On appelle anomalie toute déviation du type spécifique
Le nom de monstruosité s'applique plus particulièrement à « un ensemble d'anomalies très-complexes, très-graves, rendant impossible ou difficile l'accomplissement de certaines fonctions, et produisant chez les individus qui en sont affectés une conformation vicieuse très-différente de celle que présente ordinairement leur espèce !. »
I. Les anomalies, et surtout les monstruosités, ont été considérées pendant longtemps comme des faits complétement étrangers à l’ordre naturel et, par conséquent, à la science.
Il y à peu de sujets qui aient autant excité l'imagination des hommes. Comment se produisent ces êtres toujours étranges et souvent hideux? Ce serait assurément un récit intéressant qne celui de toutes les explications que l’on inventa pour en rendre compte, d'autant plus qu'elles n'ont pas entièrement disparu, et qu'on les retrouve encore dans les superstitions populaires. Les obscurités et les terreurs, pour parler avec Lucrèce, qui ont pendant si longtemps obsédé notre intelligence, n’ont pas encore été complétement
1 Is. GEOFFROY SAINT-HILAIRE, Trailé de tératologie, t. 1, p. 33.
dissipées par la connaissance de la nature et par la raison ?. Mais ici je dois rester sur le terrain de la science; je laisse à d'autres le soin de raconter l'histoire, si curieuse pourtant, des aberrations de l’esprit humain.
HT. La Grèce est la patrie de la science. Toutes les conceptions que nous créons pour expliquer l’homme et la nature, toutes les théories scientiliques par lesquelles nous cherchons à rendre compte de notre existence et des existences étrangères à la nôtre, des phénomènes qui se passent en nous et hors de nous, ont leur origine dans les écoles de la philosophie grecque. C'est toujours 1à qu'il faut remonter, quel que soit l’objet de nos étures.
On trouve dans une phrase d'Aristote une notion très-exacte de la monstruosité, tellement exacte que J'ai pris cette phrase pour épigraphe de mon livre: « La monstruosité est un objet contre nature ; ou plutôt non pas absolument contre nature, mais contre ce qui se passe le plus ordinairement dans la nature. Rien ne se produit contrairement à la nature, en tant qu’elle est éternelle et nécessaire : cela n'arrive que dans les choses qui se produisent le plus ordinairement d’une certaine facon, mais qui pourraient se produire autrement ?. » Cette phrase, malgré son extrême concision, exprime très-nettement lPidée que nous nous faisons, que nous devons nous faire de la monstruosité , résultat extraordinaire de causes purement naturelles. La production et l’organisation des monstres sont des questions scientifiques, puisqu'elles doivent s'expliquer par une application particulière des lois générales qui déterminent la production et l'organisation des êtres normaux.
Après Aristote, les écoles philosophiques et particulièrement les écoles stoicienne et épicurienne formulèrent d'une manière précise l'idée des lois de la nature, lois éternelles et universelles qui régissent d’une manière absolue la manifestation de tous les phénomènes. Les livres de ces écoles sont perdus; mais nous pouvons y suppléer, dans une certaine mesure, par le curieux ouvrage de Cicéron De divinatione,
1 Hune igitur terrorem animi tenebrasque necesse es Non radu solis, neque lucida tela diei Di-cutiant, sed naluræ species ratioque.
2 Anrsrore, Lezt füuv yevesiws, liv, LV, cap. 1v. ÉGri ya +è réous map gÜotv rt, tapa güou À cb maauv, 2AAR TN Ds ER To RUAU RA98 JAP TÜV der xoi nv ÉË avéyxns, cdd ev JÉUETA 7272 gÜaiv, AAMX Ev rois Os mt T0 TONd qLev CÜTE JEVGWÉVOLG, vd ep omévoLs dÈ rai
dans lequel le grand écrivain romain combat, à leur aide, les superstitions de son temps. Il y développe cette pensée que les prodiges (ostenta où portenta) — et les monstres jouaient un grand rôle dans les prodiges — se produisent d’après les lois de la nature, aussi bien que les phénomènes que nous observons tous les jours : « On ne s'étonne pas, dit-il, de ce que l’on voit fréquemment, même quand on ignore comment cela se produit. S'il arrive un fait que l'on n'ait pas encore vu, on le considère comme un prodige. » Et ailleurs : « Tout ce qui a naissance, quel qu'il soit, a nécessairement une cause naturelle; de telle sorte que s’il existe contre la coutume, il ne peut cependant exister contre la nature... Rien ne peut arriver sans cause ; et rien n'arrive qui ne puisse arriver. Et s'il arrive ce qui a pu arriver, cela ne peut pas être considéré comme un prodige, Il n'y a donc pas de prodiges !. »
Ces passages de Cicéron ont été admirablement commentés par Montaigne, à propos d'un monstre hétéradelphe qui vivait de son temps : « Cé que nous appelons monstres ne le sont point à Dieu, qui voit dans l'immensité de son ouvrage l'infinité des formes qu'il y a comprises... De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, commun et réglé ;: mais nous n’en voyons pas l'assortiment et la relation. Nous appelons contre nature ce qui advient contre la coutume: rien n’est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison naturelle et universelle chasse de nous l'erreur et l'étonnement que la nouvelleté nous apporte *. » On a souvent cité ces paroles de Montaigne comme entièrement nouvelles ; elles ne sont, en réalité, que la doctrine de la philosophie antique.
