LE
j'ai inscrit ces Oiseaux sur les catalogues du Muséum sous le nom d'Eudyptes albigularis,
Dans cette révision de la distribution géographique des Eudyptes, je n'ai pas parlé de l'Eudyptes Cataractes, parce que cette espèce nominale établie en 1760 par Brisson, d'après une figure donnée précédemment par George Edwards (2)
(1) Elliott Goues, op. cit. (Procaedings of the Acad. of Philadelphia, 1879, p. 207),
(2) Le Pinguin, G. Edwards, Histoire naturelle de divers Oiseaux, t. I, pl. 49.
Brisson considère cette figure comme étant très exacte, et c’est d'après elle qu'il établit son genre Gorfou ou Cataractes (Qrnithologie, t. VE, p. 102),
Pennant adopta sans examen ce que Brisson avait dit de ce Manchot; seulement il le désigna sous le nom de Pingouin à pieds rouges (Pennant, Philosophical Transactions, 1878,t. LVIIE, p. 98). Puis Forster, tout en déclarant qu'il n’a pas vu ce Manchot, l’inscrivit dans sa monographie sous le nom d’Aptenodytes Cataracta (Commentationes Sacielatis scientiarum gatlingensis, 1, M, p. 145). Gmelin et Bonnaterre se bornêrent aussi à copier leurs prédécesseyrs (Bonnaterre, ORNITHOLOGIE, dans l’Encyclopédie méthodique, +. 1, partie 2, p. 508). Plus récemment M, Schlecel appliqua le nom spécifique de Cataractes à l'Oiseau figuré par Buffon sous le nom de Manchot huppé de Sibérie et décrit par le même auteur sous le nom de Manchot sauteur. I le distingua de son Spheniseus chrysocomus et de son Spheniscus chrysolophus par la brièveté de sa queue (qui, dit-il, est passablement courte), et par sa taille beaucoup moins forte (op. cit,, Urinatores, p, 8). Pour G, R. Gray et pour le prince Ch. Bonaparte, l’Eudyptes Cataractes est synonyme à Ja fois de l'Aptenodytes cataractes de Forster et de l’Aptenodyles chrysocoma du mème auteur (Gray, Handlist, t. II, p. 98, et Ch. Bonaparte, Conspectus, dans Comptes rendus Acad. des sciences, 1856, t, XLIE, p. 775), M, Elliott Coues, au contraire, tout en admettant que l'Eudyptes Cataraetes est une bonne espèce, le sépare spécifiquement de l’Eudyptes chrysacoma, qui, pour lui, ne diffère pas de l’Eudyptes pachyrhyncha de Gray (Elliott Coues, 9p. cit,, Proceed. of the Acad, of Sc, of Philadelphia, 1872, p. 201), Enfin M, Sharpe pense avec raison que la dénomination d'Eudyptes Cataractes doit être rayée de nos catalogues ornithologiques (Birds of Kerguelen, in Philosoph. Transact,, vol, CLXVI, p. 161), Cette divergence d'opinions entre des ornithologistes tous très habiles indique assez quelle était la confusion des distinctions spécifiques de ce groupe de Manchots,
et représentant un jeune Manchot indéterminable et d’origine inconnue, n'appartient pas au groupe des Manchots à panaches.
Plusieurs auteurs récents rangent dans le groupe naturel des Eudyptes un Manchot qui a été trouvé d’abord par Hombron et Jacquinot sur l'ile Auckland, et qui a reçu de ces voyageurs lenom de Catarrhactes antipodes (4) ; mais cet Oiseau n’a pas la tête empanachée (2), et par la forme de son bec il se rapproche des Pygoscelis, parmi lesquels d’autres ornithologistes le classent. On peut conclure de cette divergence d’opinions que le Manchot antipode n’est en réalité ni un Eudyptes, ni un Pygoscelis (3); et pour faciliter l’examen des questions relatives à la distribution géographique de tous ces Oiseaux, 1l m'a paru utile de le considérer comme appartenant à un sousgenre particulier, que je désignerai sous le nom de Megadyptes.
Ce Manchot est de grande taille et se fait remarquer prin-
(1) Hombron et Jacquinot, Description de plusieurs Oiseaux nouveaux el peu connus, provenant de l'expédition autour du monde faite sur les corveltes L'ASTROLABE et LA ZÉLÉE (Annales des sciences naturelles, série 2, 1841, t. XVE, p. 320). — Pygoscelis antipodes, Jacquinot et Pucheran, Voyage au pôle sud, sous le commandement de Dumont d’Urville (ZooLoG1E, Oiseaux, t. IE, p. 156, pl. 33, fig. 2 ; 1853).
(2) D’après la figure donnée par Hombron et Jacquinot (op. cit.), on pourrait croire à l’existence de petits panaches auriculaires chez cet Oiseau ; mais l’individu qui a servi de modèle pour ce dessin existe dans la collection ornithologique du Muséum, et montre que la bande sourcilière jaune, au lieu de se prolonger postérieurement en forme d'aigrette, ne se compose que de plumes courtes et remonte sur le vertex.
(3) Le Manchot antipode est un Cataractes où un Eudyptes pour Hombron et Jacquinot (Annales des sc. naturelles, t. T1, et Atlas du Voyage au pôle sud, pl. 33, fig. 2); — un Aptenodytes (Aptenodyla flavilarvata) pour Peale (United States exploring Expedition, t. VIT, ORNITHOLOGY, p. 260) ; — un Pygoscelis pour G. R. Gray (Voyage of the Ereeus and TERROR, Birds, p.17, pl. 27), pour Cassin (United States exploring Expedition, MAMA. and ORNITHOLOGY, p. 351), pour M. Elliott Coues (op. cit., Proceed. of the Acad. of Sc. of Philadelphia, 1872, p. 199), pour le prince Ch. Bonaparte (Conspectus, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1856, t. XLIT, p. 779), et pour M. Pucheran (Jacquinot et Pucheran, Voyage au pôle sud, Z00L., t. I, p. 156).
cipalement par l'existence d’une large bande claire d’une teinte jaune sale, qui naît vers le bord postérieur de l'œil, se dirige en arrière, et remonte sur l’occiput de manière à rejoindre son congénère sur le dessus de la tête et à circonserire postérieurement le sinciput. Mais cette zone est composée de petites plumes subpiliformes à peine plus longues que celles des régions temporales et occipitale. Les plumes du front et du sinciput sont au contraire notablement plus longues, et constituent une sorte de houppe courte, touffue et en brosse. Elles sont, les unes noirâtres, les autres jaunâtres, ainsi que celles des joues et de la partie antérieure de la gorge; enfin elles garnissent sur une étendue assez considérable la base de la mandibule supérieure. Le bec est long, très comprimé latéralement et beaucoup moins robuste que celui des Eudyptes. Le dessus du corps est d’une couleur brunâtre tiquetée de noir et de gris pâle; le ventre et la gorge sont d’un blanc jaunâtre ; enfin la queue est courte.
Le Megadyptes antipodes est donc, à beaucoup d’égards, intermédiaire à l'Eudypte chrysolophe, au Pygoscèle papou et aux Apténodytes. J’ajouterai que son sternum est beaucoup plus développé que chez aucun des autres Apténodytiens dont j'ai eu l’occasion d'étudier le squelette.
Jusqu'ici ce Manchot n’a été trouvé que sur les îles Auckland et Campbell (1).
Un petit Manchot décrit récemment par M. Oustalet sous le nom d'Eudyptula Serresiana (2) établit un passage entre les Eudyptes proprement dits et les Eudyptula. I a, comme les premiers, un pinceau de plumes jaunes qui fait salle de chaque côté de la tête en arrière des sourcils; mais cette bande
(1) Le Muséum d'histoire naturelle possède plusieurs de ces Maïchots, qui ont été pris à l’ile Campbell par M. H. Filhol.
