Au musée méermanno-westréenien de La Haye
RAOULET D’ORLÉANS
Et son doulz fîlz qu’elle porta,
Car en eulz il grant confort a,
Qu’il vueillent garder de contraire Vaudeterre, qui la fist faire,
Et Raoulet d’Orliens, qui l’escrist,
Qui rent grâces à Jhesus Crist,
Et à sa mère, de cuer pieu,
Quant donné li ont temps et lieu D’un si très digne livre faire,
Qui à tous crestiens doit plaire,
Qui du lirre auront cognoissance.
Et dit, puis qu’il issi d’enfance,
Que c’est la quarte pour certain Qu’il a escripte de sa main,
Et la moitié d’une pour voir,
Que l’en doit bien ramentevoir,
Qui fu faite pour excellans Princes Charles le roy des Frans,
Que Dieux vueille si bien conduyre Qu’ennemy ne li puisse nuyre,
Ne visible ne non visible,
Ne nesune chose nuysible,
Et quant du siècle départie Fera, que Dieux de sa partie Le retiengne senz detrier.
Or vueilliez Dieu pour moy prier,
Que par sa digne mort amère,
Que il souffri présent sa mère,
Ausquelz deus moult me reconforte,
Car il sont du ciel seule porte,
Que de tout pechié me deslace,
Et en sa douce amour m’enlace,
Mon cuer face en li si lacier,
Que riens ne l’en puist deslacier,
Si que en paradis me face Yeoir Jhesu Crist face à face.
Amen.
A vous, Charles, roy plain d’onnour,
Qui de sapience la flour
Estes sur tous les roys du monde,
Pour le grant bien qu’en vous habonde, Présente et donne cestui livre,
ECRIVAINS
Et à genolz cy le vous livre,
Jehan Vaudetar, votre servant,
Qui est cy figuré devant.
C onques je ne vi en ma vie Bible d’ystoires si garnie,
D’une main pourtraites et faites,
Pour lesquelles il en a faites Pluseurs alées et venues,
Soir et matin, par my les rues,
Et mainte pluye sus son chief,
Ains qu’il en soit venu à chief.
Si fu au prince sus nommé
Ce livre baillé et donné
Par ledit Jehan, que je ne mente,
L’an mil CCC XII et soixante De bon cuer, et vausist mil mars, xxvni jours ou mois de mars.
6° Peu après que Nicole Oresme eut terminé la traduction des Éthiques, des Politiques et des Économiques d Aristote, c est-à-dire en 1376, le roi s’en fît faire par Raoulet d Orléans une très élégante copie, en deux volumes de petit format, dont le premier est au Musée Méermanno- Westréenien et le second à la Bibliothèque royale de La Haye. Raoulet a inscrit son nom dans l’un et dans l’autre. A la fin du premier nous lisons :
Ci fine le livre d’Éthiques, lequel fit faire très noble, très excellent et vray catholique prince- Charles le quint, par la grâce et loenge de Dieu roy de France, et l’escripst Raoulet d’Orliens, l’an mil CCC. LXXVI. Deo gratias.
Le copiste a tracé cette note dans le second :
Je Raoulet d’Orliens, qui l’escri, ay mis le texte premier, ainsi signé T; et après la glose s’ensuit, ainsi signée O, qui fait Oresme.
7° De 1 376, il nous faut descendre jusqu’en 1 396 pour rencontrer une œuvre datée de Raoulet d’Orléans : le premier tome d’un Miroir historial en français, que Louis, duc
RAOULET D’ORLÉANS
d’Orléans, se fit copier sous la direction de Thévenin Angevin en quatre grands volumes1. L’écrivain s’est fait connaître à la fin du premier :
Ci fine le premier volume du livre dit Mireoir hystorial, escript par Raoulet d’Orliens, l’an mil trois cens quatre vins et seize :
Parfait à Dieu grâces rendy,
De juing le premier vendredy.
C’est probablement dans la période écoulée entre 1 376 et 1 396 que furent exécutées les copies dont il me reste à parler.
8° Le manuscrit français 1 2465 de la Bibliothèque nationale, contenant le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Degulleville, se termine par la souscription :
Ci fine le Pèlerinage de l’ame. R. d’Orliens.
