AFFINITÉS ZOOLOGIQUES
La connaissance des affinités naturelles d’un groupe et sa place dans la série est, à mon avis, un point du plus haut intérêt. Tous les naturalistes n’attachent pas, il est vrai, la même importance à cette question, mais, pour ma part, je suis convaincu que la zoologie, telle qu'on doit l’entendre, ne sera guère sortie de l'enfance, aussi longtemps que l’on aura à discuter sur la place relative d’une classe d’un ordre ou même d’une famille.
Les êtres qui sont groupés d’après le rang que la nature leur assigne, sont les mots qui servent à lire l’œuvre de la création. On connaît déjà beaucoup de lettres de cet alphabet; il est temps de les grouper ensemble pour en faire des mots.
Cuvier a divisé en trois embranchements les deux classes que Linné nommait insectes et vers. Une partie de ces vers a formé la division des Mollusques, que l’auteur du Règne animal a placée à la tête des animaux sans vertèbres, et tous les autres vers ont été réunis sous le nom de Radiaires où Zoophytes pour former un quatrième embranchement.
Cette classification a été généralement adoptée.
M. De Blainville, prenant pour base des grandes divisions la forme même de l’animal, en partant du principe que la forme traduit fidèlement l'organisation, propose de diviser le règne animal en trois sous-règnes, qu'il nomme : 1° Zygomorphes; 2 Actinomorphes ; 5° Hétéromorphes, et place avec raison les Articulés qu'il appelle Entomozoaires, immédiatement derrière les vertébrés, qu’il nomme Ostéozoaires. Tout récemment, le célèbre professeur du Jardin des Plantes a introduit des modifications
dans son Tableau du règne animal, dans le Supplément du Dictionnaire des Towe XXV. 22
sciences naturelles *. Au lieu de trois sous-règnes, M. De Blainville admet cinq types de création bien distincts, savoir : 1° Ostéozoaires; 2 Entomozoaires; 9° Malacozoaires; 4° Actinozoaires, et 5° Amorphozoaires ou Sphérozoaires.
Ces classifications, il faut bien le dire, ne sont plus à la hauteur de la science; elles s’ébranlent, non pas qu’elles aient fait leur temps (des innovations sans perfectionnement n’ont guère cours dans les sciences), mais elles présentent des défauts que les travaux anatomiques et embryogéniques mettent au grand jour et qui nécessitent impérieusement une réforme radicale.
Linné n’avait eu pour guide dans la distribution du règne animal que les caractères extérieurs ; Cuvier, au contraire, ayant créé l'anatomie comparée, dut nécessairement prendre pour base de la classification du règne animal l’organisation elle-même. Il publia, en 1817, la première édition de son Règne animal distribué d’après son organisation, après avoir mis au jour, en 1808, son Tableau élémentaire de l'histoire naturelle des animaux.
Dans ce premier ouvrage, Cuvier avait été beaucoup plus heureux, sous le rapport de la distribution des animaux qui nous occupent ici, que dans le second, puisqu'il avait réuni en un seul groupe les vers pourvus de soies (Annélides chétopodes) et ceux qui en manquent, comme les Sangsues ou Hirudinées, les vers intestinaux ou Helminthes et les Planaires.
Depuis Cuvier, la science de l’organisation a bien marché et elle a mis au monde une autre science, plus riche encore en applications zoologiques, l’'embryogénie.
Aussi, je ne crains pas de le dire, le règne animal ne doit pas, ne peut pas être distribué seulement d’après son organisation, mais bien d’après son développement.
En botanique, les classifications se sont succédé avec une prodigieuse fécondité, jusqu'au jour où Jussieu eut établi la seule division naturelle, Punique classification du règne végétal, qui repose sur les caractères embryogéniques et dont toutes les recherches ultérieures ont confirmé la solidité.
‘ Dict. des sc. nat., Supp., 1840, tom. [®', article Axmaz, p. 227.
