CHAPITRE V
SOMMAIRE. 19 Classification tératologique. — 2° Remarques sur la classification des monstres simples. — 3° Remarques sur la classification des monstres doubles, — ï° Importance de la classification tératologique comme instrument de recherche.
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Après la détermination et la description des types tératologiques, commencée par Et. Geoffroy Saint-Hilaire, et terminée par son fils, venait naturellement la classification de ces types. Ce fut l’œuvre exclusive d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire, œuvre achevée dans son ensemble, et que les travaux ultérieurs des tératologistes ne modifieront que dans des détails de peu d'importance.
J'adopte complétement dans ce livre la classification tératologique d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire. Je ne puis la faire connaître en détail, et je me contente d'en reproduire le tableau’. Je renvoie au Traité de tératologie ceux de mes lecteurs qui voudraient en faire une étude complète. Je dois me contenter ici d'indiquer brièvement les bases de cette classification, en présentant, à ce sujet, quelques considérations que j'ai tirées de mes propres études, et qui avaient échappé à l'esprit sagace de son auteur.
Les physiologistes qui, antérieurement aux Geoffroy Saint-Hilaire, se sont occupés de l'étude de la tératologie, ont confondu deux ordres de faits, bien différents à certains égards, les déviations légères et les déviations graves du type spécifique. Aussi, malgré tous leurs efforts, ils n’ont pu se faire une juste idée de leur véritable nature ; et lorsqu'ils ont cherché à les répartir en groupes pour faciliter leur connaissance, ils n'ont pu aboutir qu'à des divisions artificielles, ayant tout au plus une valeur mnémonique.
Is. Geoffroy Saint-Hilaire a rendu à la tératologie un premier et très-important service, en montrant que les anomalies constituent en réalité quatre groupes de faits très-différents : les anomalies légères,
‘ Voir la note C plate à la suile de la première partie,
CLASSIFICATION TÉRATOLOGIQUE. 137 qu'il désigne sous le nom d'hémitéries ; et les anomalies graves ou complexes, qui forment les trois groupes des hétérotazxies, des hermaphrodismes et des monstruosités.
Les hétérotaxies, caractérisées par l'inversion de la symétrie générale de l'organisation ; et les hermaphrodismes, caractérisés par la combinaison des particularités organiques qui, dans l’état normal, appartiennent spécialement à chacun des deux sexes, sont des faits tératologiques à part, et dont la distinction ne présente aucune difficulté. Les types qu'ils présentent sont {rès-peu nombreux, et par conséquent n’exigent pas une classification particulière,
Il n'en est pas de même des hémitéries et des monstruosités. Ces deux groupes renferment un très-grand nombre de types, et nécessitent par conséquent l'établissement d’une classification. Mais la nature différente de ces faits tératologiques ne permet pas de les classer d'après les mêmes principes.
Les hémitéries n’affectent généralement qu'un organe isolé, souvent même que certaines parties d’un organe; elles sont donc essentiellement locales, et, par suite de leur localisation, ne retenlissent pas, si l'on peut parler ainsi, dans l’ensemble de l'organisation. Aussi leur étude est-elle essentiellement abstraite, en ce sens que nous les considérons en elles-mêmes, et indépendamment de l'animal qui les présente. On ne peut donc les classer comme des objets ou des êtres vivants que nous comparons dans leur ensemble, c’est-à-dire en tenant compte de tous les traits communs ou différentiels qui les caractérisent. Il en résulte qu'une classification naturelle des hémitéries ne peut être fondée que sur la nature de la modification et aussi de la cause modificatrice. Mais, à l'époque de la publication du Zraité de tératologie, la tératogénie existait à peine, et encore aujourd'hui elle est loin de rendre compte de la plupart des hémitéries. Il a donc fallu les grouper uniquement d’après la nature même de la modification ; c’est-à-dire suivant qu'elles portent sur le volume, la forme, la structure, Va disposition, le nombre et l'existence des parties qu'elles affectent. C'est ce qu'a fait Is. Geoffroy Saint-Hilaire. Chaeune tle ces divisions a dû même être subdivisée. Ainsi les anomalies de disposition se subdivisent en anomalies par déplacement, par changement de connexions, par continuité, par cloisonnement, par disjonction.
