HISTORIQUE
Je ne parlerai, dans cet exposé historique, que des auteurs qui se sont fait un nom dans la science par des travaux de quelque importance ; il serait presque impossible de citer tous ceux qui ont écrit sur cette partie de l’helminthologie.
Les Cestoïdes n’étant pour nous que des Trématodes inférieurs, je ferai mention aussi bien des travaux qui ont pour objet les Trématodes que de ceux qui ont pour objet les Cestoïdes.
Les premiers naturalistes qui se sont occupés de ce sujet n’ont eu pour but que la distinction des espèces; c’est par là que l’on commence toujours. On ne voit plus guère paraître un travail aujourd’hui qui ne soit à la fois physiologique et zoologique.
Je n’ai pu me procurer le mémoire de Vallisnieri, que je ne connaissai que par des extraits; aussi je me bornerai à dire que ce naturaliste considère un Cestoïide comme un animal composé, opinion à laquelle on doit nécessairement revenir après une étude approfondie.
Nicolas Audry et Ruysch sont du même avis que Valisnieri sur la nature de ces vers.
Goëze, Zeder et Rudolphi sont regardés avec raison comme les pères de l’helminthologie. Ils ont décrit un grand nombre d’espèces, qui ont été réparties en cinq ordres par Zeder et que la plupart des zoologistes conservent encore aujourd'hui; ces ordres sont : les Nématoïdes, les Trématodes, les Acanthocéphales, les Cestoïdes et les Cystiques. Rudolphi a donné un nom aux groupes indiqués par Zeder.
Si à Zeder revient l'honneur de la classification généralement adoptée
encore par tous ceux qui ont étudié les vers intestinaux en nature, Rudolphi a surtout le mérite d’avoir décrit les espèces de manière à pouvoir les distinguer facilement entre elles et d’avoir par là répandu le goût de cette étude.
Le premier ouvrage de Rudolphi date de 1808; le second de 1819, et, dans cette même année 1819, parurent, à Vienne, un ouvrage remarquable de Bremser sur les vers intestinaux qui vivent dans l’homme, et une monographie d’un de ses élèves, M. Leuckaert, qui fut publiée à Helmstädt, sous le nom de Zoologische Bruchstäche. Ces travaux ne sont encore que purement zoologiques. Ce premier mémoire de Leuckaert est une monographie des Bothriocéphales, tels qu’on les comprenait à cette époque, c’est-à-dire renfermant à peu près tous les Cestoïdes qui ne sont pas Ténias. 11 est le premier qui ait indiqué les rapports anatomiques entre les Floriceps ou Anthocéphales, les Tétrarhynques et le Bothriocephalus corollatus. Ce beau mémoire a été fait avec les précieux matériaux du Musée de Vienne. Rudolphi décrivant plusieurs espèces nouvelles en même temps que Leuckaert, ses noms ont été généralement préférés.
Déjà, en 1820, Nitzsch ! fait remarquer que le genre Anthocéphale de Rudolphi ne diffère des Tétrarhynques que par la présence d’une vésicule caudale, comme les Cysticerques diffèrent des Ténias. Quelles remarquables paroles pour cette époque! Il à fallu un laps de 50 ans pour les faire recevoir.
Un ouvrage qui a puissamment contribué à répandre le goût de l’helminthologie, c’est le bel atlas que Bremser a publié sur ces vers en 18253.
C’est vers cette époque que la science entre dans une nouvelle voie. De 1817 à 1821, le chevalier de Bojanus publie un travail anatomique qui fait époque. Ce savant trouve un Trématode nouveau dans le Castor et dit : « Trouver une espèce nouvelle de vers intestinaux est une chose si journa- Bière et de si peu de conséquence qu’elle ne peut guère réclamer l'attention d’une société de naturalistes. » Aussi, au lieu de se contenter d’une description extérieure, fait-il l'anatomie de ce ver et décrit-il avec soin les
* Encyclop. de Ersch et Gruber, art. Anrnocernazr; 4820.
principaux appareils. Bojanus a fait connaître, dit M. Blanchard, non-seulement le canal intestinal et les organes de la génération, mais encore le système nerveux et, chez le Distoma hepaticum, l'appareil circulatoire.
Bojanus a commencé ces observations en 1817 et, quatre ans plus tard, il a complété son premier travail; outre le système nerveux, il décrit, dans un supplément, le système circulatoire, qu'il suppose à tort en communication avec le tube digestif.
