant le fait que le fleuve des Amazones se reunit avec celui de l’Orénoque par le Négro et que pour cette raison beaucoup de géographes disent que l Amazone est formée de l’union de ces deux rivières, mais par le placement des montagnes de Madagascar ce fait ne pourrait pas avoir lieu pour le Souffia, le Tingabalé et le Sambéranou. Voir les cartes mentionnées pour s'orienter.
2} Voir les cartes de M. Alfred Grandidier et de Francisque Coïignet 1. c. et mes notes p. 227.
3) Nommé par les Antankars: Antavaratsh, ce qui veut dire: (Hommes) du nord.
4) Voir pour la description détaillée de cette baie p.34 et p.35 de la partie IV, Pêches de Madagascar, etc.
*) Voir p. 203 de l'ouvrage de M Guillain, L.c et p.255 de l'ouvrage de Mac Leod , I. c.
d'Ambavarane !) qui a une largeur moyenne de 650 et une longueur de près de 4500 mètres et une profondeur à son entrée de 25 à 30 mètres et au fond de 12 à 15; puis celle de Louquez près de l’ilot Kahomby d'une profondeur à son entrée de plus de 30 mètres, puis celle de Manguerévi *) espèce de canal avec une entrée au N. et au S. dont la dernière est connue sous le nom d’Andrava et qui a une longueur de 16 kilomètres et une profondeur moyenne de 10 à 15 mètres. Ce canal est formé par Madagascar même, des bancs de sable, de coraux et les rochers boisés de Manombeedy, How, Shatta et d’autres îlots moins importants. La dernière baie sur la côte-est d’Ankara qui est pour les habitants la plus considérable à cause de son commerce et de son exportation de boeufs pour les îles Mascarègnes est la baie de Vohémar située plus au sud et d’une profondeur moyenne de 5 à 10 mètres et à son entrée de 30 mètres. Elle est entourée de récifs de corail qui sont découverts à marée basse. Si on comprend le pays d’Angontsi *) sous Ankara, comme un grand nombre de géographes le considèrent, alors on doit compter aussi parmi les baies d’Ankara la magnifique baie d'Antongil. Elle a une longueur de 14 lieues environ sur 9 de largeur. Dans cette baie se trouve vis-à-vis l'embouchure de l’importante rivière le Tingbate *) l'ilot Marossy qui a 12 kilomètres detour et d'excellents mouillages et la petite anse de 360 mètres de largeur formée par l’embouchure du Tingbate connue sous le nom de Marancette ou Port Choiseul , elle est bonne pour l’ancrage. Le fond d'ancrage du fond de la baie d'Antongil varie de 25 à 29 mètres. Vers le milieu du 17me siècle cette baie était fréquentée par les Hollandais qui y avaient une habitation d'une douzaine d'hommes et y faisaient le commerce d’esclaves et de riz 5). En partant à l’ouest de la baie d'Ambavanibé on ne trouve que des anses et des criques peu considérables pour la navigation; les baies importantes à la côte ouest d'Ankara sont celles d’Ambatou 6) et de Pasandava qui après les baies d’Antombouk et Antongil sont les plus considérables d’Ankara et au point de vue de la marine française indispensables pour sa station navale de la côte ouest de Madagascar autant que situées vis-à-vis sa colonie de Nossi-Bé. Le centre de cette baie mesure 33 mètres de profondeur tandis qu’ à l’embouchure de la rivière de Kongoni on ne trouve que 7 mètres de profondeur. Gelte baie peut contenir facilement toute la flotte française, trouvant partout un bon fond d’ancrage abrité de tous les vents et une mer pacifique. C’est une vraie baie modèle. Avant d'énumérer et de décrire les rivières d’Ankara je mentionnerai les différents caps, presqu'iles et îles de cette partie de Madagascar, en allant
1) Se nomme aussi Ling-vatou ou Rigny.
2) Connue aussi sous le nom de Port Leven.
3) Devenu célèbre par la résidence du Comte de Benyowski, voir ses mémoires ainsi que le récit de l’excursion del'Ingénieur Coignet dans les bulletins de la Société de Géographie de Paris 1867. Voir pour l’hydrographie p. 36de la partie IV, Pêches.
4) Se nomme aussi TINGABALÉ et LINGUEBATE.
5) Voir l'Histoire de l’Isle Madagascar par de Flacowt, Chap. X, p.27, lre partie et mes Notes.
6) Nommée à tort par M. Grandidier AmpBarou; c’est la Baie Chimpaykee d’Owen.
du nord vers l’ouest. En premier lieu le Cap Ambre ou Massou-Ampamouriki, le Cap St. Sébastien ou Andramira, Ambatou ou Ampassiména vis-à-vis l'île de Nossi-Faly, Ankifi ou Ambodavi vis-à-vis l’île de Nossi-Kumba. A l’est le cap Ambohitsara, Angontsy ou Cap Est et le Cap Masouala à l'entrée de la baie d’Antongil. Les îles d’Ankara sont à la côte ouest, dans la baie de Pasandava, Kisoumane à l'entrée de la même Tani-kely et Nossi-Kumba, puis Nossi-Bé et Sakalia, puis l'ilôt Vourou, l’île Nossi-Faly, les ilôts Tsara-Batsina et Nossi-Matingmou. L'ile Nossi-Mitsiou, les ilôts Nossi-Lava, Nossi-Ara, Wooddy, Delight, Moresby, Magnet, Chattam. A l’est l'ilôt Nossi-Kahomby et dans la baie d’Antongil, l’ilôt Marossy. Les plus importantes de ces îles sont Nossi-Bé, Nossi- Kumba, Nossi-Faly, Nossi-Mitsiou, puis Kisoumane, Sakatia!, Nossi-Lava et Marossy lesquelles sont habitées; les autres sont des ilôts déserts sans la moindre ou d'autre importance que pour des stations de pêcheurs ')}. Les rivières et lacs d’Ankara sont les suivants:
En commençant par le nord la baie d'Antombouk nous offre plusieurs cours d’eaux dont les lits peu profonds à l’embouchure rendent les côtes très marécageuses. Les rivières de quelque importance sont l'Onghe-Varikas et l’Onghe-Vuhei ?). En suivant la côte ouest du nord au sud nous rencontrons la rivière d'Ankara qui prend sa source dans le voisinage d'Ambatousah et parcourt la vallée qui sépare cette montagne de celle de Béranza en passant près de l'entrée souteraine connue des navigateurs français sous le nom de Trou de Tsimiaar avec lequel nous ferons connaissance en décrivant le sol d’Ankara, et qui se jette dans la mer vis-à-vis la partie nord de l’île Nossi- Mitsiou. Une dizaine de milles plus au sud débouche la rivière de Mavave vis-à-vis la partie sud de Nossi-Mitsiou où se trouve un grand village du même nom gouverné par le frère du Roi Tsimiaar, nommé Tsimataus. Puis une trentaine de milles au sud de cette rivière où une dizaine de milles au sud da village Effassine doit se trouver une rivière assez importante qui se divise à une dizaine de milles de la côte en deux branches dont le courant de la plus grande branche à un parcours d’une vingtaine de milles. Cette rivière est indiquée par les géographes les plus éminents sur leurs cartes, mais nous avons vainement cherché chez les auteurs et voyageurs de Madagascar son existence car cette rivière n’est indiquée sur les cartes sous aucun nom. Lors de notre voyage nous nous informions chez plusieurs indigènes et traiteurs français sur son existence, lorsque le Roi Indryvoutz nous assura que, non loin, au nord du mont Ambatou, se trouvait une grande rivière inconnue aux Européens. C'était probablement la rivière en question. La position géographique ne s’accordait point du tout avec la rivière indiquée par le Roi Indry-
1) Voir partie IV, p. 33 et 48.