Mais cette division ne peut être poussée plus loin. Sans doute les hémitéries se répètent non-seulement dans les individus d’une même espèce, mais encore dans les individus d'espèces différentes: elles
présentent done des types, comme les monstruosités elles-mèmes. Mais ces types ne sont pas toujours nettement définis : ils peuvent, dans bien des cas, passer de l'un à l’autre par une série de transformations insensibles. Je citerai, par exemple, les variétés de coloration, qui, dans chaque espèce animale, tout en obéissant à certaines lois, présentent des degrés très-divers d’étendue et d’intensité. Il résulte d’ailleurs de cette absence de délimitation, qu'ils sont en nombre illimité, et que par conséquent leur déterminalion est inaccessible à la science. Du reste, il faut ajouter que la détermination de tous les types réels ou possibles de l'hémitérie n'aurait aucun intérêt scientifique, par suite des différences souvent infiniment petites qui existent entre ces types. Tout ce que peuvent donc faire la tératologie et la tératogénie, c'est d'étudier d’une manière générale les différentes modifications qui constituent pour chaque organe des déviations du type spécifique, et de déterminer, s’il est possible, les causes de ces modifications.
Il n'en est pas de mème des véritables monstruosités., La monstruosité résulte toujours de l'association et de la combinaison d’un nombre plus ou moins grand d'anomalies légères ou d’hémitéries. Or il est bien évident qu'il y a dans l’organisation anormale, comme dans l’organisation normale, des conformations qui s'appellent et des conformations qui s'exeluent; en d’autres termes, une véritable corrélation organique. Il résulte de ce fait, signalé par Is. Geoffroy Saint-Hilaire, et dont il s’est même, je le montrerai plus tard, exagéré l'importance, que les monstres sont monstres par leur organisation tout entière, ou du moins par des régions entières de leur corps. Aussi, tandis que l'hémitérie peut et doit être étudiée d’une manière isolée, et indépendamment des autres organes, l’organisation d’un ètre monstrueux ne peut être comprise que par la considération de l'ensemble de tous ses éléments. Ainsi donc on n’étudie, dans l’hémitérie, que l'hémitérie elle-même ; quand on étudie la monstruosité, on étudie un être monstrueux.
J'ai montré, dans le chapitre précédent, comment les êtres monstrueux se rattachent nécessairement à un nombre limité de types. Ces types, plus où moins semblables et plus où moins différents entre eux, peuvent être l’objet d’une classification, exactement comme tous les êtres que l'on compare. Or, s'il y a un très-grand nombre de classifications artificielles, il n'y en a qu'une qui soit vraiment naturelle, c’est-à-dire qui donne l'expression exacte des ressemblances et des dif-
férences, en d'autres termes, qui ait son fondement dans la nature des choses. C'est cette classification qu'Is. Geoffroy Saint-Hilaire à cherché à établir !, Je puis dire qu'il y à réussi, autant du moins que le comportait l'état de la science à l'époque où il l'a établie. Toutefois mes recherches tératogéniques, tout en me donnant la confirmation générale de la légitimité des groupes admis par Is. Geoffroy Saint-Hilaire, me conduisent à y apporter quelques modifications de détail. Elles me font reconnaitre, de plus, que plusieurs des groupes établis par cet illustre naturaliste doivent être caractérisés autrement qu'il ne le faisait. Je dois donc indiquer, mais d'uné manière très-générale, les modifications qu'il faudra introduire dans cette œuvre remarquable, et qui consisteront dans le remaniement de quelques groupes, dans une caractéristique nouvelle de quelques autres. Du reste, mes observations ne portent que sur quelques points particuliers. Je ne suis pas actuellement en mesure de reprendre la question dans son ensemble, — car il y à certains types tératologiques sur lesquels je n’ai pu recueillir encore que des documents incomplets ; — et je ne le serai peut-être jamais. Je dois donc me borner à présenter, sur Ce sujet, quelques considérations qui résultent de mes études tératogéniques, et qui seront peut-être utilisées quelque jour, lorsqu'un physiologiste entreprendra d'écrire un nouveau traité de tératologie, conforme aux progrès récents de la science.