Mehlis publie vers la même époque sa belle monographie des Distomes, et Laurer celle des Amphistomes. Ces travaux sont imprimés, à quelques années d'intervalle, de 1821 à 1850. Après ces remarquables recherches, le système nerveux, l'appareil digestif et de reproduction sont à peu près complétement connus. Il n’y a à modifier que l'idée que ces auteurs se forment de l'appareil circulatoire,
Meblis a vu un vaisseau médian s'ouvrir à l'extrémité postérieure du corps dans le Distome du foie, et Laurer a vu aboutir les canaux, qu'il prend pour des vaisseaux, à une vésicule qui s'ouvre au milieu de l'arrière-dos. Il considère cette vésicule comme un réservoir du chyle, et tout récemment on l’aregardée pour un cœur, et les canaux qui y aboutissent pour des troncs vasculaires.
Sans nous arrêter aux travaux de Nardo et Baer, j'arrive à l’année 1852. M. Nordmann publie ses Mikrographische Beiträge. Cet habile naturaliste décrit et figure, avec un soin et une habileté inconnus jusqu'à lui, plusieurs appareils, parmi lesquels on distingue surtout l'appareil qu'il regarde comme vasculaire; les observations les plus précises sur cet appareil, chez certains vers, sont dues à M. Nordmann, dit M. Blanchard dans ses Considérations générales sur l'organisation des vers (p. 95). Nous verrons que ces organes sont loin d’être bien déterminés. Le savant professeur d'Odessa décrit plusieurs Trématodes nouveaux et un Tétrarhynque fort remarquable trouvé par M. Peters. Il est à remarquer aussi que M. Nordmann représente sur sa première planche un Distome évacuant des globules par le foramen caudale et qu’il considère ce foramen comme l’orifice de l’ovaire.
En 1855, M. Diesing publie sa belle Monographie des Amphistomes, et
après une longue discussion sur le foramen caudale et l'appareil circulatoire, le conservateur du Muséum de Vienne conclut que le foramen caudale se forme artificiellement par imprégnation de l’eau dans laquelle on plonge ces vers en les étudiant, et il se rallie à l'opinion de Laurer, qui regarde cet appareil comme lymphatique ou circulatoire. Ce mémoire de M. Diesing est d’un très-haut intérêt, surtout sous le point de vue des espèces. En 1856, l'attention commence à se fixer plus particulièrement sur les Cestoïdes; ce n’est plus sur la forme extérieure que se portent toutes les recherches ; on interroge leur organisation et on songe à l’embryogénie de ces vers.
Wendet man sich nun gar zur Entwickelungsgeschichte der Helminthen, so Sudsst man auf eine vôllige verra iNcocnirA , disait M. Von Siebold en 1855. Ces paroles expriment clairement quel était l’état de l'embryogénie de ces animaux. Le savant dont nous venons de citer le nom est entré hardiment dans la nouvelle voie, et il a fait connaître des faits d’un haut intérêt. M. Von Siebold a écrit l’article relatif au développement des Entozoaires, dans la Physiologie de Burdach. Nous ne pouvons mieux faire, pour apprécier la manière de voir de ce savant, que de transcrire ici le passage concernant le singulier Trématode connu sous le nom de Monostomum mutabile, et dont le développement se rapporte à celui qui nous occupe dans ce travail : c’est le premier exemple connu d’un ver vivant dans un autre ver. « Un autre phénomène non moins énigmatique, dit ce savant, c’est que tous les embryons de Monostomum mutabile hébergent un parasite nécessaire, dont la forme ressemble parfaitement à celle de la Sporocyste de la Cercaria echinata : comme les embryons de ce Monostome périssent avec une grande facilité, que peut-être même ils sont détruits par les efforts que leur parasite fait pour se dégager, on pourrait croire que ces parasites nécessaires, qui continuent de vivre après la mort de leur prison vivante, se développent en Sporocystes, et produisent ensuite les Monostomes proprement dits 1. »
! Traité de physiologie, par Burdach. Trad. fr., vol. 35, p. 59. J'ai reçu, il y a quelques jours, du même savant, une intéressante notice sur le Gyrodactylus ; l'illustre professeur de Freiburg (im Bresqau) a reconnu que ce parasite contient, non-seulement
Toue XXV. 3
J’ai cité ce passage en entier pour montrer que si M. Von Siebold regarde encore les Sporocystes comme parasites, 1l entrevoit cependant déjà que ce parasite pourrait donner naissance de nouveau au Monostome, ce qui lui ferait perdre le caractère d’un animal vivant aux dépens d’un autre.
En naturaliste sage et prudent, le professeur de Freiburg ne va pas plus loin; il expose les faits, à l'exemple de Cuvier, et laisse au temps à se prononcer, quand la science sera assez riche de faits.
Charles Le Blond, fidèle et consciencieux observateur, qui a été enlevé si jeune à ses amis, a communiqué quelques observations sur un Tétrarhynque à la Société philomatique, le 10 décembre 1856.