2) Le mot Onghe n'existe pas dans la langue mulgache; il est introduit dans les cartes des navisateurs ct géographes que j'ai consultées; c'est certainement le mot Ony qui signifie en langue Hova, Aivière. Varika, veut dire en Jangue Hova, Singe et Vuhei, Crocodile. Du reste les noms ne sont pas connus dans Ja langue Antankar; seulement le mot Vuhei, nom employé par toutes les tribus de Madagascar pour le Crocodile, Dans la langue des Antankars Rivière se dit Saha, nom usité aussi par les Betsimsaraks et les Sakalaves. Chez ces tribus, Singe veut dire Akomba.
voutz comme nous verrons dans le cours de notre relation; c’était, ou la même rivière indiquée par les géographes sur les cartes par suit de fausses données, ou bien une tout autre rivière inconnue des géographes et des explorateurs. Quel est donc la rivière indiquée par le Roi Indryvoutlz et explorée par nous? Nous tacherons de résoudre cette question el de faire valoir notre découverte. C’est un fait curieux que M. Guillain qui nous a laissé tant de documents précieux sur la géographie et l’hydrographie de Madagascar ne parle point du tout de cette grande rivière, nt d’autres cours d'eau assez remarquables indiqués par les géographes sur les cartes ni de celle explorée par nous, quand il dit: ,,Les bords de la baie »d'Ancouala où d'Ambatou ’) (baie Chimpaykee d’Owen) sont en outre sillonnés par un »grand nombre de petits cours d’eau qui rendent très marécageux le terrain environnant »de cette baie.” Sur les cartes de Bona Christave, de Robiquet et J. Murray ces rivières sont indiquées cependant, mais sans détermination de nom ?). La rivière indiquée par le Roi Indryvoutz était une toute autre que celle située à une trentaine de milles au Sud de la rivière de Mavave à laquelle je donne le nom d'ERNESTINE *). La rivière du Roi est celle mentionnée par les géographes près une montagne nommée Malao-lari *) et à celle rivière J'ai conferé le nom d’AMBASSUANA à cause du nom du village situé près de son embouchure. Je donne à la rivière située entre ces deux rivières le nom de DOROTHÉE *). Alors nous compterons dans la baie d'Ambatou trois rivières savoir: celles d'ERNESTINE, de DOROTHÉE et d'AMBASSUANA; cette dernière est une rivière très importante et qui se divise à une vingtaine de milles dans l’intérieur en deux bras à l’an desquels je confère le nom de SYRANGENE à cause du village du même nom situé dans son voisinage direct. La siluation de cette rivière est au fond de la baie d’Ambatou à une dizaine de milles au nord-est de la montagne de ce nom; dans la même direction au pied de la même montagne, j'ai observé aussi l'embouchure d’une rivière et après avoir exploré l’Ambassuana entre son embouchure et le village de ce nom je découvris un bras se dérigeant dans la direction de la montagne Ambatou que je suppose d'être la rivière dont J'observais l'embouchure ci-dessus mentionnée, de sorte que la rivière Ambassuana aurait alors deux embouchures. Je parlerai plus en détail des rivières Ambassuana et Syrangene quand je m’occuperai de la relation de mes explorations de ces fleuves. M. Grandidier ne mentionne aucune de ces rivières susdites, mais par contre il cite une rivière Andara à une vingtaine de milles au sud de la rivière Ambassuana, se jetant dans la baie d’Amparipouk à l’est de Nossi-Kumba et une autre nommée Andranoubé au sud de la même ile se jetant dans la baie d’Ankifi, tandis que nous avons observé à cinq milles au sud de cette rivière une autre embouchure tout près du village Ambodavi à l’est de l'entrée
1) AuBarou c’est le vrai nom des indigènes.
2) V. A. Multe Brun n'indique sur ses cartes de Madagascar (1859) aucune de ces rivières dans la baie d'AmBArou. . 8) Je donne ces noms à ces deux rivières en honneur de ma chère épouse qui maintefois m’assista dans mes études.
4) Voir la carte de M. Robiquet. Je connais pas la montagne Marao-LaRi dans ces parages, mais bien celle d'AmpBarou.
de la grande baie de Pasandava. Ces deux rivières sont aussi indiquées sur la carte de Robiquet; cependant on y observe p. m. cinq milles au sud entre les rivières Andafa et Andranoubé, une autre se jetant dans la baie d’Amparipouk. Puis vient à une dizaine de milles au sud de la rivière Ambodavi, la grande rivière de Sambéranou. Nous observâmes que celle rivière avait aussi deux embouchures et que les cartes n’en indiquent qu'une seule; nous en parlerons plus longuement quand nous traiterons de nos explorations de cetle rivière. C’est la seule rivière que les géographes et navigateurs aient mentionnée comme débouchant dans la baie de Pasandava, quoique nous ayons découvert encore deux grandes rivières qui se jettent dans celle magnifique baie: la Sjangoi !) et le Kongony sans parler des petits fleuves. Nous n’en parlerons pas ici comme n’appartenant pas au territoire qu'on comprend sous le nom d’Ankara. Les rivières de la partie orientale d’Ankara sont les suivantes, .en allant du nord au sud. Robiquet mentionne deux petites rivières, l’une débouchant dans la baie d’Ambavarano et deux se jetant dans le Port Louquez, sans déterminer les noms. Puis suivent les rivières d'Andrava, Manambalo, Vohémarina, un peu au nord de la baie de Vohémar, puis au sud de cette baie, le Mapanbery *), alors les Fanganbahy #),; Bémarivou, Sambéranou, Loko ‘), Fangha-bé 5), Ampaba ‘), Manangara-bé *), Andaroni ), Amanotani *) et Marimbo®). On trouve encore plusieurs petites sources au sud du Cap Est et de l’île d’Angontsy et en doublant le Cap Masoala, débouchant dans la baie d’Antongil, dont la rivière la plus importante est la Tingabalé débouchant vis-à-vis lilôt de Marossy et un autre bras au nord du village Maransette ou Louisbourg ‘°). C'est aux soins du Comte de Benyowsky que nous savons que cette rivière est navigable de son embouchure jusqu’à environ trois lieues et parcourt le pays dans la partie nord-ouest et qu'elle se divise en deux branches en quittant sa source, branches qui sont encore navigables à plusieurs lieues et que les rivières de la partie d'Angontzy se déchargent dans le Tingabalé (Tingbale) et que les bords de cette rivière sont couverts de beaucoup de plains bien cultivées et que les montagnes sont couvertes de vastes
1) Nommé par Grandidier, ZaxGoua. Ce voyageur ne mentionne pas la rivière importante le KoxGoxy dont l’embouchure se trouve vis-à-vis l’1ôt de KisoOUMAXE.
2) Ne se trouve pas sur la carte de Robiquet, mais sur celle de Grandidier.
#) Indiqué par Grandidier et pas par Robiquet.
4) Cette rivière est mentionnée par Grandidier sous le nom de SamBava. L'Ingénicur Goïignet donne une carte d'une partie de la côte nord-est de Madagascar (voir Bulletin de la Société de Géographie à Paris Octobre 1867) et indique sur la même latitude que Grandidier la rivière BÉmartn\o près l'embouchure de laquelle il place le village SAMBAvA. Robiquet donne à cette rivière la même position que Graudidier et Goignet muis sous le nom de Voué- MARINA. Le FaxGaxBany de Grandidier est aussi nommé par Robiquet VOHÉMARINA, Il y a donc ici une erreur. La rivière de ce dernier nom $se jette près de la baie de Vohémar duns la mer.
