CHAPITRE II
Etudes sur la personnalité et l’écriture des hystériques
Sommaire : Comment les psychologues contemporains envisagent la personnalité. — C’est une synthèse tou jours variable des * sensations qui arrivent par les sens . — Ce que l’on appelle V inconscient, — La vie somnambulique et ses caractères, — Les recherches de M, Binet, — L écriture automatique des hystériques .
— haut -il croire à l’existence d’un personnage sub-conscient ?
— Tout se comprend aussi bien par une maladie de la mémoire.
La personnalité
Pour élucider le problème de l’écriture mécanique, il est de toute urgence que nous connaissions les faits que l’on a groupés sous les noms divers : d’automatisme psychologique, d’altérations de la personnalité, de désagrégation mentale, etc. En nous initiant aux recherches des psychologues contemporains, nous comprendrons mieux leur argumentation relative au sujet dont nous avons entrepris l’étude.
Après les travaux de MM. Ribot, Charles Richet, Beaunis, Binet, Pierre Janet en France ; de MM. Gurney et .Myers en Angleterre ; de Cari du Prel en Allemagne, il semblerait bien que l’ancienne conception du moi, — restant identique pendant toute la durée de l’existence, — dût être profondément modifiée. La personnalité ne serait pas une unité, elle résulterait
d’une suite de phénomènes successifs, se rattachant les uns aux autres par la mémoire, lesquels par leur continuité, donneraient l' illusion d’être un tout cohérent, alors qu’ils ne seraient qu’une synthèse d’états de conscience, dont chacun se rattacherait directement à un état physique particulier de l’organisme, et plus particulièrement du cerveau.
De même qu’un charbon enflammé qui tourne très rapidement donne l’illusion d’un cercle de feu, par suite de la persistance des impressions lumineuses que chacun des points qu’il occupe successivement laisse sur la rétine, de même le moi ne serait constitué que de phénomènes séparés, distincts les uns des autres, dont l’agrégation peut varier, et varie en effet suivant l’état du système nerveux, jusqu’à constituer des personnalités secondaires qui succèdent au moi normal, et même qui peuvent co-exister avec lui. Voyons sur quelles observations se fonde cette théorie.
Notre personnalité psychique est constituée d’abord par une réunion, une coordination des innombrables actions nerveuses de la vie organique Le cerveau est le lieu où convergent finalement ces éléments et la couche corticale représente toutes les formes de 1 activité nerveuse : viscérale, musculaire, tactile, visuelle, auditive, olfactive, gustative, motrice , significative. Toutes ces activités cérébrales ont entre elles des connexions innombrables, les unes innées, les autres créées par l’expérience ; elles présentent tous les degrés possibles du très stable au très instable, c’est un enchevêtrement extraordinaire, et si chaque action nerveuse était un son musical, on pourrait dire que la personnalité n’est que la mélodie que l’on perçoit audessus de l’accompagnement.
A vrai dire, cette comparaison est en partie défectueuse encesens que le moi est autre chose encore que la mélodie Celle-ci est indépendante de l’accompagnement ; elle pourrait exister sans lui ; tandis que le moi résulte de la solidarité, de la pénétration mutuelle et de la combinaison de certains de ces éléments.
Les sensations qui nous viennent sans relâche du monde extérieur et que nous pércevons suivant la nature spéciale de nos appareils sensoriaux, sont accompagnées d’émotions, et forment par leur comparaison les jugements, par 1 ur association des pensées, que le langage rend de plus en plus abstraites. C’est la seconde source de notre richesse intellectuelle.
Malgré l'afflux incessant des sensations et la multiplicité des
SUR LA MEDIUMNITE
états de conscience, il ne faudrait pas croire que notre personnalité est simplement une résultante, incessamment instable, de tous les éléments divers qui concourent à la former. La mémoire a un rôle des plus importants, car c’est elle qui assure la continuité de la vie psychique. Tous les états de conscience déterminés par les perceptions, les émotions, les idées les voûtions, ne sont pas épars dans le cerveau ; ils se groupent entre eux pour former des composés complexes, mais tout en s’associant, ils conservent une liaison avec les régions du cerveau qui leur ont donné aissance Si l’on veut essayer de se représenter une bonne mémoire, on peut se figurer un grand nombre d’éléments nerveux (1) chacun modifié d’une manière particulière, chacun faisant partie d’une association, et probablement apte à entrer dans plusieurs, chacune de ces associations renfermant les conditions d’existence des états de conscience. La mémoire a des bases statiques et des bases dynamiques. Sa puissance est en raison de leur nombre et de leur stabilité.
Mais le moi n’est pas seulement une mémoire, un emmagasinement de souvenirs liés au présent, il est constitué également par un groupe régulier d’instincts, de tendances, de désirs qui proviennent de sa façon propre, spéciale, de réagir et qui tonnent ce qu’on appelle le caractère Tant que les conditions physiologiques ne varient pas dans de trop grandes proportions, la stabilité du moi se maintient ; mais l’évolution de la naissance à la mort entraîne nécessairement des changements. Suivant l’àge, les divers devoirs de la vie, les événements, les maladies, les excitations du moment, certaines tendances sont renforcées, tel ou tel complexus d’idées domine, le centre de gravité du moi se déplace, la personnalité change et devient autre.
« Les états de conscience, dit M. Ribot (2) ne sont pas des feux-follets qui s’allument et s’éteignent tour à tour ; il y a quelque chose qui les iinit et qui est l’expression subjective de leur coordination objective. Là est la raison dernière de leur continuité. ..C’est l’organisme et le cerveau, sa représentation suprême,
(1) D’après Meynert, le nombre des cellules cervicales est d’environ 600 millions, et si l’on y ajoute les fibres commissurantes, on arrive à un nombre formidable d’éléments nerveux pouvant servir de bases physiques à tous les états de conscience imaginables.
(2) Ribot. Les maladies de la personnalité , pages 78 et 169.
qui est la personnalité réelle, contenant en lui les restes de tout ce que nous avons été et les possibilités de tout ce que nous serons. Le caractère individuel est écrit là avec ses aptitudes actives et passives, ses sympathies ou antipathies, songénie, son talent ou sa sottise, ses vertus et ses vices, sa torpeur ou son activité. Ce qui en émerge jusqu’à la conscience est peu au prix de ce qui reste enseveli, quoique agissant. La personnalité consciente n’est jamais qu’une laible partie de la personnalité physique. » (i).