Bien qu'il eût préparé, dit-il, depuis longtemps, dans ses notes, une feuille spécialement destinée au relevé des Entozoaires qu'il admettait à priori devoir rencontrer parasites des Entozoaires, il avoue qu'il n’osait d'abord en croire ses propres yeux, quand il eut donné la liberté à un véritable ver contenu dans un Amphistome. Aussi regarde-t-il comme sans exemple en helminthologie, l’existence bien constatée d’un Entozoaire parasite d’un autre Entozoaire.
IL trouva dans les feuillets péritonéaux du Congre (Muraena conger L.) un kyste renfermant un Helminthe, qu'il prit d’abord pour le Distoma longicolle de Creplin, et, plus tard, pour un Amphistome, dans lintérieur duquel habitait le Tétrarhynque. Le Blond était si persuadé que le Tétrarhynque vivait ici en parasite qu’en parlant de l'Amphistome, il dit son habitation accidentelle.
Ch. Le Blond dit, en terminant, qu’il partage l'avis du docte Leuckaert, adopté aussi par M. de Blainville, que les Floriceps de Cuvier sont des Tétrarhynques, dont le corps allongé se terminerait par un renflement vésiculaire, et que les Botriocéphales à quatre trompes sont également
un ver vivant dans son intérieur, mais que dans celui-ci il s'en forme encore un autre, de manière, ajoute-t-il, qu'il avait sous les yeux, mère, fille et petite-fille, emboîtées l'une dans l'autre. des Wodurch ich also Murrer, Tocurer und Enkeun von GyrobACTYLUS ELEGANS in einander gestachelt vor mir hatte. (Zeitschrift für wissenschaftliche Zoologie, herausgegeben von Carl. Theod. V. Siebold , und A. Kôlliker. Leipzig, 1849. IVS heft, p. 348.)
(Louvain , 10 juin 1850.)
des Tétrarhynques à l'extrémité postérieure desquels seraient ajoutés un nombre plus ou moins considérable d'anneaux ovariques.
Dans une lettre envoyée aux rédacteurs des Annales des sciences naturelles, immédiatement après la publication de la note de Ch. Le Blond, M. Eudes De Longchamps fait une critique amère de ce travail. S'il est vrai que ces kystes à Tétrarhynques sont loin d’être rares dans les poissons de mer, M. Eudés De Longchamps n’a pas moins eu le tort de prétendre que l'Amphistome ropaloïde de Le Blond n'était qu'une masse de mucus pénélrée de granulations blanches : c’est bien un corps vivant qui se meut et se contracte comme un Trématode.
Dans cette même lettre, M. Eudes De Longchamps fait connaître que, depuis 1823-1824, il a été frappé de l’analogie que présentent entre eux les Floriceps, les Anthocéphales, les Tétrarhynques et le Bothriocephalus corollatus, comme il résulte, ajoute-t-il, des articles insérés à cette époque dans l'Encyclopédie méthodique. Nous avons vu plus haut que ce rapprochement avait été indiqué déjà par le savant Leuckaert.
En rendant compte de ce travail de Le Blond, M. Von Siebold dit avoir trouvé les mêmes corps, au nombre de quatre, dans les replis péritonéaux de l’Esox belone. I n’a rien observé, ajoute-t-il, qui justifie le rapprochement de ces corps avec les Amphistomes, les Holostomes, ou même avec aucune espèce de Trématode. Le contenu de ce corps est fluide, dit ce savant, et l'Amphistoma de Le Blond n’est que la couche embryonnaire (Keimschlauch) du Tétrarhynque ou la gangue dans laquelle ce ver doit se développer. C’est un nouveau pas vers la vérité.
C’est M. Von Siebold qui a reconnu, le premier, qu'il existe dans ces vers deux glandes différentes qui concourent à la formation des œufs : l'une produisant le germe ou les vésicules germinatives; l’autre les globules vitellins. Lequel de ces deux éléments doit-on considérer comme le plus important? Leur nom semble l'indiquer, mais c’est là un point d'embryogénie qui est loin d’être éclairci. Je puis, en tout cas, confirmer l'exactitude de cette observation, non-seulement dans les Trématodes, mais aussi dans les Cestoïdes et même les Nématoïdes. Si, dans ces derniers , il n'existe pas deux glandes distinctes, au moins les vésicules ger-
minatives ne sont entourées de leur vitellus que loin du point de leur formation.
En 1858, le même naturaliste a décrit, dans les Archives de Wiegmann, différents appareils du Filaire des poissons qu'il a observé sur le Gadus collarias et le Cottus scorpio; mais il n’a jamais pu découvrir, ajoute-t-il, même chez les plus grands individus, des traces d’organes sexuels. Ils existent cependant comme dans tous les autres Nématoïdes. M. Von Siebold a vu leur ovaire, mais dans un moment où il ne contenait plus d'œufs. J'espère pouvoir faire connaître bientôt le travail que j'ai préparé sur ce singulier Filaire des poissons.
