‹ Recherches sur la faune littorale de Belgique (volume 3)Chapitre 86 sur 103 · SIGNIFICATION · texte numérisé non relu

SIGNIFICATION

Cette puissance de reproduction n'est pas un simple jeu de la nature dans ces Vers, c’est, au contraire, une nécessité; si les moyens de perpétuation n'étaient pas aussi nombreux, bien des espèces parasites périraient rapidement et ne pourraient se conserver dans le temps. On comprend que dans les classes supérieures du règne animal, les jeunes animaux découvrent facilement le milieu dans lequel ils doivent vivre; la mère les fait éclore dans l'air, dans l’eau ou dans le sol et souvent au milieu d’une abondante nourriture; mais il en est tout autrement pour ceux qui ont à découvrir leur sol vivant et qui pour s’y installer, soit provisoirement, soit d’une maniere définitive, ont des lnttes à soutenir. Sur des centaines ou des millions d'œufs, que chaque individu pond à l’époque de sa maturité, il n’y en a que bien peu qui arrivent à leur destination ; et parmi les embryons qui éclosent, la grande majorité périt au milieu des mille dangers qui les assaillent à cette époque de la vie. Pour vivre, il faut que le jeune animal trouve son gite et s'installe dans sa cabane; c’est une citadelle vivante dont chaque parasite doit faire le siége; si l’assiégeant a réussi dans l'assaut, chaque embryon engendre à lui seul une armée et toute la place est envahie. C’est le cheval de Troie qui cache ses soldats dans son flanc. Ainsi le premier embryon qui parvient à sa destination met au jour une et quelquefois plusieurs générations, et ces générations, nées dans la place, ne devant plus faire le siége,

(304) sont complétement dépourvues des organes #propres à la locomotion et à l'assaut; ne devant plus changer de milieu, elles n’éprouvent pas d’autres besoins que ceux de la nutrition et de la perpétuation. Ce n'est pas tout, il y a souvent une second siége à faire; car ce n’est pas toujours dans cette première place que l'espèce prend ses attributs sexuels.

À cet effet, une nouvelle génération agame surgit de la précédente et porte.

des organes de locomotion, comme la grand’mére; si cette nouvelle génération s'introduit à son tour dans la seconde place, chaque individu se débarrasse de ses appareils de siége et se loge de maniere à pouvoir attendre patiemment la fin de sa mission. |

Une fois casé dans sa nouvelle demeure, son rôle change entièrement; ce soldat si actif et si plein de vie s'endort au fond de son kyste et ne se réveille que quand sa prison vivante, c’est-à-dire l'hôte qui l’a hébergé, est dévoré par un autre animal. Ici son patron disparait sous l’action dissolvante du sue gastrique; sa loge même se dissout dans l'estomac, mais sans action dissolvante sur l'organisme vivant, le suc de l’estomac, et peut-être la chaleur du nouveau milieu, le tire de son état d’engourdissement, et il commence une nouvelle vie. De l'estomac il se rend dans l'intestin, et de là il peut envahir les canaux biliaires, le foie, le poumon et tous les organes, en un mot, qui dépendent de l'appareil digestif. Une fois introduit dans son appartement définitif, le parasite s’accroit avec rapidité, grandit souvent considérablement au bout de quelques heures, l’appareil sexuel se montre avec tous ses attributs, et des milliers d'œufs vont se semer sur la route de nouveaux patrons.

Ce n’est que dans les organes ouverts, comme l'intestin, le poumon, le rein, ete., que les Vers deviennent sexués; un Ver enkysté est généralement un Ver agame.

C’est l'histoire du développement des Distomes : de l'œuf sort une larve ciliée; cette larve ciliée cherche souvent à s'installer dans les tissus de quelque Mollusque d’eau douce; dans lé corps de ce Mollusque, cette larve engendre des Sporocystes ou des animaux qui ne sont réellement qu'un sac à embryons. Dans chaque Sporocyste se forment plusieurs Cercaires qui nagent librement dans l'eau, et qui cherchent souvent un Poisson pour gite; une fois fixées sur le corps du Poisson, les Cercaires perdent leur queue et même les crochets, à l’aide desquels elles ont dû pénétrer dans les tissus, sécrètent une enveloppe qui leur est propre et dans laquelle elles s'enkystent. Le Poisson qui l'héberge, dévoré par quelque carnassier, se dissout dans son estomac et la Cercaire enkystée se réveille comme Distome dans l'estomac ou l'intestin d’un nouvel hôte. C'est dans ce dernier gîte

" (305$) ‘4 seulement que la Cercaire devenue Distome prend les organes sexuels, comme l’Insecte qui a traversé l'état de chrysalide. La Cercaire subit ainsi des transformations semblables aux métamorphoses des Insectes, mais la Cercaire a eu une mère et une grand’mère qui n’ont jamais eu de resemblance avec elle.