(2) Oustalet, Description d’une nouvelle espèce de Manchot (Annales des sciences nalurelles, 6° série, 1878, t. VITE, art. n° 4).
est très courte, etles plumes du front, comme celles du sineiput, sont notablement plus longues et constituent une touffe suberistiforme (1). Chez les Eudyptules, il n'y a rien de semblable, etje crois utile de distinguer ce Manchot sous un nom générique spécial. Je lappelleraile Microdyntes Serresiana. N'a été trouvé par l'amiral Serres, près du cap Horn, à Charruca, localité située dans le groupe des îles feugiennes.
Les Manchots alophiens (ou non empanachés), qui se distinguent des Apténodytes par la conformation de leur bec et par leur taille moins forte, sont rangés en trois sections ou sousgenres sous les noms de Pygoscelis, d'Eudyptules, de Sphénisques et de Dasyramphes.
Les Pygoscelis proprement dits (2), par leur taille et leur conformation, ressemblent beaucoup aux Eudyptes dont je viens de parler; mais ils n’ont ni huppe ni panache, et ils se fontremarquer par l'allongement considérable de leurs pennes caudales, qui constituent non-seulement un gouvernail quand ils nagent, mais aussi un point d'appui solide quand ils sont à terre. [ls habitent presque toutes les localités où se trouvent les Apténodytes, si ce n’est sur la terre Victoria, où leur présence n’a pas été signalée; et ils s'étendent depuis la terre de Graham jusqu'aux îles atlantiques australes, puis vers l’est jusqu’à Kerguelen et à l'ile Campbell, mais ils n’atteignent ni l’île Saint-Paul, ni l'Australie ou la Nouvelle- Zélande.
Ce petit groupe se compose de deux espèces faciles à dis-
(1) Voy. fig. 9.
(2) Le genre Pygoscelis a été étahli en 1832 par Wagner pour recevoir le Manchot papou de Sonnerat (op, cit., pl. 115), qui se distingue de toutes les autres espèces du même groupe par l'existence d’une grande tache blarche sur le sinciput (Wagner, Neue Sippen und Gattungen der Vôgel, in Isis, 1832, t. XI, p. 463). Les ornithologistes américains désignent cet Oiseau sous le nom de Pygoscelis tæniata (Elliott Coues, op. cit., p. 195), et ce changement a été adopté par M. Sharpe dans son travail sur la faune avienne de Kerguelen (op. cil., Philosophical Transactions, t. CLXVI, p. 154).
tinguer entre elles. La plus répandue est le Pygoscelis papua(), dont la gorge et la tête sont d'un brun noiïrâtre, avec une grande tache blanche s'étendant du bord orbitaire supérieur sur le sinciput. Celte espèce se trouve aux îles Falkland (2) et s'y reproduit (3). Elle niche aussi à Kerguelen (4), et on la rencontre également sur d’autres points de la région australe, notamment aux îles Crozet (5), à Macquarie (6) et à Pile Stewart (7).
La seconde espèce est le Pygoscelis antaretica, qui a les joues et la gorge, de même que la poitrine et le ventre, d’un blanc pur, à l'exception d’un collier transversal noir très étroit, qui descend de la région occipitale sous la portion hyoïdienne de la gorge. On rencontre ce Manchot aux îles Falkland (8), aux Orkneys australes (9), à la Nouvelle-Géorgie du Sud (10),où
(1) Manchot papou (Sonnerat, op. cit., p.181, pl. 115).—Aptenodytes papua, Forster(loc. cit., p.140, pl. 3). — Eudyptes papua, Cassin (United States exploring Expedition, Binps, p. 264). — Pygoscelis Wagleri, Sclater (Birds of Falkland, in Proceedings of the Zool. Soc., 1880, p. 590). — Catarrhacles papuensis, Van der Hœven (Handbook of Zaology, t, I, p. 379), Les marins anglais désignent ce Manchot sous le nom de Johnnie.
(2) Collection ornithologique du Muséum, n° 14961.— Schlegel, op. cit., Uri= natores, p.5.—Gould, Proceedings of the Zoological Society, 1859, p. 98. — Selater, op. cit. — Lichtenstein, Forsteri descriptiones Animalium, p.356,
(3) Lecomte évalue à environ 40 000 le nombre de ces Oiseaux qu'il a vus réunis dans une seule rookery à Eagle-point, et des campements analogues se trouvaient sur d’autres points du même groupe d’iles. (Praceed, of the Zool. Sac. of London, 1868, p. 527.)
(4) G. R. Gray, Handlist, t. IT, p. 98; Erepus and TERROR, birds, pl. 25.—Elliott Coues, 0p. cit., in Proceed. Philadelphia Acad., 1872.—Kidder, Birds of Kerguelen (Bull. of the United States Nat. Museum, n° 2, p. 41. — Sharpe, Birds of Kergquelen (Philosoph. Transactions, t. CLXVIIL, p. 154).
(5) Collections ornithologiques du Muséum, n° 14966.
(6) Collection ornithologique du Muséum, n°° 14959 et 14960, — A ptenodytes tæniata, Peale, op. cit., p. 264.
(7) Elliott Coues, Proceed. Philadelphia Acad., 1872, p.196.
(8) Collection ornithologique du Muséum d'histoire naturelle, n° 14963, et Selater, Addilions and Corrections to the List of the Birds of Falkland islands (Proceed. of the Zool. Soc.,1861, p. 47).
(2) Le musée de Leyde possède un de ces Manchots provenant de l’île Weddel), qui fait partie de l’archipel des îles Orkneys australes, (Schlegel, Urinatores, p. 6.
(10) Ross, Voyage in the Southern and Antarctic Regions, t. If, p. 422,
il paraît atteindre une grande taille (1). Forster l’a observé fréquemment en mer, dans le voisinage des glaces circompolaires (2).
Qi:
Plus loin, au sud-est, ces Manchots alophiens sont représentés par les Dasyramphus (3), que plusieurs auteurs ont cru devoir ranger dans le groupe des Pygoscelis (4), mais qui s’en distinguent par la disposition du bec. Ils n’ont encore été rencontrés que dans l'extrême sud, sur la terre Adélie (5), dans le voisinage de la terre Victoria (6) et près de la terre Louis- Philippe (7). Ces grands Manchots sont caractérisés prineipalement par la brièveté du bec, dont la plus grande partie de la mandibule supérieure est garnie de plumes. Les ornithologistes les plus modernes ont donné à cette espèce plusieurs noms différents (8).
(1) Le capitaine Ross constata que l’un de ces Manchots pesait 75 livres . anglaises, c’est-à-dire environ 34 kilogr.
(2) Forster, op. cit. (Commentationes gottingensis, 1780, t. III, p. 141).
(3) Cataractes Adeliæ, Hombron et Jacquinot (Annales des sciences naturelles, 1841, t. XVI, p. 320). — Dasyramphus Adeliæ, Hombron et Jacquinot, (Voyage au pôle sud, Oiseaux, pl. 33, fig. 1); Ch. Bonaparte, loc. cit., p. 29.
(4) G. R. Gray, Voyage of the Eregus and Terror, Birds, pl. 28. — Hyatt, op. cit. (Proceed. Boston Soc. of Nat. Hist., 1871, p. 250). — Elliott Coues, op. cit. (Proceed. of the Acad. of Nat. Sc. of Philadelphia, 1872, p. 196).
(5) Hombron et Jacquinot, op. cit.
(6) G. R. Gray, List of Birds in the collection of the British Museum, 1844, p. 154.
(7) Elliott Coues, op. cit. (Proceed. Philadelph. Acad., 1872, p. 197).
(8) Ainsiil a été appelé : Pygoscelis brevirostris par Gray, Genera of Birds, Spheniscinæ, et List of the specimens of Birds in the British Museum, 1844, p. 154. — Aptenodytes longicauda, par Peale, op. cit. (United States exploring Expedition, p. 261).