M. Nordmann a fait connaître aussi son opinion sur le Tétrarhynque de Le Blond, dans une des notes qu’il a ajoutées à la nouvelle édition de Lamarck. Je n'ai trouvé, dit-il, aucune trace de parties sexuelles, et les quatre trompes hérissées de crochets, et qui peuvent être retirées et renversées au dehors, conduisent par quatre canaux à autant de réservoirs oblongs, transparents et musculeux , qui pourraient à la rigueur être considérés comme des estomacs. C’est une opinion qui a été émise déjà, mais qui ne me paraît pas fondée. Dans la partie postérieure du corps, j'aperçus, ajoute M. Nordmann, un système de vaisseaux composé de plusieurs canaux longitudinaux et ramifiés par des anastomoses ; mais aucun mouvement ne pouvait être aperçu dans ces canaux.
Dans l'Encyclopédie d'anatomie et de physiologie, publiée par Todd, M. R. Owen a donné un article très-remarquable sur les Entozoaires. Il divise ces vers en trois groupes, en y comprenant les Spermatozoïdes.
M. Richard Owen admet aussi les canaux longitudinaux des Cestoïdes comme digestifs, et leur donne même de 2 à 4 bouches; il a vu le foramen caudale , et il le regarde comme sécrétoire, mais il ne reconnaît pas les rapports qui existent entre ces organes et le prétendu ventricule chylifique. On comprend donc qu'il accorde, comme M. Nordmann, un système circulatoire à ces vers.
Ce savant nous apprend, dans une note (pag. 151), que sir Antony Carlisle a enrichi le Muséum qui est sous sa garde, de préparations qu’il avait faites durant la vie de John Hunter et qui sont décrites dans le se-
cond volume des Transactions linnéennes. Ces préparations montrent les canaux nutritifs du Tenia solium, injecté avec du mercure.
Si je ne partage pas l'opinion de l'illustre anatomiste anglais au sujet des différents points qui précèdent, je suis, au contraire, de son avis au sujet des affinités qu'il signale entre les Cystiques et les Cestoïdes.
Les Cestoides sont aussi des animaux simples pour M. Owen.
Le savant directeur du British Museum a reconnu lexistence du foramen caudale ; il Va vu livrer passage à un liquide laiteux ; mais il semble que le célèbre naturaliste n’a pas reconnu la connexion entre cette ouverture et la vésicule qu'il appelle, comme Laurer et Nordmann, réservoir du chyle. C'est dans le Distoma clavatum qu'il a vu cette ouverture : il la regarde avec raison comme glandulaire. Les canaux longitudinaux des Trématodes sont regardés aussi comme des vaisseaux.
Dans plusieurs Cestoïdes et dans tous les Trématodes, le testicule communique avec l'oviducte, dit M. R. Owen, de manière que chaque individu se suffit pour la reproduction. Je ne partage son avis que sur le dernier point, et il n'existe pas de communication directe entre les appareils mâles et femelles, du moins dans aucun Trématode et Cestoïde que j'ai examiné, et je ne crois pas aller trop loin en disant que les Trématodes et les Cestoïdes ont trop d’affinités entre eux et qu'ils forment un groupe trop naturel, pour admettre qu'il y ait chez eux des différences pareilles dans leur appareil sexuel.
M. R. Owen a pris, si je ne me trompe, l’oviducte pour le testicule et celui-ci pour l'oviducte (pag. 157, fig. 90, hk est le testicule et g l’oviducte). C’est, du reste, une erreur dans laquelle je serais peut-être tombé également , si j'avais étudié isolément le Cestoïde sur lequel ce savant a fait ses observations.
La même année (1859) que M. R. Owen publia, à Londres, cet important article Entozoa, il parut en Allemagne l’article Eingeweidewürmer de M. Creplin.
Dans cet intéressant travail, M. Creplin adopte la classification de Zeder et de Rudolphi, et assigne aux nouveaux faits que l’helminthologie a enregistrés leur place véritable.
M. Creplin reproduit ici l'observation qu'il avait consignée dans un travail précédent ! : que Rudolphi a pris de jeunes Botriocéphales pour des Trématodes.
Les genres Caryophilleus, Scolex, Gymnorkynchus, Tetrarhynchus et Ligula sont placés en tête des Cestoïdes, à la suite les uns des autres.
Ces vers sont aussi regardés comme monozoïques.