9° Le manuscrit additionnel 1 5420 du Musée britannique, qui vient de la bibliothèque du duc de Sussex, contient la traduction en vers des Heures de Notre-Dame et des Sept psaumes de la pénitence, à la suite desquels (fol. 73) se lisent des vers de notre Raoulet, dont je dois la transcription à l’obligeance de M. Paul Meyer :
Or prions tous d’umble courage Le Dieu qui nous fist à s’ymage,
Et la doulce Vierge benigne,
Sur toutes femmes la plus digne,
Pour qui amour heures ay dites En françoys cy devant escriptes,
Que, par leur très sainte pitié,
Mettent paix en crestienté,
Et soit par eulx l’Eglise mise Ou saint estât et en la guise
1. Les trois premiers sont conservés à la Ribliollièque nationale sous les n“ 312, 313 et 314 du fonds français. J’en ai donné la description dans la Gazelle archéologique, année 1886.
78 ÉCRIVAINS
Qu’estoit quant saint Pierre vivoit ;
Aussi au roy anglois octroit Grâce de si bien gouverner Qu’en paradis puisse regner,
Que chascun doit à Dieu requerre,
Et qu’ilz sauvent les biens de terre Et nous face tant ses amis Qu’enfin soion en gloire mis.
\ 0° Un exemplaire de la traduction en vers de la Consolation de Boèce, indûment attribuée à Charles, duc d’Orléans, a été incontestablement copié par Raoulet d’Orléans, qui l’a enrichi de vers de sa façon :
C’est le Congié de V escrivain.
Icy en droit fine Boëce,
En qui pevent trouver l’adresce Homs et femmes, par ses recors,
A sauver leurs âmes et corps,
Non pas eulz laissier tourmenter De desespoir, ne seurmonter En orgueil, l’ort pechié terrible,
Le plus grief de tous et horrible; Ainçois est d’avoir pacience,
Nuit et jour, et querre science Glorieuse pour Dieu amer, Requérir, servir, honnorer,
Et la doulce vierge Marie,
Sur tous les cielx d’ange chierie,
En qui divine pourvéance Se mist et ot double substance Merveilleuse pour nostre amour, Ausquelz prierons, sans demour, Jointes mains, que ilz gardent d’yre Li vaillans homs qui fist escrire Le livre assez bien compassez,
Et les âmes des trespassez Vueillent garder de maulx liens.
R. dit Amen d’Orliens.
Qui cest escript à droit verra ,
Nom et seurnom y trouverra.
RAOULET D’ORLÉANS
Levers : R. dit Amen d’Orliens, doit certainement s’interpréter : « L’écrivain Raoulet d’Orléans dit Amen. »
Les initiales des vers du Congé de l’écrivain donnent en acrostiche le nom de Jehan de Langres esmailleur, c’est-à-dire, selon toute apparence, Jean de Langres, qui fut garde de l’orfèvrerie de Paris de 1382 à 1400. C’est apparemment « li vaillans homs qui fist escrire le livre » .
J’ai publié sur le manuscrit français 1 982 des Nouvelles acquisitions une notice, qui a été imprimée dans la Bibliothèque de l’École des chartes , 1873, t. XXXIV, p. 5-32, et dans le tome II de mon Inventaire des mss. français de la Bibliothèque nationale, p. 334-346. — S’il fallait s’en rapporter à la souscription du ms. français 12459, un clerc Jehan de Langres aurait copié la Consolation de Boèce en
Je clos cette énumération par l’indication d’un manuscrit qui a fait partie de la librairie des ducs de Milan et dont le sort actuel est inconnu. C’était probablement un exemplaire du Roman de Renard, qui est indiqué en ces termes dans le Catalogue de la librairie de Pavie en 1426, publié par le marquis d’Adda1 :
Liber in rithmo gallico, mediocris voluminis, de Proprietatibus animalium, copertus corio rubeo sculpto, tractans de vulpe cum aliis animalibus. Incipit : et Qui le bien set », et finitur « Raulet de Auriens ». Sign. DLXXXVIII.
Nous manquons à peu près complètement de renseignements sur les artistes qui ont fait preuve d’un véritable talent et d’une grande richesse d’imagination en semant à profusion des ornements de tout genre et des miniatures de toute taille sur les pages des livres de Charles V. Le hasard nous a conservé le nom d’un enlumineur et d’une
1. Indagini sulla libreria Visconteo-Sforzesca del castello di Pavia, parte I, p. 29, n° 300.