Is. Geoffroy Saint-Hilaire partage les monstres en deux classes, les monstres simples et les monstres doubles. Dans la première, le
1 On a souvent contesté la légitimité de l'application de la classification naturelle à la tératologie. L'objection principale porte sur ce que les monstres ne sont pas de vérilables espèces ou de véritables genres, du moins dans le sens que les naturalistes attachent à ces mots. Or cette objection tombe d'elle-même, si l’on prend ces mots de genre et d'espèce non plus dans l’acception limitée qu'ils ont en histoire naturelle, mais dans l’acception beaucoup plus générale qu’ils ont dans la langue philosophique. Je me suis déjà expliqué sur ce point. Voir la note de la page 121.
Il ne faut pas oublier que la classification s'impose à nous dans toutes les carrières où s'exerce notre intelligence, toutes les fois que nous nous trouvons en présence d'un nombre considérable d'objets ou de faits; qu'elle peut être artificielle ou naturelle, suivant qu'elle considère ces objets ou ces faits à un point de vue unique, ou à tous les points de vue; enfin, que si les classifications artificielies peuvent être d'utiles moyens d'étude, la classification naturelle seule est un instrument de recherche, et par conséquent un instrument de découverte, Ces notions appartiennent autant à la philosophie générale qu'à l’histoire naturelle elle-même.
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monstre n'est formé que des éléments d'un embryon unique. Dans la seconde, le monstre résulte de l'union ou de la fusion plus ou moins complète de deux individus; fait d'autant plus remarquable que l’association de deux organisations en une seule organisation, de deux vies en une seule vie, ne se retrouve que dans les degrés les plus inférieurs du règne animal.
Les monstres simples se divisent en trois groupes, qui sont désignés sous les noms de monstres autosites, omphalosites et parasites.
Je laisse de côté les monstres simples parasites, sur lesquels je ne possède aucun document personnel. Dans l’état actuel de la science, leur interprétation présente des difficultés insurmontables. J’ignore donc si la distinction de ce groupe est réellement fondée! ; je suppose seulement qu'un certain nombre d’entre eux doivent être rattachés aux monstres omphalosites.
La distinction des monstres autosites et des monstres omphalosites est, au contraire, très-réelle. Ces deux groupes sont parfaitement naturels; mais ils le sont par d’autres motifs que ceux qui ont guidé Is. Geoffroy Saint-Hilaire dans leur établissement.
Voici comment ce grand naturaliste définissait ces deux classes :
« 4° Monstres autosites, c'est-à-dire capables de vivre et de se nourrir par le jeu de leurs propres organes. Tous peuvent subsister, plus ou moins longtemps, sortis du sein de leur mère. Les premiers genres sont mème complétement viables ;
« 2° Monstres omphalosites, où vivant seulement d'une vie imparfaite, et pour ainsi dire passive, qui n’est entretenue que par la communication avec la mère, et cesse dès que le cordon est rompu !.»
suffit de lire ces diagnoses pour voir qu'elles ne s'appliquent qu'aux monstres provenant de la classe des mammifères, et qu'elles laissent complétement de côté les monstres provenant de classes d'animaux ovipares. Il est vrai qu'Is. Geoffroy Saint-Hilaire ne connaissait chez les oiseaux qu'un très-petit nombre de monstres autosites, et aucun monstre omphalosite, Ces derniers peuvent se produire dans la classe des oiseaux, mais dans des conditions très-différentes de celles où ils apparaissent chez les mammifères, et qui, avant mes recherches, ne permettaient pas de les reconnaitre.
1 La suppression de l’ordre des monstres parasites a déjà été proposée par M. Lavocal : Considéralions sur un veau anide. 1857, Toulouse. ? Trailé de téralologie, t. 11, p, 184.
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Il faut donc changer ces diagnoses et les remplacer par d'autres plus générales et applicables aux monstres provenant de toutes les classes de l’'embranchement des vertébrés.
Je ferai remarquer, en outre, que cette division des monstres simples repose entièrement sur un caractère physiologique, caractère d'ailleurs très-insuffisamment défini, C'est uniquement une différence de viabilité. Or mes expériences m'ont appris que la viabilité d'un mème type tératologique peut varier suivant les espèces zoologiques dans lesquelles il se présente.