M. Finsch a décrit, sous la dénomination de Dasyramphus Hercules, une variété de cette espèce de Manchot qui se fait remarquer par sa gorge entiè-* rement blanche, tandis que chez le Dasyramphus Adeliæ cette partie est d'un brun noirâtre, comme la tête. G. R. Gray a onsidéré cet Oiseau comme étant un jeune individu de D. Adeliæ, mais M. Finsch assure qu'il est adulte. Malheureusement on ne sait pas exactement de quelle localité il provient. (Finsch, Description of a new Species vf Pinguin, in Proceed. of the Zoolog. Soc., 1870, p. 322, pl. 25).
Brisson a donné le nom générique de Spheniscus au Manchot tacheté (4) que Linné à appelé le Diomedea demersa (2), et que Buffon a figuré sous le nom de Manchot du cap de Bonne-Espérance (3).
M. Elliott Coues a constaté récemment que cet Oiseau diffère des Aptenodytes et des Eudyptes par le grand développement des fosses temporales (4), particularité ostéologique qui est en rapport avec la puissance du bec ; etaujourd’hui la plupart des ornithologistes rangent dans la même division plusieurs autres espèces ou variétés de Manchots dont le bec est très robuste et dont la taille est médiocre.
Beaucoup d'auteurs placent dans la même division générique les petits Manchots qui ne diffèrent que fort peu des Sphénisques proprement dits, mais en ont été séparés par le prince Charles Bonaparte, et constituent, dans le système de ce naturaliste, le genre £udyptula (5). |
Ces deux divisions dela famille des Manchots sontloin d’être aussi répandues que le sont les Aptenodytes, les Eudyptes et les Pigoscelis. Je ferai aussi remarquer que ni lesSphénisques, n1 les Eudyptules, ne s'étendent beaucoup vers le continent antarctique, mais qu’ils s’avancent davantage vers l’équateur.
Les Sphénisques fréquentent les îles atlantiques australes et se montrent dans les mers qui baignent à l’est et à l’ouest la partie antarctique de l'Amérique méridionale, jusque dans le voisinage de l’équateur ; ils se multiplient aussi à l'extrémité sud de l’Afrique, mais sans s'étendre jusqu’à Kerguelen, ni aux iles de l’océan Pacifique austral. Dans ces dernières stations, ils sont représentés par les Eudyptules, qui sont confinés dans la région occupée par la Nouvelle-Zélande et dans la partie de
(1) Ornithologie, t. VI, p. 97, pl. 9.
(2) Systema nature, edit, xu,t. 1, p. 214.
(3) Planches enluminées, n° 382 (ou 972).
(4) Elliott Coues, op. cit. (Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia, 1872, p. 183, pl. 1, fig. 3 et 4).
(5) Ch. Bonaparte, Conspectus Plilopterorum systematicus (Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 1856, t. XLI,p. 775).
l'océan Pacifique qui baigne les côtes occidentales de l’Amérique du Sud.
Les Sphénisques se font remarquer par lexistence de différences sexuelles très prononcées. Chez les mâles, on voit sur la poitrine et sur les côtés du ventre une bande noire continue qui correspond à la ligne de flottaison de ces Oiseaux nageurs, et qui, en dessus, est séparée des parties foncées de la face supérieure du corps par une bande blanche, disposition dont on né connait pas d'exemples dans les autres familles de Manchots (1). [ls ne constituent probablement qu’une seule espèce primordiale, mais celle-ci forme diversés races caractérisées par des particularités secondaires.
L'une de ces variétés locales est reconnaissable à l'existence d’une seule tache noirâtre située sur le devant de la gorge et entourée de blanc en avant et en dessus, ainsi qu’en arrière. C'est le Spheniscus demersus, dont une colonie est établie au voisinage du cap de Bonne-Espérance. De tous les représentants de la famille qui nous occupe, il est le seul qui niche sur le littoral de l’ancien continent, et il ne descend pas plus loin vers la région tropicale, mais 1l se retrouve avec les mêmes caractères sur les terres atlantiques australes, non loin du cap Horn, notamment aux îles Falkland (2). Le Muséum d'histoire naturelle possède des exemplaires venant de ces deux localités si éloignées l’une de l’autre, et j'ai pu wm'assurer de leur identité spécifique (3). Ge fait avait d’ailleurs été déjà constaté par plusieurs ornithologistes (4).
(1) Chez les femelles, les parties noirâtres de la région dorsale et les parties blanches de la région ventrale se rencontrent sur les côtés du corps, et il n'ya pas de ruban noirâtre le long de la ligne de flottaison.
C’est une de ces femelles que Buffon a fait représenter dans ses planches enluminées, sous le nom de Manchots des Hottentots (pl. 1005 ou 973).
(2) Lecomte, Proceedings of the Zoological Society, 1868, p. 527.
(3) Un de ces Spheniscus demersus, rapporté du cap de Bonne-Espérance par le voyageur naturaliste Delalande, à été très bien figuré par d'Orbigny dans l’atlas de Ja grande édition du Règne animal de Cuvier (OISEAUX, pl. 90, fig. 3). La figure donnée par Buflon est également très exacte (Planches enluminées, n° 972 ou 382).
(4) M. Elliott Coues, qui a très bien distingué le Spheniscus demersus du Cup
Il y a cependant dans ces régions américaines australes une autre variété locale ou race dont Forster à donné une figure exacte sous lé nom d’Aptenodytes magellanica (4). Ge dernier Sphénisque est caractérisé par l'existence d’un large collier noirâtre qui entoure la partie inférieure du cou et qui est séparé de la tache gulaire foncée, ainsi que du ruban pectoral de la même teinte, par deux bandes blanches, dont l’une est un prolongement de la bande temporo-soureilière, et l'autre se continue postérieurement avec les bandes blanches des flancs comprises entré le noir du dos et le ruban pectoro-ventral; par conséquent, au lieu d’avoir un seul collier comme le Spkeniscus démersus, 1l en a deux.
Plus au nord, sur la côte ouest du continent américain, se trouvent des Manchots qui ne diffèrent du Spheniscus demersus du cap de Bonne-Espérance et des terres magellaniques que par la teinte moins foncée de la partie supérieure du corps et de la tête, Le naturaliste voyageur Mayen a appelé cette variété le Spheniscus Humboldtii (2), et probablement c’est elle qui avait été désignée précédemment sous les noms de Diomedea chilensis et de Diomedea chiloensis (3).
et le S. magellanicus comme deux variétés d’une même espèce, a constaté l'existence du premier au cap de Bonne-Espérance, et celle du second à la Terre de Feu. Le même auteur rapporte à cette dernière variété le Manchot appelé Aplenodytes magnirostris par Peale (United States exploring 'Exped., Birds, p. 265), et j’ajouterai que l’Oiseau en question, n’ayant pas de ruban pectoral noirâtre, est probablement une femelle, (Elliott Coues, Proceed. of the Acad. of Philadelphia, 1872, p. 211.)
(1) Forster, op. cit. (Commentationes Societatis gottingensis; 1780, t. WI,
@ Mayen, Beiträge zur Zoologie gesammelt auf einer Reise um die Erde, VocEz, p. 110, pl, 21.
Gassin pense que le Spheniscus Humboldtii est le mâle du Sph. magellanicus (United States exploring Expedilion, MANMALOGY and ORNITHOLOGY, p. 354).
(3) Un naturalisté espagnol du sièele dernier, Molina, parle de deux autres Oiseaux apténiens qui seraient particuliers au littoral chilien (3). L'un, appelé par cet auteur Diomedea chilensis (4), ressemble beaucoup aux Manchots dont je viens de parler ; mais, au dire de Molina, il serait tridactyle, tandis que tous les Manchots sont pourvus de quatre doigts. Aucun zoologiste moderne n’a vu, ni au Chili ni ailleurs, de Manchot ayant ces caractères ; je pense donc qu'il
Elle a été capturée sur la côte du Pérou, et elle paraît ne différer en rien de plusieurs Manchots que le Muséum d’histoire naturelle areçus des côtes du Chili, où la présence de ces Oiseaux a été signalée aussi par Claude Gay (1). On trouve également ces Oiseaux à l’île Chiloe (2) et dans diverses parties de l'archipel feugien (3).