On doit en venir là pour le règne animal; le cotylédon des plantes est le vitellus des animaux, et, d’après l'insertion de ce vitellus, je trouve aussi trois grandes divisions correspondant aux trois divisions du règne végétal, comme nous le verrons plus loin.
C’est là où nous conduit l’embryogénie. Voyons si ces trois divisions sont préférables à celles qui ont été suivies généralement.
D'abord, existe-t-il parmi les animaux sans vertèbres trois types de la même valeur que celui des Vertébrés, comme le pense Cuvier? Ensuite le rang qu'il assigne à chacun d’eux convient-il?
Il est évident qu’il y a un embranchement naturel sur l'existence duquel tous les zoologistes s'accordent : c’est celui des Articulés véritables. Cette division a le même rang que la division des Vertébrés : ce sont les Insectes de Linné.
Les Mollusques forment également un groupe naturel en retirant, comme on le fait, les Cirrhipèdes et en mettant les Bryozoaires à leur place; mais ce groupe a-t-il la même importance que celui des Vertébrés et des Articulés véritables? Évidemment non! Les Mollusques n’ont que l'importance d’une classe; ils occupent le même rang que les Insectes ou Crustacés, dans l’embranchement même des Articulés.
Quant à la question de savoir si ce sont les Mollusques ou les Articulés qui doivent se trouver à la tête des animaux sans vertèbres, cette question me paraît tranchée depuis longtemps. Cuvier a été entraîné trop loin par ses belles découvertes anatomiques: il n’aurait pas dû perdre de vue que les organes de la vie de conservation ne doivent jamais l’emporter sur ceux de la vie de relation qui constituent essentiellement l'animal.
Tout ce qui appartient à la vie animale des Articulés l'emporte de beaucoup sur ces mêmes appareils chez les Mollusques : ceux-ci n’ont pour eux que les appareils circulatoire et respiratoire.
Les Insectes de Linné doivent donc reprendre le rang que ce législateur du Nord leur avait assigné, ainsi que, du reste, beaucoup de zoologistes l'ont proposé depuis longtemps.
D’après cela, nous avons un premier embranchement, celui des Verté-
brés; un second embranchement, celui des Articulés, et la division des Mollusques n’a que l’importance d’une classe.
Une grande difficulté, aux yeux de plusieurs zoologistes, c’est d’assigner aux Annélides leur place dans la série et de dire si ces animaux appartiennent à l’embranchement des Articulés. 11 est vrai, l'expression d'animaux articulés ayant été changée en celui d’annelés, la difficulté semblait aplanie; mais en y regardant de près, elle ne l’est aucunement. Ce n’est qu'un palliatif qui a été employé, au lieu d’un remède efficace. Il est évident pour tous ceux qui se sont occupés de l’étude des animaux inférieurs, du moins dans ces derniers temps, que la classe des Annélides ou des vers rouges, telle que les auteurs de ce groupe l'avaient comprise, n’est point naturelle.
À la vérité, M. Kôlliker, dans ces derniers temps, croyait devoir séparer complétement les vers en vers rouges ou Annélides et en vers blancs, les premiers devant prendre rang parmi les Articulés, les autres, comprenant les Turbellariés, les Nématoïdes, les Cestoïdes, etc., dans le dernier embranchement de Cuvier; mais cette séparation n’est vraiment plus possible aujourd'hui. Comme il sera démontré à l'instant, on passe insensiblement des Annélides aux Helminthes par des degrés intermédiaires, et on découvre deux types marchant parallèlement et se terminant par des vers de la plus grande simplicité.
