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Recherches sur la faune littorale de Belgique

Nous avons publié successivement dans plusieurs mémoires le résultat de nos observations sur les diverses classes du rêgne animal qui composent la faune du littoral de Belgique. Ce travail n’est que la continuation des recherches précédentes.

Nous l'avons déjà dit ailleurs, c’est un point important , dans les sciences d'observation surtout, de bien choisir le moment de livrer un travail à la publicité. Trop de sévérité fait hésiter et, en différant sans cesse l'heure de la publication , l'intérêt du sujet s'émousse quelquefois, l’occasion de continuer les recherches fait défaut, et on remet dans ses cartons des études qui auraient peut-être épargné à d’autres de laborieuses recherches. D'un autre côté, en livrant à l’impression avant la maturité du sujet, on peut ne pas satisfaire aux exigences de la science , et, par trop de précipitation, négliger l'occasion de lui faire faire un véritable progrès.

Ces réflexions nous sont suggérées au moment où nous nous décidons à communiquer à la Classe le résultat de nos travaux sur les crustacés du littoral belge. Nous pouvons dire avec Martial : Quod potui feci, faciant meliora polentes. Nous ne sommes pas certain que, d'ici à longtemps, des circonstances favorables nous permettent d'ajouter à ce travail quelques faits nou-

veaux d’une certaine importance.

Du reste, c’est un champ presque entièrement nouveau à explorer, et le premier qui aborde une terre peu ou point connue peut fort bien se contenter, et se contente ordinairement, de tracer un contour, laissant à d’autres le soin d'en visiter l’intérieur. Notre Mémoire est le premier travail d’ensemble qui se publie sur les crustacés qui hantent nos côtes.

Il est inutile, pensons-nous, de faire remarquer que, dans la confection de ce travail, qui résume plusieurs années d’incessantes recherches, nous avons été entièrement abandonné à nos propres ressources. Le naturaliste qui doit se livrer lui-même à la fatigue de la pêche, puis disséquer, décrire, dessiner les objets et, enfin, les conserver pour les faire servir au besoin de terme de comparaison à ses études ultérieures, est loin de se trouver dans des conditions favorables et avantageuses. Nous avons plus d’une fois envié le sort de ceux qui, à de généreux secours de tout genre, joignent encore l'avantage de pouvoir visiter, quand il leur plait, les observatoires où chaque espèce « pu étre parquée pour l'étude comme les animaux domestiques *.

L'étude de ces animaux a été longtemps négligée. C'est surtout grâce aux beaux travaux de M. Milne Edwards qu'ils occupent aujourd'hui le rang qui leur appartient. Rien n’est plus instructif cependant que de comparer les crustacés et l'embranchement auquel ils appartiennent, avec les classes qui forment l’embranchement des vertébrés. La fin de ces deux grandes divisions est formée d'animaux aquatiques, et les poissons comme les crustacés présentent entre eux plus d’une analogie remarquable. D'abord les crustacés comme les poissons semblent avoir fait en même temps leur apparition sur le globe, et les vrélobites comme les ganoïdes représentent, dès le début, dans leurs classes respectives , un type assez élevé sous le rapport de l'organisation. C’est à peine si les poissons et les crustacés actuels leur sont supé-

! M. Coste, grâce à sa position exceptionnelle, a pu faire des recherches sur une grande

échelle et annonce un travail sur les métamorphoses des crustacés. (Comptes rendus de lAcu-

démie des sciences. Juillet 1858.)

rieurs. Ensuite ces deux classes nous montrent, dans l'époque actuelle, des genres et des familles descendus tellement bas, sous le rapport anatomique, que les plus grands naturalistes en ont méconnu quelquefois le type fondamental. Les Amphioxæus, quoique véritables poissons, ont été confondus avec les lmaces, pendant que les linguatules ont été disséminées jusque dans ces derniers temps parmi les vers parenchymateux; les rotifères , autres articulés, ont même été placés dans une seule classe avec les infusoires. Les poissons et les crustacés ne se ressemblent pas moins par les difficultés que les z00logistes ont toujours éprouvées de circonserire nettement leurs limites supérieures : ainsi, les lépidosirens ont pu être considérés tour à tour comme batraciens et comme poissons , et les pycnogonons ont été assimilés, tantôt aux arachnides , tantôt aux crustacés. Il est fort remarquable que, contrairement à ce qui existe dans ces types aquatiques, les types aériens, c’est-à-dire les oiseaux et les insectes, malgré leur infinie variété de formes spécifiques , n'aient pour ainsi dire jamais eu d'espèce ou de genre douteux : autant les premiers , ceux qui vivent dans l’eau, sont, sous tous les rapports, divers de formes et de caractères, autant les autres, qui sont les derniers venus, sont semblables entre eux. On pourrait pousser cette analogie plus loin encore dans ces deux groupes parallèles, et trouver plus d’une ressemblance entre certains arachnides et les myriapodes d’un côté, les chéloniens et les ophidiens de l’autre; mais la plus haute expression du vertébré , c’est-à-dire le mammifère , ne semble pas avoir son correspondant dans le second embranchement, si ce n’est peut-être dans quelques arachnides.