L’Inconscient
La somme des états de conscience est en effet très inférieure à la somme des actions nerveuses — organiques et sensorielles — qui arrivent au cerveau. Pour préciser, pendant une période de cinq minutes il se produit en nous un défilé de sentations, sentiments, images, idées, actes. La science est en état de les compter, d’en déterminer le nombre avec une exactitude suffisante. Pendant le même laps de temps, chez le même homme, il se sera produit un nombre d’actions nerveuses bien plus considérable. La personnalité consciente ne peut donc être une représentation de tout ce qui se passe dans les centres nerveux : elle n’en est qu’un extrait, qu’une réduction (2).
Voici donc une première source d’impressions nerveuses arrivées au sensorium sans que la conscience ordinaire en ait été avertie, elles sont d’origine organique ; mais il en est qui proviennent de l’extérieur et qui sont enregistrées en nous sans que notre moi prenne la peine de changer ces sensations en perceptions. Chacun sait que si l’on est absorbé par la lecture d’un livre, on n’entendra pas la pendule sonner, on ne prêtera pas d’attention aux variations de la température ; en réfléchissant sur ce que l’auteur a voulu dire dans tel ou tel passage,
(1) Nous savons, nous, spirites, que le cerveaux matériel 11’est que la reproduction physique du périsprit. En substituant dans cette citation le mot périsprit au mot cerveau, nous serons tout à l'ait dans le vrai : car jamais les savants 11’ont pu expliquer comment le cerveau, qui se détruit continuellement par l’usure qui résulte de son fonctionnement, pourrait conserver les traces de tous les états de conscience, depuis la naissance jusqu’à la mort. Le périsprit, au contraire, étant stable, garde intégralement tous les acquis psychiques, mais avec des états dynamiques différents : le souvenir n’étant que le passage d’un état psychique latent à un état dynamique actuel, c’est-à-dire plus vibrant. Voir notre ouvrage : V. Evolution c mimique , p.i 16 et suiv.
(1) Ribot. Les maladies' de ta personnalité , page 105.
SUR LA MEDIUMNITE
on regardera sans les voir les objets environnants, en un mot, une très grande quantité de sensations passeront inaperçues, mais si elles n’arrivent pas jusqu’à la phase consciente, le phénomène physiologique de l’enregistrement n’en subsiste pas moins, il reste acquis et augmente la réserve d’impressions nerveuses non perçues.
Une autre source vient alimenter aussi ce que Ion a appelé l’inconscient ; c’est la rentrée à l’état latent d’une multitude d’états de conscience devenus inutiles et dont le nombre énorme serait une entrave insurmontable au fonctionnement de l’intelligence. Il est certain que toutes les connaissances que nous avons acquises par l’étude, l’observation ou l'expérience, ne peuvent co-exister avec le même degré d’intensité ; elles sont obligées de s’ordonner en séries, de s’associer à d’autres, pour laisser le champ libre à de nouvelles acquisitions. D’autre part, si pour atteindre un souvenir lointain il nous fallait remonter la série entière des termes qui nous en séparent, la mémoire serait impossible à cause de la longueur de l’opération. Il est donc nécessaire qu’une très grande quantité d’états de conscience rentrent à l’état latent, pour que la mémoire conserve toute sa vigueur.
Nous employons à dessein ce mot d’état latent, qui correspond à ce qu’on appelle l’oubli. L’oubli suppose à tort l’effacement absolu du souvenir ; on sait, par expérience, qu’il est loin d’en être toujours ainsi. Il suffit qu’une personne étrangère nous dépeigne avec précision les détails et les circonstances d’un fait que l’on supposait effacé, pour que celui ci revive dans la mémoire. :« C’est vrai, s’écrie-t-on, je l’avais oublié!» Le fait était donc simplement rentré à l’état latent.
Il existe enfin une dernière cause, et peut-être la plus importante, qui enrichit l’inconscient : c’est le travail de l’esprit pendant le repos du corps. Le souvenir de cette activité de l’âme ne subsistant pas ordinairement pendant la veille, il semble, lorsque les résultats de ce labeur nocturne arrivent à la conscience normale qu’ils soient engendrés par une intelligence étrangère. Les productions scientifiques, artistiques ou littéraires, en offrent de nombreux exemples. Comme ce sujet est des plus importants, nous allons citer quelques cas réunis par le Dr Gyel qui les a empruntés au Dr Chabaneix. (i)
(i) Dr Gyel. Létre subconscient . Page 22 et suiv. Alcan éditeur.
Les exemples d’activité subconsciente pendant le sommeil ou au réveil sont multiples On peut citer, d’après leurs propres déclarations, comme ayant observé et utilisé le travail psychique pendant le sommeil : Condorcet, Franklin, Michelet , Cou d il lac, Ara go. .
Voltaire raconte avoir rêvé une nuit un chant complet de la Henri a de, autrement qu’il ne l’avait écrit. Lafontaine fit en rêve la fable des deux Pigeons Cardan dit avoir composé un de ces ouvrages tout entier en rêve, et Maignan aurait ainsi trouvé des théorèmes importants.
" J’ai eu souvent dans mes rêves, rapporte Burdach , des idées scientifiques qui me paraissaient tellement importantes qu’elles m’éveillaient. Dans bien des cas, elles roulaient sur des objets dont je m’occupais à la même époque, mais elles m’étaient entièrement étrangères quant à leur contenu. »
Le cas suivant de Coleridge est fort net :
« Coleridge s’endormit en lisant, et, à son réveil, il sentit qu’il avait composé quelque chose comme deux ou trois cents vers qu’il n’avait qu’à écrire. » Cinquante-quatre furent écrits sans effort et « aussi vite que la plume pouvait courir » ; mais ayant été interrompu par quelqu’un qui resta environ une heure pour une affaire, Coleridge, à sa grande surprise et mortification, trouva que, quoiqu'il eut encore un vague souvenir de l’ensemble général de sa vision, à l’exception de huit ou dix vers épars, tout le reste avait disparu. >✓
Nous verrons que si l’on avait connu à cette époque les phénomènes du somnambulisme, il aurait peut-être été possible de mettre le poète en sommeil, ce qui lui eut permis de retrouver son poème, resté dans les dessous de sa conscience, à l’état latent.