Enfin le Sphénisque magellanique est représenté aux îles Galapagos par le Spheniscus mendicatus, qui porte sur le cou trois colliers superposés, par suite du développement de la tache blanche située sous le cou, à la base de la mandibule inférieure, et du rétrécissement de la tache jugulaire noire. On y distingue aussi de chaque côté du front une petite tache blanche qui est séparée de la portion antérieure de la bande sourcilière par un liséré grisâtre (4).
Au cap de Bonne-Espérance, ce n’est pas sur la terre ferme que les Sphénisques habitent; ils nichent en grand nombre sur une petite île rocheuse située vers le milieu de False bay
y a là une erreur d'observation (Molina, Saggio sulla storia naturale de Chili, in-8°, Bologna, 1782, p. 258 et 259). C'est l’Oiseau désigné par Latham sous le nom d’Aptenodytes Molinæ (Index ornithol., t. I, p. 881).
On ne possède aucune figure de cet Oiseau. Bibra y rapporte les Manchots qu'il a trouvés sur les côtes du Chili et du Pérou, lesquels étaient probablement le Spheniscus Humboldtii (Beiträge zur Naturgeschichte von Chile, dans Mem. de l'Académie de Vienne, 1873, t. V, 2 partie, p. 152). — La seconde espèce, que Molita désigne sous le nom d’Albatros ou Diomedea chiloensis, et que les habitants des îles Chiloe recherchaient pour son duvet, me paraît être un Manchot pris dans le jeune äge. Il n’y a donc, au sujet de ces Oiseaux, rien qui doive m’arrêter ici.
(1) Gay, Historia fisica e politica de Chile, Zoovocta, t. I, p. 467.
(2) J. von Tschudi, Beiträge zur geographischen Verbreitung der Meer's Vôgel (Journal für Ornithologie, 1856, t. IV, p. 181).
(3) Ils sont très communs à la baie Orange et autour du cap Horn (Gassin,op. cit., p. 354). Ils se trouvent aussi dans le détroit de Magellan (Sclater and Salvin, op. cit., in Ibis, 1867, 1, V, p. 284).
(4) Le Manchot décrit par Sundeval sous ce nom a été trouvé par les naturalistes de l'expédition suédoise de la frégate Eugénie, à l'ile James, située vers le milieu du petit archipel des îles Galapagos (Sundeval, On Birds from the Galapagos islands, in Proceedings of the Zoological Society, 1871, p. 126).
M. 0. Salvin a donné une figure de cet Oiseau (On the Avifauna of lhe Galapagos Archipelago, in Transactions of the Zoolog. Society of London, 1876, t. IX, p.508, pl. 89).
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 69 et appelée Sea island (1); et là, de même qu'à Falkland, ces Manchots n’ont pas les mêmes instincts que Îles autres membres de leur famille qui vivent sur les îles désertes et isolées de l’océan Austral, où 1ls n’ont pas à redouter le voisinage de l'Homme et des animaux carnassiers. Au lieu de couver à découvert comme les £udyptes et les Pygoscelis, dans les espèces de campements dont j'ai parlé précédemment, ils s’établissent dans des galeries souterraines. Aux Falkland où, comme on le sait, les Manchots ont souvent pour voisins des Chacals venus de la Patagonie continentale, 1ls déposent leurs œufs et élèvent leurs petits dans de véritables terriers qu'ils creusent au bord de la mer, et ils donnent souvent à ces réduits une longueur de 6 mètres ou même davantage. Au cap de Bonne-Espérance, leur instinct est moins parfait à cet égard et, au lieu de fouir eux-mêmes, ils s’établissent dans les terriers délaissés par les Lapins. Doit-on voir dans ces particularités de mœurs des habitudes, fruits de l’expérience, transmises des parents aux Jeunes et devenues ainsi, par hérédité, un instinct inné mais acquis ? Je ne saurais l’affirmer, mais je suis disposé à le croire, et, s’il en était ainsi, on pourrait en conclure que les Sphénisques d'Amérique étant, sous ce rapport, plus perfectionnés que les Sphénisques d’Afrique, ont probablement subi pendant une plus longue suite de générations l'influence modificatrice à laquelle leur instinct est dû, etavoir colonisé la première de ces régions avant la seconde ; ce qui serait en accord avec l'hypothèse de leur émigration de l’ouest vers l’est, que je me propose de présenter dans une autre partie de ce mémoire.
Les petits Manchots que la plupart des naturalistes désignent sous le nom spécifique de Spheniscus minor (2), mais que
(1) Layard, the Birds of South Africa, 1867, p. 377.
(2) Aptenodytes minor, Forster, op. cit. (Commentationes Soc gottingensis, t. I, p. 147). — Latham, À general Synopsis of Birds, t. VI, p. 572, pl. 102. — Spheniscus minor, Gould, Birds of Australia, t. VII, p. 84. — Eudyptulus
H. ÉTUDES. — SC. NAT. XXI 19. — anT N° 4.
quelques auteurs considèrent comme appartenant à plusieurs espèces disünctes, forment un groupe particulier auquel, ainsi que je l'ai déjà dit, on a donné le nom d'Eudyptula. Hs se distinguent des Sphénisques proprement dits par l’absence du ruban pectoral chez le mâle, aussi bien que chez la femelle, par la petitesse de leur taille et par la tete grise et un peu bleuàtre de leurs parties dorsales.
L'Eudyptula minor est le type de ce groupe. Il a le bee noir, les pieds blanchâtres et tout le dessus du corps, ainsi que les ailes, d’un ton bleuâtre; celles-ci sont lisérées de blanc sur leur bord postérieur. M. Gould a cru devoir séparer de cette espèce certains Eudyptules qui sont beaucoup plus petits que ceux anciennement connus et qui ont les ailes plus courtes et d’une nuance plus bleuâtre en dessus; 1l leur a donné le nom de Spheniscus undina (1). Mais M. Elliott Coues, qui a examiné attentivement les individus observés et décrits par cet auteur, pense qu'ils ne doivent être considérés que comme une simple variété de VE. minor (2). Enfin M. Finsch a appelé Eudyptula albosignata une troisième race ou variété qui se distingue des deux précédentes par l’existence d’un large liséré blanc sur le bord antérieur et sur le bord postérieur des ailes et d’une tache blanche sur les couvertures supérieures de la queue (3), Le bec de ce petit Manchot est plus robuste et plus profondément sillonné que celui de l'Eudyptula minor.
Tous ces Eudyptules fréquentent les côtes de la Nouvelle- Hollande. L’Eudyptula minor niche aussi sur les îles situées dans le détroit de Bass et visite les côtes sud et est de l’Aus-
minor, Ch. Bonaparte (Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1856, t. XL, p. 775), et Icones ineditæ Mus. Britann., pl. 84, 85. — Buller, History of tie Birds of New-Zealand, p. 347, pl. 33, fig. 2.
(1) Aptenodytles undina, Gould, Proceedings of the Zoological Society of London. — Spheniscus undina, Gould, Birds of Australia, t. VIE, pl. 85. — Eudyptula undina ? Ch. Bonaparte, Conspectus (Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XUIL, p. 057).
(2) Elliott Coues, op. cit. (Proceed. of Philadelphia Acad., 1872, n. 209).
(3) Finscb, Descriplion of a new Spécies of Pinguins from New-Zealand (Proccedings of the Zoological Society, 1874, p, 207),
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 07 tralie, la Nouvelle-Zélande et l'ile Chatham. On n’a pas signalé ailleurs l'existence de ces Oiseaux.