Les crustacés sont bien les poissons des articulés, comme les insectes sont véritablement les oiseaux de cette division.

Ce qui manque jusqu'à présent pour compléter cette analogie, c’est un caractère embryogénique semblable à celui que fournit l’allantoïde dans les vertébrés et qui permette de diviser les classes des animaux articulés en un

type aérien et un type aquatique.

Le travail que nous avons l'honneur de communiquer embrasse presque toute la classe des crustacés, et tout le monde sait combien la forme, la taille, le genre de vie et même l'habitation varient dans ce curieux groupe d’animaux. Arrêtons-nous un instant à cette dernière considération , c’est-à-dire à leur habitation où plutôt à leur station. Aucune classe du règne animal ne nous semble présenter, sous ce rapport, une diversité plus remarquable. Tous les genres d'habitation possibles semblent avoir été épuisés, et, depuis l’état de libre vagabondage en pleine mer jusqu’à la dépendance la plus complète de l'hôte qui les héberge ou du gite qui les abrite, toutes les nuances intermédiaires imaginables semblent avoir été épuisées.

Le morceau de bois flottant, la coque du navire, les pieux qui servent de brise-lame ou forment les estacades, la pierre que la vague recouvre à chaque marée , ainsi que les animaux les moins sédentaires, comme les tortues de mer, les poissons et les baleines, leur servent indistinetement de gite. Les crustacés envahissent littéralement toutes les surfaces et s’établissent d'oflice sur des animaux vivants, tantôt en se logeant à l'intérieur de leur appareil digestif ou respiratoire, tantôt en prenant place à l'extérieur, sur la peau nue ou écailleuse. Et si plusieurs d’entre eux, en faisant choix d’un hôte, jettent par-dessus le bord, au moment de s'installer chez lui, armes et bagages, d’autres, mais en moins grand nombre, loin de brüler leurs vaisseaux, conservent toute la liberté de leurs allures et changent d'hôte aussitôt qu'il ne leur présente plus ni sécurité ni profit.

C'est évidemment à tort que plusieurs de ces crustacés passent pour des êtres parasites : n’est pas nécessairement parasite celui qui s’installe sous le toit de son voisin ou qui lui demande une place à son bord. Is s’entr’aident souvent et forment une véritable association, ou bien ils font des emprunts l'un à l'autre, emprunts quelquefois forcés et qui vont même jusqu'à prendre, dans certains cas, tous les caractères d’une véritable usurpation.

Parmi les crustacés podophthalmes, il v en a d’abord qui s'installent sour-

Su

noisement , les Pinnothères, par exemple, dans la demeure assez spacieuse d’une moule ou d’une modiole et vivent paisiblement sous le même toit, sous l'apparence d’un bon voisin. Munis d'yeux pédiculés et de pinces puissantes, les pinnothères choisissent le moment de faire des sorties heureuses et, riches de leur butin, ils se retirent au fond de leur coquille, partageant plus ou moins avec la moule, qui n’a ni yeux ni armes. Les débris du festin de l'intru sont, du reste, suffisants pour l'entretien de l'acéphale.

Les pagures, eux, s’y prennent tout autrement. [ls se choisissent pour demeure une coquille univalve abandonnée , et s'installent, dans cette maison vide, véritable épave, mais pour la quitter aussitôt qu’une autre demeure plus spacieuse et plus commode se présente. Cette maison d'emprunt, ils la trainent partout avec eux, et, si leurs brigandages provoquent quelques représailles qui les oblige de battre en retraite, ils sont toujours à l'entrée de leur caverne , d’où il est bien difficile de les déloger. Leur abdomen mou ne leur permet pas, du reste, d'affronter le danger en pleine campagne ; ils doivent rester blottis dans une coquille turbinée. Mais, sur le ventre du pagure, qui s’est choisi sa demeure, un peltogaster vient s'installer souvent en véritable parasite, et, dans le peltogaster, on voit encore parfois un autre crustacé, le liriope, élire domicile. Si l’on considère maintenant que, dans cette même coquille, à côté de ces crustacés , se loge encore souvent une néréide, et que la surface externe de la coquille devient communément le siége de colonies entières d’hydractinies, on a, sous les yeux, un des exemples les plus remarquables de ces singulières associations où des crustacés et des vers voraces vivent en bonne intelligence avec des mollusques paisibles et des polypes inoffensifs.

Avant de quitter les podophthalmes, nous pourrions encore citer les singulières et dangereuses dromies , qui, affublées de quelque alcyon, ou éponge vivante, couvert à son tour d’une forêt de plantes marines, se glissent furtivement, comme le loup sous le manteau du berger, au milieu du troupeau,

et égorgent, sans danger pour elles, tout ce qui leur tombe sous la pince ou la dent : c'est une forêt sous-marine qui marche et que la dromie porte sur ses épaules comme l'Atlas de la fable porte le globe.