, 6) Ces rivières sont indiquées sur les cartes de Robiquet et Coignet ct non sur celle de Grandidier.
7) Cette rivière est mentionnée sur la carte ]. c. de Coiynet et sur celle de Robiquet sous le nom de MaNARA-BÉ. Grandidier ne la mentionne pas.
8) Cette rivière est mentionnée par Coignet 1. c. et pas par Grandidier, Rohiquet l'indique sans nom.
9) Ce que nous avons dites dans la note N°. 8, se rapporte aussi sur les rivières AMANOTANI et MarimBo.
10) Fondé par le comte de Benyowsky.
forêts de plusieurs espèces de bois de construction, bois faciles à exploiter et dont le transport est assez commode par la rivière. Tous ces fleuves grossissent énormément dans le temps des formidables orages et forment souvent de nouveaux affluents par les pluies torrentielles qui tombent alors presque tous les matins, les soirs et les nuits et déracinent souvent dans leurs cours sauvages de gros arbres et enlèvent d'énormes blocs de roches qu'ils emportent dans les bas fonds et les vallons formant souvent des étangs, qui disparaissent de nouveau dans la saison sèche ou forment des marais, si la terre est bourbeuse ou des étangs et des lacs si les vallons sont en forme d’entonnoir sans issue profonde et le sol d’une formation rocailleuse. Aussi d'anciens cratères forment des lacs par ce procédé. On trouve plusieurs de ces lacs à Nossi-Bé *). Ankara n'offre cependant pas beaucoup de lacs par la position du pays où les pentes des montagnes sont rapides et couvertes d'épaisses forêts. Cependant nous y découvrimes trois lacs inconnus aux géographes, dont un à Nossi-Faly et deux dans l’Ankara même connus chez les indigènes sous le nom d’Ankineke et celui de Syrangene. Nous en donnerons la description quand nous parlerons de nos excursions; l’Ankara possède aussi des sources ferrugineuses, : sulfureuses et thermales, surtout dans les parages de la baie d’Antombouk ?). Pour les côtes, baies, bras de mers, criques, bancs et îles d’Ankara nous possèdons-les meilleurs renseignements des navigateurs Owen, Guillain et Jehenne. Quand aux embouchures et directions des rivières, elle sont inexactes et incomplètes et les sources de presque toutes les rivières inconnus aux géographes jusqu'à ce jour.
Dans les régions boréales de Madagascar, dans la partie entre le Cap d’Ambre et la baie Diégo-Suarez le pays est montueux et parsemé de quelques monticules dont les plus élévés se trouvent à quelques milles de la baie d’Ambavanibé au centre de la Savane de Tani-Mahitsiou. La terre y est partout sabloneuse rougâtre et aride ; cependant la langue de terre entre la baie de Diégo-Suarez et l'océan indien vers l’ouest est boisée dans les vallons formés par deux montagnes celle qui est au nord le Manakalou et celle qui est au sud l’Antombouk; puis en traversant une plaine vers le sud-ouest, on observe la montagne Betouaka. À partir de celte montagne jusqu’à la rivière Ankara les côtes sont assez hautes et celles de la parue nord et nord-est du Cap St.-Sébastien (Andramiza) surpassent les autres en hauteur ; cependant ce sont les côles-est d'Ankara qui s'élèvent le plus. Au sud de l’entrée de la baie de Diègo Suarez se trouve sur un plateau en amphithéître d’un monticule le fort Hova Antsinghi au pied duquel serpente vers le nord-nord-ouest la rivière des Caimans (Vuhei) et au sud-est se trouve la grande forêt de Manambate et à peu près cinq milles de là
1) Voir p. 160 et p. 251 de cette partie.
2) Quelques géographes parlent sur l’autorité de Dumaine de l'existence d’un volcan en action qui doit se trouver dans ces parages, mais c'est une erreur. Du reste dans ce siècle où plusieurs navigateurs ont visité le nord de Madagascar on n’a pas pu en constater l’existence. Moi-même je n’ai rien découvert de ce volcan en naviguant plusieurs fois dans ces parages ni les navigateurs qui maintefois ont visité la baie d’Antombouk. (C’est cependant probable que dans le dernier siècle un des cratères des montagnes d'Ankara était en activité,
se trouve la montagne d'Ambouitz plus connue des navigateurs sous le nom de montagne d’Ambre dont le pied au nord-est couvert sur une assez vaste étendue par le bois d’Andaha. Entre la montagne d'Ambouitz et celle d'Ambatouzah se trouve une assez vaste plaine par laquelle serpente le sentier que les indigènes prennent pour se rendre de Mavave à Vohémar. On traverse premièrement la vallée entre la montagne d'Ambatouzah et celle de Béranza laquelle est aussi traversée par la rivière Ankara qui se jette dans la mer en avant de l’entrée souterraine d'Ambatouzah. Gette remarquable montagne est digne d’être connue en détail, elle fait partie comme celle de Béranza d’une chaîne de montagnes qui se trouvant à neuf milles de la côte, s’étendant à une longueur de près de dix-huit milles du nord au sud et entreccupée de larges vallées en sorte que cette chaine offre plusieurs montagnes semblables à un parallélipipède tronqué. La montagne Ambatouzah a aussi celle forme, mais c'est une masse rocheuse dont le milieu est affaissé dans presque toute la hauteur du parallélipipède laissant à l’intérieur un espace vide de forme eylindrique auquel les colons de Nossi-Bé donnent le nom de trou de Tsimiare dont nous saurons la signification par l'histoire d’Ankara. La descriplion que nous possédons de M. le capitaine Guillain est parfaite, quand il dit: ,,Gette espèce de muraille gigantesque , montre »partout le roc à nu, et elle ne pourrait être que dificilement gravie, à cause de la »disposition verticale des blocs énormes qui la composent et des anfractuosités qu'elle pré- »sente. L'espace, circonserit par elle, est une plaine d’environ deux milles d'étendue, où l’on voit l’eau sourdre en plusieurs endroits, et dont le sol est très-fertile. Des »deux voies qui conduisent du dehors à la plaine intérieure, l'une très difficile, éxige »l'escalade d’une partie de la muraille, et consiste en un sentier étroit et périlleux, pirayé à travers les aspérilés de son sommet; l’autre, sur le coté sud de l'enceinte, »est un souterrain naturel, tantôt large et élevé, lantôt abaissé et resserré, complètement obseur, et au milieu des détours duquel on ne peut se diriger qu’à la lueur des tor- »ches. — Après avoir ainsi marché pendant vingt-cinq ou trente minutes dans ce passage, »0n aperçoit enfin, au-dessus de sa tête, la lumière du soleil; une échelle, grossièrement façonnée conduit alors à l’issue intérieure du souterrain, d'ou l’on descend dans la plaine.” !) La chaine de montagnes à laquelle appartient cette montagne remarquable est connue sous le nom de montagnes d’Ankara; elle est en général d’une hauteur de 1500 mètres au dessus du niveau de la mer. Tous ses flancs et rameaux sont couverts de superbes forêts épaisses contenant plusieurs espèces d'arbres de grande valeur pour la construction navale, l'ébénisterie, la teinture et d’autres industries dont nous ferons connaître les principales espèces et leur valeur pour les diverses usages dans le cours de notre relation. Une branche de cette chaine forme les montagnes d’Ambatou vers l’ouest, par la vallée des-
1) Voir les documents sur l'Histoire, la Géographie et le commerce de la partie occidentale de Madagascar, recuellis et rédigés par M. Guillain, Paris 1845. p. 156.
quelles, la rivière d'Ambassuana prend sa course, et l'autre les montagnes de Vohi-bé vers l’est occupant la contrée d’Angontzy ‘). Plusieurs montagnes offrent aussi d'énormes gouffres surtout à l’est d'Ankara. Il y a des vallées qui sont vraiment sauvages; d'énormes blocs de roches basaltiques y sont parsemés à droite et à gauche dans les formes les plus fantastiques et capricieuses et empilés les uns sur les autres. Quelquelois on voit les formes les plus bizarres, des pierres surmontées par un énorme bloc de roche comme si cela était placé par les mains d'hommes ?) el à premiere vue on craint qu’ils ne perdent leur équilibre. Dans ces lieux la végétation est maigre, sauf les pentes et les fentes des montagnes où on trouve des arbres nains.