Nous avons vu plus haut que dans le cas de digénèse, l'individu, animal ou plante, sortant d’un œuf où d’une graine, est une mère véritable qui 1 “engendre par gemmes : © ‘est l'embryon hexacanthe des Ténias, la larve ciliée des Polypes et la plantule dans le règne végétal. Cet individu ovigène agame engendre une ou plusieurs générations Ro eet dont les Meuières terminent le cycle d'évolution et ne sont formées que d'individus sexués. Nous ne considérons donc pas la feuille, l’étamine ou le pistil, comme l’analogue de l'individu, mais le bourgeon lui-même. Les appendices végétaux sont des organes et correspondent aux appendices des animaux.

Ainsi, dans le règne végétal, un individu sort de la graine avec sa tige, ses feuilles et ses racines; c’est l'individu ovigène agame, dont la vie est ordinairement très-longue, puisqu'on en compte qui datent de la création de l’homme; cet individu croit ainsi pendant des siècles et forme l'arbre de nos forêts, qui a ses racines dans le sol, comme le Ténia a sa tête dans les parois de l'intestin. L'arbre pousse des bourgeons comme la tête de ces

derniers Vers pousse des cucurbitains; plusieurs générations peuvent même se succéder, mais la durée de leur existence est beaucoup moins longue que celle de leurs prédécesseurs; ainsi, au lieu de vivre des années ou des siècles, les bourgeons ne vivent souvent que d’une saison à l’autre.

Après plusieurs générations de bourgeons agames, apparaît enfin le bourgeon floral, qui correspond à l'individu sexué ; il donne la graine ou l'œuf, etsa durée d'existence est plus courte encore que celle du bourgeon; en effet, la fleur ne vit souvent que quelques heures; elle se flétrit déjà, que ses

. organes sont à peine lous épanouis.

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Dans le règne animal, comme dans le règne végétal, nous voyons ordinairement Mdividu sexué mourir Hdi one après avoir accompli l'acte de la fécondation, tandis que les générations préparatoires et agames vivent des années ou même des siècles.

Ainsi, en comparant l’évolution animale à l'évolution des plantes, notre opinion est loin de celle de quelques naturalistes qui prennent les organes des plantes pour des individualités du même rang que les individus des classes supérieures.

Nous l'avons déja dit ailleurs, il existe entre les animaux et les végétaux,

es Suppl. aux Comptes rendus, T. Il. 3

le}

( 306 ) "à surtout sous le rapport de la perpétuatiotf, des analogies complètes; certains animaux entrent réellement en floraison. #

Mais pour que la comparaison ne laisse rien à désirer, il faut que l'on s’entende sur l'individu végétal. Les feuilles d’une plante, comme le pistil et les étamines d’une fleur, constituent-ils autant d’individualités? Si cela. était, nous comprendrions alors cette proposition : que l'hotel dans son acceptation grossière, que l'on croit reconnaitre dans le règne animal, n'existe pas même dans le règne végétal (1). Mais il n’en est évidemment pas . ainsi; l'individu végétal réside dans le bourgeon, et nous disons avec Linné, pour les animaux comme pour les plantes : Totidem gemmeæ, totidem plante.

Dans cette question, il importe de ne pas oublier qu’il existe différentes sortes d’individualités et que toute la question se réduit à ne pas les confondre : il existe des individualités à divers degrés de puissance, sr on peut s'exprimer ainsi. On trouve la vie dans une cellule, comme dans une colonie, mais ni l’une ni l’autre ne correspondent à la vie individuelle des animaux supérieurs. C’est l’individualité des rangs supérieurs que nous prenons pour type, et cette individualité nous la retrouvons dans le Polype, mais non pas dans chaque cellule ou dans la colonie. L’agrégation des Polypes, vivant en communauté, correspond à un troupeau de Mammifères ou à une compagnie d'Oiseaux, mais ni à un Oiseau ni à un Mammifere.

