‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de tératogénie expérimentale (volume 2)Chapitre 21 sur 50 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SomMaIRE. 1° Considérations générales, — 29 Origine des déviations de la colonne vertébrale et des mernbres, — 39 Augmentation du nombre des organes placés

en séries,

SA

Ce chapitre sera très-court.

Assurément les hémitéries présentent un grand intérêt scientifique, puisque les monstruosités résultent de lassociation d'un certain nombre d'hémitéries. Mais mes recherches ne m'ont donné qu'un trèspetit nombre de documents sur leur origine.

Cela tient à deux causes.

La première cause, c’est que les hémitéries, lorsqu'elles sont isolées, n'apparaissent généralement dans l'embryon qu'à des époques tardives. Celles qui apparaissent au début de l’évolution exercent ordinairement une influence plus ou moins profonde sur la formation d'autres organes ; et, par conséquent, elles déterminent la production d’autres hémitéries dont l'association constitue une monstruosité, Je n'ai rencontré, jusqu’à présent, qu’une seule hémitérie restant isolée el provenant des premiers temps de l’évolution. C’est la permanence totale ou partielle de la gouttière primitive, permanence qui caractérise la fissure spinale.

La seconde cause, qui n'est qu'une conséquence nécessaire de la première, c'est que, par suite de leur apparition tardive, les hémitéries sont beaucoup moins générales que les monstruosités véritables. Elles ne sont possibles, pour la plupart, que dans certaines classes, dans certains genres, même dans certaines espèces. On conçoit donc que mes études, faites exclusivement dans l'embryon des oiseaux, n’aient pu me donner qu'un petit nombre de documents applicables à d’autres classes, et, par exemple, aux mammifères et à l'homme lui-même.

Du reste, la recherche de l'origine des hémitéries présente beaucoup moins de difficultés que celle des monstruosités véritables. Elles résultent, dans le plus grand nombre des cas, d'un même fait biologique, l'arrêt de développement, qui est presque toujours

très-facile à constater, et qui maintient un organe dans un état embryonnaire. L'embryogénie permet done généralement de les expliquer d'une manière théorique, par la connaissance des états successifs que chaque organe traverse dans son évolution. Les objections que l'on a quelquefois opposées à cette application de la théorie de l'arrêt de développement tiennent uniquement, je l'ai montré déjà, à ce que l'on a méconnu pendant longtemps la distinction des deux phases de la vie embryonnaire. Le plus souvent, l'arrêt de développement ne frappe pas des organes déjà formés, mais des blastèmes cellulaires. Les organes tératologiques apparaissent d'emblée, avec leurs caractères définitifs, dans des blastèmes arrêtés dans leur évolution par la cause tératogénique. J'ai montré plus haut que c'est ainsi que se produisent la fissure spinale et le bec-delièvre. Les progrès de l'embryogénie diminuent chaque jour le nombre des problèmes tératogéniqües que soulèvent les hémitéries. Je puis citer, à cet égard, les belles observations de M. Schræder van der Kolk sur l’allantoïde humaine‘. Il y a trouvé l'explication de deux anomalies qui ont, pendant longtemps, vainement exercé la sagacité des tératologistes, l’extroversion de la vessie et l’épispadias, anomalies qui sont liées à la formation de la vessie urinaire, et qui ne peuvent, par conséquent, se produire chez les oiseaux. Dans d’autres cas, également faciles à interpréter, il y a permanence d’un organe, qui n’est ordinairement que transitoire ; tel est le canal artériel.

Je me contenterai donc d'indiquer quelques faits entièrement nouveaux que j'ai rencontrés dans mes recherches.

Les seules hémitéries sur la formation desquelles j'ai rencontré des faits nouveaux et tout à fait inattendus, sont les déviations de la colonne vertébrale et celles des membres.

Ces déviations, quelque diverses qu'elles soient, résultent d’une même cause, l'arrêt de développement. Cela peut paraître étrange au premier abord; c’est pourtant l'expression de la réalité, Seulement

ici l'arrêt de développement ne frappe pas l'embryon lui-même, mais l'amnios qui enveloppe l'embryon.

SCHRŒDER VAN DER KoLk, Over de Allantois en hare Vorming en Veranderingen in den Mensch, dans les Mémoires de l'Académie des sciences d'Amsterdam, t. IX, 1861*

J'ai déjà signalé ce fait en parlant des arrêts de développement de l’amnios ’, Je dois y revenir, en y ajoutant quelques détails.