M de Rosny déclare qu’il a l’habitude de mettre à côté de son lit un crayon et du papier, et qu'il se réveille parfois en sursaut pour écrire des notes importantes Dans quelques cas, l’influence subconsciente dans le sommeil se traduit par un rêve hallucinatoire ; c’est ce qui eut lieu pour Tartini ; rêvant que le diable exécute sur son violon une sonate merveilleuse, il se réveille brusquement et l’écrit de mémoire.
Dans tous ces exemples le souvenir est conservé. mais dans la généralité des cas, l’oubli est la règle, et alors si le souvenir revient brusquement, il se traduit par cette sorte d’irruption soudaine que l’on nomme l’inspiration. On voit donc qu’il existe
SUR LA MEDIUMNITE
dans le cerveau, ou plus exactement dans le périsprit, une masse énorme de sensations non perçues et d ‘états de consciences retombés à l’état latent, c’est à-dire en dehors du champ de la conscience .ordinaire ; mais ces matériaux ne sont pas perdus, ils survivent intégralement et l’on peut en fournir des preuves expérimentales par les phénomènes du somnambulisme.
La vie somnambulique
Si l’oubli des rêves est la règle générale dans la vie ordinaire, on peut dire que la même modification de la mémoire accompagne le sommeil produit par les pratiques du magnétisme ou de l’hypnotisme II est d’observation courante : i° que le sujet, pendant son état de veille, ne se rappelle aucun des événements qui se sont produits pendant le somnambulisme ; 2° qu’au contraire, mis en somnambulisme, il se souvient non seulement de tout ce qui s’est passé pendant ses sommeils antérieurs, mais encore des événements appartenant à son état normal.
« Le plus souvent, quand on met une personne en somnambulisme, dit M. Binet (i) on la laisse dans cet état pendant une heure et plus et on emploie ce temps à faire sur elle une foule d’expériences ; au réveil, le sujet ne se souvient de rien ; il est obligé de regarder à la pendule pour savoir combien de temps on l’a laissé en somnambulisme ; si on lui présente des personnes pendant son état second, il ne les reconnaît pas au réveil pour les avoir déjà vues; si même on lui montre une lettre qu’on vient de lui faire écrire en somnambulisme, il peut bien reconnaître son écriture, mais il he .se souvient pas d’avoir écrit, et il ne peut pas dire un mot du contenu de la lettre. Il peut y avoir des exceptions, surtout chez les sujets dont le somnambulisme est léger, mais l’oubli reste la règle dans l’immense majorité des cas. « Le livre de la vie somnambulique se ferme au réveil et la personne normale ne peut pas le lire ».
Si le somnambulisme durait longtemps, un ou plusieurs jours, et que le sujet eut les yeux ouverts, une personne étrangère ne pourrait savoir qu’il est sous l’influence magnétique ou hypnotique. C’est ce qui a été observé dans les cas de somnambu-
(i) Dr Binet. Les alterations de la personnalité . Page 72. Bibliothèque Scientifique Internationale.
lisme spontané et les exemples de Félida (i), de M1|e R. L. (2), de Louis V (3) et à un autre point de vue, celui du sergent observé par le Dr Mesnet (4), sont des cas de personnalités successives qui ont ceci de particulier que la seconde connaît la première, alors que la réciproque n’est pas vraie.
Nous allons assister à présent à deux vies psychologiques différentes, qui semblent exister en même temps chez le sujet, et ce qui nous intéressera particulièrement, c est que précisément la seconde ne témoignera son existence que par l’écriture automatique. C’est à M. Gurney, psychologue anglais, que cette observation est due (5). Elle vient la première en date, et nous verrons que ce procédé a été suivi ensuite par MM. P. Janet et Binet, en faisant varier les méthodes pour l'obtenir. Suivons pour cette citation l’ouvrage de M. Binet (6).
Ecriture automatique
Les cas de personnalités alternantes, comme celui de Félida ou de M1Ie R. L., montrent la séparation de deux existences psychologiques qui constituent, Tune la vie normale, l’autre le somnambulisme vigil. Lorsque la vie normale reprend son cours, tous les souvenirs, du somnambulisme sont effacés. Que devient donc cette seconde vie qui a sa caractéristique spéciale, c’est-à-dire des souvenirs, des émotions, des préoccupations qui lui sont propres ? L’expérience va nous révéler qu’elle peut subsister pendant l’état de veille, sans que le sujet normal en ait le moindre soupçon.
M Gurney a institué l’expérience suivante : On a dit un nom, cité un chiffre, raconté un fait, récité une poésie devant une personne qui est en somnambulisme artificiel ; et on ne lui a donné aucune suggestion particulière, relativement aux paroles qu’on a prononcées ; on réveille la personne ; elle ne se sou-
(1) l)r Azam. Hypnotisme , double conscience et alteration de la personnalité . Paris 1887.
(2) Dr Dufay. Revue scientifique . 1876.
(3) Bourru et Burot. La suggestion mentale et les variations de la personnalité. Paris 1895.
(4) De V automatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique . (Union médicale, 21 et 23 juillet 1874).
(3) Procecdings. Society for psychical Research. 1887. page 294.
(6) Binet Les altérations de la personnalité pages 73 et suiv. Alcan éditeur.
SUR La MF.D1UMNITK
vient de rien, comme c’est la règle Ce n est pas un oubli de complaisance, c’est un oubli véritable, et si profond, que malgré la promesse d’un souverain — moyen employé par M. Gurney comme critérium de sincérité — le sujet ne peut retrouver un mot de ce que l’on a dit devant lui quelques instants auparavant. Alors, on prend sa main, on place un crayon entre ses doigts, ou bien, ce qui revient au même, on lui fait poser la main à plat sur une planchette spéciale (celle usitée par les spirites) munie d’un crayon, et on lui cache sa main et l’instrument au moyen d’un grand écran interposé. En moins d’une minute la main s’agite, elle écrit, et ce qu’elle écrit, ce sont précisément les mois qu’on vient de prononcer devant le sujet en somnambulisme, et que son moi normal de l’état de veille ne connaît pas.