Les monstres simples autosites provenant de la classe des mammifères ne sont point de véritables autosites dans le sens qu'Is. Geoffroy Saint-Hilaire attachait à ce mot. Sans doute, ils se produisent et se constituent isolément ; mais ils ne tardent pas, à une certaine époque, par suite de la formation du placenta, à se greffer aux parois de la cavité utérine. Et alors ils vivent jusqu'à Ja naissance en véritables parasites. C'est la mère qui les nourrit; c’est elle qui respire pour eux. Sans doute, ils peuvent ordinairement vivre quelque temps après la naissance ; mais, à un très-petit nombre d'exceptions près, ils périssent nécessairement, fatalement, quelques Jours et souvent mème quelques heures après leur arrivée dans le monde extérieur. Is n'ont donc pas en eux-mêmes les conditions nécessaires pour la vie indépendante, comme semblerait l'indiquer l'expression d'autosites. Elle ne leur convient plus dès que le placenta s’est formé.
Les monstres autosites qui se produisent dans la classe des oiseaux sont, au contraire, de véritables autosites dans toute l'acception de ce mot. Enfermés dans la coquille de l'œuf et complétement séparés de l'organisme maternel, ils doivent trouver dans l'œuf tous les éléments de leur nutrition, en mème temps qu'ils doivent respirer par eux-mêmes. Aussi leur viabilité est-elle moins grande encore que celle des monstres simples autosites de la classe des mammifères, qui, vivant en quelque sorte d’une vie d'emprunt, peuvent atteindre sans périr l'époque de la naissance. Chez les oiseaux, ces monstres périssent presque toujours, d’une manière fatale, plus ou moins longtemps avant l’éclosion. Cette mort précoce à même empèché qu'on ne reconnût leur existence jusqu’à l’époque ou j'ai été les chercher dans l'œuf lui-mème aux premiers moments de lincubation.
Bien que je ne connaisse point l'existence de semblables monstres chez les reptiles, je crois qu'ils peuvent s’y produire. S'il en était
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ainsi, leurs condilions de viabilité seraient probablement différentes de celles des monstres qui appartiennent aux deux premières classes, par suite des conditions physiologiques toutes spéciales qui caractérisent les reptiles à l'âge adulte.
Ainsi done, les considérations physiologiques sur lesquelles Is. Geoffroy Saint-Hilaire avait établi cette division des monstres simples en autosites el en omphalosites ne suffisent point pour la justifier. Toutefois, ce naturaliste avait confusément le sentiment d'une différence importante entre les uns et les autres. Il comprenait vaguement que les premiers ont plus ou moins complétement en eux-mêmes les conditions de leur vie, Landis que les seconds ne trouveraient ces conditions qu’en dehors d'eux ; mais il n’avait point reconnu la cause même de cette différence.
Mes recherches me permettent d'expliquer nettement ce qui n'élait, dans lesprit d'Is, Geoffroy Saint-Hilaire, qu’un sentiment vague et confus. Les monstres autosites se produisent isolément dans un œuf qui leur est propre et peuvent, grâce à la complication de leur organisation, vivre pendant un temps plus ou moins long, bien que, presque toujours, atteints d'une manière irrémédiable dans leur viabililé. Au contraire, lorsque les omphalosites apparaissent isolés dans un œuf, ils périssent presque immédiatement après s'être formés, et lorsqu'ils sont encore dans cet état d'ébauche qui caractérise toujours les premières phases de la vie embryonnaire. Pour qu'ils puissent continuer à vivre et à acquérir leur organisation complète, il faut qu'ils se forment dans un œuf en même temps qu’un frère jumeau bien conformé. Il se produit alors des anastomoses entre les appareils vasculaires des deux embryons, anastomoses qui sont la condition nécessaire de la vie de l’omphalosite. Dans cette étrange association, c'est le frère bien conformé qui fait vivre le frère mal conformé., Celui-ci périt inévitablement au moment même où les deux organisations viennent à se séparer. On pourrait exprimer ce fait physiologique en remplaçant le terme d'omphalosite par celui d'adelphosite. Mais je ne crois’ pas qu'il y ail utilité à changer des dénominations consacrées depuis longtemps par l’usage. Dans le langage de la science, comme dans le langage ordinaire, on doit Loujours conserver les anciennes expressions, même quand nous ne pouvons plus leur attribuer le sens qu'elles avaient à l'origine. Il suffit de les considérer comme de simples appellations et de n'attacher aucune importance à leur signification étymologique. Au-
CLASSIFICATION TÉRATOLOGIQUE. 143 trement on aboutirait à une confusion dont les inconvénients seraient beaucoup plus grands que ceux que l'on voudrait éviter,
Il y a donc dans le fait de la gémellité et dans les conséquences
physiologiques qu'elle entraîne une différence fondamentale entre les omphalosites et les autosites, différence qu'is, Geoffroy Saint- Hilaire avait pressentie, sans pouvoir s'en rendre compte, Mais une classification des êtres vivants, quels qu'ils soient, normaux où anormaux, ne peut reposer sur des différences physiologiques : elle doit nécessairement être fondée sur l'organisation, C'est la conséquence de toutes les études zoologiques qui m'ont occupé pendant ma vie. Or, il existe entre les monstres autosites et les monstres omphalosites une différence anatomique capitale, la présence du cœur chez les premiers et son absence chez les seconds !, « Je ferai connaître plus tard les conditions biologiques, toutes différentes, qui résultent, pour les embryons monstrueux, de la présence ou de l'absence de cet organe. Pour le moment, je me borne à signaler que c'est là la différence fondamentale qui distingue les monstres autosites des omphalosites.