Plusieurs de ces montagnes sont creusées du sommet au pied par les pluies continuelles el souvent torrenlielles qui y règnent du mois de Novembre jusqu'au mois d'Avril. En plusieurs endroits dans l'intérieur la végétation est pauvre et le sol d’une nature calcaire. — A l’est d’Ankara, surtout dans la presqu'île d’Angontsy, le sol est couvert sur une étendue considérable du cap Masouala *) jusqu’à un peu au sud de la baie de Vohémar, de forêts
épaisses, surtout des copaliers qui commen-
cent près de la rivière Marimbo jusqu'à 25
milles au sud de Vohémar. Le basalt et le Blocs erratiques 4). granit jouent le rôle principal dans la for-
mation des montagnes rocailleuses d’Ankara
et la terre végétale rouge brunâtre d'une très forte couche provient des débris des basaltes décomposés donnant à beaucoup d’endroits une fertilité incroyable et presque inépuisable; plusieurs de ces contrées sont utilisées pour l’agriculture, surtout à celle du riz, de la canne à sucre, des caféers, des colonniers, du manioc, de l'indigo, ete. On trouve le basalte de la baie d’Antongil sans interruption jusqu'à Vohémar et les montagnes graniliques contiennent le plus souvent des filons quarlzeux dont plusieurs sont minéralisés c'est surtout dans la partie ouest d'Ankara que les montagnes granitiques surpassent celles de basalte. En beaucoup d’endroits on trouve d'énormes blocs de granit d’une
1) Ayant habité quelque temps dans le Nassau, province de Hesse-Nassau, empire d’allemagne, principalement dans le Reingau et les montagnes du Taunus, j'étais souvent étonné de trouver tant de ressemblance dans Ja formation du sol, la forme des montagnes et les vallées d’Ankara et de Mayotte.
2) Voir p. 99 de notre relution et p. 480 du t. I du voyage en Angleterre de L. Simond, 2me édition, Paris, 1817.
3) Cap Baldridge de plusieurs géographes. Nom adopté par Malte Brun dans ses cartes de Madagascar.
4) Voir Basset, Explication de Plaïjfair, etc. p. 304 — p. 329 (KVIII note; Transport des pierres) et mes Notes I. c.
beauté suprenante !) et souvent on y observe une quantité de filons de granate et de turmalin. Les poudingues, cailloux, agates, cristaux, grenates hyacinthes et chrysolites indiquent en plusieurs endroits au naturaliste les révolutions volcaniques dont Madagascar à été le théatre ?). Plusieurs montagnes offrent encore d’anciens cratères dont beaucoup sont changés en véritables lacs et quelques-uns communiquent par des canaux souterrains avec la mer ?). Un des plus remarquables des anciens cratères d'Ankara est surtout Ambatouzah dont nous avons parlé plus haut. — Dans le nord-est en se dirigeant vers le sud-ouest on trouve des filons de cuivre et même mèlés d'argent (greycopper) *). Dans les environs des sources, à 50 heures de marche de la côte ouest de la rivière Sambéranou qui a son embouchure dans la baie de Fasandava, on trouve des mines d’élain et de fer; suivant le Dr. Günst elles doivent se trouver à une journée de distance de ces sources dans le nord-est. Il est suprenant de voir la quantité de mica qui se trouve dans le lit de cette rivière ; quand on remue fortement le sable, l’eau est troublé par les filaments de ce minéral et ressemble à la liqueur nommée en Allemagne, Gold wasser. Aussi les terrains d’Ankara surtout dans les contrées de la rivière Mavave, Béranza et Ambatouzah sont riches en cristeaux de roche ‘), de pierre d’agate et de fer ologistique. La houille se trouve dans les contrées d’Antombouk et de Bavatoubé 5) où on a exploité même une mine dont nous parlerons plus loin et le fer se trouve en beaucoup d’endroits, fer exploité par les indigènes pour leur propre usage. Comme j'ai déja dit, les montagnes d’Ankara sont pour la plus grande partie couvertes de superbes et inpénétrables forêts, mais à plusieurs endroits aussi les pentes des montagnes et les vallées sont dépourvus de forêts et utilisées pour la culture du riz, du manioc et d’autres plantes commestibles. Beaucoup de forêts de grande valeur sont incendiées pour ce but par les indigènes, ce qui donne à plusieurs contrées un aspect fort triste que je tâcherai de peindre dans le cours de notre relation. Ce déboisement à plusieurs reprises et en différents lieux, surtout dans les larges vallées qui sont assez éloignées des hautes montagnes, exerce naturellement une grande influence sur le climat. Aussi le sol dans ces contrées est souvent si sec °) que la culture en souffre dans la belle saison par l'absence de pluie et par les vents qui règnent alors.
1) Ou le trouve aussi au pied de la montagne de Loucoubé à Nossi-Bé.
2) Voir p. 160 et p. 228 de notre relation et p. 48 Partie IV, Pêches et les Notes I. c.
3) Quelques-uns des minéraux provenant du voyage du Dr. Günst, qui était attaché au corps d'explorateurs de M. Lambert, se trouvent dans le Musée de Ja Société Royale de Zoülogie Natura Artis Magistra à Amsterdam.
4) On trouve dans ces parages le cristal de roche en blocs de grande dimension. Mon ami Jules Verger à Nossi-Bé en reçevait un jour de Tsimataus, Roi de Mavave, un morceau pesant plusieurs livres, d’une clarté et d’une transparence surprenunte. Un fabricant de Paris lui contruisit deux caraffes à vin magnifiques et élégantes. Les specimens de ce cristal de roche obtenu par moi de Mavave se trouvent au Musée Royal d'histoire naturelle des Pays-Bas. Eugène de Froberville mentionne d’interressantes découvertes de blocs de cristal de roche à Ankara dans les quels se trouvaient des insectes et des poissons cristallisés. Un de ces blocs avait sept faces de trois pieds de haut sur quinze pouces de large d’une transparence admirable et provenait de Machouara à environ trois lieues de la baie d'Antongil. Voir sa Notice géographique, 1. ce. p. 5.
5) Les specimens de charbon de terre de cette contrée, obtenus par moi, se trouvent au Musée de Leyde mentionné.