Les crustacés édriophthalmes nous fournissent ensuite d’autres exemples non moins remarquables d'associations le plus souvent forcées. Les Anilocres, les Anceus et tant d’autres isopodes , s'installent sur le dos de quelque poisson bon nageur et voyagent sans frais et sans fatigue, faisant agréablement la pêche en route; mais, arrivés au terme du voyage, ou conduits dans des parages peu favorables à leur industrie, ils quittent sans embarras leur hôte, et attendent l'occasion de prendre passage à bord d’un autre poisson. Ce n'est pas ainsi que vivent certains cirripèdes, qui choisissent pour demeure le dos de quelque baleine. Une fois installés, ces cirripèdes se débarrassent de leurs organes de locomotion, j'allais dire de leur gréement et, en véritables culs-dejatte, vivent et meurent sur place dans la prison mobile qu'ils se sont choisie.

Les tubicinelles, ainsi que les coronules et les diadèmes , S'établissent, selon leur genre, sur une espèce particulière de baleine, comme tant d’autres cirripèdes, les anatifs, les otions ou les cinéras, par exemple, choisissent de préférence la coque de quelque navire. La baleine ne fournit évidemment, comme le navire, que le gîte à ces remarquables animaux, et le mot de parasites, sous lequel on désigne communément ces habitants des baleines, ne leur convient pas plus qu'à ceux qui s’établissent sur un morceau de bois ou sur la quille d’un vaisseau.

Quelques édriophthalmes, par exemple , les bopyres, sont toutefois franchement parasites, dans la véritable acception du mot ; mais , au lieu de s'établir sur des poissons , ils se logent sous la carapace de quelque congénère de l'ordre des décapodes. Ceux - ei n'ont plus, en général, des cavités aussi grandes, et les compartiments propres à servir d'habitation ou de logement sont peu spacieux ; aussi le corps des bopyres se modifie-t-il profondément

pour se caser dans l'étroit habitacle qui leur est destiné, et, comme les

cirripèdes adultes, ils sont condamnés à l’immobilité la plus absolue, n'ayant d’autres ressources que de se nourrir sur place du sang de leur victime. Les premiers de ces édriophthalmes sont encore de vrais crustacés libres, courant le monde et vivant de leur brigandage , tandis que les seconds , complétement dépouillés de leurs insignes, estropiés et infirmes, ne sont très-souvent plus reconnaissables.

Enfin les derniers rangs des crustacés comprennent des familles entières qui, comme les lernéens, ne connaissent plus que la vie parasite; les femelles , non contentes de s’abreuver du sang de la victime pour leur compte propre et celui de leur progéniture, doivent encore nourrir les mâles qui restent accrochés sous leur ventre. Le plus grand nombre de ces parasites vivent sur les poissons, aussi bien d’eau douce que de mer, et on peut dire que c'est le parasitisme poussé à sa plus haute expression. On voit souvent de ces femelles la tête implantée dans les ares branchiaux , un mâle cramponné sous l'abdomen, portant deux longs sacs pleins d’embryons, et ayant charge à elles seules de pourvoir à l'entretien de toute la famille aux dépens de l'hôte qui les héberge.

Ce travail est divisé en deux parties : la première comprend tout ce que nous avons pu constater sous le rapport du développement comme sous le rapport de l'anatomie, et cette étude à porté surtout sur les formes plus ou moins douteuses, ces types aberrants qui font souvent le désespoir des classificateurs. De ce nombre sont : les Hysis, qui ont été tour à tour stomapodes et décapodes !; les Cumacés, qui sont décapodes par l'ensemble des caractères, tout en n'ayant pas les veux pédiculés; les Praniza, dont les lar-

ves, connues sous le nom d’Ancea, ont une forme si remarquable et dont la

! C’est la partie du mémoire qui a recu la plus grande extension; elle est terminée depuis longtemps, et notre intention d’abord était de la publier à part. Nous nous sommes décidé ensuite de joindre à l'étude de ces singuliers et curieux crustacés le relevé de ceux qui habitent nos côtes où qui se présentent accidentellement dans nos parages.

place, assignée avec raison parmi les isopodes, n’est pas moins anormale sous divers rapports; enfin ce riche et inépuisable groupe de parasites récurrents, qui, comme les Peltogaster, ou plutôt les Sacculina, reculent tellement dans le cours de leur évolution, qu’en atteignant le terme de la croissance , ils ressemblent plus à un sac où à un réservoir qu’à un animal doué de vie et demouvement.

La seconde partie du travail est consacrée uniquement à l'énumération des crustacés que nous avons eu l’occasion d'observer sur notre littoral ou à quelque distance de nos côtes, et qui contribueront à faire mieux connaitre la faune si riche de la mer du Nord.

À chaque espèce nous avons ajouté l'indication d'un ouvrage qui renferme où une bonne description ou une figure, et nous avons jugé inutile d’allonger le texte par une liste de synonymes. Nous ne croyons pas que, dans un travail de cette nature, les recherches synonymiques se trouvent à leur place.

Nous nous sommes borné à joindre, à la citation dont nous venons de parler, les circonstances dans lesquelles on observe communément ces ani-

maux.

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