On peut déduire de ce fait une conséquence importante, c'est que l'apparition dans l'embryon des monstruosités omphalosites est antérieure à la formation du cœur, et appartient, par conséquent, aux premières phases de la vie embryonnaire, tandis que celle des monstruosilés autosites lui est, au contraire, postérieure.
Après la distinetion des monstres simples en monstres autosiles el en monstres omphalosites, vient la division de ces deux groupes en familles, contenant chacune un certain nombre de types, ou de genres, comme disait Is. Geoffroy Saint-Hilaire.
Cette répartition des types tératologiques en familles naturelles a une importance capitale au point de vue de la tératogénie, car j'ai reconnu que tous les types d’une même famille résultent d’un même fait initial et que, par conséquent, ils sont régis par la même loi de formation. La distinelion des types appartenant à une même famille résulle uniquement de l'étendue de la modification produite. 11 résulte de ce fait que, lorsque j'aborderai les questions spéciales de la tératogénie, j'étudierai la formation des différents types, non point isolément, mais en les groupant suivant les familles auxquelles ils
! Ou du moins, dans quelques cas, son état rudimentaire qui l'empêche de fonctionner comme moteur d’un appareil cireulatoire,
appartiennent, et je montrerai brièvement comment la même modilication fondamentale peut se prèter à la production d'organisations assez distinctes pour constituer des types déterminés.
Toutes les familles établies par Is. Geoffroy Saint-Hilaire dans l’ordre des monstres autosites sont parfaitement naturelles, à l’exceplion d’une seule, celle des monstres otocéphaliens, qu'il ne connaissait, d’ailleurs, que d'une manière incomplète, et sur la réalité de laquelle, comme il me le disait lui-même, il conservait encore des doutes. Mes études me conduisent à la rejeter entièrement.
Elle contient, en effet, plusieurs types tératologiques très-disparates et qui n'ont pour caractère commun qu'un fait assez peu important, la réunion des conques auditives en une seule et l’exislence d'une trompe d'Eustache unique, faisant communiquer le pharynx avec l'extérieur. Ce fait est incontestablement fort curieux. Is. Geoffroy Saint-Hilaire en ignorait la véritable signification. Nous la devons à Huschke, qui a montré que ce n’est qu’un arrêt de développement tenant à la permanence de la première fente branchiale *. Mais ce fait tératologique ne se produit qu’assez tard, et il accompagne des monstruosités très-diverses.
Les types de cette famille se rangent en trois groupes très-distincts, nettement caractérisés par la disposition de l'appareil oculaire. Le premier de ces groupes ne contient qu'un seul type, la #riocéphalee, caractérisée par l'absence complète de cet appareil. Le second, qui comprend trois types, est caractérisé par la cyclopie. Le troisième ne comprend actuellement qu'un seul type, la sphénocéphalie, dans laquelle les yeux sont complétement séparés”*.
Je considère la triocéphalie comme devant former une famille à. part. Les otocéphaliens cyclopes doivent être réunis aux cyclopes ordinaires ou, pour employer le langage d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire, aux monstres cyclocéphaliens, dont ils ne diffèrent que par la permanence de la première fente branchiale. Quant aux sphénocéphales, ils ne sont encore connus que d'une manière trop incomplète pour que l’on puisse leur assigner leur véritable place, Je les laisse donc provisoirement de côté.
Ainsi je pense que la famille des otocéphaliens doit être rayée
1 Huscuke, Uber die ersle Entiwickelung des Auges und die damit susammenhängende Cyclopie, dans Archiv für Anatomie und Physiologie, de Meckel, t. VI, p.40. 1832.