6) J’ai cté témoin qu'on devait creuser assez profondement pour avoir un peu d'eau bourbeuse pour étancher la soif
Le climat d’Ankara diffère naturellement suivant la saison de l’année et est très variable suivant les localités. En général l'intérieur, surtout les hauteurs, est sain; cependant les côtes sont insalubres ; surtout les rivages des rivières, non loin de leurs embouchures et comme ils sont tout couverts de palétuviers (Rizophora) et que le reflux est très fort, surtout sur la cote occidentale, la marée y monte jusqu’à dix pieds. La côte pleine des évaporations des rives et des plages bourbeuses, couvertes de restes de plantes pourries, d’une masse d’ordures, de cadavres, de poissons, de crustacés, de coquilles, de corallaires et de débris de ces animaux, empeste, pendant la plus grande chaleur du jour, l’air et occasionne les fièvres paludiennes si redoutables, non seulement pour les Européens et autres blancs, mais aussi pour les malgaches mêmes qui demeurent dans l’intérieur. Monsieur Eugène de Froberville s'exprime à ce sujet certainement sans éxagération pour les côles nord-est et nord-ouest dans la mauvaise saison, quand il dit: ,, C’est à ces miasmes mortières qui se développent dans l’île presque entier »durant environ six mois de l’année à Madagascar que cette contrée doit son funèbre surnom »de cimelière des Européens.” Comme ancien étudiant en médecine, je m'occupais beaucoup de la question d'hygiène à Madagascar et je professais même pratiquement la médecine parmi les indigènes et je suis à même de traiter cette matière dans le cours de notre relation plus qu’un laïque. Heureusement la brise de la nuit chasse une grande partie des miasmes au large de la mer, surlout dans le beau temps, c'est a dire de la fin d'Avril jusqu'au commencement de Novembre. Cest aussi la belle saison pour l'Européen, seche et moins chaude, tandisque pendant l’hivernage de la fin de Novembre jusqu’au commencement d'Avril, la chaleur est insuportable et on éprouve, pour ainsi dire continuellement pendant la nuit de forts orages et des pluies lorrentielles qui trempent la terre, font grossir les fleuves, occasionnant des inondations dans les basses vallées, créant des marais stagnants, évaporés pendant la plus grande partie du jour par les forts rayons d'un soleil ardent. L'évaporation de la terre fortement boisée et augmentée par une végétation luxuriante incroyable, la décomposition des plantes remplit l'air de ces lieux par un fort brouillard qui se fait sentir très longtemps par les vents du large qui le tiennent entassé dans les montagnes jusqu’à ce que les coups de tonnerre et les éclairs purifient cet air vraiment étouffant. Ces élements sont si redoutables à Madagascar, surtout dans l’intérieur, qu'on peut dire à juste titre que dans ce temps il y a presque journellement un bombardement céleste et que l'électricité éclaire le pays pendant toute la
aux habitants de tout un village. Nous verrons plus loin que c'était à Ambassuana, située près du rivage de la grande rivière de ce nom, mais dont l’eau était saumâtre à plus d’une lieue de son embouchure et où les habitants avaient déboisé la contrée sur une grande distance et où les hautes montagnes n’existaient pas. A l’est d’Ankara Je pays est plus humide, grâce aux pluies plus continuelles occasionées par le voisinage directe des hautes montagnes , mais la ligne du sol fertile est assez étroite et tout près de la côte. L'intérieur, les plateaux sont très arides, sauf quelques vallées qui recoivent dans l’hivenage par les pluies torrentielles les détritus des montagnes environnantes et qui sont d'une fertilité extrème et pourvues de vastes forêts impénétrables qui entretiennent tellement l'humidité que plusieurs endroits sont marécageux.
nuit et que les plus hautes montagnes paraissent des volcans en action ?) ou plutôt des feux Saint-Elme très fort qui embrassent leurs sommets. La température est alors très élevée et le thermomètre centigrade indique de 35° à 38° Cels. à midi et se maintient généralement durant le reste du jour à 35° ou 30° Cels. mais descend à 25° et quelquefois à 20° Cels. dans la nuit et le matin avant le lever du soleil. Pendant la belle saison, qui commence au milieu d’Avril jusqu’au mois de Novembre, on éprouve tout d’abord dans la partie orientale d'Ankara une température moyenne de 25° Gels. au milieu de 30° Cels. et ensuite de 35° Cels.. Alors les vents du Sud et de l'Est soufflent avec violence et la chaleur devient tempérée et les pluies rares. Durant la mauvaise saison, c’est-à-dire depuis l’hivernage de Janvier jusqu'au milieu d'Avril la température augmente jusqu'à 37° Cels., les vents de terre soufflent alors de l’Ouest et du Nord-Ouest, c'est l’époque des pluies et des orages, pluies souvent interrompues par des calmes de longue durée et quelque fois des ouragans. De 11 heures du soir, jusqu’à 8 heures du matin le thermomètre baisse considérablement et indique 18° à 20° Cels. C'est le moment où le matin est le plus frais. Dès 9 heures les vents de terre sont remplacés par les vents du large. Dans la partie occidentale ?) le vent règne au Sud pendant la belle saison et varie à l'Ouest depuis midi jusqu’au soir mais pendant la nuit, il passe du Sud à l'Est et se fixe le matin dans cette dernière direction du vent. La température est alors plus élevée que dans la partie orientale et est en moyenne à 32° Cels. et à la fin 36° Cels. Pendant l’hiver d'Octobre en Avril la brise règne continuellement du Nord. C’est un temps de pluies torrentielles et d’orages effrayants. Le thermomêtre monte alors quelque fois à 38° Cels. Le contraste est grand dans l’intérieur du pays. Sur les montagnes on éprouve dans celte saison une température de 25° Cels, tandis que dans les autres mois le froid y est souvent sensible et que le thermomètre baisse de 10° à 6° Cels. et quelquefois on voit les gelées et souvent des bourrasques de grèles, mais jamais de neige. Aussi les tempêtes et les ouragans sont ils très rares dans l’intérieur et dans les parties du Nord, du Nord-Est et de l’Ouest tandis que la partie Est et Sud-Est subit cette épreuve dans les mois de Décembre, Janvier et Février. Comme j'ai déja dit la grande différence de température dans les diverses saisons et localités offre aussi des saisons et des localités plus ou moins saines et les habitants et les visiteurs en éprouvent plus ou moins l'influence En général la partie orientale est plus malsaine que la partie occidentale tandis que l’intérieur est sain, même pour l’Européen. Les cas de mort sont plus fréquents aussi dans la partie orientale que dans la partie occidentale d’Ankara surtout dans les régions des embouchures des rivières et dans les
1) Aussi à Tananarivo dans la province d’Ankova située à 5000 pieds au dessus de la mer, beaucoup de maisons sont pourvues de paratonnerres et il n'y a pas une année qu'on n'entend dans les régions de Madagascar où cette précaution n'existe pas, de grands désastres.