Un des plus curieux exemples d'évolution embryonnaire et de métamorphose fut communiqué à la réunion des naturalistes de Bäle, en 1840. M. Miescher, pendant son séjour à Paris, avait étudié les Entozoaires de quelques poissons de ce grand marché. Il trouva le ver de Le Blond logé dans une même gaîne avec des Filaires, et, trompé par les apparences, il fit provenir l’'Amphistome ropaloide de Le Blond du Filaire des poissons; en d’autres termes, le Filaire devenait Amphistome à ses yeux, et il se demandait, en outre, si les Tétrarhynques sans sexe ne se transformaient pas en Bothriocéphales. Tout le monde crut à l'exactitude de l'observation de Miescher, même ceux que leurs travaux antérieurs auraient dû tenir en garde contre de pareilles interprétations. Pour ma part, l’histoire des Tétrarhynques me parut décidément connue dans ses principaux détails. M. Von Siebold, en rendant compte de ces observations dans les Archives de Wiegmann, n'exprima aucun doute au sujet de ces incroyables transformations.
Il en résultait qu'un ver pouvait devenir nématoïde, trématode ou cestoïde et appartenir, d’après son àge, aux trois principaux ordres d'Helminthes.
Commençant l'étude des vers, pour mon travail sur l’histoire naturelle des animaux inférieurs de la côte, par les Filaires si extraordinairement abondants chez tous les poissons de mer, j'étais dans la persuasion que j'allais retrouver les singulières métamorphoses signalées par Miescher. Mais quel fut mon étonnement, quand, dès le début de mes recherches, il me fut clairement démontré que les Filaires, à toutes les époques de leur vie, sont toujours nématoïdes. Il est vrai, le Filaire des poissons se
! Creplin, Obs. de Entoz., P. 1, pag. 80.
trouve assez souvent dans la même gaine que l'Amphistome de Le Blond; mais cette réunion est tout à fait accidentelle. On s'assure, du reste, très-facilement qu'il n'y a jamais de continuité entre eux. Le célèbre J. Muller, pendant son séjour à Ostende, au mois de novembre dernier, me montra un dessin qu’il venait d'achever et qui représentait une de ces gaines contenant les deux vers, en me disant : Voyez comme on peut se tromper! Le Filaire touchait de très-près le corps du Trématode, et un examen superficiel ou un peu précipité aurait pu faire croire qu'il ÿ avait continuité.
J'ai eu l’occasion d'étudier ce Filaire, ainsi que je viens de le dire : c’est un Ascaride et non un Filaire.
L'Académie des sciences de Berlin avait, en 1840, mis au concours la question de l’organisation des Bothriocéphales; M. Eschricht ayant eu l'occasion d'observer, à Copenhague, un Bothriocéphale, rendu par une dame d’origine russe, envoya un mémoire en réponse à la question posée par cette société savante; mais, d’après les conditions du concours , le mémoire arriva trop tard. Il fut inséré dans les Actes des curieux de la nature de Bonn. Dans ce mémoire, M. Eschricht décrit avec beaucoup de soin les différents organes de ces vers, détermine mieux qu'on ne l'avait fait jusqu’à lui l'appareil générateur, en laissant toutefois quelque doute sur la détermination de parties secondaires. M. Eschricht considère, avec beaucoup de raison, les Cestoïdes comme des animaux polyzoïques, mais je ne puis les regarder pour des Trématodes composés; ils ne sont pas plus composés, à mon avis, que les Distomes ou les Cercaires qui renferment plusieurs embryons dans leur intérieur. Le Cucurbitain détaché librement est seul analogue au Trématode adulte.
M. Goodsir a observé un de ces vers à quatre trompes rétractiles, qu’il rapporte au genre Gymnorhynchus, et qui provient du Zeus (Sonnenfisch) dont il habite la surface du foie.
Pour M. Goodsir, c’est un Gymnorhynque entouré de gaïnes, provenant primitivement de l'œuf dans lequel le ver s’est formé.
Ce Gymnorynchus horridus, comme il l'appelle, est remarquable par les crochets de ses trompes, par les anneaux qui sont déjà apparents pendant
rs
que le ver est encore emprisonné, et par la manière dont le scolex et la gaine se terminent postérieurement.
M. Goodsir prend toute la base de la trompe pour un muscle; les quatre muscles du bec, dit-il, dans l'explication de sa planche, pour désigner toute la trompe. Il n’a pas reconnu la bande musculaire dans l'intérieur de la trompe même.
M. Steenstrup, en 1842, sans avoir fait des recherches particulières sur les vers qui nous occupent, exprime son opinion sur leur nature, en laissant au temps, dit-il, la solution de cette question. « Certainement le ver Cestoïde n’est pas un seul individu, mais plusieurs, dit ce savant Danois, pag. 115; et plus bas il ajoute : l'animal qui sort de l’œuf est-il semblable à ceux que nous avons désignés sous le nom de Amme (nourrices)? Si cette vue est juste, ce que le temps décidera, alors les Bothriocéphales ont une autre signification que celle que leur donne M. Eschricht 1. »
M. Du Jardin, en parlant des Cestoïdes, exprime nettement son opinion sur la nature de ces animaux. « Ils nous présentent à la fois des êtres multiples et incomplets qu'on pourrait souvent prendre pour une agrégation d'êtres distincts, provenant l’un de l’autre par gemmation et n’acquérant que successivement des organes génitaux, » dit ce savant. C’est, du reste, l'opinion de presque tous les helminthologistes français.