En enregistrant, comme je viens de le faire, les divers points de la surface du globe où la présence des Manchots a été constatée, 1l importe de distinguer entre elles les stations de reproduetion de différentes espèces et les stations de repos de ces mêmes Oiseaux. Les premières constituent leur véritable patrie, etc’est là seulement qu'ils sont soumis pendant le jeune âge aux conditions biologiques particulières à ces divers lieux. Dans les autres, ce ne sont que des visiteurs temporaires; ils y sont seulement des hôtes de passage, et ils ne sauraient y former des races spéciales.
Nous venons de constater que chacun des principaux types secondaires de la famille des Manchots se trouve représenté sur plusieurs terres antarctiques très éloignées les unes des autres et séparées entre elles, ainsi que de tout le reste de la surface du globe, par des mers d’une grande étendue, Pour nous rendre compte de l'existence d’une même espèce d'animaux dans plusieurs stations isolées, il faut supposer, ou que la même espèce zoologique s’est constituée primitivement dans chacune de ces localités et s’y est perpétuée, ou bien que, née dans une région particulière, elle s’est ensuite répandue au loin et a formé en divers lieux des colonies prospères,
Au premier abord, tout passage de l’une de ces stations à l’autre ne semble être possible que pour des Oiseaux grands voiliers, les mieux organisés pour exécuter de longs voyages à travers les airs. Or, les Manchots ne pouvant voler même à la distance de quelques pas, on doit se demander si la distribution géographique de ces Oiseaux apténiens ne fournirait pas de nouveaux arguments à l’appui de l'opinion des naturalistes qui, répudiant l’idée d’une origine commune pour tous les représentants d’un même type spécifique, pensent que, sous l'influence de circonstances similaires, des animaux identiques ont pu se constituer sur plusieurs points du globe, sans avoir
entre eux aucun lien de parenté. Mais lorsqu'on examine de plus près les mœurs des Manchots et les conditions biologiques dans lesquelles ils se trouvent, on voit que l’hypothèse des origines multuples, pour les individus de même espèce, n’est nullement nécessaire pour l'explication du mode de distribution géographique de ces animaux. On peut se rendre compte de leur dissémination tout aussi facilement, en supposant tous les représentants d’un même type spécifique issus primitivement d’une souche unique, idée qui s'accorde bien mieux avec la tendance générale des faits fournis par la zoologie.
En effet, non seulement les Manchots sont d'excellents naceurs, mais ils aiment à se poser sur les glaces flottantes, au milieu desquelles ils vivent dans les parties froides de l'océan Antarctique, et ces vastes radeaux naturels constituent pour eux des moyens de transport parfaitement appropriés à de longs‘ voyages (1). Les navigateurs rencontrent souvent dans les mers australes de ces îles errantes et temporaires, sur lesquelles les Manchots se montrent en grand nombre, et quelques observateurs assurent que, parfois même, ces Oiseaux y établissent leurs nids (2). Or, les glaces flottantes envahissent annuellement toute la portion australe de la zone habitée par les Manchots, et souvent elles descendent jusque dans le voisinage des stations les plus septentrionales occupées par ces Oiseaux. Ainsi on a vu la mer charrier de ces icebergs, ou montagnes de glace, depuis le cercle antarctique jusque dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance et fort au delà des îles Falkland, en face de l'embouchure de la Plata. Il en résulte que les Manchots, en partant des terres antarctiques, peuvent, malgré l’immensité des distances à franchir, être transportés d’ile en île et émigrer très loin de leur patrie primitive. Tant
(1) La plupart des marins pensent que la rencontre d'Oiseaux en mer est un indice du voisinage de la terre; mais Cook, tout en admettant que cela peut être vrai Jà où il n’y a pas de glace, fait remarquer que dans l’océan Antarctique les Oiseaux se montrent à une distance immense de toute terre. (Voyage towards the South pole, t. 1, p. 53.)
(2) Weddell a vu des Manchots établis de la sorte sur des glaces flottantes, par 74° de latit. S. (Op. cit., p. 37.)
que les glaces flottantes, en fondant peu à peu sous les rayons du soleil, ne manquent pas sous leurs pieds, ils peuvent y trouver un lieu de repos et naviguer en sécurité ; mais lorsque la température, devenue plus douce, à fait disparaître les masses de glace, il faut qu'ils aient recours à leurs organes de natation, et si la terre est trop éloignée du lieu de leur naufrage, ils doivent périr, à moins que, favorisés par les vents et les courants, leurs forces soient suffisantes pour achever la traversée. Dans ce cas, si la station où ils abordent leur convient, ils peuvent s’y établir, soit temporairement, soit d’une manière permanente. Quelques instants de réflexion suffiraient, ce me semble, pour convaincre tout naturaliste de cette vérité, mais on à aussi plus d'une preuve directe de ces longs voyages, qui tantôt s’accomplissent périodiquement, tantôt sont accidentels. Ainsi Ross a rencontré deux de ces Oiseaux naviguant en haute mer, au sud-ouest du cap Horn, là où les courants portent au nord-est et à une distance d'environ 1800 kilomètres de toute terre (1).
La petite île de Tristan-d’Acunha, isolée au milieu de l'océan Atlantique, à une distance immense des îles Falkland et de toutes les autres stations fréquentées d'ordinaire par les Manchots chrysocomiens, nous en fournit une autre preuve.
Chaque année, vers le mois de juillet, elle est visitée par des bandes innombrables de ces Manchots, qui viennent y nicher et y élever leurs petits. Ces Oiseaux y établissent des campements d'une grande étendue, qui restent déserts pendant une partie de l’année; mais, à l’époque de la ponte, ils logent une population des plus serrées (2).
L’accomplissement de très grands voyages doit être d’ailleurs une chose habituelle pour un grand nombre de Manchots. Ceux qui habitent la terre Victoria, vers le 70° degré de latitude
(1) Vers 58° 36 latit. S. et 104° 40' O. du méridien de Greenwich. (Ross, Voyage in the Southern and Antarctic Regions, t. 11, p. 227.)
(2) Earle, Narrative of a residence on the island of Tristan-d'Acunha, faisant partie de l'ouvrage du même auteur, intitulé : Narrative ofnine months residence New-Zealand (in-8°, London, 1832).
australe, ytrouvent à vivre pendant l'été lorsque les glaces, devenues flottantes, né lés empêchent pas dé chercher aü sem de l'Océan les Mollusques et les autres animaux dont ils ont besoin pour leur nourriture; mais pendant le long hiver de cette triste région, la pêche devient impossible, car une glace compaëte et épaisse recouvre toute la surface de la mer ; aussi bien que les terres adjacentes. Cette partie du globe devient donc périodiquement inhabitable pour tout animal à respiration aérienne, et les Manchots doivent nécessairement émigrer vers des parages où le froid étant moins vif, la mer reste ou= verte, Or, les distances à franchir dans ce but sont immenses et dépassent celles qui existent entre les diverses stations des mers tempérées habitées par ces Oiseaux nageurs.
Je citerai à ce sujet une observation due à M. Jules Verreaux. Pendant son long séjour au cap de Bonne-Espérance, cet ornithologiste distingué à vu des bandes de Gorfous où Eudyptes sauteurs (1) jetés à la côte par la témpête (2). Or, ces Oiseaux n'habitent pas le continent africain, et ceux qui abordaient de la sorte ne pouvaient venir que de Tristan-d’Acunha, des îles Crozet, de Kerguelen ou de quelque autre station plus éloignée du Cap ; d’ailleurs l’état d’épuisement dans lequel ils se trouvaient au moment de leur arrivée témoignait assez des fatigues qu'ils avaient dù éprouver en route : ils se rétablirent promptement, mais ne formèrent pas dé colonies sur la cote qui leur avait servi de refuge.