Un seul et même groupe doit comprendre, outre les Annélides des auteurs, des organismes d’une excessive simplicité d'organisation et bien inférieurs à plusieurs Radiaires de Cuvier. L’une série commence par les Annélides errantes et comprend les Tubicoles, les Naïs, les Nématoïdes, les Gordius, et d’autres probablement moins compliqués encore; l’autre série a les Hirudinées à sa tête et, par un genre nouveau que je ferai connaître bientôt, par les Malacobdelles , les Épibdelles et les Trématodes ou Colylés, elle conduit sans interruption aux Planaires et aux Cestoïdes. Les premiers ont tous les sexes séparés; les derniers les ont réunis, depuis les Sangsues jusqu'aux Cestoïdes. Ces deux séries forment ensemble un groupe qui n'est pas moins important que celui des Mollusques , et que je place sur la même ligne.
Ce qui semble encore mieux faire ressortir le parallélisme des deux séries dans la classe des vers, c’est que je trouve dans l’une comme dans l’autre section, des genres qui produisent simultanément des gemmes et des œufs. Il est vrai, dans toute une division des vers suceurs (les Cestoides), ce phénomène est général, tandis que dans les Chétopodes, 1l est pour ainsi dire exceptionnel. Il a été constaté sur le Nereis (Syllis) prolifera et les Naïs, par O.-Fr. Muller et Rôsel; sur les genres Stylaria et Choetogaster, par Gervais; M. Milne Edwards l'a reconnu dans le Myrianida; M. de Quatrefages chez les Syllis, M. Sars chez les Filigrana, et moimême j'ai eu l’occasion de le constater dans diverses Annélides marines que je n’ai pas encore déterminées. Nous verrons plus loin que le parallélisme de ces deux groupes s'étend encore plus loin.
Voilà donc, après les deux premiers embranchements supérieurs , deux divisions importantes, les Mollusques et les Vers qui semblent avoir le même rang. Où doit-on les placer ?
Les Vers, y compris les Annélides, appartiennent-ils à l'embranchement des articulés? Consultons d’abord leur développement.
La science est en possession de faits importants constatés par les embryologistes les plus distingués.
M. Lovén, qui se trouve en tête par rang d'ancienneté, a vu une larve d’une Annélide de la famille des Néréidiens affecter la forme d’un Polype anthozoaire ; son corps ne porte pas de traces d’anneaux ou de divisions, un large disque en avant est couvert de cils vibratils; rien ne fait soupçonner sa nature d'Annelé. Cette larve est assez jeune pour faire voir que les parois du corps se sont formées simultanément autour du vitellus; la face ventrale ne s’est pas développée plus tôt que la face dorsale. Il est vrai, M. Milne Edwards a cru que ces faits étaient contraires aux principes qu'il avait établis sur la classification de ces animaux, que l'embryon doit porter le caractère de son embranchement dès son apparition, et à cet effet, il leur a donné une autre interprétation; mais je ne puis partager cette opinion : le principe du savant professeur du Jardin des Plantes reste entier; la première interprétation est la seule véritable. M. Milne Edwards avait parfaitement raison de trouver la jeune Annélide de M. Lovén sem-
blable à un Polype, et les embryons de diverses Annélides que M. Milne Edwards figure lui-même, rappellent évidemment plutôt les caractères des jeunes Polypes et Méduses que ceux d’un animal annelé.
Citons encore à l'appui un passage remarquable d’un mémoire de M. de Quatrefages, qui a fait faire, par ses beaux travaux, un si grand pas à la zoologie. Chez les Hermelles, dit ce savant naturaliste, l'œuf entier se métamorphose de toute pièce en embryon et, par conséquent, on ne trouve ici rien qui rappelle le cumulus proligerus, l'aire germinative, ni la ligne primitive de l'œuf des Mammifères !.
Ce passage ne prouve-t-il pas plus que tout ce que je pourrai dire contre la présence des Annélides dans le même embranchement que les Articulés ?