Le résultat de cette expérience est déjà curieux ; les conditions spéciales dans lesquelles on la produit le sont davantage.
La main du sujet écrit et lui même ne sait pas ce que sa main écrit ; alors même que sa main et son bras ne sont pas insensibles et peuvent ressentir pressions et piqûres, le sujet ne perçoit rien ; parfois, il arrive, avec un peu d’exercice, à sentir le mouvement et à en deviner la nature; mais c’est une modification du phénomène qui résulte de ce que le sujet y applique son attention ; dès les premières expériences, il ne perçoit rien, et il y a des personnes qui, quoi qu’elles fassent, sont toujours inconscientes
L’expérimenteur anglais s’est attaché à bien montrer que c’est la vie somnambulique qui surgit au sein de la vie normale rétablie, et pour cela il a observé que si l’on remet le sujet en somnambulisme après l’expérience de l’écriture, il se rappelle non seulement les mots qu’il a écrits, mais encore il peut dire qu’il s est servi de la planchette La mémoire relie les deux états et en démontre l’unité psychologique.
Comment expliquer ce fait? M. Binet croit que c’est une démonstration évidente de l’existence simultanée de deux personnalités chez le sujet mais dont l’une — le moi normal — ignore le présence de l’autre. Il pense que ce dédoublement est dû à une division de la conscience :
La personne en expérience, dit-il, est îevenue à l’état de veille ; elle a repris l’orientation ordinaire de ses idées ; en elle survit sans qu’elle en ait conscience, un reste de la vie somnambulique qu'elle vient de franchir. C’est une collection de phénomènes psychologiques
qui restent isolés de la conscience normale, et qui cependant sont doués de conscience ; ils forment une petite conscience à côté de la grande, un petit point lumineux à côté du grand foyer de lumière. »
Nous voici donc une première fois en présence d’un phénomène qui présente des aralogies avec l’écriture médianimique. Ici, comme là, il y a automatisme de la main et inconscience du sens des caractères tracés Mais cette ressemblance est toute superficielle, car dans l’expérience de M. Gurney nous avons affaire à un sujet qui répète servilement ce qu’il a entendu et ceci sous l’influence d’une suggestion tactile. Nous verrons que la caractéristique de la médiumnité consiste en ce que le médium n’est pas hypnotisé à l’avance, et qu’il fait preuve de connaissances qu’il n’a jamais pu acquérir par l’intermédiaire des sens; mais ce qu’il est intéressant pour nous d’étudier dans ce cas, c’est le mécanisme par lequel une idée latente arrive à se traduire extérieurement par l’écriture, à l’insu de la personnalité normale.
Nous voulons rappeler deux choses: i° que le mécanisme de l’écriture est dû à une association stable de mouvements coordonnés du système nerveux, lesquels par leur répét tion excessivement fréquente sont devenus machinaux ; 2° qu’une impulsion volontaire très faible peut le mettre en mouvement ;
• 3° que le souvenir de cette impulsion volontaire peut disparaître lorsque l’attention du sujet est détournée de l’acte qu’il accomplit. Si ces propositions sont exactes, il n’y aurait pas deux consciences co-existantes, mais une seule présentant deux phases successives, séparées par des mémoires differentes. Voici les faits sur lesquels nous nous appuyons.
Mécanisme de l’écriture
Nous savons tous qu’il faut une éducation assez longue pour apprendre à écrire Tout d’abord il est nécessaire de fixer dans le cerveau le souvenir de la forme des lettres, puis, en même temps, habituer les muscles du bras et de la main à tracer les dessins qui représentent ces lettres II y a dans les premierstemps une incoordination générale. La représention graphique traduit mal la vision mentale Lorsqu’un enfant apprend à écrire, dit Lewes — il lui est impossible de remuer sa main toute seule ; il fait mouvoir aussi sa langue, les muscles de sa face et même son pied. Tous, quand nous essayons pour la première fois un acte musculaire, nous dépensons une grande quantité d’énergie
SUR LA MEDIUMNITE
su perdue, que nous apprenons graduellement à restreindre au nécessaire. Il se forme dans les éléments nerveux correspondant aux organes moteurs, des associations dynamiques secondaires, de plus en plus stables par la répétition du même acte, qui s’ajoutent aux associations automatiques, primitives et permanentes (i)
Plus un mouvement musculaire est renouvelé, moins il exige d’efforts pour se produire.
Toute impression (sur le système nerveux), dit M. Delbœuf, laisse une trace ineffaçable, c'est-à-dire que les molécules une fois arrangées autrement et forcées de vibrer d'une autre façon, ne se remettront plus exactement dans l’état primitif. Si j’effleure la surface d’une eau tranquille avec une plume, le liquide ne reprendra plus la forme qu’il avait auparavant ; il pourra de nouveau présenter une surface tranquille, mais les molécules auront changé de place, et un œil suffisamment pénétrant y découvrirait certainement l’événement du passage de la plume. Des molécules animales dérangées ont donc acquis par là un degré plus ou moins faible d’aptitude à subir ce dérangement. Sans doute, si cette même activité extérieure ne vient plus agir sur ces molécules, elles tendront à reprendre leur mouvement naturel : mais les choses se passeront tout autrement si elles subissent à plusieurs reprises cette même action. Dans ce cas elles perdront peu à peu la faculté de revenir à leur mouvement naturel et s’identifieront de plus en plus avec celui qui leur est imprimé, au point qu’il leur deviendra naturel à son tour et que plus tard elles obéiront à la moindre cause qui les mettra en branle. (2)
Que l’on ne croie pas que ce sont là de simples théories, il existe des observations pathologiques qui montrent que ces explications sont exactes.
Les localisations cérébrales qui correspondent à la connaissance des lettres sont associées; par l’habitude, avec l’ensemble des groupements dynamiques qui président aux mouvements de l’écriture ; mais il peut arriver que la maladie détruise cette liaison, et alors on assiste à ce spectacle vraiment fantastique d'un homme qui écrit et qui ne peut pas lire son écriture — c’est la cécité verbale, — ou bien d’un homme qui sachant fort
(1) Voir l’étude très bien faite de ces associations dynamiques du système nerveux dans l’ouvrage de Ribot : Leà maladies de la mémoire, p. 13 et suiv.
