‹ Recherches sur la librairie de Charles VChapitre 111 sur 219 · N° 189 de mon édition · texte numérisé non relu

N° 189 de mon édition

■ 4. Ms. français 22890.

5. Souscription d’un manuscrit qui a été mis en vente au mois de septembre 1885 par la librairie Quaritch, The choicest portion of the Fuller Russell library, p. 8, n” 110.

Psautier de la reine Ingeburge et de saint Louis.

Musée Condé à Chantilly.

J’ai consacré à ce magnifique manuscrit un assez long article dans ma Notice de douze livres royaux 1. Je me bornerai à insérer ici un abrégé substantiel de cet article.

Le volume dont il s’agit consiste en 200 feuillets de parchemin, hauts de 300 millimètres et larges de 200, le cadre occupé par le texte mesurant 1 80 millimètres sur 1 1 5. Les pages sont à longues lignes, sauf les dernières, qui, à partir du fol. 1 88, sont partagées en deux colonnes. On compte vingt et une lignes à la page ou à la colonne.

La copie du Psautier est en gros caractères, très réguliers, d’une hauteur d’environ 4 millimètres, à traits massifs, dont l’extrémité inférieure se termine brusquement par un délié très fin, sans s’appuyer sur la raie de la réglure quand la lettre ne doit pas se prolonger par le bas. L’extrémité supérieure des lettres montantes est tranchée par un délié presque imperceptible. La fermeté et l’uniformité de ces caractères pourraient soutenir la comparaison avec la fermeté et l’uniformité des bons produits typographiques.

On peut distinguer deux parties dans le volume.

La première comprend un feuillet de garde ajouté au xixe siècle et coté 1 ; — un cahier de huit feuillets, cotés 2-9, lequel contient le calendrier; — quatre cahiers, trois de huit feuillets et un de six, remplis par une série de tableaux représentant des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament et par l’initiale du Psautier; le dernier de ces quatre cahiers est incomplet du premier et du cinquième de ses feuillets, c’est-à-dire de ceux qui devaient, quand le volume

était complet, se trouver avant les feuillets actuellement cotés 34 et 37 ; le premier avait reçu une peinture sur le verso; le cinquième était probablement resté en blanc.

La seconde partie commence au fol. 38. Les feuillets dont elle est composée forment vingt cahiers, dont les signatures sont encore visibles au bas de la dernière page de chacun d’eux. Les dix-neuf premiers cahiers sont formés chacun de huit feuillets ; le dernier n’en a que trois ; les feuillets qui le complétaient ont disparu, mais ils devaient être blancs, le texte étant bien complet. Dans cette seconde partie se trouve le Psautier, suivi des cantiques, des litanies et de diverses prières, parmi lesquelles le Veni creator.

Reprenons chacun de ces morceaux.

Calendrier. — Il est essentiellement français. La mention de l’Invention de saint Denis, marquée au 22 avril, semble dénoter une origine parisienne.

Il faut accorder une attention particulière à quatre notes qui ont été insérées dans le calendrier très peu de temps après l’exécution du volume et dont il sera question un peu plus loin.

Sur le côté droit de chaque page du calendrier, dans deux médaillons à fond d’or, l’enlumineur a peint, en haut, une figure symbolique du mois; en bas, le signe correspondant du zodiaque. — En tête du mois se voient deux lignes écrites l’une en rouge, l’autre en bleu ; la première est un vers dans lequel sont rappelés les quantièmes des jours égyptiaques ; l’autre indique le nombre des jours du mois.

Dans la colonne réservée aux lettres dominicales, les A sont en or et les autres lettres alternativement rouges et bleues.

En haut des colonnes affectées à l’indication des quantièmes du mois se voient de grands monogrammes (KL), tracés en or sur fonds bleu et rouge très pâle.

Aux jours des nones et des ides, les mots Non. et ldus sont en rouge ; le premier de ces mots est toujours figuré par un 0 faisant corps avec deux N, dont l’un est privé de son second montant et l’autre de son premier.

Aux autres jours, les notations N, ID’ et KL sont alternativement en bleu et en rouge. La notation KL, en caractères allongés, est disposée de façon à servir pour deux jours consécutifs.

Les majuscules par lesquelles commencent les indications des fêtes sont alternativement en or et en azur. Ces indications sont écrites en rouge, en bleu ou en or, sans que le choix de la couleur semble avoir été déterminé par l’importance qu’on attachait à la célébration de la fête.

Tableaux. — Un seul côté des vingt-sept feuillets qui suivent le calendrier a reçu des peintures ; l’autre côté est resté blanc, et les feuillets ont été assemblés de façon que deux pages peintes se faisant vis-à-vis (un verso et un recto) sont suivies de deux pages blanches.

La plupart des pages peintes nous offrent deux tableaux superposés, ce qui donne en somme une cinquantaine de tableaux, dont les sujets sont indiqués par de courtes légendes françaises tracées en or sur le blanc du parchemin. Le texte de ces inscriptions a été publié dans la Notice sur douze livres royaux (p. 4-7) et dans l’article de Ch. de Sourdeval, qui sera indiqué un peu plus loin.

