‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de tératogénie expérimentale (volume 2)Chapitre 22 sur 50 · MODE DE PRODUCTION DE L'HÉTÉROTAXIE OU DE L'INVERSION DES VISCÈRES · texte numérisé non relu

MODE DE PRODUCTION DE L'HÉTÉROTAXIE OU DE L'INVERSION DES VISCÈRES

L'inversion des viscères, ou l'Aétérotaxie, est l’une des anomalies les plus curieuses qui peuvent affecter l'organisation des animaux vertébrés; parce que, bien que très-complexe, puisqu'elle affecte un très-grand nombre d'organes, elle n’a cependant aucune gravité, et n'apporte aucun obstacle au jeu régulier des actes physiologiques.

L'intérêt qui s'attache à cette anomalie s'est encore accru par une découverte fort importante de Serres! sur l’organisation de certains monstres doubles. En effet, dans les monstres doubles à double poitrine et à têtes séparées, l'un des sujets composants est nécessairement inverse. L'inversion des viscères chez l’un des sujets est la cause qui détermine la fusion des deux embryons, comme je le montrerai plus tard.

L'inversion des viscères a été signalée par Aristote*. Plusieurs faits de ce genre ont été décrits vers la fin du dix-septième siècle, et ont vivement attiré l'attention du public. Le mot célèbre de Molière dans le Médecin malgré lui : « Nous avons changé tout cela », est une allusion à un fait de ce genre, qui avait fait beaucoup de bruit, quelque temps auparavant, trouvé par Morand sur un invalide âgé de soixante-six ans. On a eu, à diverses reprises, l'occasion de constater cette anomalie, même pendant la vie.

Antérieurement à mes recherches, elle était entièrement inexpliquée. Aussi a-t-elle fourni aux défenseurs de la monstruosité originelle un de leurs plus puissants arguments.

J'ai pu, depuis 1860, me rendre à peu près compte de son mode de formation, par des considérations théoriques très-simples, que l'on peut déduire facilement de l'embryogénie normale *.

1 SERRES, Recherches d'analomie transcendante et pathologique, dans les Mémoires de l'Acad. des sc. t. IX, 1832, p. 800,

? ARISTOTE parle d'animaux dans lesquels le foie était à gauche et la rate à droite, rigi Qouv ysvecéws, lib. IV, cap. rv.

Danesre, Sur les conditions organiques des hétérotaæies, dans les Bulletins de la Société de biologie, 3e série. t. III, p. 8, 1859.

2i6 MODE DE PRODUCTION DE L'HÉTÉROTAXIE

A l’âge adulte, chez l’homme et chez les animaux vertébrés, certains organes sont symétriques; d’autres, au contraire, le tube digestif et la partie centrale de l'appareil circulatoire, échappent à la loi de symétrie.

La symétrie se produit de deux manières différentes. Les organes symétriques, situés sur le plan médian du corps, peuvent être partagés, par ce plan médian, en deux moitiés parfaitement symétriques l’une de l’autre. Les organes symétriques, situés en dehors du plan médian, sont doubles, et placés symétriquement par rapport à ce plan.

Tous les anatomistes savent que Bichat, dans sa célèbre distinction des deux vies, a fait de la symétrie le caractère des organes de la vie animale ; tandis que les organes de la vie organique seraient, au contraire, privés de ce caractère !,

On a fait remarquer depuis longtemps que ce prétendu caractère n'a pas l'importance que Bichat croyait pouvoir lui attribuer. Même en ne considérant que les êtres adultes, on voit que beaucoup d'organes de la vie organique sont plus ou moins symétriques. Mais l'embryogénie a permis d’aller plus loin. L’embryon est symétrique à son début; et les organes qui, à l’âge adulte, échappent plus ou moins à la loi de symétrie, sont, à leur origine, parfaitement symétriques.

La symétrie est donc la condition primitive de l'organisme, et ce n’est qu'à certaines époques qu'elle disparaît plus ou moins dans certains organes, qui ne revêtent ainsi que tardivement le caractère d'asymétrie qu'ils possèdent définitivement.

Cette disparition de la symétrie primitive se produit par deux procédés, suivant la nature de la symétrie.