Il y à donc : 1° l’individu à sa première puissance, qui est représenté par la cellule; 2° l'individu à sa seconde puissance, qui correspond à l'individu proprement dit, tel qu’on l'entend généralement; et 3° l'individu à la troisième puissance, qui est représenté par un troupeau, une compagnie, une bande ou une colonie. Nous ne devons pas aller plus loin.

Le phénomène de la digénèse est-ce une exception dans la nature, parce que la plupart des animaux ne la présentent pas? A notre avis, non! La digénèse comme la génération alternante perdent leur caractère exception nel et bizarre, du moment qu'on fait rentrer ce phénomène dans la reproduction générale, :

En effet, dans les rangs inférieurs du règne animal, le phénomène de la reproduction se confond avec celui de l'accroissement, on ne peut distinguer l’un de l’autre; l'animal peut se scinder spontanément, se désagréger, de manière que chaque partie reproduise le tout; tout lambeau devient un nouvel animal. C’est la reproduction scissipare.

Ou bien l'accroissement s’effectue dans une région déterminée du corps :

(1) Steenstrup.

( 307 ) 1 y a localisation; un bouton surgit dans cette région, il se détache, vit de sa vie propre et tantôt ressemble, tantôt ne ressemble pas à celui dont il est “provenu. C'est la reproduction gemmipar e.

Ou bien encore, dans un endroit déterminé du corps, et souvent dans un organe spécial, apparaît une cellule; cette cellule animée d’une force parti- -culière communiquée par la mère, en subissant l’action des spermatozoïdes

de la même espèce, devient un nouvel animal et perpétue l’espèce. C'est l'œuf d’où sort un nouvel être, et la reproduction est dite sexuelle. Tous les animaux des classes élevées nous la représentent.

Il y a donc au fond deux modes de perpétuation : un par division ou par gemme, sans le concours de sexes, la reproduction agame ; V'autre à l'aide d'œufs et de spermatozoïdes, ou la reproduction sexuelle.

Ainsi, au haut de l'échelle, les animaux sont tous sexipares, tandis qu'à l'autre bout ils sont souvent scissipares ou gemmipares, et dans les rangs moyens'les deux modes se réunissant quelquefois dans le même animal, li reproduction est à la fois sexuelle et agame. L'animal est en même temps gemmipare et ovipare.

Considéré ainsi dans sa généralité, le phénomène de la génération alternante est tout simplement un cas particulier de digénèse ou de double reproduction, dans lequel les individus sortis d’un œuf ou d’un gemme ne se ressemblent pas. C’est ainsi que nous faisons perdre à ce phénomene tout ce qu'il a de bizarre et d’exceptionnel.

Tous les individus d’une espèce monogénése naïssent de la même maniere d'un œuf; ils parcourent tous les mêmes phases d'évolution, tous sont semblables au même degré de développement, avec cette différence seulement qu'il y a, dans quelques cas, arrêt de développement, soit pour former des individus neutres, comme dans les abeilles, soit pour différencier

les sexes; les mâles et les femelles sont en effet semblables à une certaine

- époque de leur développement : le coq et la poule ayant le même plumage “étant jeunes, diffèrent considérablement entre eux à l’état adulte; la poule conserve le plumage de la jeunesse, mais quand plus tard elle cesse de pondre, elle prend jusqu’au plumage et le chant du coq; elle est presque mâle. Il en résulte que le mâle est physiologiquement supérieur à la femelle.

Das plusieurs Cirrhipèdes dioïques, les mäles sont, comme dans beaucoup de Lernéens, atrophiés et parasites de leur femelle.