A la vérité, toutes les observations sur les vers ne s'accordent pas avec celles-ci : MM. Weber, Filippi, Gruby et surtout Kôlliker, prétendent que, chez les Annélides comme chez les véritables Articulés, le développement commence par le ventre, que le vitellus est successivement englobé, que celui-ci, conséquemment, rentre par le dos, et presque toutes ces observations sont faites sur des Hirudinées. Weber a étudié la Sangsue médicinale, MM. Filippi, R. Wagner et Gruby la Néphelis et les Clepsines, et M. Kôlliker l'Exagone cirrata et le Cystonereis Edwardsü, deux Chétopodes. Faudrait-il conclure de là que les vers ne se développent pas tous de la même manière ou qu'il y a erreur dans quelques observations? Mes recherches propres me conduisent à partager le dernier avis et à ne voir dans toutes les Annélides que des animaux chez lesquels tout le vitellus.se transforme simultanément tout autour en couche externe de l'embryon:
Nous avons pour nous les observations d’OErsted sur l’'Exagone naïdina, de Menge sur l'Euaxes de Sars (ver rouge de la division des Scoléides); et sur le Polinoe serrata, de Lovén sur un Neréidien, de M. Milne Edwards sur les Térébelles et plusieurs Chétopodes, et de M. Quatrefages, sur les Hermelles.
Ce qui n’échappera, je pense, à personne, c’est que M. Milne Edwards, en publiant ses Recherches sur les Annélides, avait pour but de démon-
1 De Quatrefages, Sur l'embryogénie des Annélides, Ann. sc, nar., 1848, pag. 196.
trer que les Annélides appartiennent à l'embranchement des Articulés, et qu’il avait, par conséquent, tout intérêt à interpréter les faits dans le même sens que M. Külliker.
N'est-ce pas une chose curieuse que de voir Cuvier, qui, le premier, retire les Annélides de ce chaos dans lequel Linné avait placé les vers, conserver pour lui, en écrivant son Règne animal, la rédaction de ce groupe, en abandonnant à Latreille celle de tous les vrais Articulés? L’évidence des faits ne semble-t-elle pas l'avoir emporté ici? M. Brullé a publié dernièrement un beau travail sur les transformations des appendices dans les Articulés; si les vers appartenaient à cet embranchement, c’est chez eux qu'il aurait fallu étudier les appendices les plus simples et les prendre pour point de comparaison. Et M. Brullé, parfaitement conduit par le tact, ne parle pas seulement des Annélides. Un passage, du reste, trèssignificatif et qui semble indiquer que l’opinion que j'émets ici existe en germe depuis longtemps chez divers naturalistes, c’est celui que nous allons citer :
« Tous ces faits tendent évidemment à agrandir l'intervalle que lon croyait exister entre les Annelés articulés et les Annelés proprement dits. L'existence d’un appareil circulatoire complet semblerait devenir un des caractères les plus constants de ces derniers, » dit M. de Quatrefages, dans son beau Mémoire sur les Némertes (Ann. des sc. nat., 1848, p. 290). Il est toutefois à remarquer que ce savant accepte les faits tels qu'ils avaient été présentés au sujet de l'appareil circulatoire de plusieurs Helminthes et que j'interprète aujourd’hui tout autrement; au lieu de vaisseaux, j'y ai vu un appareil communiquant à l'extérieur par une vésicule contractile.
M. de Quatrefages parle toutefois, dans le même mémoire, des Animaux phlébenthérés, appartenant aux trois embranchements des Mollusques, des Annelés et des Rayonnés (sic) (Ann. sc. nat., p. 286, vol. VI, 1848).