2 J'ai eu récemment occasion d'observer un type très-voisin de la sphénocéphalie, mais qui en diffère par l'absence de la bouche.
CLASSIFICATION TÉRATOLOGIQUE. 145 des catalogues tératologiques, et qu'il faut la remplacer par une famille restreinte au seul type de la triocéphalie, qui forme bien évidemment un groupe à part. C'est, du reste, le seul changement que je crois devoir indiquer dans la série des monstres autosites.
Dans l'ordre des monstres omphalosites la découverte de deux types nouveaux assez distincts des autres, l'hétéroide et le céphalide, non décrits par Is. Geoffroy Saint-Hilaire, conduira peut-être un jour les tératologistes à créer une ou deux familles nouvelles, Actuellement, cette création serait prématurée, car il n’est pas impossible que de nouveaux types, encore inconnus, viennent s'ajouter à ceux que nous connaissons déjà, et nous faire entrevoir des relations nouvelles entre toutes ces monstruosités.
L'arrangement -des familles de la monstruosité simple présente un fait très-intéressant et que je dois signaler dès à présent. J'en donnerai plus loin la démonstration.
L'ordre dans lequel Is. Geoffroy Saint-Hilaire dispose les diverses familles de la classe des monstres unitaires est très-exactement, quand on le prend en sens inverse, l'ordre dans lequel apparaissent dans l'embryon les différents types de la monstruosité simple. Ce fait s'explique facilement, puisque toutes les monstruosités simples, comme je l'ai déjà dit et comme je le prouverai plus tard, ont un même fait initial, l'arrêt de développement. Or, les types monstrueux diffèrent suivant l'époque plus ou moins reculée où l'arrêt de développement se produit. La série des monstres unitaires forme donc, pour employer le langage d’Is. Geoffroy Saint-Hilaire, une série parallele à celle des phases successives que traverse l'embryon.
Il n'y à qu'une seule modification à faire à cet arrangement des types de la monstruosité simple, c’est le changement de place des monstres syméliens, qui doivent être placés à la suite des monstres ectroméliens, ou bien avant eux, si l’on prend la série tératologique dans l’ordre où la prenait Is. Geoffroy Saint-Hilaire. Il est évident que la fusion des membres postérieurs, qui caractérise la symélie, est postérieure à l'apparition de ces membres, Par conséquent, si l'on prend la série dans l’ordre synthétique, c'est-à-dire en suivant l'ordre même des développements, on doit placer les monstres syméliens après les ectroméliens. Si, comme l’a fait Is. Geoffroy Saint- Hilaire, on procède par voie analytique, c’est-à-dire en remontant peu à peu jusqu'au point de départ des formations animales, on doit placer les syméliens avant les ectroméliens. Pour mieux faire com-
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prendre ma pensée, je me servirai d’une comparaison vulgaire, mais très-significative. En ordonnant sa série, Is. Geoffroy Saint-Hilaire remontait le cours du fleuve, tandis que je le descends. Sans doute, Is. Geoffroy Saint-Hilaire avait raison d'agir ainsi, il y a quarante ans, car il marchait du connu vers l'inconnu. Mes études, entièrement fondées sur la téralogénie, me permettent de suivre l’ordre inverse, qui est l'ordre naturel.
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La classe des monstres doubles ne présente aucune difficulté théorique.
Is. Geoffroy Saint-Hilaire considère les monstres doubles comme résultant toujours de l'union ou de la fusion de deux embryons primilivement distincts. J’adopte complétement cette manière de voir, qui est loin d’être généralement acceptée ‘. Je ferai connaître plus loin les motifs de mon opinion.