Lorsque l’amnios s'arrête quand l’ombilic amniotique est encore largement ouvert, si l'embryon continue à s’accroître, il ne peut s'étendre dans le sens de sa longueur, et doit nécessairement se replier sur lui-même. Ainsi se produisent des flexions de la colonne vertébrale, flexions qui y déterminent le genre d'incurvation que l'on distingue sous le nom de scoliose en anatomie pathologique. Cette déviation de la colonne vertébrale s'accompagne souvent de la déviation des membres.

La déviation des membres, lorsqu'elle existe seule, résulte également d'un arrêt de développement de l’amnios, mais dans une période ultérieure. Lorsque la partie postérieure de cette enveloppe reste appliquée sur le corps de l'embryon, elle gène plus ou moins le développement des membres, et peut, entre autres anomalies, produire leur déviation. Cela peut se faire tantôt pour un membre isolé, et tantôt pour plusieurs à la fois.

J'ai observé ces faits dans un grand nombre de cas. Tantôt ils se produisaient isolément ; tantôt, et le plus ordinairement, ils étaient associés à de véritables monstruosités.

Ainsi que je l'ai dit déjà, ces faits ont été entrevus par Cruveilhier. Ce grand médecin avait bien reconnu l'existence d’une pression extérieure comme le fait initial de la plupart des déviations; mais il n'avait pu déterminer la cause de cette pression. De plus, il n'avait pu se rendre compte du mode d'action de la cause tératogénique; car il ignorait la distinction, si nécessaire au point de vue de la tératogénie, des deux périodes de la vie embryonnaire. Il ne faut pas oublier que la pression exercée par l'amnios sur la colonne vertébrale ou sur les membres ne peut modifier ces parties que lorsqu'elles sont à l'état de blastèmes cellulaires, et qu’elles ne possèdent pas encore leur structure définitive, Ici, comme partout, les organes tératologiques apparaissent dans des blastèmes antérieurement modifiés par l'anomalie,

La connaissance de ces faits permet d'expliquer facilement un certain nombre de particularités que présentent ces déviations, On sait que ces anomalies sont très-fréquentes dans l’espèce humaine, et que, n'élant pas incompatibles avec la vie, elles ont, depuis Hippocrate,

1 Voir p. 205.

constamment appelé l'attention des chirurgiens. Je ne referai point, après eux, l'histoire de toutes les formes sous lesquelles elles peuvent se présenter : on la trouvera dans tous les traités des maladies chirurgicales. Je me borne à signaler un fait qui, jusqu’à présent, a complétement échappé à toute explication ; la modification des surfaces articulaires dans les membres déviés. On ne pouvait la comprendre lorsque l’on admettait que ces articulations auraient eu primitivement une disposition normale. Mes études me prouvent que la déviation des membres est antérieure à la formation des os, des ligaments et des muscles; et que, par conséquent, les articulations des membres déviés présentent, dès l’époque où elles se forment, des surfaces articulaires différentes de celles qui se produisent dans les membres normaux.

Cette explication s'applique également à l’atrophie des muscles, qui accompagne si souvent les déviations. Le plus ordinairement, il n’y à pas eu destruction, mais formation incomplète.

Je sais bien qu’en émettant ces idées sur la production des déviations, je me trouve en contradiction avec la plupart des pathologistes, qui considèrent ces anomalies comme résultant de la modification d’un état normal primitif. On m'objectera, sans doute, la production de ces anomalies après la naissance, sous l'influence de causes entièrement pathologiques. Pourquoi n’admettrait-on pas que ce qui a lieu après la naissance aurait lieu également avant la naissance ? Je connais certainement ces faits comme tous les médecins ; mais je suis convaincu que les causes pathologiques n’ont qu'une importance restreinte avant la naissance, et que le plus grand nombre des déviations congénitales provient de la cause que je viens de signaler. Mes recherches me donnent à cet égard une conviction complète.

Il me reste à dire quelques mots sur un genre particulier d’hémitéries, celles qui sont caractérisées par l'augmentation du nombre des organes normaux.

Ces anomalies ont été désignées depuis longtemps sous le nom d’anomalies où de monstruosités par excès, Elles appartiennent, relativement à leur cause, à plusieurs catégories bien distinctes.

Tantôt elles résultent du défaut d'union de parties ordinairement

séparées : les deux cœurs primitifs par exemple. Dans ce cas leur explication est très-simple. C'est une application particulière de la loi d'arrêt de développement.

Tantôt l'augmentation du nombre des parties résulte de la soudure et de la fusion de deux embryons en un seul. C’est le cas des monstruosités doubles, que j'étudierai un peu plus tard.

Quand on retranche ces deux catégories d'anomalies par excès, il ne reste plus qu’un petit nombre de cas, qui consistent dans la multiplication du nombre d'organes placés en séries : les vertèbres, les côtes, les doigts.