Si l’embryogénie fût restée muette dans cette question, si la science n’eût pas été en possession de quelques résultats importants, voyons dans quelle position se trouverait la question. Nous avons vu plus haut que les Annélides forment, avec les Helminthes et quelques Radiaires de Cuvier,
un groupe naturel composé de deux séries parallèles; l’une ayant en tête les Annélides errantes et finissant par les Gordiacés ou les Nématoïdes, et l’autre commençant par les Hirudinées et finissant par les Cestoïdes. Eh bien! les Articulés, se trouvant à la tête des Invertébrés, pourrait-on placer des vers, comme les Gordius, les Échinorhynques ou les Némertes, ou enfin les Cestoïdes, qui sont des animaux complétement privés de canal intestinal, d'appareil circulatoire et respiratoire, qui ne sont plus qu'une gaîne propre à la reproduction, pourrait-on placer ces organismes infimes à la queue de cet embranchement, avant les riches et puissantes organisations connues sous le nom de Céphalopodes? Cela ne nous paraît pas possible! Cette considération seule démontre l'impérieuse nécessité de ce remaniement.
Je ne suis pas de l’avis qu'il faille examiner d’abord si on ne démolit pas l’œuvre d’un tel ou d’un tel; cette considération ne m'’arrête aucunement. Je me trouve devant une œuvre bien plus grande, et toutes les considérations du monde n’arrêteront pas la marche d’une science qui part des faits. Poursuivons et épuisons toutes les considérations, car la question est importante! Y a-t-il dans la composition anatomique de ces vers quelques faits qui limitent en faveur de leur présence dans le premier embranchement des Invertébrés? Tout ce que nous trouvons ici, c’est la forme de leur système nerveux qui, comme dans les Articulés, consiste en une chaîne ganglionnaire. Mais cette disposition a-t-elle bien Fimportance qu'on lui accorde? Je ne le pense pas. Le système nerveux se modifie d’après la forme du corps, comme le prouve le système nerveux des Crustacés, des Arachnides, etc. ; il doit former une chaïne chez ceux qui ont le corps allongé comme les vers et un centre ganglionnaire chez ceux qui ont le corps court et ramassé. Le même type animal produira, lorsqu'il est raccourci, une disposition semblable à celle des Mollusques céphalés, et une tout autre forme lorsqu'il est allongé; de plus, comme les segments du corps sont variables chez les vers dans une seule et même espèce, et que des paires de ganglions leur correspondent, cet appareil nerveux ne doit, que dis-je, ne peut pas avoir la même importance que dans les Articulés; et ne peut-on pas en conclure que
des organes, qui, d'un côté, présentent une constance si remarquable et, d’un autre côté, une variabilité si grande, ne doivent pas avoir la même valeur? Expliquons-nous. Dans les Articulés, le nombre de ganglions est, en général, constant et limité comme celui des anneaux. Les insectes, par exemple, en portent quatorze : c’est là ce qui constitue l’insecte. Mais dans les Annélides, le corps semble croître indéfiniment : de nouveaux ganglions viennent se joindre, dans le cours du développement, à de nouveaux segments. Le système nerveux n'est-il pas en partie subordonné à la longueur du corps, et s’il en est ainsi, ne perd-il pas son caractère d'appareil dominateur? La forme du corps est donc plus primitive, si je puis m’exprimer ainsi, que la disposition de l'appareil de sensation, et, dans ce cas, il me semble que la chaîne ganglionnaire des Vers perd une partie de son importance comme caractère zoologique. S'il y a une chaîne ganglionnaire, ce n’est pas parce que l'animal appartient aux Articulés, mais parce qu'il a le corps allongé et vermiforme.
Dans les Annélides, le cours du développement nous montre un segment qui vient s'ajouter à un autre, de la même manière qu'il se formera plus tard chez plusieurs des bourgeons au-devant du dernier anneau. Ce n'est pas ainsi que se développent les Articulés : un certain nombre d’anneaux apparaissent simultanément; ils indiquent, dès le principe, le type de l’insecte ou du crustacé; ce premier type correspond chez les Vers à la première forme qui sort de l'œuf et qui est sans anneau ; mais successivement de nouveaux anneaux, qui ne sont que la répétition du premier, apparaissent et donnent une nouvelle forme à l'animal. C’est la transition vers la reproduction gemmipare : la chaîne ganglionnaire est commune entre les bourgeons qui se développent et qui sont encore attachés, et l'individu-mère dont ils proviennent; il en résulte, si je ne me trompe, que la chaine ganglionnaire des Vers n’a pas, comme caractère, une valeur aussi grande que la chaîne ganglionnaire des vrais Articulés.