Une remarque assez importante est à faire à propos de cette suite de tableaux. Sur les cinquante sujets qui y sont représentés, il y en a vingt-neuf qu’on retrouve à peu près dans le même ordre au commencement du Psautier attribué à Blanche de Castille qui est conservé à la bibliothèque de l’Arsenal et qui offre beaucoup d’analogie avec celui d’Ingeburge. L’illustration des deux manuscrits dérive de la même source. J’en ai donné des preuves dans la Notice sur douze livres royaux. Il est impossible de méconnaître

les liens de parenté qui autorisent à rattacher à la même famille les deux psautiers, ainsi que celui de la bibliothèque de l’Université de Leyde, dans lequel saint Louis avait appris à lire.

On ne pourrait pas, sans avoir vu les peintures du Psautier d’Ingeburge, s’en imaginer la richesse et la beauté. M. le duc d’Aumale, qui se plaisait à les faire admirer comme un des plus précieux joyaux de son trésor, ne s’en exagérait pas la valeur quand il écrivait ces lignes dans son Catalogue : « Ces tableaux n’ont pas d’analogues et « sont placés hors ligne par l’originalité, la pureté du style,

« l’éclat et la conservation des couleurs, le dessin des dra- « peries, qui semble indiquer une certaine connaissance ou « une divination de l’antique. Les couches d’or sont si « épaisses et si parfaitement brunies que les figures « semblent enchâssées dans de véritables plaques de « métal. » Au dire d’un des plus érudits connaisseurs de la peinture des manuscrits du moyen âge, M. Arthur Haseloff, professeur à l’Université de Berlin, « le Psautier « de la reine Ingeburge, qui date du commencement du « xme siècle, nous offre un des plus beaux spécimens de la « peinture de cette époque; il est décoré dans un style « sévère et anguleux, par lequel il se rapproche des manus- « crits allemands et des manuscrits anglais. » M. Haseloff ajoute que ce manuscrit n’est probablement pas d’origine française. C’est là une hypothèse que je ne saurais accepter et sur laquelle je reviendrai un peu plus loin.

Psaumes. — Les initiales des versets sont alternativement en or et en azur, avec de très menus filets en bleu pour les premières et en or pour les secondes.

Les bouts de lignes restés vides à la fin des versets ont été remplis par divers ornements, notamment par des enroulements et par d’autres combinaisons de traits de plume ou de pinceau, fort déliés, exécutés avec autant

d’élégance que de légèreté, alternativement en or et en azur, parfois avec des rehauts de vermillon. L’enlumineur a souvent utilisé les vides pour y figurer en or de petits animaux plus ou moins fantastiques et surtout des oiseaux tels que des paons, des cigognes et des hérons. Sur plusieurs pages sont des ornements qui ressemblent assez à des fleurs de lis ou à des trèfles.

Le B initial du premier psaume occupe une page entière qui sert de frontispice. Les extrémités du montant de cette lettre gigantesque sont ornés de deux petits médaillons, dans lesquels David est représenté terrassant des bêtes féroces. La double panse de la même lettre a servi de cadre à deux tableaux : dans celui du haut, Samuel est averti par un ange d’avoir à sacrer David; l’autre tableau nous montre Samuel versant l’huile sainte sur la tête de David.

Les blancs ménagés par le copiste pour les initiales d’une dizaine de psaumes, notamment de ceux qui forment le début des matines des sept jours de la semaine, ont été mis à profit par l’enlumineur, qui s’en est servi pour faire de ces initiales de petits tableaux de dimensions variées, dont il a puisé l’idée dans la vie de David.

Litanies. — Les litanies dénotent une origine française. Elles sont suivies de trente et une oraisons, dont plusieurs présentent une notable particularité. Les leçons qu’elles renfermaient à l’origine prouvent que le Psautier avait été copié pour une femme. Le texte primitif portait : « Michi « miser e, digna inveniar , michi peccatrici, michi miser e pec- « catrici, exaudi me peccatricem, pollicita sum, debitrix « sum... » C’est après coup qu’aux leçons miser e, digna, peccatrici, peccatricem, pollicita et debitrix, on a substitué les leçons miser o, dignus, peccatori, pollicitus, debitor.

De cette minutieuse analyse, il faut maintenant dégager

les données à l’aide desquelles l’origine du manuscrit pourra être démontrée.

Le luxe avec lequel le Psautier a été exécuté prouve que le livre a été fait pour un personnage du plus haut rang, dont il s’agit de découvrir le nom.

Les expressions misere, digna, peccatrici..., employées dans les prières de la fin du psautier, font voir qu’il était destiné à une femme.

Ces deux points établis, si nous jetons les yeux sur le calendrier mis en tête du volume, nous y remarquerons trois notes tracées à une date tout à fait voisine de l’exécution du manuscrit :

ni nonas maii. Obiit Sofia, regina Dacie.

m idus maii. Obiit Waldemarus, rexDanorum.

xin kalendas julii. Obiit Alienor, comitissa Veremandie.