Mais comment M. Du Jardin considère-t-il ses Proglottis? C’est ce que je ne puis comprendre. En effet, il pense que ces Proglottis, qu'il est conduit à regarder comme des articles de Ténias, peuvent produire des œufs d’où pourraient naître de vrais Ténias; et ces Proglottis sont réunis avec les Scolécines et les Caryophylleus dans le troisième ordre des Helminthes !
M. Du Jardin reconnaît aussi la grande ressemblance qui existe entre les Anthocéphales et le Bothriocephalus corollatus, et Yon peut croire, ajoutet-il, que ces deux genres d’Helminthes représentent deux degrés ou deux modes de développement du même type.
? Aux yeux de M. Steenstrup, le scolex dont il est question dans ce travail, c'est-à-dire le premier
âge au sortir de l'œuf, est une nourrice : elle nourrit mais ne reproduit pas; selon moi, elle reproduit, mais au lieu d'un œuf elle donne naissance à un bourgeon.
Les Rhynchobotriens, qui forment pour M. Du Jardin, le premier ordre des Cestoïdes, comprennent les genres Rhynchobotrius (Borumioc. coroLLAT.), Anthocéphale, Tétrarhynque, Gymnorhynque et Dibothriorhynque.
En parcourant le beau travail de M. Du Jardin sur les Helminthes, on voit clairement que ce savant est encore indécis sur la nature des transformations, ou plutôt l'identité de plusieurs de ces animaux qu'il à placés même dans des ordres distincts. Les Scolécines, en effet, entrent dans le troisième ordre, et les Tétrarhynques dans le premier.
M. Steenstrup, dans son Mémoire contre la présence de l'hermaphroditisme dans la nature, regarde les testicules des Trématodes et des Cestoïdes en partie comme des glandes accessoires de nature indéterminée, en partie comme des vésicules copulatives (Samenbehälter).
M. Creplin s’est élevé avec raison contre cette interprétation; il regarde ces animaux comme hermaphrodites complets, se fécondant directement, comme le suppose M. Von Siebold, par une communication entre le testicule et l'ovaire; mais, d’après cette interprétation, on ne peut se rendre compte de la présence de ce long penis. Pourquoi, en effet, cet organe s’il n’y a pas d’accouplement? Tout cela s'explique par l'observation que j'ai faite de l’accouplement solitaire, comme on le verra plus loin.
M. Blanchard a fait faire un très-grand pas, dans ces derniers temps, à l'anatomie de ces animaux : c’est, sans contredit, le plus beau travail que la science possède sur ce sujet; toutefois, je ne puis m'empêcher de le dire, ses observations sur le système circulatoire sont loin d’être complètes; les canaux longitudinaux des Trématodes sont confondus avec l'appareil vasculaire, ou pour mieux dire, ils ont été pris à tort pour des organes de la circulation sanguine, ainsi que je le démontrerai.
M. Blanchard divise les vers en cinq classes, dont les premières surtout lui paraissent bien établies. Ce sont les Anévormes, qui correspondent en grande partie aux Turbellariés d'Ehrenberg, les Cestoïdes, les Helminthes ou les Nématoïdes, et enfin les Nemertines et les Linguatules.
Nous parlerons ailleurs de cette classification. Il ne s’agit ici que des Cestoides.
Towe XXV. 4
M. Blanchard a étudié avec un grand soin les différents types et a reproduit les appareils sur des planches exécutées avec luxe et une grande exactitude. Ces planches se trouvent en partie dans le Règne animal illustré de Cuvier et en plus grande partie accompagnent ses mémoires, dans les Annales des sciences naturelles.
Ce savant regarde les Cestoïdes comme monozoïques; ils sont pourvus d’une tête, ajoute-t-il, dans laquelle se trouve logée la partie centrale du système nerveux, et ordinairement les organes de succion. Les anneaux du corps sont seulement comparables à ce qui existe chez les Annélides. Je pèserai plus loin la valeur de ces arguments contre la nature polyzoïque des Cestoides.
Sous le rapport anatomique, M. Blanchard confirme d’abord l’observation de J. Muller sur l'existence d’un système nerveux dans les Cestoïdes, il examine ensuite les canaux longitudinaux, qu’il regarde comme une sorte de système gastro-vasculaire.
Dans les Ligules, il n'existe plus, d’après lui, aucune trace de cet appareil gastrique; je pense, au contraire, qu’il est plus compliqué dans ceuxlà que dans les autres. |
Quant à l'appareil sexuel, M. Blanchard a pris pour type celui des Ténias; je pense que c’est seulement par les Bothriocéphales que l’on comprendra ces Cestoïdes, et cet appareil est loin d’avoir la simplicité qu’on lui supposait. Les principaux organes de ces vers semblent avoir encore échappé.