Is. Geoffroy Saint-Hilaire divise les différentes familles de la monstruosité double en deux ordres, qu'il désigne sous les noms de monstres doubles autositaires et de monstres doubles parasitaires, suivant que les deux embryons sont égalemént ou inégalement développés. Dans le second cas, l'embryon moins développé que son conjoint reproduit très-exactement l’un des types des monstres simples omphalosites. Is. Geoffroy Saint-Hilaire en fait la remarque avec raison ?, mais il n'en a pas vu la cause. Ce fait s'explique très-naturellement, puisque les omphalosites ne peuvent se développer complétement que lorsqu'ils se sont produits dans un œuf unique avec un frère jumeau. Il en résulte que tantôt l'omphalosite reste complétement séparé de son frère bien conformé, et que tantôt, au contraire, il s’unit à lui pour former un organisme unique. Je reviendrai sur ces faits lorsque je m'occuperai de l'évolution spéciale de chaque typé tératologique en particulier. Pour le moment, je me borne à signaler que l'histoire des monstres doubles parasitaires se lie nécessairement, et par des liens plas intimes encore qu'is. Geoffroy Saint-Hilaire ne le supposait, à celle des monstres omphalosites, Il y a même des
1 Toutefois il y a certains types de la famille des Polyméliens, les Mélomèles, par exemple, qui ne me paraissent pas devoir s'appliquer par uac dualité primitive. ? Traité de tératologie, t, IT, p, 14.
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CLASSIFICATION TÉRATOLOGIQUE. 147 cas où la distinction entre les monstres omphalosites et les monstres doubles parasitaires devient à peu près impossible.
L'arrangement en familles des types de la monstruosité double résulte uniquement du mode d'union des sujets composants. Or celte union se fait à une époque plus ou moins rapprochée de l'origine même de l'évolution ; et par conséquent, là aussi, nous concevons pour les types des monstres doubles autositaires l'existence d'une série plus ou moins comparable à celle que nous ont présentée les monstres simples autosites. Elle est très-vaguement indiquée par l'ordre même où Is. Geoffroy Saint-Hilaire a disposé ses familles, quand on le prend en sens inverse. Mais nos connaissances sur le mode de formation des divers types de la monstruosité double sont encore trop incomplètes pour nous permettre actuellement d'établir cette série sur des bases définitives. Je ferai connaître plus loin le petit nombre d'indications que nous possédons actuellement relativement à son existence.
Il y a toutefois un point particulier sur lequel je crois devoir me séparer d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire. Il a cru devoir établir une première famille sous le nom de monstres eusomphaliens, famille qui comprend trois types ou genres, qu'il désigne sous les noms de pygopage, métopage et céphalopage, et qui est caractérisée par lexistence de deux ombilies distincts, tandis que tous les autres types de la monstruosité double n'ont qu’un seul ombilic. Or, cette famille, contrairement aux autres familles de monstres doubles établies par Is. Geoffroy Saint-Hilaire, est entièrement artificielle. En effet, les pygopages, formés par une fusion profonde de deux embryons, ne sont, en aucune, facon comparables aux métopages et aux céphalopages qui résultent d’une union presque entièrement superficielle. Les premiers doivent évidemment former une famille à part, ou peut-être se rattacher à une autre famille, celle des monstres sysomiens, avec laquelle ils présentent certains traits de ressemblance.
Je dois également signaler ce fait que les ischiopages formeront probablement un jour une famille à part, et tout à fait distincte de celle des monomphaliens dans laquelle ils sont placés.
% Ainsi done, les critiques que je viens de faire de la classification tératologique d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire ne portent que sur des points de détail ; elles ne la modifient en rien d’essentiel. C’est que cette classification est vraiment naturelle et qu’elle donne une expression très-exacte des rapports des types tératologiques. Or, une classification naturelle n’est pas seulement un moyen de grouper les objets auxquels elle s'adresse; elle est surtout, et c’est là son principal avantage, un instrument de recherches, parce qu’elle contient implicitement un grand nombre de faits qui peuvent rester longtemps inapercus jusqu’à ce qu'une découverte inattendue vienne les mettre en lumière.
Pour ma part, je me ferai toujours un devoir de reconnaître que mes expériences tératogéniques m'auraient appris peu de chose, et seraient presque restées stériles, si la classification tératologique ne m'avait permis, toutes les fois que j’ai trouvé un fait nouveau, de le mettre immédiatement à sa place, et d'en déduire toutes ses conséquences, même les plus éloignées. Je n'aurais fait sans elle que des observations isolées, dont je n'aurais pu saisir les relations. Si je puis aujourd'hui publier un travail d'ensemble sur la tératogénie, travail dont toutes les parties se tiennent et se lient entre elles, je le dois uniquement à cette œuvre, l'un des monuments scientifiques les plus remarquables de notre siècle. Je dois ce témoignage à la mémoire de lillustre savant qui, pendant sa vie malheureusement trop courte, m'a donné tant de preuves de son affectueuse sympathie.
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