Ce sont les seules notes nécrologiques que renferme le calendrier. Il est facile de les expliquer toutes les trois : la dernière s’applique à Eléonore, comtesse de Vermandois, dont la mort doit être fixée au 20 juillet 1 21 3 ; la deuxième note ne peut convenir qu’à Waldemar le Grand, roi de Danemark, mort le 1 2 mai 1 1 82 ; la première se rapporte à la reine Sophie, femme de Waldemar le Grand.

Or, quelle est en France, au commencement du xme siècle, quand on avait si peu de relations avec les États Scandinaves, la grande dame qui pouvait faire marquer dans son livre de prières le jour anniversaire de la mort du roi Waldemar et celui de la mort de la reine Sophie? C’est évidemment la malheureuse épouse de Philippe- Auguste, Ingeburge de Danemark, qui a fait inscrire dans son Psautier les noms de son père et de sa mère. A ces noms dictés par la piété filiale, elle avait voulu en associer un troisième, celui d’Eléonore de Vermandois, l’une des plus puissantes vassales de Philippe-Auguste, dont

l’amitié n’avait sans doute jamais abandonné la reine au milieu des épreuves qu’elle eut à traverser.

On sait que ces épreuves, commencées en 1193, le lendemain de la célébration du mariage, se prolongèrent jusqu’en 1213 ou 1214, et qu’à partir de cette dernière date Philippe-Auguste traita Ingeburge avec les égards dus à l’épouse et à la reine. Un souvenir de la réconciliation a été consigné dans le calendrier. Nous y lisons, au 27 juillet, une quatrième note historique dont voici le texte :

Sexto kalendas Augusti, anno Domini M° CC° quarto decimo, veinqui Phelippe, li rois de France, en bataille, le roi Othon et le conte de Flandres et le conte de Boloigne et plusors autres barons.

Il est donc démontré jusqu’à l’évidence que le Psautier a appartenu à la reine Ingeburge et que cette princesse y a fait inscrire les noms de ses parents, celui d’une amie, et la mention du plus glorieux événement du règne de son mari.

Il est vraisemblable qu’un livre destiné à la reine de France, à la femme de Philippe-Auguste, a été exécuté en France. On a cependant proposé de lui attribuer une origine anglaise1. Je ne nie pas qu’on puisse trouver quelques caractères du style anglais dans l’écriture et la décoration du Psautier d’Ingeburge, et je sais qu’au xne siècle il existait en Angleterre, dans certaines maisons religieuses, des ateliers de copistes dont les produits s’exportaient en France2. Mais les traces de style anglais que présentent certains psautiers du commencement du xme siècle s’expliquent aisément par l’existence à Paris de calligraphes et d’enlumineurs qui avaient pu se former dans les ateliers

1. Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. LIX, p. 26.

2. Tel était un prieuré anglais dépendant du prieuré de Sainte-Barbe-en- Ange, au sujet duquel un lit dans une relation du xn“ siècle : « Quia autem « apud Bequefort victualium copia erat, scriptores etiam ibi habebantur, quo- « runi opéra ad nos in Normanniam mittebantur. » Hist. lût. de la France, t. XXXI, p. 281, d'après le ms. 1642 de Sainte-Geneviève.

anglais, ou qui, sans même être jamais allés en Angleterre, suivaient les modes anglaises.

Ce qui a pu conduire M. Haseloff à considérer le Psautier de Ingeburge comme un livre anglais, c’est qu’il avait cru y voir dans le calendrier la mention de beaucoup de saints anglais; mais, sur ce point, il a été mal servi par ses souvenirs. Les noms des saints anglais sont absents au calendrier. Je n’hésite pas à qualifier d’œuvre française le Psautier dans lequel la reine Ingeburge a fait consigner ses souvenirs de famille.

Ingeburge mourut en 1236. Tout porte à croire que son Psautier resta dans la maison royale et qu’il devint la propriété de saint Louis. Telle est, du moins, une tradition dont il faut tenir grand compte, puisqu’elle est attestée par une note du xive siècle qu’on lit au revers du dernier feuillet du calendrier : Ce psaultier fu saint Loys. Cette tradition est d’autant plus respectable que , à la fin du xive siècle, le Psautier faisait partie du mobilier de la couronne, et qu’il se conservait comme une relique de saint Louis, à côté d’un autre Psautier que des preuves matérielles prouvent avoir été fait vers l’année 12601. On lit, en effet, dans l’inventaire du mobilier de Charles V2 :

Ün gros psaultier, nommé le Psaultier saint Loys, très richement enlumyné d’or et ystorié d’anciens ymages, et se commance le second fueillet cum exarcerit. Et est le dit psautier fermant à deux fermoers d’or, neellez à fleurs de liz, pendans à deux laz de soye et à deux gros boutons de perles et une petite pippe d’or.

Ce signalement s’applique de tout point au Psautier dont nous nous occupons, comme aussi l’article suivant d’un inventaire de joyaux conservés en 1418 dans le château de Vincennes :

Un grant Saultier, nommé le Saultier saint Loys, très richement

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