C’est le lieu de parler de ce singulier arrêt de développement sur lequel nous avons attiré l'attention depuis quelque temps. Certains animaux, digénèses au fond, ne prennent en effet jamais la dernière forme adulte, souvent

( 308 ) pr la seule caractéristique de la famille : par &emple les Hyäres. La premiére génération, sortie de l'œuf, comme dans les autres Polypes, engendre par agamie une ou plusieurs nouvelles générations, également agames, qui se succèdent; ils restent encore en communauté ou se séparent les uns des. autres, et, à la fin, une des générations au lieu de gemmes porte des œufs et des spermatozoïdes. Où est la forme médusaire? Elle n'existe pas maté-. riellement, elle a été sautée; la jeune Méduse a été frappée de mort tout au » début de la vie, pendant qu’elle tenait encore à la mère, ‘sans que ses or-

ganes sexuels s’en soient ressentis; l’œuf et la liqueur mâle ont l'air de provenir du Scolex. Nous disons l'air, car ce n’est pas l'Hydre elle-même qui a directement engendré l’œuf ou le sperme. Tout le corps de la Méduse- “ Hydre ou Proglottis est resté à l’état de capsule spermatique et d’ovisac. C'est la fleur dont le périanthe avorte et dont le pistil et les étamines seuls « persistent, L'état de Proglottis est sauté. Les Hydres, les Sertulaires, etc., appartiennent à cette catégorie. On voit souvent ce même phénomëne, mais M à un degré moindre que chez les Hydres, dans certaines espèces de Tubu- : laires et de Campanulaires. La Méduse se développe quelquefois au quart, à la moitié ou aux trois quarts.

Cette manière d’envisager les Polypes n’est pas une pure spéculation, car depuis la Méduse complète, celle qui ne se développe qu’incomplétement, jusqu’à la Méduse qui ne se développe pas du tout, nous connaissons tous les degrés intermédiaires.

On trouve aussi l'inverse dans la nature : si dans les précédents la forme proglottoide est sautée, dans d’autres c’est la forme scolexoïde. Certains animaux digénèses hétérogones, ayant atteint leur forme sexuelle, au lieu de donner des œufs, produisent des gemmes, et ces gemmes, sans engendrer les formes transitoires, deviennent de nouveau directement Proglottis. Les Cytéis et plusieurs autres Polypes sont dans ce cas. A la base du pédicule et quelquefois sur le bord même de l’ombrelle, au lieu d’œufs il pousse des gemmes, et avant de se séparer, ces gemmes ont déjà la forme méduse d leur mére. C’est la fleur qui, à la place de graine, donne un bourgeon qui se transforme directement en une nouvelle fleur. C’est le même phénomène qui se réalise dans les deux règnes.

Dans quelques Tubulaires ce phénomène se complique avec le précédent. La forme médusaire avorte, et, au lieu &e sexes, des gemmes apparaissent dans la Méduse flétrie sur le corps de sa mère. Ce sont les bourgeons mobiles que nous avons observés depuis longtemps chez quelques Tubulaires. ,

En résumé, il existe dans plusieurs classes du règne animal un double

‘ he :

( 309 ) mode de reproduction, l’une sans le concours de sexes ou agame, l’autre par le concours des sexes ou sexuelle.

Les animaux qui réunissent ce double mode de reproduction sont appelés digénèses.

Quelques phénomènes de digénèses ont été observés par les anciens

uteurs, mais ils n’ont été compris que dans ces dernières années.

Quand les embryons provenant d’un œuf différent de ceux qui provien- *nent d’un gemme par la forme du corps ou par quelque caractère particulier, la digénèse est hétérogone.

Quand les embryons provenant d’un œuf ou d’un gemme sont semblables,

la digénèse est homogone.

Steenstrup est le premier qui ait généralisé le phénomène de la digénese hétérogone, il l’a désigné sous le nom de génération alternante.

La digénèse s rnléeive dans quelques Insectes et Crustacés parmi les 4rticulés, dans les Tuniciers et Bryozoaires parmi les Mollusques ; dans quelques Annélides, Naïdes, Trématodes, Cestoïdes et Planarides parmi les Vers; dans les Stellerides et Echinides parmi les Echinodermes; enfin dans la grande majorité des Polypes.

L'embryon qui sort de l'œuf et qui se reproduit par agamie, sans devenir sexué, est, comme nous l’avons dit plus haut, le Scolex ou Proscolex; l'animal qui descend du Scolex et qui, en affectant une autre forme, devient sexué, est appelé Proglottis.

Dans quelques cas le Proglottis est frappé d’un arrêt de développement sans que ses organes Fee s'en ressentent, et la forme ovigène seule se SIOppes comme dans quelques Campanulaires, les Sertulaires et les

Hydres; c’est la digénèse avec hétérogonie imparfaite, ou la digénèse avortée.

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