C’est sans doute par suite d'accidents analogues que quel: ques individus de la même espèce ont été rencontrés Sur le littoral de la Tasmanie et près de la côte sud de l'Australie ; car ces terres ne sont pas au nombre des stations ordinaires des Eudyptes, et les rookeries les plus rapprochées se trouvent aux îles Saint-Paul et Amsterdam, à l'ile Campbell et à l’île Macquarie. On conçoit donc facilement qu’à l’aide des glaces flottantes qui abondent dans les mers antaretiques, ces oiseaux nageurs aient pu se répandre beaucoup, et que les
(1) Chrysocoma Calaractes, Ch. Bonaparte, Eudyptes chrysocom«.
(2) Communication verbale.
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 71 représentants d’un même type spécifique, en partant primitivement d’un seul point, aient pu aller fort loin. Transportés de la sorte sur des terres nouvelles, ils ont péri ou ils ont émigré de nouveau lorsque les conditions d'existence qu'ils y rencontraient ne leur étaient pas favorables ; mais si la localité leur était propice, ils ont pu y prospérer et y établir des coloaies florissantes.
Les îles Falkland, l’île de Tristan-d’Acunha, les îles Crozet, ainsi que l'ile de Kerguelen, l'ile Saint-Paul, l'ile Macquarie et les autres petites terres isolées que jai énumérées précédemment comme contenant des rookeries, sont done, suivant toute probabilité, des stations où des colonies ornithologiques de ce genre, parties d’un point plus ou moins éloigné, sont venues se fixer.
Le rôle présumable des glaces flottantes dans la distribution géographique des Manchots me permettra même de pousser plus loin ces investigations, et de déterminer approximativement la région que l’on doit regarder comme la patrie primitive de ces Oiseaux.
Les blocs énormes de glaces qui constituent dans les mers australes des îles flottantes suivent dans leurs longs voyages une direction constante : détachées de la large ceinture de glace qui entoure les terres antarctiques et qui occupe toute la région circompolaire, elles descendent plus ou moins directement vers la zone tropicale. Il est évident que si ces glaces flottantes ont servi au transport des Manchots, ce n’a pu être que pour les conduire du sud vers l'équateur, et par conséquent le point de départ des émigrants ne saurait être placé sous les basses latitudes où l’on rencontre aujourd’hui cette famille d'Oiseaux apténiens. Si elle était originaire de Tristan-d’Acunha, de Falkland, de Kerguelen ou de la Nouvelle-Zélande, où elle se multiplie aujourd’hui, on ne concevrait pas son extension jusque sur la terre de Palmer, la terre Adélie et la terre Victoria, qui sont situées au loin vers le sud ; mais sa dissémination actuelle serait au contraire facile si son berceau primitif était la terre Victoria ou quelque autre point voisin
72 ALPH. MiLNE EDWARDS.
du continent ou archipel circompolaire. Or nous savons, par les observations de Ross, que les Manchots abondent dans ces parages reculés. Nulle part on ne les voit réunis en bandes aussi nombreuses que sur les rivages de la terre Victoria, et c’est là aussi que ces Oiseaux atteignent la taille la plus élevée. Wilkes a trouvé, près de la côte qui porte son nom, un Manchot dont la hauteur dépassait un mètre (1), et Ross a constaté que le poids de ces Oiseaux était souvent de 30 kilogr., même davantage (2). Ge fait me paraît avoir son importance pour l'étude des questions complexes dont je cherche ici la solution. En effet il est permis de supposer que la patrie originaire des Manchots devait être un lieu particulièrement favorable à leur développement, et que si rien n'a été changé dans la configuration physique du globe depuis le moment de leur première appariton sur la surface de la terre, le berceau de leur race doit être encore aujourd'hui une des stations où ils prospèrent le plus.
Des considérations tirées de la physiologie, aussi bien que celles fournies par la géographie, concourent done à établir que le centre de production d’où les Manchots ont rayonné doit être situé sur les terres antarctiques qui touchent presque au pèle sud et qui paraissent s'étendre du grand volean en activité appelé le mont Erebus, très loin vers l'O., sous le 77° degré de latit. S.
En effet, les Aptenodytes ne couvent pas leurs œufs à la manière des Oiseaux ordinaires, et les particularités de mœurs qu'ils offrent à cet égard, même dans des pays relativement chauds, sont en harmonie avec les conditions biologiques où ils se trouvent. Le sol qu'ils foulent est continuellement gelé, il est souvent dépourvu de broussailles et d'herbes; par conséquent ces Manchots ne peuvent y construire des nids ni creuser des terriers, et, pour couver leurs œufs, ils les portent souvent partout avec eux, serrés entre leurs cuisses, dans un simple
(1) Wilkes, Erploring Expedition, Narrative, t. 11, p. 316.
(2) L'un de ces Manchots, un Aptenodytes Forsteri, pris sur les glaces par les matelots du navire the Terror, vers le 65° degré latit. S. et le 156 degré ©. de Greenwich, pesait 78 livres. (Ross, op. cit., t. II, p. 158.)
repli de la peau. Ils agissent de la même manière dans les stations moins australes où rien ne semble motiver cette dérogation aux usages ordinaires, par exemple aux iles Crozet, qui sont habitées par d’autres Manchots dont la manière de couver n’a rien d'anormal (1).
La découverte de ces grands Aptenodytes sur les bords du continent antarctique me permet de former aussi quelques conjectures relatives à la route suivie par ces Oiseaux dans leurs migrations probables vers la zone subtempérée de l'hémisphère austral et aux modifications qu'ils ont subies en colonisant de la sorte.
Les Aptenodytes de haute taille, désignés par quelques ornithologistes sous le nom de Manchots empereurs (2), et appelés plus communément Aptenodytes Forsteri, paraissent avoir émigré de la terre Victoria vers l’océan Atlantique. Ross les a trouvés en nombre très considérable vers le 67° parallèle S., près de l'extrémité australe du petit archipel des Shetlands antarctiques, et, ainsi que je l’ai déjà dit, ce fut à la Géorgie du Sud, terre située un peu plus au nord-est, que Forster les rencontra pour la première fois; mais il ne vit dans cette localité qu’une trentaine d'individus.
L’Apténodyte de Forster n’a pas été rencontré ailleurs, mais, dans plusieurs stations moins rapprochées du pôle, notamment aux iles Falkland, il est représenté, comme nous l'avons vu, par l’Aptenodytes Fennanti, qui est moins grand ; et, ainsi que l’a fait remarquer M. Elliott Coues, les principales particularités qui distinguent ces Manchots entre eux sont de l’ordre de celles que peuvent produire des différences dans la température des localités habitées par ces Oiseaux. On sait aussi que des différences dans les conditions biologiques (dans le régime, par exemple) sont susceptibles de déterminer, dans la taille des animaux, des variations beaucoup plus
(1) Des observations très intéressantes faites sur les mœurs des Aptenodytes des îles Crozet par le D° Obeuf ont été publiées par J. Verreaux dans la Revue zoologique pour 1847, p. 241.
(2) Gray, Aptenodytes imperator, Ch. Bonaparte, Conspectus (Comptes rendus de l'Acad. des sc., 1856, t. XLII, p. 775).
grandes que celles que nous présentent ces Apténodytes, et, par conséquent, je suis disposé à croire que l’Aptenodytes Forsteri et l'Aptenodytes Pennanti ne sont que deux races locales issues d’une même souche, et non deux espèces primordiales. [1 me parait également probable que la colonie falklandienne de ces Manchots est arrivée de la terre Victoria par la terre de Graham et les îles atlantiques les plus australes, puis s’est étendue vers l’est, de manière à gagner Crozet, Kerguelen et les îles situées à peu près Sous le méridien de la Nouvelle-Zélande. Il est fort probable que d'autres émigrants de la même fanmulle, partant de la terre de Wilkes, sont allés coloniser l'ile Macquarie et gagner ensuite l'ile Campbell ; mais des faits d'un autre ordre me portent à penser que c’est par la voie de l’archipel sud-américain que ces Oiseaux sont arrivés à Crozet et à Kerguclen. En effet, on sait que dans toute la partie froide de l'océan Austral comprise entre le cap Horn et la Nouvelle-Zélande, les courants marins portent de l'O. à VE., et que c'est principalement dans cette portion de la zone antarctique que les glaces flottantes descendent très bas, tandis qu’à l’est de la Nouvelle-Zélande un Courant chaud venant des mers tropicales coule dans la direction du sud et se dirige vers la terre Victoria. Le passage direct entre cette terre et les autres stations des Apténodytes qui sé trouvent plus à l'ouest, me paraîtrait donc être très difficile à admettre; la route par la terre de Graham mé semble plus praticable, et cette circonstance parait contribuer aussi à indiquer que cette espèce ou race spéciale ést originaire du continent antarctique. |
L'examen de la direction des principaux courants qui portent les glaces circompolaires australes situées dans la portion américaine de l'océan Pacifique, ét qui se dirigent vers le nord, jette d’utiles lumières sur les émigrations probables non seulement des Aplenodytes, mais aussi des Manchots empanachés et des Sphénisques.