(2) Delbœuf. Théorie générale de la sensibilité, Etudes psychophysiques, page 60.
bien ses lettres, n’est plus capable d’en tracer une seule, alors même qu’il peut dessiner (Agraphie).
Il y a véritablement en nous un mécanisme très compliqué qui nous sert à tracer les caractères qui forment l'écriture, sans que nous pensions spécialement à la forme de chacune des lettres. Le mot vient à la pensée et la main l’écrit sans effort, avec l’orthographe nécessaire. C’est ce mécanisme qui opère sous l’influence de la suggestion tactile déterminée par la planchette ou par le crayon mis entre les mains du somnambule.
Normalement, c'est la volonté qui agit : lorsque nous avons l’habitude d’écrire il nous suffit de vouloir pour que la main obéissante traduise graphiquement notre pensée ; mais il peut arriver qu'involontairement, la main trace mécaniquement un mot que nous avons pensé. En voici la preuve :
La personne sur laquelle je fais l’expérience, dit M. Gley (i), prend une plume ou un crayon ; je lui dis de penser à un nom et que je vais, sans qu’elle me dise rien, bien entendu, écrire ce nom ; alors je lui saisis la main et, tenant celle-ci, et paraissant la diriger comme lorsqu’on apprend à écrire à un enfant, en réalité je la laisse aller, car c’est la personne même qui écrit le nom en question sans en avoir conscience. Inversement, on peut tenir soi-même la plume et se faire conduire la main par le sujet en expérience. La pratique toutefois m’a montré qu’on réussit mieux de la première manière. Une précaution utile à prendre consiste à faire fermer les yeux au sujet, ou à le prier de regarder droit devant lui ou en l’air, bref, ailleurs que sur le papier.
« J’ai réussi cette petite expérience sur un grand nombre de personnes d’nges divers et de l’un ou de l’autre sexe, de conditions sociales variées très bonnes en général. C’est dire qu’il n’y a pas à tenir compte d’un état plus ou moins morbide du système nerveux (hystérie, par exemple). Dans la plupart des cas, les mouvements graphiques sont absolument inconscients ; dans quelques cas, au bout d’un temps variable, mais toujours très appréciable, le sujet s’aperçoit qu’il exécute des mouvements ; ceux-ci cessent conséquemment d’être inconscients pour devenir involontaires. J’ai toujours réussi jusqu’à présent, et du premier coup avec les personnes qui savent un peu dessiner, à plus forte raison avec des peintres ou avec des sculpteurs ».
Nous voyons dans ce cas une idée agir sur le mécanisme de l’écriture, indépendamment de la volonté. L’idée a-t-elle donc en soi une force motrice? C’est ce que pense M. Gley.
(i) Binet, Les altérations de la personnalité , page 20^.
SUR LA MÉDIUMNITÉ
« Si les choses se passent ainsi, c’est, je crois, parce qu’il entre dans toute représentation mentale des éléments moteurs ; ceux-ci jouent pour la constitution et par suite dans le rappel de l’image, un rôle plus ou moins important suivant les individus. Quest-ce en particulier qu’un nom ! 11 y a déjà longtemps que M. Charcot a montré de la façon la plus claire (voyez en particulier le Progrès medical , 1883) (1) que le mot est un complexus, constitué par l’association de quatre espèces d’images : auditive, visuelle, motrice d’articulation et motrice graphique.
« Mais chaque groupe d’images n’est pas également important chez tous les individus. On sait très bien que les uns ont plutôt des images auditives, les autres sont plutôt des visuels, suivant l’expression usitée aujourd’hui, les autres des moteurs. Penser à un nom pour les uns, c’est donc surtout, et pour quelques-uns même, c’est exclusivement entendre ce nom (image auditive) ; pour les autres c’est le voir; pour d’autres encore, c’est le prononcer (image motrice d’articulation) et pour un dernier groupe, c’est l’écrire (image graphique) . Que l’on 11’oublie pas que pour beaucoup (les indifférents, comme les a appelés M. Charcot), les images des trois catégories peuvent être utilisées ».
Ainsi donc, il est bien exact qu’une pensée peut se traduire par l’écriture sans participation volontaire de la part de l’écrivain ; mais n’oublions pas que c’est grâce à une suggestion tactile exercée par l’opérateur qui pose sa main sur celle du scripteur. Sans cela l’expérience ne réussirait pas. J’aurais beau penser au mot homme et fermer les yeux en laissant ma main inerte sur le papier, elle ne se mettra pas d’elle-même en mouvement sans l’adjuvant d’une suggestion étrangère. Il en est de meme dans le cas rapporté par M. Gurney : c’est sa volonté agissant sur le sujet qui a stimulé la pensée latente, laquelle s’est traduite par les mouvements de la planchette. Nous allons constater que ce sont des phénomènes semblables qui ont lieu dans les expériences instituées par M. Binet
Les recherches du D1 Binet
Exposons d’abord les laits et les déductions que M. Binet en a tirées, puis nous discuterons ses conclusions, principalement au point de vue de la dualité de conscience. (2)
(0 Voir aussi un article de M. Ribot dans la Revue Philosophique d’octobre 1879 ; un excellent chapitre de Mnudsley : La physiologie de V esprit', la première partie du livre de M. Pierre Janet : L’automatisme psychologique ; enfin le livre de Ballet : Le langage intérieur .
(2) Binèt. Les altérations de la personnalité . p. 81 et suiv.
L’auteur indique en premier lieu quelles sont les conditions les plus fréquentes où f croit que l’on peut observer la coexistence de deux moi distincts. Elles sont au nombre de deux.
La première est l’insensibilité hystérique. Si une partie du corps d’une personne est insensible, elle ignore ce qui s’y passe, et d’autre part les centres nerveux en relation avec cette région insensible peuvent continuer d’agir, comme cela a lieu dans l’hystérie ; il en résulte que certains actes, souvent simples, mais parfois très compliqués, s’accomplissent dans le corps d’un hystérique et à son insu ; bien plus, ces actes sont souvent de nature psychique et manifestent une intelligence qui sera, par suite, distincte de celle du sujet et constituera — selon M. Binet — un deuxième moi, coexistant avec le premier.