Quant à leur composition par segments ou anneaux , le grand caractère de l'embranchement qui a fait donner le nom d’Annelés à cette division, ce caractère n’est point général chez ceux même qui portent à la dernière
évidence tous les caractères du véritable Articulé. Nous publions dans ce Towe XXV. 23
momentune Embryogénie d’un animal articulé de la classe des Arachnides, un Acaride, qui vit dans l’eau douce; cet animal ne possède à aucune époque, et dans le jeune âge encore moins que plus tard, des traces d’anneaux. Il en est de même des Acanthotèques. Ce ne sont donc pas les anneaux qui forment le caractère essentiel de cet embranchement, pas plus que le système nerveux, mais bien les appendices articulés dont ils sont pourvus. C’est dans ces organes, en effet, que réside le caractère distinctif de cet embranchement, le caractère qui correspond avec la rentrée dorsale du vitellus.
Accorder aux anneaux des Articulés et aux anneaux des Annélides la même importance, n'est-ce pas méconnaître que rien n’est plus régulier, plus constant que les segments du corps d’un insecte ou d’un crustacé? Dans les familles ou les ordres, on n’aperçoit pas la plus légère modification, tandis que rien n’est plus variable que le nombre d’anneaux dans les Vers : c’est à peine si on trouve deux espèces qui sont pourvues d’un nombre égal.
Les antennes des Annélides ne sont-ce pas aussi d’autres organes que ceux que l’on désigne sous ce nom dans les Articulés? Cela nous semble évident; on les voit se retirer par invagination chez les Annélides.
Enfin, M. Milne Edwards a vu le sang des Terebella se rendre du cœur aux branchies, tandis que l'inverse a lieu chez les Crustacés. Ce caractère Joint aux autres, n’est pas non plus sans importance.
Et si les caractères embryogéniques doivent avoir plus d'importance que les caractères anatomiques, quand ceux-ci les éloignent déjà des Articulés; si les animaux sans vertèbres ne se divisent pas en trois embranchements, mais en deux, dont les limites sont bien tranchées; si les Articulés doivent prendre rang avant les Mollusques; si les Annélides doivent quitter le premier embranchement des Invertébrés, et si enfin, le groupe des Mollusques se trouve sur la même ligne que les Vers, voyons où cela nous conduit. |
Comme je l'ai dit déjà depuis quelques années, le vitellus animal correspond au cotylédon végétal et, d’après la manière dont l'embryon se développe autour de lui, on peut diviser le règne animal en trois embranche-
ments comme le règne végétal. Dans le premier embranchement, le vitellus rentre par le ventre; ce sont les Hypocotylédones qui correspondent aux Vertébrés ; dans le second embranchement, le vitellus rentre par le dos : ce sont les Epicotylédones ou les Articulés et le troisième embranchement, nommé Allocotylédones, comprend tous les autres; chez eux le vitellus ne rentre plus ni par le ventre ni par le dos. On peut dire aussi que le développement embryonnaire des Vertébrés commence par le dos ; celui des Articulés par le côté opposé ou par le ventre, et chez les derniers, cette formation commence par la partie postérieure dans les Céphalopodes et Gastéropodes ou tout autour du vitellus, sans distinction de parois, chez tous les autres.