Lorsque les organes symétriques sont placés des deux côtés du plan médian, la disparition de la symétrie primitive résulte de la disparition de certains organes d’un des côtés du plan, tandis qu'ils persistent de l’autre côté.

Telle est, par exemple, la partie centrale du système artériel. Aun certain moment de la vie embryonnaire, comme nous le savons surtout par les observations de Rathke”, le système artériel des ver-

1 Bicuar, Recherches sur la vie et la mort. 1re partie, Voir l’article 2, qui a pour titre : Différences générales des deux vies, par rapport aux formes de leurs organes respectifs.

2 Raruke, Untersuchungen üher die Aortenwurzeln und die von ihnen ausgehenden Arierien der Saurier, dans les Mémoires de l'Ac, de Vienne, t. XXIIT, 1857.

un.

tébrés allantoïdiens présente à la sortie du cœur, immédiatement audessus du bulbe, cinq paires d’'ares ou de crosses qui, pénétrant dans des traînées de matière organique, forment l'appareil branchial transitoire de l'embryon. Seulement cette disparition se fait d'une manière différente chez les reptiles, les oiseaux et les mammifères. D'abord, chez tous ces animaux, les trois premières paires d’ares aortiques disparaissent à peu près complétement, sauf certaines parties de ces ares, qui deviendront les artères carotides et les artères sous-clavières. Puis, dans les deux dernières paires, les ares aortiques du côté gauche disparaissent à peu près complétement chez les oiseaux, tandis que ceux du côté droit disparaissent complétement chez les mammifères. Il ne reste donc plus, chez les mammifères et chez les oiseaux, que deux vaisseaux sortant du cœur. Le vaisseau supérieur forme la crosse de l'aorte, tandis que le vaisseau inférieur forme d’abord l'artère pulmonaire, puis le canal artériel, vaisseau qui n'a lui-même qu'une existence temporaire, et qui disparaît de trèsbonne heure.

Il y a, au début, chez tous les vertébrés allantoïdiens, deux aortes descendantes dans lesquelles viennent aboutir toutes les crosses que je viens de signaler. Chez les reptiles, ces deux aortes persistent toute la vie. Chez les oiseaux l'aorte gauche disparaît, tandis que l'aorte droite disparaît chez les mammifères *.

1 J'indique ici ces faits d’une manière générale. Il est évident que lorsque l’on descend dans les Gétails on voit que la disparition d'une certaine partie des ares aortiques ne se fait pas toujours de la même manière. Chez les oiseaux, par exemple, les deux branches de l'artère pulmonaire proviennent de deux ares aortiques distincts. Chez les mammifères elles proviennent d'un arc aortique unique, l'arc aortique gauche de la dernière paire, tandis que, dans l’inversion, elles proviennent de l'arc aortique droit de la dernière paire. Si l’on poursuivait plus loin cette étude, on verrait très-probablement que la disparition des arcs aortiques peut varier, même dans les espèces d'une même classe.

Mais, quelle que que soit la diversité de ces faits, elle ne change absolument rien à l'explication de l'inversion. Il y a dans l’état normal,de chaque côté du plan de symétrie, persistance de certains arcs aortiques ou de certaines parties des arcs aortiques, et disparition totale ou partielle de certains autres. Dans l'inversion, les parties qui dans l'état normal, persistent ou disparaissent du côté droit, persistent ou disparaissent du côté gauche, et par la même raison les parties qui dans l'état normal, persistent ou disparaissent du côté gauche, dans l’inversion persistent ou disparaissent du côté droit.

Il y a, dans tous ces faits, un remarquable exemple d'arrêt de développement, car c'est à cette cause que l'on doit attribuer la permanence d'un organe qui n'existe que pendant la vie embryonnaire.

Lorsque l'en étudie les anomalies artérielles et principalement celles que présen-

De pareils faits se produisent pour le système veineux. Chez les mammifères, l'embryon présente deux veines caves supérieures, formées l’une et l’autre par la réunion de trois veines, la veine sousclavière, la veine jugulaire et la veine improprement appelée azygos. Celle disposition, qui persiste toute la vie chez les oiseaux, disparaît

Fig 1.

Page 1