Une seconde condition peut amener la division de conscience; ce n’est pas une altération de la sensibilité, c’est une attitude particulière de l’esprit, la concentration de l’attention sur un point unique ; il résulte de cet état de concentration que l’esprit devient distrait pour le reste, et en quelque sorte insensible, ce qui ouvre la carrière aux actions automatiques ; ces actions, en se compliquant comme dans le cas précédent, peuvent prendre un caractère psychique et constituer des intelligences parasites vivant côte à côte avec la personnalité normale qui ne les connaît pas .
Voyons donc ces deux conditions de soi-disant division de conscience, (i).
L Insensibilité des Hystériques
On trouve chez un grand nombre d’hystériques, étudiées à l’état de veille et en dehors de leurs crises convulsives, un stigmate appelé jadis : La griffe du diable, qui estsimplement une partie du corps insensible. Le siège et l’étendue de l’insensibilité hystérique sont très variables ; parfois, elle envahit le corps entier; plus souvent elle n’occupe qu’une partie du corps, par exemple la moitié gauche, intéressant à des degrés divers la sensibilité générale, le toucher, le sens musculaire et les sens spéciaux de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût. Chez d’au-
(i) Nous demandons pardon au lecteur de 1 aridité de ces descriptions, mais elles sont indispensables pour la clarté de la discussion de l’hypothèse de personnalités multiples, existant chez le même individu.
SUR LA MEDIUMNITE
très, l’insensibilité, dont la distribution ne s’explique par aucune particularité anatomique ou physiologique connue, se limite dans une petite région du tronc ou des membres et se présente, par exemple, sous la forme d’une petite plaque de la peau, qu’on peut piquer, pincer, brûler et exciter de la façon la plus énergique, sans éveiller la moindre sensation de douleur, sans même que le contact soit perçu.
Les signes auxquels on reconnaît l’anesthésie sont variés. Les principaux sont : i° L’abaissement de température de^ parties non sensibles ; 20 l’absence d’hémorragie après les piqûres; 30 La diminuation de la force musculaire volontaire, mesurée au dynamomètre ; 40 la forme de la contraction musculaire ; 3° l’absence de fatigue ; t>° l’allongement du temps de réaction et 70 enfin l’absence de cris de douleur ou de mouvement de surprise lorsqu’on excite brusquement et fortement la région insensible, à l’insu du malade. Aucun de ces phénomènes n’a la valeur d’un signe constant ; mais la présence de quelques-uns est une sérieuse garantie pour l’observateur.
Les sujets du Dr Binet ont été choisis parmi ceux qui présentent une insensibilité superficielle et profonde. avec perte du sens musculaire. On prend ce sujet dans son état normal, pendant la veille, sans lui faire subir aucune préparation.
Le seul dispositif des expériences consiste à lui cacher la vue de son bras anesthésique, en le ramenant derrière son dos, ou en faisant usage d’un écran. Les choses étant ainsi disposées, il est facile — au moins dans certains cas — de provoquer, à l'insu du malade, des mouvements intelligents.
Commençons par l’étude des mouvements de répétition, ce sont les plus faciles à produire. Le bras insensible du sujet lui étant caché par un écran, on fait exécuter à ce bras, avec lenteur ou rapidement, un mouvement régulier, comme un mouvement de va et vient vers la bouche, ou bien on fait tourner l’avant-bras autour du coude, ou on anime un doigt de mouvements alternatifs de flexion ou d’extension. Si on abandonne alors brusquement le membre au milieu de sa course, on voit continuer le mouvement pendant un certain temps, qui varie avec les sujets ; chez les uns, le mouvement communiqué se prolonge très peu ; le poignet qui vient de fléchir plusieurs fois de suite se relève à peine quand on l’abandonne : le mouvement est si léger et si fugitif qu’à moins d’être averti on ne le remarquerait pas. Au contraire, chez d’autres malades, le
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mouvement communiqué peut être répété plusieurs fois de suite, et même il arrive que la répétition a lieu plus de cent fois de suite sans interruption.
Dès qu’on met un crayon dans la main insensible, en le glissant entre le pouce et l’index, ces deux doigts se rapprochent pour serrer le crayon, et la main prend l’attitude nécessaire pour écrire. A ce moment, si on demande au sujet ce que l’on fait de sa main, il répond presque toujours : « Je ne sais pas ». Puis l’expérience commence.
On imprime au crayon un mouvement quelconque, par exemple un mouvement circulaire : la main du malade, pendant cet acte, ne suit pas mollement celle de l’observateur , on éprouve au contraire une sensation particulière en la tenant : elle résiste un peu à certaines impulsions, surtout à celles qui déterminent un changement de direction ; mais, quand il s’agit d’un trait à continuer, c’est-à-dire d’une direction donnée à poursuivre, la main devance en quelque sorte le mouvement, comme si elle le devinait Bref, le mouvement qu’on réussit à lui communiquer ne peut pas s’appeler un mouvement passif, car la malade y collabore. S’il fallait user d’une comparaison, on dirait que l’expérimentateur dirige la main du malade comme un cavalier dirige un cheval intelligent.
On n’éprouve d’ailleurs cette sensation toute particulière que lorsqu’on a affaire à une malade qui est apte à répéter toute seule les mouvements graphiques communiqués. Chez les sujets qui ne reproduisent rien, la main reste molle et inerte, une vraie main de mannequin.
Après la communication du mouvement passif, on abandonne la main du malade, en ayant soin de laisser le crayon appuyé sur une feuille blanche. Chez quelques hystériques, la main tombe sur le côté dès qu’on l’abandonne ; chez d’autres, elle n’a pas cette flaccidité, elh reste en position, tenant correctement le crayon, comme si elle allait écrire ; mais rien ne vient. On perçoit parfois un fin tremblement dans le poignet et dans les doigts ; parfois aussi le crayon trace sur le papier quelques traits légers, indistincts, et c’est tout.
Mais il en est d’autres chez lesquels le mouvement subconscient est bien plus manifeste. Les doigts continuent à se serrer autour du crayon, et le mouvement graphique qu’on a imprimé est reproduit, soit tout de suite, soit quelques instants après.