Mes recherches ne m'ont jusqu’à présent fourni aucun document sur la production de ces hémitéries. Je dois cependant présenter quelques considérations théoriques relatives aux discussions auxquelles la formation de ces anomalies a donné lieu.

J'ai fait connaître au commencement de cet ouvrage! la discussion célèbre de Lémery et de Winslow sur l’origine de la monstruosité. Lémery considérait les monstres par excès comme formés par la soudure de deux œufs ou de deux embryons primitivement distincts. Winslow y voyait au contraire une conformation originelle. Ces deux doctrines existent encore, quoique sous une autre forme. Sans doute, on ne trouverait pas aujourd'hui de partisan de la monstruosité originelle ; mais il y a beaucoup de ces physiologistes qui admettent que toute monstruosité double est une monstruosité par excès, et que l’embryon est toujours primitivement simple. Je discuterai plus loin ce point de tératogénie.

Pour le moment, je me borne à indiquer ce fait que la monstruosité simple par excès, et plus particulièrement l'existence des doigts surnuméraires ou la polydactylie, à été et est encore opposée aux partisans de la duplicité monstrueuse primitive. On objectait aux théories de Lémery que la logique le conduisait forcément à admettre que l'existence d’un doigt surnuméraire à un seul membre, ou à plusieurs membres, serait la conséquence de la dualité embryonnaire primitive. Mairan, qui avait remplacé Fontenelle comme secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, et qui rédigeait, à ce titre, l'analyse de toutes les communications faites à ce corps savant, se départit en cette occasion de l'impartialité qui était son premier devoir. Il renchérit sur les objections de Winslow, et chercha à calculer la proba-

1 Voir l’Introduction, p. 15 et suiv.

MODE DE PRODUCTION DES HÉMITÉRIES. 213 bilité qu'il y aurait à ce qu'un embryon fut complétement détruit, sauf un doigt, et à ce que ce doigt restant allât se placer à la suite des doigts d'un embryon bien conformé. Il arrivait ainsi à une fraction dont le dénominateur était l'unité suivie d’un nombre prodigieux de zéros. Ce dénominateur augmentait encore dans des proportions bien autrement énormes, lors de l'augmentation du nombre des doigts à chaque membre. Partant de ces faits, Mairan arrivait à nier complétement l'existence de la dualité embryonnaire primitive dans toutes les monstruosités doubles !

On m'a fait tout récemment les mêmes objections ?,

Or la science possède un certain nombre de faits qui prouvent que l'augmentation du nombre des doigts, et même l'augmentation de certaines parties des membres, ne résulte point d’une dualité embryonnaire primitive. Ce sont les cas de polydactylie et même de polymélie observés sur les membres des batraciens urodèles, à la suite des mutilations expérimentales si souvent répétées chez ces animaux, depuis Bonnet et Spallanzani. Ces faits prouvent d’une manière bien évidente que la formation d’un doigt ou même d'un membre surnuméraire n'indiquent en aucune façon une dualité embryonnaire primitive. s

Je puis citer également des faits semblables observés chez les batraciens anoures. J'ai eu moi-même occasion d'observer la multiplication de membres entiers ou de certains segments des membres chez ces animaux. Il est bien évident que la dualité monstrueuse ne peut être invoquée ici, puisque les membres n'apparaissent que tardivement, et seulement après que l'animal est sorti de l'œuf. Les membres mutilés ne se régénèrent point à l’âge adulte, mais ils se régénèrent pendant l’état de larve. Ne peut-on croire que dans les faits observés il y avait eu des mutilations accidentelles pendant la première période de la vie?

Il est bien évident que les mutilations ne font que mettre en jeu une faculté qui existe dans l’organisation elle-même, et que, par conséquent, cette faculté peut entrer en action sous d’autres influences que celles des mutilations. Mais, au moins chez les animaux supérieurs, cette faculté est restreinte dans ses effets. Jusqu'à présent mes expériences ne m'ont encore rien appris sur la nature des causes qui

1 Marnan, Histoire de l'Académie des Sciences, 1743. ? Bulletins de la Société d'anthropologie, 2 série, t. 9, p. 171, 1874.

la mettent en jeu. Je signale ce problème aux personnes qui, dans l'avenir, s'occuperont de tératogénie.

Rappelons du reste que, dans l'augmentation du nombre d'organes qui caractérise les véritables monstruosités par excès, le mode d'union de la partie surnuméraire aux parties normales est tout différent de celui des embryons doubles, qui sont ou simplement adhérents, ou réunis par les parties homologues. Ici il s'agit seulement d’un organe placé dans une série, et qui peut ne pas reproduire, plus ou moins exactement, les dispositions de ceux qui le précèdent ou quile suivent.

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