Fontenelle qui, sous une forme très-spirituelle, parfois même trop spirituelle, a si souvent exprimé sur les sciences des idées remarquablement justes, reproduit ainsi la pensée d’Aristote, de Cicéron, de Montaigne : « On regarde communément les monstres comme des jeux de la nature; mais les philosophes sont très-persuadés que la nature ne se joue point; qu'elle suit toujours invariablement les mêmes règles, et que tous ses ouvrages sont, pour ainsi dire, égale-
1 Cicéron, De divinalione. « Quod crenro vidit, noa miratur, eliamsi eur flat, nescit. Quod ante non vidit, id si evenerit, ostentum esse censet. » (Lib. II, cap. xxu1.)
« Quidquid oritur, qualecumque est, causam habeat a natura necesse est : ut, etiamsi præter consuetudinem exstiterit, præter naturam tamen non possit existere.…., Nibil fieri sine causa potest, Nec, si id factum est, quod possit feri, portentum debet videri. Nulla igitur portenta sunt, » (Lib, 11, cap, xxvut.)
2 MoxrTalGnr, Essais, liv. LI, chap, xxx.
ment sérieux. Il peut y en avoir d’extraordinaires, mais non pas d'irréguliers ; et ce sont même souvent les plus extraordinaires qui donnent le plus d'ouvertures pour découvrir les règles générales où ils sont compris !
On à formulé, de nos jours, cette pensée d’une manière plus précise, et surtout plus conforme au langage de la science actuelle. Je citerai les deux phrases suivantes : « Au premier coup d'œil, une monstruosité paraît une exception aux lois de la nature ; ce n'est cependant qu'une exception aux effets qu’elles produisent ordinairement. Ces lois, toujours immuables comme l'essence des choses dont elles dérivent, ne varient ni pour les temps ni pour les lieux ?..…. » Et celle-ci: «I n’y a point de monstres dans la nature, si l’on entend, par ce mot, déviation de la nature à ses règles accoutumées d’acoi 3,»
. I a fallu bien des siècles pour que ces idées pénétrassent dans sé science. Aujourd'hui c’est un fait accompli. On a fini par reconnaître que les organisations anomales et monstrueuses sont aussi régulières que les organisations normales, bien qu'elles le soient autrement, parce qu'elles sont régies par les mêmes lois; et que, par suite de cette régularité mème, elles se rattachent toutes à un certain nombre de types parfaitement définis ou définissables, parce qu'il n'existe en réalité, comme la science le démontre, qu'un certain nombre de déviations possibles du type spécifique.
Ce progrès, préparé depuis la renaissance par les travaux d'un grand nombre d’anatomistes et de physiologistes, a été réalisé, dans notre siècle, par les deux naturalistes français à la mémoire desquels je dédie ce livre, Etienne et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Nous pouvons dire avec un juste orgueil, que, grâce à leurs mémorables travaux, la science des monstres, ou, comme ils l'ont appelée, la fératologe, est une science toute française.
Toutefois cette science est encore incomplète. Fe distinction des différents types de l'anomalie et de la monstruosité, la connaissance de leur organisation, les relations des différents types ‘entre eux, formenc une partie de la tératologie que l’on peut considérer comme à peu près terminée. Les recherches ultérieures y ajouteront
1 FoNTENELLE, Hist. de l'Académie des sciences, 1703, p. 28
2 LACÉPÈDE, Hist. nat. des serpents, chap. Des serpents monstrueux.
3 VERNOIS, Propositions de philosophie naturelle terminant une thèse présentée et soutenue à la Faculté de médeeine de Paris, le 29 décembre 1837,
INTRODUCTION. ù quelques faits de détail; elles n'y introduiront pas de changement essentiel ?.
Il n'en est pas de même de cette partie de la science qui recherche l'origine et le mode de formation des monstres ou, comme on le dit, de la tératogénie. Ici, avant mes études, presque tout était à faire.
Ce long retard s'explique facilement. La science de l'évolution des êtres anormaux présuppose la science de l'évolution des êtres normaux ; en d’autres termes, la tératogénie présuppose l'embryogénie. Or, l'embryogénie est de création toute récente; elle ne date réellement que du siècle dernier, et du grand physiologiste Wolf.