2) Voir p. 165 de notre relation: Climat de Nossi-Bé.
contrées basses de la baie d’Antongil. Dans le cours de notre relation nous traiterons en détail les diverses maladies et surtout les fièvres d'Ankara. Par ces données on a pu voir que le sol de l’intérieur où se trouvent les hautes montagnes est plus ou moins aride et que la grande fertilité se trouve dans les régions des côtes, principalement à l'Est et à l'Ouest, au Sud-Est et au Sud-Ouest d'Ankara. Dans l’intérieur la population est peu nombreuse et en plusieurs endroits nulle *). Les habitants aiment à habiter près des bords des rivières ou de la mer et n’habitent l’intérieur que là où se trouvent dans les vallées de bons paturages pour leurs troupeaux, et des terres pour la culture du riz ou d’autres denrées et des forêts en exploitation pour leurs propres besoins. Nous parlerons des productions végétales et animales quand nous traiterons de nos recherches sur la Flore et la Faune des contrées d'Ankara ainsi que de l’agriculture, de la pèche et de la chasse quand nous nous occuperons de l’industrie des Antankars. Nous la ferons precéder d’une description de l’ethnographie de ce peuple. Les habitants d'Ankara apparfiennent à une race, qu'on peut comparer à celle des ZuLu-CArFREs pour leurs formes et leurs couleurs et aux ABYSSINIENS pour la mode de leurs coiffures et de leurs habillements. Il y a des figures qui rappellent plutôt la race caucassique que celle d'Ethiopie et il est sûr que le sang arabe et asiatique y est fortement mêlé plus que le sang des nègres d'Afrique connue à la côte Est de cette partie du monde. En général les Antankars sont des gens d’une belle stature plutôt grande que petite, mésurant ordinairement Jusqu'à 5 pieds et 6 pouces de hauteur. Leur corps est généralement svelte et rarement gros ; les membres grèles, mais musculeux et forts. Les bras et les jambes plutôt longs que courts, mais arrondis. La poitrine large, plutôt plate que bombée. La tête ordinaire, plutôt petite que grande. Le front haut et large. Les yeux noirs grands et vifs , mais généralement d’une douceur expressive, surtout chez ies femmes, quelquefois mélancoliques rarement farouches. Les pommettes sont beaucoup moins saillantes que chez les nègres de la partie occidentale d'Afrique. Les lèvres sont grosses en comparaison de celles des Européens, mais minces et petites comparées à celles des nègres ci-dessus mentionnés. La machoire inférieure est large et le menton saillant et dépasse très peu la machoire supérieure. Ils ont les dents grandes et régulières et généralement d’une blancheur et d’une beauté surprenantes. Leur cou est plutôt long que court. La couleur de la peau varie beaucoup, mais est en général d'un brun foncé tirant sur la couleur du chocolat et est beaucoup plus transparente et mince que celle des nègres deja cités. (On en trouve cependant d’une couleur beaucoup plus claire, même olivâtre et jaunâtre, laquelle provient du mélange du sang arabe et hova (malais). D’autres ont la couleur presque noire, ce qui fait connaitre leur contact avec la race nègre du Mosambique, les Makouas et d'autres de la côte orientale d'Afrique ?). Les premiers ont quelquefois les cheveux lisses et longs, tandis que les
1) Voir p. 222 de notre relation. 2) Voir mes Notes, I. c.
autres les ont courts et crépus. Généralement les Antankars ont les cheveux noirs et longs mais crépus comme chez les ABYSSiNIENS et les portent ordinairement comme ceux-ei en tresses longues. A l'age de trente jusqu'à trente cinq ans les hommes portent une barbe mince et crépue, quelquefois longue, d’une largeur de trois doigts. Ils ont un grand soin de leur coiffure. Ils portent ordinairement depuis leur quinzième année jusqu’à leur quarantième les cheveux en tresses, ce qui leur donne une apparence très coquette, surtout quand ils les portent séparés au milieu de la tête et que les tresses n'ont que la grosseur d’un tuyau de plume d’oie et tout fixées au bout par un noeud composé de la tresse des cheveux même. Quelquelois ils portent aussi les cheveux coupés courts comme les Caffres. Les jeunes garçons ont la lête rasée dès leur cingième année jusqu'à leur dizième, excepté une mêche de cheveux qui reste sur le sommet de la tête, mèche tressée, qui est raide comme une corne quand les cheveux sont courts. Les hommes après leur quarantième année rasent toute la tête et portent leur barbe qui est souvent rasée en partie, c’est à dire en haut et en bas de la lèvre supérieure, ce qui laisse alors une moustache courte et très mince; aussi la partie supérieure du menton et les joues sont rasées. Les difformités de quelque parlie du corps sont rares chez ce peuple. Parmi les femmes il y en a qui sont vraiment jolies dans leur genre surtout parmi les filles de quinze ans. Sur différents points du pays surtout dans la partie Ouest et Nord-Est on trouve une population de sang arabe connue sous le nom d'Antalottes 1). Ce sont des descendants des Arabes de la côte orientale d'Afrique surtout des régions de Zanzibar et de Mombas qui se sont établis dans l'Ankara ou ils sont mariés à des femmes du pays. Aussi les Antalottes se marient de préférence entre eux de sorte que les cousins se marient maintefois avec leurs cousines. Cette race est tellement affaiblie par ce procédé qu’on voit rarement des hommes forts parmi les Antalottes. Ordinairement ils ont une belle stature de 5 pieds. Le corps est généralement svelte et leste. Les bras et les jambes sont longs et grèles. La poitrine est plus étroite que large et plate. La tête plutôt petite que grande. Le front est haut, bombé et peu large. Les yeux brun foncé, vifs et d’une expression intelligente et pleine de ruse. Leur figure est caucassique. Les pommettes ne sont pas saillantes. Le nez est droit et d'une belle forme, quelquefois aquilin mais les narines sont plutôt larges qu'étroites, ce qui fait voir le mélange du sang Antankar, aussi leurs lèvres sont plus grosses que celles des Européens, mais beaucoup moins que celles des Antankars. Cependant ils ont la lèvre inférieure souvent pendante ce qui fait qu’on croirait qu'elle est plus large que la lèvre supérieure. Le dents sont blanches et regulières. Le menton est large. La couleur de leur peau est généralement olivätre mais on trouve aussi des individus dont la
1) Le mot ANTALOTTE provient de ANTAN-, ANTAM-, Axrr-, commencent les noms des habitants des divers pays, comme en français O1S, AIS, IENS et ALAOrRA ce qui signifie: La HAUTE-MER, LE LARGE; alors ANTALAOTRA identique avec AxraLorre veut dire PEUPLE D'OUTRE MER où HomMMEs VENUS DU LARGE. Voir mes Notes, Ie.
couleur est beaucoup plus foncée et même de la couleur du chocolat. Le mélange de couleur dépend beaucoup de cette question, savoir si la race est restée plus pure et si le sang Antankar n’y domine pas. Mais on conçoit que c’est très difficile de distinguer la pureté de la race Arabe quand on sait que depuis dix huit siècles de notre chronologie les Arabes fréquentent Ankara et s'y sont mariés aux femmes du pays ‘). Cependant on reconnait de suite leur type caucassique si leur couleur est claire ou foncée. Ils ont toujours leurs têtes rasées, portent la barbe plus longue et moins crépue que celle des Antankars et s’habillent comme leurs ancêtres et ils professent l'islam. La circoncision existe cependant aussi bien chez les Antankars que chez eux. Dans le cours de notre relation nous ferons ressortir les particularités de cette race et leur supériorité sur celle des Antankars; aussi nous ferons connaissance ailleurs avec celle des Hovas et des Betsimsaraks races qui habitent aussi quelques localités d’Ankara principalement dans le Nord, le Nord-Est et l’Est de ce pays.
Suivant Guillain la tribu des Antankars se subdivisait autrefois en plusieurs sous-tribus distinctes tels que les Androunahs, les Ambongoulés, les Antzatcis et les Hénézouastes. Les Androunahs occupaient la partie Sud d’Ankara; c'était la caste noble de laquelle sont issus tous les chefs souverains d’Ankara. Les Antzatcis habitaient le N.E. du pays et les Hénézouastes demeuraient sur le littoral de Vohémar et la baie d’Andrava; leurs descendants occupent encore cette partie du pays; ils passent pour de très bons prophètes et ils sont très habiles dans cet art; leur nom signifie veridique. On présume que les Hénézouastes sont originaires de la côte du Mosambique ?). Cette tribu est nommée par les Antankars aussi Antavarats. Dans quelques endroits on rencontre encore des hommes nommés par les Antankars: les Ampanires, ce qui veut dire fabricants de sel. Ce sont des gens très pauvres qui ne s'occupent que de la fabrication du sel et qui abitent dans l’intérieur. Je ne pourrais dire à quelle race ils appartienent, mais ils ressemblent surtout aux Sakalaves, tribu avec laquelle nous ferons connaissance plus tard. En général ils sont malpropres et vivent dans de petites cases très mal construites. Ils fabriquent le sel en brülant le tronc d’un palmier avec lequel il font le commerce en échange du riz, des boeufs, des rabanes et d’autres choses avec les Antankars et les Antalottes. Les Ampanires habitent différentes contrées de Madagascar *) et sont peu considérés par les autres tribus.