Ce grand courant alimenté paï la fonte des glaces dont le pôle sud estentouré prend son otiginé un peu à l’est du courant
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 75 en sens contraire de celui dontil a déjà été question comme formant une sorte de barrière entre la région néo-zélandaise et la région magellanique. Il sort de la portion de locéan Antarctique que Cook trouva navigable jusqu'au delà du 70° degré de latit. S:, vers le 120° degré de longit. 0. de Paris; il longe les terres antarctiques, qui, sous le méridien du cap Horn, s’avancént jusque dans le voisinage des îles Shetlands australes, et, arrivé auprès de la Terre de Feu, ilse divise ën deux branches dont la principale, connue sous le nom de courant de Humboldt, passe à l’ouest de Parchipel feugien, longe la côte du Ghili et ne cessé de se faire sentir qu'au delà du Callao, vers l'équateur, L'autre branche du même courant porte au N. E., et dévié de sa route primitive par sa ren contre avec un courant littoral qui descend du N. au $., depuis les côtes du Brésil jusque dans le canal situé entre les térres magellaniques et lesiles Falkland, 1l passe à l’est de ces dérnières, traverse l’Atlantique austral au sud de Tristand'Acunha, gagne le cap de Bonné-Espérance, el va rejoindre un coürant indien qui baigne lés côtes des îles Crozct, de Kersuelen, de Saint-Paul et Amsterdam; enfin il se perd dans le voisinage de Campbell, de lilé Macquarie et de la terre de Wilkes, où il se confond avec le courant pacifique ascendant, dont j'ai parlé précédemment.
Or, si nous nous représentons la famille des Manchots émicrant du centre de production ornithologique que nous savons exister aux îles antarctiques dans le voisinage de la terre Victofia, nous vérrons ces Oiseaux Suivant ces courants, arriver successivement dans les eaux du cap Horn, des Falkland, de la Géorgie australe et de la série des stations dont le cap de Bonné-Espérance, les îles australes de l'océan Indien et les iles néo-zélandaises polairés font partie.
En voyageant dans cette direction, les Manchots charriés par les glaces flottantes ou s’avançant à la nagé ne feraient que suivre la route parcourue peu à peu par cette bouteille qui, jetée à la mer par Ross, près du cap Horn, pour déterminer la direction des courants, fut entrainée peu à peu vers l’est et ra-
massée trois ans après sur la côte de l’Australie (1). Pour y arriver, elle avait dù passer non loin des iles Crozet et de Kerguelen, où les Manchots ont formé de grands établissements pour la multiplication de leur espèce.
Un autre détachement, favorisé dans ses voyages par le courant de Humboldt, passerait à l’ouest du cap Horn, descendrait le long de la côte du Chili, après avoir touché successivement à la terre de la Désolation et à l'ile Chiloe; enfin 1l gagnerait la côte du Pérou et de là arriverait facilement aux Galapagos, points sur lesquels l'existence des colonies de Sphénisques a été constatée, ainsi que nous l'avons vu précédemment.
Il est donc présumable que les Sphénisques dont on a signalé la présence au cap de Bonne-Espérance, dans la région magellanique et aux Galapagos, n’ont eu pour premier berceau pi l’une ni l’autre de cesstalions extrèmes, mais qu’originaires des terres atlantiques australes, ils se sont étendus de là aux environs du cap Horn ; puis qu'ils sont descendus d’un côté le long du littoral ouest du continent sud-amérieain, et d'autre part vers les îles Falkland et l’extrémité sud de Afrique (2), en se modifiant de façon à constituer sur ces points les races particulières appelées Spheniscus demersus, S. magellanicus, S. Humboldtii et S. mendicatus.
Effectivement, si leur point d’origine avait été au nord, ces Oiseaux nageurs, pour arriver au cap Horn, auraient dù lutter contre le courant qui entraine du sud au nord les glaces flottantes.
Au premier abord, on pourrait considérer l’existence d’une même race, le Spheniseus demersus, par exemple, au cap de Bonne-Espérance et dans le voisinage du cap Horn, comme contraire à l'hypothèse des colonisations progressives et des modifications secondaires d’un même type spécifique soumis
(1) Ross, op. cit., t. II, p. 236.
(2) L'examen de Ja faune avienne de l’ile Bouvet jetterait peut-être quelque lumière sur cette question de zoologie géographique, mais je n'ai pu trouver, dans les relations des voyageurs qui ont visité ces parages, aucun renseignement à ce sujet.
à des conditions biologiques variées. Effectivement les conditions doivent être fort différentes dans ces deux régions, et si c’est l'influence du climat antarctique américain qui à déterminé la formation de la race dite magellanique, comment concevoir que par l’action de ces causes d’autres Manchots de même origine aient pu y acquérir les caractères propres à la race africaine? Cela trouverait son explication si ces races s'étaient constituées plus loin vers le sud, ou si, en arrivant sur les terres magellaniques, elles y avaient occupé des stations différentes. Or, le nombre de ces stations colonisables est très grand, et les demersus américains, tout en fréquentant les mêmes mers que les Sphénisques magellaniques, peuvent bien ne pas s'être établis à demeure dans les mêmes lieux de reproduction (1).
Les faits que je viens de passer en revue donnent lieu à d’autres considérations qui me paraissent être également dignes de quelque attention. Ainsi le mode de distribution des diverses espèces ou races locales de la famille des Manchots me semble susceptible d’aider les ornithologistes dans l’appréclation de la valeur des distinctions établies par les auteurs parmi ces Oiseaux.
Lorsque le même type avien se trouve représenté avec de légères variations dans plusieurs stations ou régions différentes, comme cela a lieu pour les Eudyptes chrysocomes, on peut en inférer que probablement les particularités en question sont
(1) Les zoologistes, en parlant de la faune avienne des Falkland, considérent cet archipel comme étant une unité géographique, tandis qu’en réalité c’est un groupe d'environ deux cents îles ou îlots plus ou moins dissimilaires. Deux terres principales, appelées Falkland occidental et Falkland oriental, sont assez étendues. On ne possède que peu de renseignements relativement à l'emplacement des divers lieux de reproduction habités par les différentes espèces de Manchots, mais on sait que ces colonies sont séparées. Ainsi M. Abbott, qui a séjourné dans l’établissement anglais de Stanley, situé sur le Falkland oriental, n’a aperçu les rookeries du Pygoscelis papua que sur la côte est, ainsi que sur la côte nord de cette île, etil nous apprend que les Sphénisques habitent en grand nombre le versant oriental, tandis que les Aptenodytes ne s’y montrent que rarement. (Abbott, éke Pinguins of the Falkland Islands, in Ibis, 1860, t. IE, p. 336. ,
dues à des influences locales, et caractérisent non pas autant d'espèces zoologiques, mais seulement des races appartenant à une seule et même espèce. Au contraire, lorsque dans une même station et vivant par conséquent dans des conditions biologiques identiques, on trouve deux ou plusieurs groupes à peu près homogènes, maistifférant notablement entre eux, ne se mêlant pas et se perpétuant tels quels, il en faut conclure que les caracières distincufs de ces groupes ont une valeur plus grande et indiquent des espèces sinon primordiales, du moins secondaires, c'est-à-dire ayant déjà acquis un certain degré de fixité, quoique sorties d’une souche commune.