Sans doute on avail, dès l'antiquité, :suivi le développement de l'embryon, dans différentes espèces. Il Y à, dans la collection des ouvrages attribués à Hippocrate, un curieux livre sur la Nature de l'enfant, dans lequel on trouve l'indication d'observations faites jour par jour sur le développement du poulet ?, Les écrits d’Aristote contiennent des notions fort exactes sur le développement des oiseaux et sur celui des poissons *. A l’époque de la renaissance des études biologiques, Fabrice d’Aquapendente, puis et surtout Harvey, son élève, commencèrent une belle série de recherches embryogéniques. Malheureusement, ce mouvement scientifique fut arrêté dès son début par la doctrine de la préexistence des germes *.
Il est curieux de voir que cette doctrine, entièrement hypothétique, s'imposa aux intelligences comme la conséquence directe et nécessaire de l'observation.
V. Quand on étudie les graines et les bulbes de certaines plantes, on y voit déjà, même à l'œil nu, mais à l'état de simples rudiments, un certain nombre de parties qui se développeront plus tard. Un médecin de Venise, nommé Aromatari, qui avait été l’ami de Harvey pendant son séjour en Italie, partit de ce fait pour établir que la graine et le bulbe contiennent réellement, et non virtuellement, la plante tout entière. Puis, comparant l'œuf animal à la graine, il ajoutait cette phrase remarquable : « En ce qui concerne les œufs de
1 Du moins pour les animaux vertébrés. La tératologie des animaux invertébrés est encore à faire. Je prouverai cette proposition dans un chapitre de ce livre.
2 Ilept goarcs raid.
3 Il savait par exemple que les poissons n'ont pas d'allantoïde comme les oiseaux, mais qu'ils possèdent leur sac vitellin. Iepi fowv yevecéu, lib. III, cap. mm.
* Fagnicius, De formatione ovi pennatorum, 1638. — Hanvey, Eercilationes de generalione animalium, 1681,
poule, nous pensons que le poulet est déjà ébauché dans l’œuf avant d'être formé par la poule !, »
Ce qui pour Aromatari n'était qu’une hypothèse devint une réalité pour Swammerdam. Ce grand naturaliste appliqua à l'étude de l’organisation le microscope, dont l'invention était toute récente. Il eut ainsi, le premier, la révélation du monde des infiniment pelits, et fut frappé d’épouvante à son aspect, Au-delà de ce monde visible, dontil avait reculé si loin les bornes, il apercevait un monde invisible, non moins réel que l’autre, dont l'accès lui restait fermé par l’imperfection des instruments d'optique et la limite du pouvoir ampliliant des lentilles. Mais les découvertes de la science pouvaient reculer indéfiniment cette limite. Et alors, où s’arrêterait l’observateur ? Unissant les sentiments religieux les plus exaltés à un amour passionné pour la science, Swammerdam voyait done, à chaque découverte, l’abime se creuser sous ses pas, cet abîme que Pascal avait entrevu au pont de Neuilly. Comme Pascal, et pour les mèmes causes, Swammerdam mourait prématurément, après avoir vainement cherché dans le mysticisme l’apaisement des troubles de son âme ?.
On ne peut comprendre l’origine de la doctrine de la préexistence des germes que par cette intervention incessante des préoccupations religieuses dans une série, admirable d’ailleurs, de recherches scientifiques *. Swammerdam avait d'abord étudié les métamorphoses des insectes, et particulièrement cette curieuse succession de phénomènes qui font de la chenille un papillon. L'animal qui sort de l'œuf, la chenille, n’a aucune ressemblance apparente avec le papillon qui à produit l'œuf, Après avoir vécu, pendant un certain temps, d’une vie active, la chenille se transforme en ce que l'on appelle la chrysalide ; c'est-à-dire en un organisme tout à fait différent, formé d’une enveloppe solide dans laquelle on ne rencontre qu'une matière demiliquide. C'est, en quelque sorte, un second œuf d’où sort plus tard le
1 AROMATARI, Epislola de generatione ylantarum. Venise, 1695. « Quod attinet ad ova gallinarum, existimamus quidem pullum in ovo delineatum esse, antequam formatur a gallina ».
? Voiren tête de la Biblia nature, la vie de Swammerdam par BOERHAAVE, admirablement commentée par MicneLer, dans l'Insecte.