Le règne animal ne forme donc que trois embranchements, et les Vers, d’après les caractères tirés de l'insertion du vitellus, appartiennent au dernier embranchement, celui des Allocotylédones; ils forment un groupe très-naturel. Au lieu d’un embranchement, les Mollusques forment une classe qui occupe la tête des Allocotylédones ; elle commence par les Céphalopodes et finit par les Bryozoaires. La seconde classe est formée par les Annélides, les Helminthes, etc., sous l’ancienne dénomination de vers qui avait presque disparu de la science, et qui reprendra ainsi en partie l'importance que Linné lui donnait. Le mot vers aura à peu près la signification que le vulgaire attache à ce mot. Par ce changement, nous voyons disparaître à la fois l’anomalie d’avoir les Annélides dans le même embranchement que les insectes et les crustacés, et de voir les vers intestinaux, même les Cestoides, occuper un rang supérieur aux Céphalopodes. La troisième classe est celle des Échinodermes; la quatrième est celle des Polypes (les Anthozoaires, y compris les Acalèphes et les Bryozoaires, étant classés parmi les Mollusques); la cinquième, celle des Foraminifères, et la dernière, celle des Infusoires , en élaguant toutefois de celle-ci ce qu’elle comprend encore d’étranger.
Il est sous-entendu que je ne donne à ce classement qu’un caractère provisoire; car beaucoup de données manquent encore pour se prononcer définitivement. Mais ce qui a déjà tous les caractères d’un fait acquis, c'est que les Vers forment une classe, comme je viens de le dire, qu'ils
ont une importance égale à celle des Mollusques et qu'ils doivent quitter lembranchement des Articulés.
Nous arrivons ainsi à l’objet principal qui doit nous occuper ici : les Helminthes font partie de la classe des Vers, et cette classe a le second rang dans le dernier embranchement.
Les Cestoïdes doivent-ils réellement, comme le pensent presque tous les auteurs, former un ordre distinct dans la division des Helminthes, ou bien doivent-ils rentrer dans l’ordre des Trématodes ?
Il n’y à à proprement parler que deux classifications qui soient généralement suivies, celle de Zeder et Rudolphi et celle de Cuvier. Mais en France même, quoique M. R. Owen l'ait prise sous son patronage en la modifiant légèrement, la division de Cuvier est aujourd’hui généralement abandonnée.
Les cinq ordres de Zeder et Rudolphi forment-ils une véritable classe naturelle, comme celle des Mammifères ou une autre? Plusieurs zoologistes sont de cet avis, mais quelques-uns aussi, tout en réunissant dans un seul cadre tous ces parasites, ne les considèrent que comme des animaux qui ont pour habitat le corps vivant d’autres animaux; ils parlent des vers intestinaux comme d'animaux qui composent une faune. C’est ainsi que Rudolphi considérait ce groupe et cela avec raison.
Le groupe des Cestoides est, à mon avis, très-naturel, mais au lieu d’avoir le rang d’un ordre, il ne peut que former une section qui rentre dans l’ordre des Trématodes ou des Turbellariés, en suivant les classifications le plus en usage. C’est là ce qui semble résulter clairement de tout ce que j'ai dit dans les sections précédentes sur leur conformation anatomique et leur développement. L'absence d’un canal digestif a une importance si faible, qu'il ne réagit souvent en rien sur le reste de l’économie. Comme je l'ai fait observer déjà à l'égard des insectes et des Mollusques, dit M. Blanchard en parlant du tube digestif, ces appareils organiques se modifient facilement entre des types, même très-voisins sous une infinité d’autres rapports !.
Il est curieux de voir que Bloch, le célèbre ichtyologiste, établit une
1 Loco citato, pag. 105.
division en vers larges et en vers ronds, et que, dans la première, se trouve à côté l’un de l’autre, les Ténias et les Fascioles avec les Ligules !.
Quant à la question de savoir quelle est la meilleure distribution des Cestoïdes eux-mêmes, j'avoue qu'aucune classification ne me satisfait; ces Vers n'étaient pas suffisamment connus dans leur organisation pour être répartis en coupes naturelles.
La dernière distribution qui a été proposée, ne me paraît pas heureuse: l'ordre des Aplogonés ne contient que le seul genre Caryophylleus, et ce genre n'est qu'un segment isolé, ou le ver adulte d’un Strobila inconnu, tandis que les autres sont tous pris à l’état composé.