Parmi les sujets, les uns ne savent répéter que des mouve-
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ments grossiers, comme des boucles ou des hachures ; mais une fois que ce mouvement a été reproduit, il se continue très longtemps, presque indéfiniment; je l’ai vu, dit M. Binet.se continuer pendant un quart d’heure. D’autres mains se montrent plus intelligentes, ont plus de mémoire ; elles sont capables de reproduire dans les mêmes conditions des signes empruntés au langage écrit, des chiffres, des lettres isolées, des mots composés de plusieurs lettres et même des phrases entières. Parfois la répétition a lieu aussitôt que l’expérimentateur cesse de tenir la main sensible ; d’autres fois, il s’écoule un temps de repos, puis la main se met en mouvement.
Jusqu’alors, on le voit, la main anesthésique n’a fait preuve que de mémoire ; la répétition a été purement machinale et automatique. Il peut se produire quelque chose de plus, une opération mentale plus complexe, quoique toujours subconsciente, lorsqu’on fait écrire à la main un mot connu dont on altère volontairement l’orthographe. II est intéressant alors de surveiller le phénomène de répétition. Au moment où la main insensible arrive à la lettre inexacte, elle s’arrête, semble hésiter, puis tantôt elle passe outre, reproduisant l’erreur, tantôt, au contraire, elle la corrige et rétablit le mot avec son orthographe exacte.
La reproduction peut se faire non seulement à l’occasion de mouvements graphiques communiqués, mais par un autre procédé plus détourné, qui fait également intervenir des sensations inconscientes. Ainsi, lorsqu’un sujet tient un crayon dans sa main insensible, il suffit souvent de tracer avec une pointe mousse des chiffres, des caractères quelconques sur le dos de la main, pour que bientôt après le crayon écrive tout cela. Il se produit alors quelque chose de plus qu’une répétition de mouvement: c’est une traduction. Les sensations cutanées sont traduites en leurs équivalents graphiques.
Enfin L inconscient peut s’affirmer d’une manière encore plus complète par l’écriture automatique spontanée. Nous venons de voir que lorsqu’on fait répéter à la main insensible un mot contenant une faute d’orthographe, elle peut corriger la faute. C’est une première preuve d’initiative. Il y a des malades auxquels il suffit défaire écrire parla main insensible une seule lettre pour qu’un mot entier qui commence par cette lettre soit écrit : On fait tracer la lettre P et le sujet écrit Paris, et ainsi de suite. Parfois, à la suite de ce premier mot, la main en écrit un second
sans en avoir conscience ; il arrive même que c’est une phrase entière qui apparaît ; et j’ai vu, dit M. Binet, «des sujets hystériques auxquels il suffit de mettre un crayon dans la main insensible pour que des pages entières se couvrent d’écriture, sans que le sujet cesse de parler de toute autre chose ; et il paraît n’avoir pas conscience de ce que fait sa main »
11 nous parait que c’est un non sens inexcusable chez des psychologues que d’accoupler les mots de pensée et d’inconscience.
Si le phénomène mental n’est pas perçu par le moi, il n’existe pas comme pensée, il en reste à la phase physiologique.
L’individu qui lit attentivement n’entend pas la conversation que Ton tient autour de lui. Les paroles prononcées sont entrées dans son cerveau sans qu’il lç sache ; elles sont absolument inconscientes parce qu’elles sont restées des mouvements de la substance nerveuse, sans correspondance psychique. Si l'on veut qu’elles soient connues par le moi. il faudra mettre le sujet dans le somnambulisme afin que ces impressions trop faibles pour être perçues par la conscience normalef soient perceptibles pour le moi somnambulique dont l’attention, suivant Liébaut,est plus puissante par la concentration qu’elle acquiert, ou bien, suivant nous, parce que le mouvement vibratoire du périsprit est plus intense. A ce moment les sensations emmagasinées inconsciemment sont perçues et deviennent des phénomènes de conscience. Avant, elles n’existaient psychologiquement pas.
L’explication
Comment interpréter ces faits ? M. Binet voit d’abord une suggestion comme cause originelle : « Toutes les expériences précédentes, dit-il, ont ce trait commun que l’expérimentateur force le sujet, ou une partie du sujet, à répéter un acte qu’il lui indique ; il le force sans exercer sur lui de violence physique ; il agit par action morale, donc par suggestion. » Jusqu’ici nous sommes complètement d’accord avec l’auteur ; il y a incontestablement une suggestion tactile, mais nous différons pour la suite, car M. Binet ajoute: « Erigeons en personnage pour la commodité de notre exposition, l’inconscient qui répète les mouvements ; nous dirons que l’expérimentateur, en touchant la main et le bras, donne à ce personnage inconscient l’idée de répéter l’acte, et, en définitive, le suggestionne, »
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Si M. Binet se contentait d’ériger l’inconscient en personnage distinct pour la lucidité de la discussion, nous n’aurions rien à redire, mais, en réalité, il en fait positivement une seconde personnalité différente du moi normal, comme cela ressort clairement du paragraphe suivant : (i)
« Les mouvements de répétition, d'adaptation que nous venons de solliciter dans un membre complètement dépourvu de sensibilité consciente, n’auraient pas pu se produire si rien n’avait étï perçu ; pour que la main entoure le crayon glissé entre les doigts pour qu’elle ouvre une boîte d’allumettes, serre un dynamographe ou tout simplement répète fidèlement un mouvement de flexion qui a été imprimé à l un des doigts, il est de toute nécessité que certaines impressions aient été recueillies par ce tégument soi-disant anesthésique ; il y a donc eu une perception bien réelle quoique ignorée du sujet, une perception inconsciente, et l’anesthésie hystérique apparaissant alors comme une suppression de la conscience, pourrait être appelée une anesthésie par inconscience .
« II y a plus : l’hvpothèse doit aller plus loin ; pour expliquer la production des actes inconscients, il ne faut passe contenter de supposer des sensations inconscientes ; isolées, des sensations ne produiraient rien ; or, en analysant les principales observations recueillies, nous avons vu intervenir des phénomènes de mémoire et de raisonnement, de sorte que les mouvements inconscients nous révèlent l’existence d’une intelligence qui est autre que celle du moi du suiet, et qui agit sans son concours, et même à son insu. C’est une conclusion nécessaire, elle s’impose ; de quelque manière qu’on conçoive cette intelligence secondaire, accessoire, parasite en quelque sorte, il est certain que chez certains sujets elle existe et elle agit. »
Est-ce bien là la véritable explication de ce qui se passe dans toutes les expériences ?