En parlant des habitants de Nossi-Fali nous avons déjà fait connaître quelques détails de la vie intime des Antankars ainsi que de leur manière de vivre ‘). Nous voulons maintenant complèler nos observations et nos communications à ce sujet et faire connaître
1) Voir p. 368 du tôme premier du Précis de la Géographie Universelle par Malte-Brun, Puris 1812. 2) Voir p. 153 de l'ouvrage du cupitaine Guillain, 1. ce.
3) Voir p. 44, tome I du voyage de Leguével de Lacombe, 1. c.
4) Voir p. 174, 175—179 de mon Relation.
ce peuple plus parfaitement. Le caractère des Antankars est généralement bon; comme tous les peuples, ils ont leurs vices. Leur plus grande vertu est l'hospitalité. Ils partagent pour ainsi dire tout ce qu'ils possèdent avec leur hôte. Ils méritent le plus grands éloges à ce sujet, cependant ils sont assez malin pour s’aperçevoir si on en abuse. Ce sont surtout ceux qui viennent de loin qui sont accueillis avec empressement. Mais c’est pour les Blancs et les Arabes en particulier qu'ils se montrent le plus bienveillants. Ils aiment aussi les Caffres de l'Afrique australe qui viennent s'établir parmi eux en fuyant l'esclavage des Hovas, race qu'ils détestent comme celle des Sakalaves. Les Betsimsaraks sont assez. bien considérés quand ils se présentent chez eux. Nous aurons occasion d'admirer l'hospitalité des Antankars dans la relation de nos excursions chez ce peuple. Quand un voyageur arrive dans un village on le conduit directement chez le chef. Après avoir subi un simple interrogatoire pour savoir le but du nouveau venu on lui offre immédiatement une demeure et de la nourriture consistant ordinairement en riz, poules, oeufs et lait. Plus on le considère, plus grande est l'importance de sa visite, plus on augmente les offres. On lui présente même une jeune fille, souvent la plus jolie et de la plus haute naissance du village pour demeurer avec lui pendant sa résidence, jeune fille qui l'anime par ses caresses les plus chaleureuses qui est aux pelits soins pour lui, qui observe tous ses besoins et tâche de le contenter. Aux sons de son EraHou elle lui chante des hymes de sa patrie sur un ton mélancolique et tendre. Souvent les amies de la ‘favorite se réunissent après le coucher du soleil devant la case de l'hôte pour l’amuser par une danse générale au son du TAm-Tam et chantant les louanges du bien venu. Au commencement les hommes surtout ceux d’un âge moyen sont très reservés et ne s’entretiennent pas avec un étranger avant que les femmes, les vieillards et les enfants n'aient fait le premier pas. Les premiers se présentent à une assez grande distance devant la case de l'étranger accroupi en lui tendant la main et en lui adressant la parole et en criant Akure-anau? Comment vous portez vous? Akure-Kabare? Quelle nouvelle? Maheva? Bien? Sara-Beé? Yrès-Bien ? — Les enfants arrivent ordinairement en petites bandes à quelque distance de la case de l'étranger en regardant avec curiosité tous les objets qu'il a avec lui. Dès que l’étranger se présente ils se sauvent en toute hâte pour revenir quelques instants après en lui offrant des fleurs, des fruits, des coquillages et d’autres objets qu'ils ramassent sur leur chemin. Le plus entreprenant d'entre eux s’avance alors en offrant les objets à l'étranger. C’est son avantage de l'accepter car alors il est de suite consideré comme citoyen du village. L'ami des enfants est honoré partout chez les Antankars. Plus intime on devient avec les enfants et les vieillards, plus on est aimé par les femmes et ce sont elles qui jugent le caractère du nouveau venu et c’est après avoir demandé leur opinion que les hommes s’entreliennent avec lui. S'il arrive pour faire le commerce c’est alors le chef du village qui lui indique les moyens et qui est alors souvent l'intermédiaire pour les
affaires. Si l'affaire est assez importante alors e chef réunit les anciens du village pour demander leur conseil afin que chaque habitant ait sa part suivant ses moyens. Il est toujours dans l'intérêt de l'étranger d'offrir quelques cadeaux ') au chef du village et aux femmes et aux enfants des anciens; alors il est certain que ses opérations auront beaucoup de chance de réussite. Le valeur des cadeaux se règle selon les affaires qu’on désire entàmer.
Ordinairement ont reçoit des contre cadeaux ?) en rapport avec ce qu'on desire si cela n’est pas en contradiction avec leurs principes. Si l'étranger doit voyager plus loin dans leur pays on lui procure un guide et des porteurs de bagage ); du moins on fait des propositions aux jeunes gens les plus courageux et les plus vigoureux de vouloir bien le suivre et si on est d’accord sur toutes les conditions, le Æaramou *) est fait et il est rare que les Antankars deviennent infidèles à leur contrat. En général la fidélité est une vertu des Anlankars et une fois au service d’un étranger qu'ils honorent, leur attachement est très grand et même ils le suivront hors et loin de leur patrie. Cette vertu est très prononcée chez les femmes; quand elles ont une affection pour quelqu'un, elles quittent famille et patrie pour suivre l’objet de leur amour. Cependant ils préfèrent demeurer dans leur patrie, s'il est possible de conserver l’objet de leur affection chez eux. Une fois qu'ils ont quitté leur patrie, 1ls retombent vite dans une mélancolie profonde et le plus souvent dans la nostalgie. Dans le temps de l'esclavage à l’île de la Réunion, on rencontrait rarement des esclaves malgaches d’Ankara et en général tous les malgaches ont l’amour de l'indépendance très enraciné chez eux. Ils se revoltent de suite, si on ne les traite pas avec douceur et deviennent entêtés et ont alors l'esprit de vengeance. Ils sont très sensibles à un traitement juste et la moindre négligence envers eux éveille leur jalousie. Ils ont le plus grand mépris pour l'injustice. Pendant leur guerre avec les Hovas ils ont donné des preuves d’un grand amour pour leur patrie et leur liberté comme nous verrons par leur histoire. Les Antankars sont un peuple paissible et n'aiment pas les querelles; une fois en guerre ils sont pleins de bravoure et même redoutables. Ils ont un caractère prévenant, mais défiant et ne se lient pas à quelqu'un qu'ils ne connaissent pas; ils doivent s'assurer sur le caractère de l'inconnu avant d’en faire leur confident. Comme presque tous les peuples
1) Ils consistent ordinairement en fusils à pierre, en poudre à canon de qualité ordinaire, sabres, ustensiles utiles, tels que couteaux, ciseaux, cuillers, petits clous en cuivre, aiguilles, épingles, fil à coudre, bracelettes en argent, colliers de corail, boutons en cuivre ou en argent, toiles peintes surtout à gros dessins, percale, coton et linge blanc, mouchoirs en couleur rouge par pièce entière d’une douzaine ou plus, enfin toiles de grande dimension et de vives couleurs. Des bouteilles de rhum ou de cognac sont toujours considérées comme un cadeau précieux, ainsi que beaucoup d'objets de quincallerie et de luxe, des miroirs, des livres d'images comme p. e. les grandes illustrations anglaises et françaises.