Or, l'ile de Kerguelen est une station de reproduction pour trois de ces Oiseaux ; l’Aptenodytes Pennanti, Y Eudyptes chrysocoma et le Pygoscelis papua ; ces trois Manchots ont aussi pour patrie commune les iles Falkland : par conséquent nous pouvons les considérer comme formant autant d'espèces bien séparées entre elles; et ilest à noter qu’en effet, dans les classifications ornithologiques modernes, 1ls ont été rangés dans autant de genres différents,
La fixité des caractères zoologiques transmis à ces diférentes espèces de Manchots par voie d’hérédité estmise encore mieux en évidence par certaines particularités de mœurs souvent constatées chez ces Oiseaux. Non seulement les Aptenodytes, les Pygoscelis, les Eudyptes et les Sphénisques habitent souvent le mème ilot et s’y nourrissent de la même manière, mais parfois ils couvent dans la même rookery, et il arrive aussi que, par suite de Jeur instinct de pillage, un mère s'empare des œufs pondus par une voisine d'espèce différente, les couve avec les siens et élève de la même manière la petite famille hétérogène obtenue de la sorte (1). Tous ces jeunes
(1) Ce mélange d'espèces, vivant dans un même campement ou rookery, a été remarqué non seulement par plusieurs navigateurs plus eu moins anciens, mais aussi tout récemment par un des agents de la Société zoologique de Londres, M, A. Lecomte, qui a été chargé de faire des collections aux iles Falkland, M. Lecomte trouva une vingtaine d’Aplenodyes Pennanti couvant au milieu de beaucoup de Manchots papous (ou Pygoscelis Wagleri), et à Port- Stanley il rencontra, réunis dans la même localité, le Spheniscus magellanicus,
er
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 19 vivent par conséquent dans des conditions à peu près identiques, et cependant ils diffèrent entre eux el conservent les particularités caractéristiques de leurs espèces respectives d’une manière aussi tranchée que s'ils étaient nés dans des campements distincts.
On ne saurait légitimement tirer la même conclusion de la coexistence de deux ou de plusieurs sortes de Manchots dans des stations où ces Oiseaux ne se reproduisent pas et où ils ne font que s’arrèter comme de simples visiteurs,
Ainsi de ce que l'Eudyptes chrysolopha a été rencontré non seulement dans la partie de larchipel des Falkland, habitée par l’Eudyples chrysocoma, mais jusque dans les champs de reproduction de ce dernier, on ne doit pas conclure que ces Manchots appartiennent à des espèces primordiales différentes, car des individus appartenant à deux races distinctes peuvent se rencontrer ainsi sur le domaine originaire de l’une ou de l’autre de ces races; et, d’après lescirconstances dans lesquelles le Chrysolophe a été observé à Falkland, à côté du Chrysocome, il est présumable que le premier de ces Oiseaux était un étranger venu accidentellement d’une autre station. En effet, M. Abbott, à qui l’on doit la constatation de ce fait, dit qu’il n'avait aperçu dans la rookery de « North-camp » que quinze Manchots à front Jauné au milieu de plus de vingt mille Chrysocomes (1).
Lorsqu'on cherche à apprécier l'influence que des différences dans les conditions biologiques peuvent avoir exercée sur le mode de coloration des Manchots ou sur les autres caractères de minime importance à raison desquels les auteurs modernes désignent ces Oiseaux sous des noms spécifiques différents, 11 importe de ne pas confondre les habitants origi-
l'Eudyptes nigrivestis et l'Eudyptes chrysolopha. Ce dernier Manchot, ajoute M. Lecomte, n'établit pas de rookeries spéciales, mais niche en petit nombre dans quelques-unes des rookeries appartenant essentiellement à l’Eudyptes papua, lequel se trouve au contraire seul dans d’autres lieux, par exemple à Eagle-point. (Voy. Proceed. of the Zool. Soc., 1808, p. 927.)
(1) Abbott, op. cit. (Ibis, 1860, t. IT, p. 538),
80 ALPIH. MILNE EDWARDS.
naires d’une station avec les visiteurs qui s’y montrent parfois sans s’y perpétuer. Les premiers, qui conStituent en quelque sorte le fond de la population ornithologique de la localité, sont des indigènes ; les seconds sont des étrangers de passage ou tout au plus des émigrants de fraiche date.
Ainsi je ne considère pas le Pygoscelis antarctique comme appartenant réellement à la faune de Falkland, parce qu'un individu solitaire de cette espèce a été capturé sur cette terre par M. Abbott, et je présume que cet Oiseau y était venu accidentellement, soit de la Nouvelle-Géorgie australe, soit de la Terre des États où des représentants de la même espèce paraissent vivre en grand nombre (1).
Les trois ou quatre espèces de Manchots qui se reproduisent côte à côte dans ces stations où elles sont soumises à des conditions biologiques similaires paraissent se trouver également dans des localités situées plus loin vers le sud, telles que la terre de Palmer, mais toutes n’ont pas progressé également vers la zone équatoriale, et, en s’avançant vers le nord, on les voit suivre des directions différentes.
Les Eudyptes se sont étendus beaucoup plus loin que les Apténodytes, et se sont dirigés vers les régions dont les points extrêmes sont, d'une part les îles Saint-Paul et Amsterdam, d'autre part Tristan-d’Acunha, sans former aucune colonie dans la zone néo-zélandaise. De ce côté, au contraire, des races dérivées probablement des Pygoscelis se sont établies à l’est aussi bien qu’à l’ouest de l'océan Pacifique austral. Nous voyons aussi des formes analogues représentées dans la région australienne par les Eudyptules, tandis que sur les deux versants opposés de l'Amérique méridionale, ainsi qu'au cap de Bonne-Espérance, elles sont remplacées par les Sphénisques.
Il est également à noter que les Manchots établis dans les stations les plus éloignées de la région antarctique, dont cette famille naturelle me paraît être originaire, sont en général plus petits que ceux des terres australes.
(1) Abbott, Notes on the Birds of Falkland (Ibis, 1861, t. I, p. 164). ARTICLE N° 4.
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. sl
Parfois ils se font aussi remarquer par un certain luxe de plumage dont je ne connais pas d'exemple chez les habitants des stations antaretiques. Ainsi les Manchots à longs panaches n'existent que dans la partie subtempérée de la zone de réparlition de ces Oiseaux.
La comparaison de certaines variétés locales et même de variétés individuelles plus ou moins fréquentes, observées chez des Manchots provenant soit de stations voisines, soit de stations éloignées, me conduit à me demander si les modifications produites lentement sous des influences locales ne pourraient pas, en s’accentuant de plus en plus, déterminer des différences de formes plus considérables que celles qui se remarquent entre les divers Eudyptes. La couleur des plumes de la tête, leur longueur, la grosseur du bec, ne peuvent-elles pas se modifier ainsi que d’autres particularités d'une minime importance physiologique. Le Megadyptes antipodes, par exemple, en subissant des transformations de cet ordre, n’aurait-il pas donné naissance aux Eudyptes proprement dits, el ceux-ci, à leur tour, par l’action de causes différentes, n’auraient-ils pas pu acquérir les formes propres aux Microdyptes. Ces questions d’un haut intérêt zoologique se posent naturellement à l'esprit; mais dans l’état actuel de nos connaissances ornithologiques, les faits nous manquent pour les discuter utilement, et pour fixer nos idées relativement au degré de puissance des agents modificateurs de cet ordre, 1l me parait préférable de prendre maintenant comme terme de comparaison des Oiseaux qui diffèrent davantage entre eux. Cest ce que je me propose de faire dans le chapitre suivant.
(La suite au prochain volume.)