Ya-t-il des Cestoïdes chez lesquels il existe alternativement dans chaque anneau un ovaire et un appareil mâle, complétement séparés et complétement distincts de ceux de l'anneau précédent et de l'anneau suivant, comme le pense M. Blanchard (pag. 119)? J'en doute.
Comme M. Blanchard le fait observer avec raison, M. De Blainville et beaucoup d’autres après lui ont repoussé la distinction entre les Cystiques et les Cestoïdes.
M. Blanchard s'exprime nettement sur l'appareil vasculaire, dont on ne soupçonnait même pas l'existence, dit-il, chez les Cestoïdes. J'ai signalé, ajoute-t-il, tout ce qu'il offrait d’analogie, de ressemblance avec
celui des Trématodes. Ainsi, outre les vaisseaux longitudinaux, il existe encore un système vasculaire dans les Cestoïdes, analogue et très-ressemblant à celui des Trématodes. Mais si ces vaisseaux des Trématodes sont l’analogue des canaux digestifs, comme je le démontrerai, que sont alors les vaisseaux des Cestoïdes ? Ce sont tout simplement d’autres canaux longitudinaux.
Au commencement de l’année 1848, j'ai décrit un Cestoïded’une forme et d’une organisation bien remarquables. Je croyais avoir fait un grand pas en décrivant quelques organes et en proposant une nouvelle réparüition à titre provisoire des espèces, mais des travaux ultérieurs m'ont appris que j'étais loin de connaître ces vers. Le Lemnisque est bien le véritable penis et non pas un organe analogue à une trompe de Tétrarhynque, et l'ovaire n’est pas formé par ces grandes cellules transparentes que l’on aperçoit surtout dans le corps des jeunes individus.
J'ai publié plus récemment une note sur le développement des Tétrarhynques. Les recherches que j'ai faites depuis n’ont fait que corroborer ce que j'ai avancé dans ce travail, à l'exception du mode de formation du Tétrarhynque dans sa gaîne : ce n’est point un bourgeon mobile qui apparaît, mais une séparation après invagination par sphacèle.
En résumé, cette étude historique nous apprend :
1° Que les travaux sur la classification de ces vers laissent encore beaucoup à désirer, tant sous le rapport des limites et des affinités avec les animaux voisins que pour les divisions et les affinités entre eux ;
2° Que la partie descriptive des espèces est très-avancée, que l’on peut, en général , facilement les déterminer et reconnaître les espèces nouvelles;
3° Que l’on est dans une incertitude complète au sujet de leur appareil digestif et circulatoire : des naturalistes admettent l'existence de bouches, d’autres, et je suis de ce nombre, en nient l'existence;
4° Que le système des canaux est loin d’être suffisamment connu et bien apprécié : il est vasculaire pour les uns, sécrétoire pour les autres, et pour d’autres encore il est digestif.
L'analogie entre ces organes dans les Trématodes et les Cestoïdes a été complétement méconnue. MM. R. Owen, Blanchard et d’autres les regar-
dent comme digestif dans les Cestoïdes et comme circulatoire dans les Trématodes ;
> Que l'appareil générateur n’est connu que dans les Ténias et encore imparfaitement. Pour tous les autres, il n’y a que celui du Botriocephalus latus, décrit par Eschricht, qui ait été étudié;
G° Que l'embryogénie a eu une très-faible part dans ces recherches;
7° Que les opinions sont encore très-partagées sur la nature monozoïque et polyzoïque des Cestoides; Vallisnieri, Audry, Ruysch, Lamarck, Eschricht, Steenstrup, se prononcent pour la nature polyzoïque; les plus grandes autorités de l'époque, je l'avoue, se prononcent en faveur de l'opinion contraire; à mon avis, les anciens ont raison;
8° Qu'on n’a pas saisi les affinités des Cestoïdes avec les Trématodes ;
9° L'opinion que les Cystiques pourraient bien n'être que des Cestoïdes développés d’une manière anormale, est assez généralement accréditée (MM. Miescher, Du Jardin, Owen, Blanchard);
10° Que les classifications proposées pour la division des Cestoïdes ne repose que sur des caractères arbitraires.
C’est sur ces différents points, la présence d’un appareil circulatoire, la nature de l'appareil générateur, le développement et les métamorphoses, leur nature monozoïque ou polyzoïque et la répartition la plus naturelle des espèces que porteront surtout mes observations.
Voici les titres des principaux ouvrages sur les vers qui nous occupent ICI :
1710. VALLISNIERI, Considerazioni ed esperienze intorno alla generazioni di vermi ordinari del corpo umano. In-4°. Padova, 1710.