% Voir, par exemple, l'Ebauche de l'histoire des êtres organisés avant leur fécondalion, que SENEBIER a publiée en tête des Expériences pour servir à l'hisloire de la génération des animaux et des plantes de SPALLANZANI, 1786. L'auteur de cet opuscule, ministre du saint Evangile à Genève, traite d’athées les adversaires de la doctrine de la préexislence des germes.
papillon, Swammerdam reconnut qu'en durcissant la chrysalide par l'immersion dans l'eau chaude ou dans l'alcool, on trouve le papillon déjà tout formé en dedans de la coque. Faisant ensuite de semblables études sur la chenille, il trouvait au-dessous de la peau les indices de six pattes articulées et des ailes du papillon. Ces faits qu'il montrait en 1668 au grand-duc de Toscane, Ferdinand II, en présence de Magalotti et de Thevenot, le conduisirent à penser que la mélamorphose n'est qu'une apparence ; que le papillon est déjà tout entier dans la chenille, mais caché sous un masque (larvatus), et qu'il se manifeste en se [dégageant peu à peu des téguments de la chenille et de la chrysalide (evolutio) dans lesquelles il est enveloppé (nvolutio). Or, si le papillon est déjà tout entier dans la chenille, c'est qu'il était tout entier dans l'œuf: le papillon femelle contient donc dans ses ovaires des œufs dont chacun contient un papillon entier. Et chacun de ces papillons enfermés dans l'œuf contient d’autres œufs qui contiennent eux-mêmes d’autres papillons; et ainsi de suite jusqu'à l'infini. L'œuf du papillon contient done, non pas virtuellement, mais réellement, toutes les générations qui doivent en sortir *.
Bientôt, Swammerdam étendit à tous les animaux et à l'espèce humaine elle-même cette notion qu'il se faisait de l'œuf des insectes.
Les physiologistes étaient encore sous l'impression de l’étonnement que venaient de causer les grandes découvertes de Harvey sur la génération et sur l'existence générale des œufs chez tous les animaux et mème chez tous les êtres vivants. On avait cru jusqu'alors la génération ovipare et la génération vivipare essentiellement différentes. Harvey, étudiant plus complétement des faits qu’Aristote avait vaguement entrevus, venait de prouver que cette distinction n'est qu'apparente. Grâce à la libéralité du roi d'Angleterre Charles 1%, dont il était le médecin, il avait disséqué un grand nombre de biches et de daines provenant des pares royaux, et trouvé, dans leur cavité utérine, l'embryon enveloppé de membranes tout à fait comparables à celles qui revêtent l'embryon dans l'œuf des oiseaux. L'animal vivipare provient donc d'un œuf comme l'animal ovipare.
Toutefois Harvey, tout en faisant cette grande découverte, ne l'avait pas conduite assez loin pour établir une identité complète entre les
1 SwammErDaM, Naturbibel. Voir le curieux chapitre qui a pour titre : {el eene Dier in het andere, of der Kapel verborgen binnen in de Reeps (Un animal dans un autre ou le papillon enveloppé dans la chenille).
à) PRODUCTION ARTIFICIELLE DES MONTRUOSITÉS.
phénomènes essentiels de la génération vivipare et ceux de la génération ovipare. Il croyait que chez les femelles vivipares, l’œuf se produit, dans la cavité utérine, à la suite de l'union des sexes; tandis que, chez les femelles ovipares, l'œuf est évidemment antérieur à la fécondation.
Mais, à l'époque où Swammerdam étudiait les métamorphoses des insectes, un autre anatomiste non moins célèbre, le danois Stenson, que nous appelons Stenon, qui avait été son ami et son condisciple à l’université de Leyde, faisait, en 1667, à Florence, une découverte capitale, qui changeait complétement l'idée que Harvey s'était faite de la génération vivipare, et la rattachait à la règle générale. Les squales ou chiens de mer sont presque tous vivipares; leur embryon se développe complétement dans un oviducte fort semblable par sa structure, et même par son aspect, aux trompes de Fallope des mammifères. Sienon constata que, si les embryons des squales se développent dans l’oviducte, ils ne s’y produisent point!, mais qu'ils y arrivent sous la forme d'œufs, et que ces œufs proviennent d’organes particuliers tout à fait comparables aux ovaires des oiseaux. Le grand volume de ces œufs rendait la découverte de Stenon tout à fait incontestable. Ainsi, dans certaines femelles vivipares, l'œuf est antérieur à la fécondation, comme chez les femelles ovipares.
Or, le fait n’étaital pas applicable à toutes les femelles vivipares etaux femmes elles-mêmes, qui possèdent, dans le voisinage de la matrice, comme on le savait depuis longtemps, des organes particuliers, dont le rôle était encore énigmatique, et que l’on considérait comme analogues aux organes qui produisent l'élément mâle de la génération ? ? Ces organes seraient-ils des ovaires ? I] fallait le prouver en y démontrant l'existence des œufs. Stenon, et plusieurs anatomistes de l’université de Leyde, Van Horne, Swammerdam lui-même, Kerckring, Regnier de Graaf, se mirent à l’œuvre et cherchèrent avec ardeur l'œuf dans l’ovaire des femelles des mammifères et dans celui de la femme. On avait rencontré, depuis longtemps, dans ces organes, mais d’une manière accidentelle, l'existence de petites vésicules pleines de liquide. Leur nature était ignorée. Les anatomistes de Leyde pensèrent que c'étaient les œufs qu'ils cherchaient, et la priorité de cette prétendue découverte devint pour eux l'objet de débats passionnés. On
1 STENON, Myologia, 1667.
? On les a appelés pendant longtemps festes muliébres.