2) Les cadeaux existent ordinairement en poules, oeufs, lait, fruits, nattes, rabanes etc. et quand on considère beaucoup l'étranger en boeufs, cochons, riz, chapeaux en paille, sagayes ete.
3) Ces gens sont nommés par les Antankars MarmiTa.
4) Ce dit en langue Betsimsarak Karama ce qui signifie Loyer.
des regions tropicales, ils sont très simples et sobres dans leur manière de vivre, c’est à dire dans leurs habitations, leurs ameublements, leurs habillements et leur nourriture. Mais un de leurs plus grands défauts c'est qu’ils sont très immodérés dans l'usage des boissons fortes, on peut dire à juste tître qu'ils aiment l'ivresse autant que la paresse. Pourtant cela convient mieux aux hommes qu'aux femmes. Les dernières par contre sont assez travailleuses et s’enivrent beaucoup moins. En général ils aiment tous le Dolce farniente et ne travaillent que pour leur besoin journalier. Ils regardent l’exagération, le mensonge et la tromperie, comme les capacités d'une grande intelligence; parcontre ils sont tres superstitieux. Ils ont grand peur des éclipses de soleil et de lune ainsi que des coups de tonnerre et des éclairs. Ils aiment beaucoup entendre des prédictions et honorent les personnes qui annoncent l'avenir. Ils ne feront aucune entreprise avant d’avoir consulté un oracle. On entend rarement parler de vol chez ce peuple ni de meurtre, dumoins les recherches que j'ai faites à ce sujet ont été très satisfaisantes. En général ils ont plus de vertus que de vices et mênent une vie paissible. Leurs idées en religion sont très simples et méritent notre attention. Ils ne reconnaissent qu'un bon et un mauvais esprit. Le premier est leur ZANaAHAR. Dieu tout puissant qui leur inspire la bonté et les comble de bonheur, tandisque le second est leur AGATCH, Dieu de malheur et de méchanceté. Ils n’adorent pas le premier, puisqu'ils prétendent que ce serait inutile, parcequ'il ne leur cause jamais de malheur; mais ils adressent leurs prières et leurs offrandes au dernier pour détourner les malheurs. En outre ils invoquent d'autres êtres suprêmes qu'ils regardent comme leurs mentors dans les differentes actions de leur vie comme la guerre, la culture, la pêche, l'élève des troupeaux et d'autres entreprises. Pour les affaires de moindre importance ils implorent les mânes de leurs ancêtres et parents défunts et ils croient à la métempsycose, c'est à dire que les âmes des méchants hommes, se changent en crocodiles , en caméleons, en serpents et en oiseaux, et autres animaux comme p. ex. les hiboux, makes et chauve-souris. Par cette croyance et leur superstition ils attachent un grand valeur aux talismans (fanfoudys) que les prophètes (Ampangaoulis) leur procurent, ainsi qu'aux explications que ces gens leur donnent par le moyen d'une espèce de jeu, nommé Srkily. Ce jeu consiste a disposer plusieurs piles de grains ‘); ils font jouer dans leur imagination le bon esprit contre le mauvais et ils attribuent à celui qui gagne le sort demandé. On consulte le SikiLy p. ex. à la naissance d’un enfant, quand on se marie, quand on veut faire un voyage, quand on fait une entreprise de grande importance. Les FANFOUDYS ©) sont de differents de nature p. ex. on leur donne un talisman pour toutes les maladies du corps et de l'âme. J'étais témoin lors qu'un AMPANGAOULI donna un jour à une femme qui souffrait du mal de ventre la patte d’une caille pour porter au cou. Comme cette caille se nomme KiBu®) et
1) Voir les Notes, I.c. 2) Nom général pour les amulettes qu'on devise en amulette de paix Aout etcelle de guerre B£ETALI. 3) Voir p. 206 et 207 de mon Relation.
que le nom est identique à celui du ventre, l'oracle prétendait que ce fanfoudy était un préservatif. Aussi il donna à une autre un morceau de bois d’un certain arbre comme fanfoudy contre une autre maladie. Enfin ces oracles donnent différentes choses qu'ils croyent utiles pour leurs clients et plus ils sont superstitieux plus ils font croire à ces gens les qualités de leurs fanfoudys. Comme il y a beaucoup de gens qui exercent le métier d'AMPANGAOULI il existe parmi ces hommes une grande rivalité parceque les talismans sont souvent payés d’une somme considérable. Ils arrive bien souvent que les AMPANGAOULIS font des paris entre eux pour qui procurera les meillieurs fanfoudys. Alors ils font des prières pour l'individu auquel ils ont fourni un talisman et si après un mois arrive un malheur à l'individu qui possède un des talismans, alors celui des AMPANGAOULIS qui l'a procuré reconnait la superiorité de son collègue et celui-ci est alors considéré comme le prophète le plus cheri de ZANAHAR aussi longtemps que ses fanfoudys portent bonheur. Les AmPanNGAOULIS ont le plus grand pouvoir sur l'esprit des Antankars; leurs conseils sont considérés commes des oracles. Ils attachent la plus grande vertu aux amulettes que ces fourbes leur procurent. Ces amulettes sont nommées par eux AouLr pour les maladies du corps et de l'esprit et consistent en differents objets, principalement en fragments de branches de certains arbres, surtout des jeunes bambous, aussi en petits sachets de peau ou de toile renferment de petites pierres, des feuilles, d'herbes, d’écorce d'arbres, de grains, de noix, de gomme et des papiers couverts de signes cabalistiques et d’autres objets n’ayant. aucun force préservative. Pourtant les Antankars attachent une si grande croyance à leur vertu préservative qu'ils ne s’en séparent jamais et qu'ils les portent soigneusement à leur cou comme des colliers. Seulement les amulettes de guerre, nommées par eux BETALI et consistant en bouts de cornes de boeuf sont soigneusement gardées dans de petites boîtes en lemps de paix; ils les engraissent de temps en temps avec de l'huile aromatique. Ces amulettes sont quelquefois garnies d'argent et ornées de gravures bizarres. (Ces cornes contiennent aussi differents objets, comme les autres amulettes et elles ont la vertu de donner du courage à ceux qui les portent. Les AouLis sont souvent la cause de grandes querelles et de terribles malheurs; c'est-à-dire que tout ce qui traverse l'imagination de celui qui les porte est attribué à l'influence du talisman. Si par exemple un Antankar voit dans son rève quelqu'un qui lui veut du mal, c’est assez pour accuser ce prétendu coupable le lendemain et trop souvent il est victime d'une accusation si peu fondée et les juges eux mêmes attachent aussi bien que l’accusateur, une influence puissante du talisman. Si par contre le talisman n'a pas produit l'effet que l’accusateur en attendait, alors il accuse l'AMPANGAOULI qui le lui a procuré. Mais ces gens sont trop malins pour ne pas se mettre à l'abri. Ils prétendent toujours que la cause s’en trouve chez le possesseur de l'AouLt et non dans la force magique de l’Aourt; car si le possesseur n’avait pas commis quelques fautes qui ont détruit la force de l’Aourt, le talisman n'aurait pas manqué son effet. —
EP 1. Pollen, R.s1 Faune d Madagascar.
Relation derovase.
sus
er —