1782. GOEZE, Versuch einer Naturgeschichte der Eingeweidewürmer. Blankenburg ,
1794. CaruisLe, Transact. of the Linnean Society, vol. IL.
1800. Zener, Erster Nachtrag zür Naturgeschichte der Eïingeweidewürmer von Goeze, mit. ete. Leipzig, 1800 ; — Schriften der Berl. Gesellschaft. naturforsch. Freunde. X B', 1 Stuck. Tab. 2, — Anleitung zur Naturgeschichte der Eingeweidewürmer, mit 4 T. Bamberg, 1802.
1808. Runozpni, Entozoorum historia naturalis. Amstelaedami , 1808-10, 3 vol. in-8°.
1817. Bosanus, dans les Mém. de la Soc. imp. des naturalistes de Moscou. Moscou, 1817, tom. V, pag. 270, tab. 9.
Boyanus, Enthelmintica. Isis, 1821, 2 Heft, pag. 162, pl. 2 et 5, et pag. 505, pl. 4.
Rupozpni, Entozoorum synopsis. In-8°. Berolini, 1819.
Bremser, Ueber lebende Würmer im lebenden Menschen. mit IV illumin. Kupfert. Wien., 1819. In-4°.
LeucxarrT (F.-S.), Zoologische Bruchstücke. In-4°. Helmstädt, 1819.
. Nirzson, art. Anthocephalus , ENcycL. DE ErsCH ET GRUBER. . BREMSER , Icones helminthum. WI fase. Viennae , 1825. In-folio.
Eupes pe LoncscHamps, Encyclopédie méthodique , 1823-24.
. Menus, Observationes anatomicae de distomate hepatico et lanceolato. Gottingae,
. TescHeNmACHER, Diss. de Tenia et Botryocephalo. Marburgi, 1826.
Narpo et Barr, Nov. act. Acad. caes. Leop. Carol. , vol. 15, sect. 2, et Heusinger’s Zeitschrift für die organische Physik. 4 St. 4 H. et 11 St., 1827.
. BaER, Ueber Linne’s im vwasser gefundene Bandwürmer, An. DER GESELLS. Nar.
Fr. I Band. Berlin, 1829.
Eisexnarpr, Einiger über Eingeweidewürmer. VERHAND. DER GESELLS. NATUR. FRreunDeE, [°° Band. Berlin, 1829. (Bothrioc. ruficollis.)
. LAuRER, De amphistomo conico. Gryph., 1850. 2. Norpmann, Mikrographische Beiträge, etc. Berlin, 1832. . Diese, Aspidogaster limacoides, Wien. MED. Jaur8. VIT, 1854.
Ib. Helninthologische BETRAGE. NOV. ACT. Acap. ar. cuR., vol. XVIIT, 1. Bonn,
Ib. Monographie der Gattung Tristoma. Nov. acr. Acap. NAT. cuR., vol. XVIII, 4. Bonn., 1856.
Ib. Neue Gatungen von Binnenwürmern, Ann. Wien. mus., vol. II, S. 47.
Ib. Monographie der Gattungen Amphistoma und Diplodiscus, ANN. DER W1ExErR Museuns, etc. In-4°. Wien, 1855, pag. 257.
. Le BLon» (Cu.) Quelques matériaux pour servir à l'histoire des Filaires et des Stron-
gles. In-8°. Paris, 1856, avec 6 pl.
LE BLoxp (Cu.), Quelques observations d'helminthologie, ANN. sc. NAT., 2° sér., vol. 6, 1856.
Muzcer (J.), Muller's, Archiv., 1856, pag. CVI.
. Vox Siesozn, Wiegmann's Archiv, vol. 1, 1855, pag. 45, 1858, vol. 7, pag. 505.
1841, vol. 15, pag. 502, Burpacn's PHYSIOLOGIE, vol. 5. Norpmann, Lamarck, Animaux sans vertèbres, vol. 1 , éd. Bruxelles , pag. 598. CREPLIN, Encyclopedie Von Ersch und Gruber, 1859, Art. Eingeweidewürmer. LEREBOGLLET, Soc. hist. nat. de Strasb., 12 nov. 1859. Institut, 1859, pag. 248.
. Owen, Transact. of the zoolog. Soc., vol. 1, pag. 581. Todd's Cyclopedia , art.
Entozoa., vol. II.
Miescuer , Bericht über die Verhand. der natur. Gesellsch. in Basel. S. 25, et Erichsons Archiv., 1841, pag. 291.
Joan Goopsir, Gymnorhynchus horridus, Anatomical and Pathologicat observations, pl. IT, Journal l'Institut, 1841, pag. 552, et Froriep's Neue Notizen, pag. 429, 1841, pl. 1, vol. 20, fol. 14-18.