INTRODUCTION. 9 arrivait ainsi à croire que, chez toutes les femelles vivipares, l'œuf est antérieur à la fécondation, et que, par conséquent, les phénomènes de la génération sont régis, chez tous les animaux, par une même loi. Cette théorie, nous le savons aujourd'hui, bien que fondamentalement vraie, reposait sur des faits erronés. Les vésicules de Graaf, que l'on devrait plutôt appeler vésicules de Stenon, ne sont point les œufs ; elles les contiennent dans une partie de leurs parois, comme cela résulte de la mémorable découverte de Baer en 1827. Mais alors personne ne mit en doute la signification que l'on attribua aux vésicules de Graaf, et l'existence des œufs avant la fécondation chez tous les animaux, assurément vraie, quoique d'ûne autre manière que le pensaient les anatomistes de Leyde, fut considérée comme définitivement prouvée.
Swammerdam attribua à cette vésicule de l'ovaire des femelles de mammifères, qu’il considérait comme un œuf formé antérieurement à la fécondation, l’organisation merveilleuse qu'il croyait avoir constatée dans l’œuf des insectes. Et ainsi, par une combinaison étrange de découvertes réelles, de faits bien observés et mal interprétés, d'hypothèses plus ou moins vraisemblables, naquit dans son esprit la doctrine générale de la préexistence des germes chez les animaux; doctrine qu'il étendit aux plantes elles-mêmes puisque la graine, qui est l'œuf végétal, contient déjà la plante future. « Dans la nature, disait-il, il n'y a pas génération, mais seulement propagation, accroissement des parties et exclusion de tout hasard. On explique ainsi la corruption originelle, puisque tout ce qu'il y à eu d'hommes était déjà enfermé dans les reins d'Adam et d'Éve. Quand ces œufs seront épuisés, l'espèce humaine finira’. » Pour l'esprit mystique de Swammerdam, la préexistence des germes devenait un dogme religieux; c'était l'explication physique du péché originel.
Cette doctrine, ainsi ébauchée par Swammerdam, parut bientôt confirmée par les observations d’un autre physiologiste, non moins célèbre. Malpighi avait repris l'étude de la formation du poulet dans l'œuf ; il crut voir l'embryon avant l'incubation dans une cicatricule
4 « Nullus mihi in rerum natura generationi locus est, sed soli propagationi vel incremento partium, ubi casus omnis excludatur. Ipsius eliam originariæ corruptelæ fundamentum... jam inventum esset, cum quidquid est hominum in lumbis Adami et Evæ jam occlusum fuerit ; quibus ceu necessarium consequens adjungi posset exhaustis his ovis, humani generis finem adesse. » (SwAMMERDAM, Miraculum naluræ sive uleri muliebris fabrica, Levde, 1772, p. 21.) — Voir aussi Historia generahs insectorum, p. 44, 1685.
féconde, et il s'imagina qu’il avait vérifié l'hypothèse d'Aromatari sur sa préexistence,
Je me suis demandé comment un observateur aussi habile que Malpighi avait pu commettre une pareille erreur, La lecture de son mémoire, et l'examen de la figure qu'il a donnée de cette cicatricule, m'ont prouvé, de la manière la plus certaine, que l'œuf étudié par Malpighi. bien qu'il n'eût pas été couvé, avait cependant éprouvé un commencement de développement. Aujourd'hui l'explication de ce fait est bien simple. L'œuf en question avait été pondu la veille, Malpighi nous apprend d'ailleurs qu'il avait fait cette étude à Bologne, au mois d'août et par une très-grande chaleur. Or, mes expériences m'ont appris qu'à une température relativement peu élevée (28° à peu près), l'embryon commence à se développer, mais qu'il périt de très-bonne heure. Evidemment le fait observé par Malpighi était un fait de ce genre. L'observation qu'il avait faite était exacte, mais il en tirait une conséquence fausse, parce qu'il ignorait l’existence d'une condition physique qui devait produire une cause d'’erreur. Combien pourrait-on citer de semblables faits dans l’histoire des sciences d'observation !!