Ayant été frappé des défauts que présente ce classement des genres, j'en ai proposé dernièrement un nouveau en prenant pour point de départ la présence ou l’absence de crochets ou d’épines. Mais les recherches auxquelles je me suis livré depuis et des espèces nouvelles que je ne connaissais pas lors de cette publication, m'ont prouvé que ces vers n'étaient pas encore placés d’après leurs véritables affinités. Les crochets peuvent exister dans des vers d’une section différente sans influer sur le reste de l’économie. Leur présence ne constitue donc pas un caractère très-important.
L’organe qui me semble dominer tous les autres est celui qui orne la tête des Scolex et des Strobilas et que je désigne sous le nom de Bothridies. 11 présente des caractères particuliers chez l'animal en vie comme chez le ver conservé dans la liqueur, et il me semble devoir servir de base aux premières divisions.
On voit la tête flanquée de quatre Bothridies très-mobiles dans un grand nombre de genres, qui présentent jusque dans leurs mouvements une physionomie commune; je les ai désignés sous le nom de Tétraphylles. Hs sont fort nombreux.
Une seconde division comprend ceux qui n’ont, à proprement parler, que deux Bothridies ; je n’en connais encore qu’un seul genre, l’Echinobothrium.
Une troisième division comprend ceux qui ont les Bothridies à l’état rudimentaire ou nul, et dans lesquels on n’aperçoit plus ces mouvements variés et étendus des précédents. Elle renferme aussi un grand nombre de genres.
! En 1782,
Enfin, dans la dernière division, on trouve quatre Bothridies sessiles non extensibles, entourées d’un cercle musculaire : ce sont les Ténias.
Les genres à quatre lobes, les Tétraphylles, sont ensuite divisés en trois sections : la première comprend ceux à Bothridies molles ou les Phyllobothriens; la seconde comprend ceux qui ont les Bothridies armées de crochets, ou les Phyllacanthiens, et la troisième section renferme les Cestoïdes à trompe, ou les Phyllorynchiens.
Les deux premières sections comprennent plusieurs genres; la dernière n’en a qu'un seul, le genre Tétrarhynchus.
Les Cestoides ou Acotyles ne doivent pas être séparés des Hétérocotyles et Polycotyles ou Trématodes; les Cestoïdes sont, en effet, des Trématodes sans appareil digestif.
Et quant à la place de ces vers, elle me semble clairement désignée, si nous adoptons une classe de Vers (Vermes) au même titre qu’une classe de Mollusques et d’Échinodermes : voici leur distribution en groupes, en commençant par les plus élevés en organisation et sans tenir compte du milieu dans lequel ils vivent :
1° Annélides, ou vers à sang rouge, sans les Hirudinées ;
2° Siponculides;
3° Nématoïdes;
4° Acanthocéphalides ou Échinorhynques ;
be Némertides ;
6° Monocotylides ou Hirudinées;
T° Polycotylides ou une partie des Trématodes :
8° Hétérocotylides ou une partie des Trématodes ;
9 Acotylides ou Cestoïdes;
10° Planarides.
Ces dix divisions forment la classe des vers et prennent place derrière les Mollusques; les Articulés sont purgés alors de ces animaux si embarrassants pour les classificateurs.
On peut diviser ces dix groupes en deux ordres : les uns ont toujours le corps très-long et tous ont probablement les sexes séparés; les autres
? Si l'on compare ce que Dugès, MM. Morren , Tréviranus et Steenstrup disent à ce sujet, il sem-
ont le corps relativement court, tiennent tous de la forme des Sangsues et
ont tous les sexes réunis.
Le tableau suivant, qui indique la manière dont je distribue ces Vers, fera beaucoup mieux comprendre les affinités qui lient les groupes entre
eux que de longues descriptions.