Il ne nous paraît pas du tout nécessaire de supposer une intelligence parasite pour comprendre les faits. Il suffit que la conscience normale n’ait aucune mémoire de tout ce qui se produit dans le membre insensible, pour que le sujet ignore ce que sa main écrit. Les actes intelligents sont produits par le moi normal du sujet, mais il en perd la mémoire immédiatement, de sorte que delà meilleure foi du monde, il affirme qu’il y est étranger, et ceci est vrai puisqu’il n’a plus aucun souvenir de ce qui vient de se passer.
(i) Binet. Ouvrage cité. Page 117.
« On ne saurait croire, dit M. Binet (i), avec quelle facilité l’attention de ces malades se laisse distraire ; dès qu’elles causent avec une autre personne, elles vous oublient et ne savent plus qu’on est dans la chambre; ces malades ont, comme dit M. P. Janet, un rétrécissement du champ de ta conscience ».
Ceci nous semble tout à fait juste ; et ce rétrécissement nous paraît du à une maladie de la mémoire qui supprime, pour la conscience normale, tous les phénomènes physiques et mentaux se rattachant à la partie anesthésiée, au fur et à mesure qu’ils se produisent. En voici un exemple emprunté à M. Binet (2).
« Il arrive parfois que lorsqu’on vient de piquer la main insensible, derrière l’écran, celle-ci se retire brusquement et le sujet s’écrie : « Vous m’avez fait mal ! » Un observateur non prévenu, qui assisterait à cette expérience pour la première fois, serait en droit de conclure que le sujet n’a pas perdu sa sensibilité ; mais il faut remarquer que le sujet a prononcé ces mots sans conscience ; quand on lui adresse ensuite la parole pour lui demander si la douleur a été très vive, il répond qu’il n’a rien senti, et il soutient même qu’il n’a pas dit un mot ; sans «.doute son témoignage, pris isolément, semblera suspect ; mais si ce sujet présente en outre une anesthésie régulièrement constatée, et s’il a des mouvements inconscients très développés, nous serons disposés à admettre la sincérité de son affirmation ».
Nous constatons là cette altération de la mémoire qui donne l’illusion de deux personnalités co-existantes. La douleur est perçue par le moi qui l’accuse immédiatement par un cri ; mais aussitôt le souvenir de cette sensation est oublié, de sorte qu’à la demande de l’expérimentateur si la douleur a été vive, le sujet répond que non seulement il n’a rien senti, mais même qu’il n’a rien dit. Dans beaucoup de cas de suggestions posthypnotiques, on peut observer les mêmes phénomènes. On ordonne à un sujet de prononcer certaines paroles dix minutes après son réveil, et lorsqu’il exécute l’ordre reçu, on lui demande immédiatement pourquoi il vient de dire ces mots, il répond catégoriquement qu’il n’a pas parlé et que certainement on s’est trompé.
11 ne faut nullement mettre en doute la sincérité de son affirmation, et il n’est pas besoin d’attribuer les actes ainsi accomplis ou les paroles ainsi prononcées, à une seconde personnalité
(1) Ouvrage cité, page 129.
(2) Ouvrage cité, page 10».
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imaginaire appelée la subconscience. La personnalité normale suffit à rendre compte de tous les cas, en supposant simplement une maladie de la mémoire qui supprime dans la trame de la vie mentale certaines parties. Ce sont ces trous, ces lacunes causées par la maladie dans la mémoire ordinaire, c’est-à-dire en somme dans une partie essentielle de la conscience, qui donnent l'illusion d’une personnalité surnuméraire.
Il ne faut pas oublier que la conscience ne comporte sa plénitude, c’est-à-dire la notion complète de la personnalité et du moi* que si le moi de fa seconde actuelle est relié par la mémoire au moi de toutes les secondes qui ont précédé, comme le mot moi que nous écrivons ici, n’a d’intérêt que parce qu’il est relié à la phrase, aux pages et aux chapitres qui le précèdent. Chaque mot est l’image d’une sensation, et il. est relié par un souvenir plus ou moins vague à tout ce qui l’a précédé, le souvenir étant beaucoup plus net pour la phrase que pour la page, et plus net pour la page que pour le chapitre (i).
En tout phénomène psychologique, le facteur temps est un élément indispensable. II n’y a, sans une certaine durée, ni sensation, ni conscience, et c’est la mémoire seule qui peut fixer dans le temps le souvenir d’une excitation nerveuse qui dure un centième de seconde. Les phénomènes de conscience, de sensation ou d’effort, n’ont de valeur psychologique que par le souvenir qu’ils laissent derrière eux. Si rien ne persiste dans le sounir, quelle que soit la vivacité de la conscience qui a disparu, c’est absolument pour le moi normal, comme si cette cons* cience fragmentaire n’avait jamais existé.
Ainsi ce qui fait la conscience, ce n’est pas seulement la sensation présente ou l’effort présent, c’est encore le souvenir des efforts passés et des sensations antérieures. Si la connaissance de l’état actuel est précise, si la connaissance des états antérieurs est très nette, alors la conscience sera complète, en pleine possession d’elle-même.
Il y a donc des consciences très parfaites et des consciences très imparfaites, et les degrés de la conscience sont liés bien plus à la puissance de la mémoire qu’à l’intensité de la sensation présente.
Voici un sujet hystérique dont la caractéristique est justement une prodigieuse incapacité de fixer son esprit sur le moment présent. Toutes les sensations sont chez elles très vives, mais
(i) Richet. — Essai de psychologie generale , page 121 et suiv.
de courte durée, et se lient très peu entre elles; il y a, même pour tout ce qui est dans la sphère de la sensation normale, un défaut de liaison entre les états psychiques, qui permet de distraire facilement ces malades. Si alors on agit sur eux par suggestion verbale, on en obtient des réponses qui seront totalement oubliées l’instant d’apres, et qui paraîtront émaner d’une autre personnalité, de la subconscience qui semble surgir à côté du moi ordinaire et différer de lui.
Nous allons voir cet état curieux bien mis en relief par les recherches de M. P. Janet sur ses sujets.
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