1 MacriGur, De formatione pulli in ovo, 1672, p. 12.
« [n ovis pridie editis. et nondum incubatis (ut elapso augusti mense, magno vigente calore, observabam) cicatricula magniludinem habebat À, bic a me ruditer delineatam. In cujus centro sacculns cinerei coloris, interdum ovalis B, quandoque alterius figuræ deprehendebatur,— [In sacculo postea velut in amnio, dum solis radiis illum cbjiciebam, inclusum fœtum Lanimadvertebam, cujus caput cum appensæ carinæ slaminibus patenter emergebat ; amnii enim rara et diaphana contextura frequenter translucebat, ita ut contentum appareret animal. Sæpius acus acie folliculum aperiebam, ut contentum animal in lucem prodiret, incassum tamen : ita enim mucosa erant adeoque minima, ut levi ictu singula lacerarentur. Quæ pulli stamina in ovo præexistere, altioremque originem nacta esse fateri convenit, haud dispari ritu ac in plantarum ovis. »
Les dimensions de la cicatricule observée prouvent évidemment qu’elle avait subi l'influence de l'incubation. Quant au prétendu amnios observé par Malpighi, ce n’était que l'espèce de sac formé par l’écartement du feuillet séreux et du feuillet muqueux lorsque l'embryon a péri de bonne heure. C’est un fait que j'ai souvent observé.
Wolff avait déjà supposé que l'observation de Malpighi devait tenir à l’action de la chaleur ; mais il n'avait pas remarqué que la formation du blastoderme, dans cette observation, indiquait nettement un commencement d'évolution. Voir le mé-— moire de Wolff, De formatione intestinorum dans les Novi commentarii Petropalitani. 1763, t. XII, p 432.
Il est curieux de voir que dans un second mémoire sur la formation du poulet, Malpighi, décrivant en figurant des cicatricules non développées, et qui n'avaient, comme il le dit, que le diamètre d’une lentille, crut y retrouver encore les rudiments de l'embryon, Celle fois il faisait ces observations au mois de février 1672 ; et par
INTRODUCTION, il
Bientôt Malebranche, qui n'était pas seulement un grand philosophe, mais qui suivait avec la plus grande attention le mouvement scientifique de son temps, qui, même, nous le savons aujourd'hui, employait l'incubation artificielle pour suivre l'évolution du poulet", développa cette doctrine dans son célèbre livre de {a Hecherche de la vérité, et lui donna une sorte de consécration ?.
Ainsi, l'origine des êtres vivants n'était plus un fait naturel ; c'était un fait surnaturel, placé en dehors et au-déssus de la science ; en d’autres termes, un véritable miracle.
La doctrine de la préexistence, entrant ainsi dans la science avec l'autorité des plus grands noms de la physiologie et de la métaphysique, fut acceptée sans contestation. Elle à persisté presque jusqu'à uos jours. Cuvier lui-même, après de longues hésitations, s'y ralliait à la fin de sa carrière. « La vice ne peut s'allumer, disait-il, que dans des organisations toutes préparées ; et les méditations les plus profondes comme les observations les plus délicates n'aboulissent qu'au mystère de la préexistence des germes ? ».
Nous pouvons dire aujourd’hui que cette doctrine, qui reléguait le problème de l'origine des êtres vivants dans une région inaccessible à la science, à exercé la plus funeste influence sur lLoutes les branches de la biologie, dont elle entravait l'essor en supprimant toutes les grandes questions. Pour ses adeptes, la physiologie se réduit à l'étude du jeu de la machine vivante, et l'histoire naturelle à la description des formes spécifiques, absolument invariables, puisqu'elles résultent uniquement d’un acte primitif de la puissance créatrice. Quant à l'embryogénie, elle n'existe point, puisque, dans l'évolution, tout se
conséquent les œufs qu'il observait n'avaieut pas été Le siége d'un commencement d'évolution. Telle est la puissance des idées préconçues sur les meilleurs esprits ! Comment se fait-il cependant que la différence de diamètre des cicatricules observées pendant l'hiver et pendant l'été ne l'ait pas mis sur la voie ? Voir son mémoire intitulé : Appendix repetitas auclasque de ovo incubato observaliones. continens, octobre 1672.
1 Voici une lettre du P. Daniel, récollet, au P. Poisson, supérieur de Vendôme, publiée par l'abbé BLAMPIGNON dans son livre sur Malebranche.
Orléans, 16 avril 4870.
«a Monsieur et révérend père, le R. P. de Malebranche m'a fait l'honneur de m'écrire qu’il a présentement un fourneau où il fait couver des œuis, et qu'il en a déjà ouvert dans lesquels il a vu le cœur formé et battant, avec quelques artères. »
* MALEBRANCHE, Recherche de la vérilé. 1672, lib. I, cap. vi, part. 1. Voir aussi les Entretiens sur la mélaphysique.
3 Cuvier, Regne animal, 47e éd., t. I, p. 20, 1817.
borne à l'augmentation de volume de parties préexistantes. Ainsi la science élait enfermée dans un cercle étroit. Toute tentative pour en sorür était une déception, presque une impiété.
Je me borne à signaler les conséquences générales de cette doctrine. Ici, nous ne devons nous occuper que de son influence sur la tératogénie.
VI. Comment concevoir l'origine des monstres dans une pareille doctrine ? à
On peut l'expliquer tout d’abord par l’altération consécutive d’un être primilivement parfait. Swammerdam l'indique quelque part : il attribue la formation des monstres à une modification du germe produite au moment de la fécondation !. Malebranche admet également que la formation des monstres est due à l’action des lois de la nature, ou, comme on le disait alors, des causes secondes venant modifier la direction naturelle de l'accroissement. « Les corps organisés, disait-il, dépendent de la première construction de ceux dont ils naissent; et il y a bien de l’apparence qu'ils ont été formés dès la création du monde, non pas néanmoins tels qu’ils paraissent à nos yeux, et qu'ils ne reçoivent plus, par le temps, que l'accroissement qui les rend visibles. Néanmoins, il est certain qu’ils ne reçoivent cet accroissement que par les lois générales de la nature, selon lesquelles tous les autres corps sont formés, ce qui fait que leur accroissement n’est pas toujours régulier et qu’il s’en engendre de monstrueux ?. »
Mais il est clair que, dans cette manière de concevoir l’origine des monstres, Swammerdam et Malebranche reculaient devant une des conséquences nécessaires de la doctrine de la préexistence des germes. S'il n'y a point de génération, pour parler avec Swammerdam ; si l'évolution d’un ètre vivant consiste uniquement dans l’accroisse-
1 SwAMMENDAM, Historia generalis insectorum, p. 46. « Facile intelligis, ex vitiosa et deformi typorum combinatione oriri monstra; facile intelligis ex defectu aut corruptione hujus illius typi, partis istius corruptionem oriri aut defectum, cujus deest, corruptus ve est typus. ». Cette phrase, que je cite dans le mauvais latin du traducteur, serait par elle-même peu compréhensible. Mais je dois rappeler d'abord que ce qui est ici désigné sous le nom de /ype, c’est l’organisation primitive de embryon; ensuite que Swammerdam explique un peu plus haut que dans la fécondation il ya combinaison des deux semences masculine et féminine, qui toutes les deux contiendraient un germe préexistant. On ne trouve, du reste, dans les écrits de Swammerdam, aucun autre passage faisant allusion aux germes qui seraient contenus dans l'élément mâle de la génération.
? MALEBRANCHE, Eclaircissements sur le sixième livre de la Recherche de la vérité.
INTRODUCTION. 13 ment de parties préexistant dans un état rudimentaire, et non dans la formation successive de parties nouvelles, pourquoi n'étendrait-on pas celte manière de voir aux monstres eux-mêmes? Pourquoi n'admettrait-on pas que les monstruosités, elles aussi, préexistent; qu'il y a des germes originairement monstrueux, comme il y à des germes originairement normaux ? Mais, s'il en est ainsi, les monstres seraient l'ouvrage immédiat du créateur. Peut-on admettre que la sagesse infinie aurait créé des êtres imparfaits et privés de certaines conditions de viabilité? Swammerdam et Malebranche ne pouvaient le croire, Mais un autre philosophe, Régis, qui s'était fait, sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, le contradicteur de Malebranche, accepta complétement cette conséquence singulière de la doctrine : « Rien ne nous empêche, disait-il, de croire que les germes des monstres ont été produits au commencement, comme ceux des animaux parfaits, et que la génération ne fait pas autre chose à leur égard que de les rendre plus propres à croître d'une manière sensible, sans qu'il importe de dire que Dieu ne peut être l’auteur des monstres, et qu'il le serait néanmoins si les germes des monstres étaient depuis le commencement ; car il est aisé de répondre qu’il n'y a rien dans le monde, hormis le mal moral, dont Dieu ne soit l’auteur, et qu'il ne produise lui-même, très-positivement, quoique librement. ! » Toutefois, Régis n'admettait pas cette proposition comme générale ; il ne la considérait que comme applicable à certains cas particuliers.
Telle qu’elle se posait, entre Malebranche et Régis, la question de l'origine des monstres était donc une question toute métaphysique qui pouvait se formuler en ces termes : Dieu est-il l’auteur des monstres? Malebranche se refusait à l’admettre. Régis pensait, au contraire, que si les êtres normaux démontrent la sagesse infinie, les monstres démontrent la puissance infinie du Créateur. Mais bientôt la question descendit de ces hauteurs dans le domaine des faits,
VII. La première idée que suggère la vue des monstres est celle de l'irrégularité et du désordre. Mais lorsque, dans les dernières années du dix-septième siècle, on commença à les soumettre à l'observation anatomique, on reconnut bientôt que leur organisation est aussi régulière que celle des êtres normaux, quoique d’une autre facon. Ce n’est point le désordre, c’est un ordre nouveau. C’est là, je l’ai dit
1 Récis, Système de philosophie, t. III, lib. VIII, part, 4, cap. 1x.
plus haut, le point de départ de la constitution scientifique de la tératologie.
Comment expliquer cette régularité des êtres monstrueux dans la doctrine de la préexistence des germes”? Sans doute, on pouvait supposer que des accidents, des causes fortuites, intervenant au moment de la fécondation, comme le pensait Swammerdam, ou postérieurement à cet acte physiologique, comme le pensait Malebranche, auraient, dans une certaine mesure, modifié la forme, la structure, la grandeur, la position d'organes préexistants. Mais les faits téralologiques où ces explications peuvent paraître vraisemblables sont très-restreints. Il était impossible de comprendre comment des causes accidentelles auraient détruit partiellement un arrangement primitif pour y substituer un autre arrangement ; comment elles auraient établi des connexions insolites des organes, et, par exemple, de nouveaux embranchements vasculaires, de nouvelles insertions des museles, Il étail impossible de comprendre comment des causes accidentelles auraient fait apparaître des organes qui n’existent point dans l’état normal. L'organisation des monstres doubles en particulier présente, à cet égard, des difficultés inextricables. Chez eux, l'existence, sur le plan d'union, d'organes appartenant par moitié à chacun des sujets composants, et pourvus de museles, de nerfs, de vaisseaux dont l'arrangement est quelque chose de nouveau, ne pouvait être comprise autrement que comme un fait primitif, Tous ces faits, absolument inexplicables par la modification d’un état originel, conduisaient les anatomistes à adopter l'opinion de Régis sur l'existence des germes primitivement monstrueux, ou, en d'autres termes, sur la préexistence des monstres.
On trouve cette pensée exprimée pour la première fois par Duverney dans un mémoire publié en 1706. Ce célèbre anatomiste décrivait l'organisation d'un monstre double appartenant au type des Ischiopages, dans lequel deux embryons sont unis par la partie postérieure de leurs troncs, On avait jusqu'alors considéré les monstres doubles comme résultant de la soudure de deux embryons primitivement distincts, Duverney découvrait des faits étranges, des conformalions organiques encore inconnues et dont on ne pouvait rendre compte par de simples faits accidentels d'adhérence et de soudure, Il concluait de ses observations qu'une pareille organisation ne pouvait être qu'originelle. «Si cette conformation, disait-il, ne venait que de l’union de deux œufs et d'une espèce de rencontre fortuite,
INTRODUCTION, 15 il faudrait qu'elle eût été fort heureuse... Tout y est d'un dessin conduit par une intelligence libre dans sa fin, toute-puissante dans l'exécution, et toujours sage et arrangée dans les moyens qu'elle emploie. Dans ce monstre, l'intelligence dont je parle a voulu produire deux corps humains joints ensemble... On ne peut se dispenser de supposer celte volonté, puisqu'on en voit si clairement l'exécution !, » Ainsi Duverney admetlail, au moins dans un cas particulier, le fait de la préexistence des monstres.
Quelques années après, une discussion célèbre qui s'éleva dans le sein de l'Académie des sciences de Paris eut pour résultat d'étendre et de généraliser cette doctrine.
En 1724, un membre de cette Société, Lémery, faisant la dissection d'un monstre double appartenant au type de la psodymie, c’est-àdire qui présentait deux têtes portées sur un tronc unique dans la région inférieure, mais double dans la région supérieure, chercha à prouver que ce monstre n'élait point originairement tel, et qu'il résultait de la fusion de deux embryons bien conformés. Duverney annonça qu'il combattrait cette opinion ; la mort l'empêcha d’accomplir son projet. Winslow vint à sa place défendre la doctrine de la monstruosité originelle. La discussion qui s'était produite d'abord à l'occasion d’un fait particulier s’étendit à la tératogénie tout entière ; elle dura dix-neuf ans, el ne se termina qu'en 1743 par la mort de Lémery*.
La question se posa donc tout d'abord à l'occasion des monstres doubles. La pensée qu'un monstre double résulte de l'union et de la fusion plus ou moins complète de deux embryons primitivement distincts, nait spontanément dans l'esprit à la vue d'une semblable organisation. Lémery admit que, si deux œufs coexistent dans la matrice, des contractions insolites de cet organe peuvent les appliquer l'un contre l'autre; puis que leur pression réciproque détruit plus ou moins complétement les parties en contact et détermine des adhérences entre les parties qui restent, Il est évident qu’en parlant ainsi, ilaccumulait les hypothèses les plus invraisemblables ; bien quil cherchät à les rendre plus admissibles en faisant remarquer que la mollesse et le défaut de consistance des tissus embryonnaires
* DUVERNEY, OUbservalions sur deux enfants joints ensemble, dans les Mémoires de l'Académie des sciences. 1706.
? