‹ Recherches sur la faune des régions australesChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE VI. — LES BECS-EN-FOURREAU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — LES BECS-EN-FOURREAU

Les oiseaux appelés Becs-en-fourreau ou Chionis appartiennent exclusivement à la région dont l'étude nous occupeici, et quoiqu'ils ne frappent pas lattention des voyageurs aussi vivement que le font les Manchots et les Albatros, ils intéressent non moins les zoologistes, car ils participent aux caractères de divers types aviens si différents entre eux, que les ornithologistes classificateurs les ont rangés tantôt parmi les Gallinacés, tantôt parmi les Palmipèdes, tantôt parmi les Échassiers. Leurs affinités zoologiques avec les Huitriers ont été mises en évidence à la suite de létude anatomique que Blainville a faite de ces oiseaux (1) et leur place naturelle est certainement dans la famille des Totanides (2). Ce dernier groupe, ainsi que je l’ai montré dans une autre publication, se lie intimement d’une part aux Larides, d'autre part aux Échassiers proprement dits. C’est aussi le résultat auquel M. Kidder est arrivé récemment pour les Chionis dont il a étudié attentive-' ment la structure intérieure (3).

Forster fut le premier à signaler à l'attention des naturalistes cet oiseau curieux. Il rencontra les Becs-en-fourreau en 4774 sur les côtes de l'ile des États, située près du cap Horn, dans la partie sud-est de archipel Feugien (4). Ces oiseaux fréquentent aussi le détroit de Magellan (5), les îles

(1) Blainville, Mémoire sur la place que doit occuper, dansle système ornithologique, le genre Chionis ou Bec en fourreau {Annales des sciences naturelles, 1836, 2° série, t. VI, p. 97).

(2) Dans mon ouvrage sur les Oiseaux fossiles publié en 1868, j'ai fait connaître les caractères ostéologiques de ce groupe, qui comprend les genres Hæmatopus, Totanus, Vanellus, Charadrius, ete. (Recherches anatomiques et paléontologiques pour servir à l’histoire des Oiseaux fossiles de France, 1. 1, p. 367 et suiv.).

(3) Kidder, À Study of Chionis minor with reference to its structure and syslematic position (Bulletin of the U. S, national Museum, n° 3, p. 85, 1876).

(4) Forster, Voyage, t. IX, p. 518.

(5) Cunningham, The natural history oj the Straits of Magellan, 1871, p. 262.

Falkland (1) et Pembouchure de la Plata (2). On les voit fort loin en mer dans les mêmes parages (3). Les Chionis habitent également les îles Sandwich australes (4), et l’un des naturalistes qui accompagnèrent J. Ross dans son voyage dexploraon dans les mers antarctiques, pense qu'ils nichent sur la terre Louis-Philippe (5). Enfin leur existence a été constatée à Kerguelen (6), aux Grozet (7) et à l'ile du prince Édouard (8). Dans ces dernières localités, ils sont plus petits que ceux qui vivent au cap Horn, et la plupart des ornithologistes les considèrent comme appartenant à une espèce particulière qu'ils désignent sous le nom de Chionis minor (9). Récemment, M. Kidder est allé même beaucoup plus lom dans ces distinctions et il a proposé de ranger le Bec-en-fourreau de Kerguelen dans un genre particulier (10), mais les différences qui existent entre le Chionis alba et le Chionis minor me paraissent être insuffisantes pour motiver ce mode de classification, et je suis même disposé à croire que ce Bec-en-fourreau est seulement une race où espèce dérivée du Chionis alba.

(1) Quoy et Gaymard, Voyage de l « Uranie », Zool., p. 131, pl. 56.

— Garnot, Remarques sur la zoologie des îles Malouines (Ann. des sc. nat., 1826, 1. VIL p. 48).

(2) Lesson, Distribution géographique de quelques Oiseaux (Ann. des sc. nat., 1825, t. VI, p. 102).

(3) J. Ross, op. cit., t. IL, p. 421.

(4) Eights, Transact. of the Albany institute, 1833, t. II, p. 67.

(5) J. Ross, op. cit., t. I, p. 89.

(6) Depuis que ce travail a été déposé aus ecrétariat de l’Académie des sciences, les Chionis de Kerguelen ont été étudiés plus attentivement par les naturalistes attachés aux expéditions astronomiques envoyées dans cette station pour l’observation du passage de Vénus, en 1874. Ces oiseaux y sont communs et ils S'y reproduisent (B. Sharpe, Trans. of Venus Exped. Zoology of Kerguelen Island, p. 2).

(7) Layard, List of the vertebrate animais living in the garden of the Zool. Soc., 1872, p. 313; et B. Sharpe, Trans. of. Venus Expedition Zool. Birds, p. 3.

(8) Hutton, op. cit. Ibis, 1865, 2° série, t. 1, p. 277.

(9) Hartlaub, Nouvelle espèce de Bec-en-fourreau (Revue zoologique de Guérin, 1841, p. 5).

(10) Il à donné à cette division nouvelle le nom de Chionarchus (Kidder, op. cit., Bullelin of the U. S. nat. Museum, n° 5, p. 114).

Je dois faire remarquer cependant que les Chionis, bien que pourvus de grandes ailes, ne s’éloignent d'ordinaire que peu du rivage et que par conséquent leur émigration des îles Falkland à l'île du prince Édouard serait difficile à expliquer dans l’état actuel des choses; on doit donc se demander si cette colonisation n'aurait pas eu lieu à une époque où 1l existait peut-être des stations intermédiaires.

Des faits d’un autre ordre viennent corroborer cette supposition. M. Hooker a constaté que les îles Fuegiennes, les îles Falkland et la terre de Kerguelen ont, à peu de choses près, la même flore et cette flore a un caractère complètement américain, tandis que celle du cap de Bonne-Espérance et des îles qui avoisinent la Nouvelle-Zélande est très différente (1). Néanmoins j'incline à croire que l'extension du (hionis de la région américaine australe jusqu'à Kerguelen pourrait être expliquée d'une manière plus simple en attribuant le transport de ces Oiseaux aquatiques aux immenses radeaux de Kelp qui sillonnent de l’est à l’ouest toutes les parties du grand Océan situées au sud de l'Afrique et des régions adjacentes de l'hémisphère austral (2). De pareilles plaines flottantes me paraissent susceptübles de fournir à ces animaux des stations de repos et expliqueraient peut être leur transport à travers de vastes étendues de mer.

Page 1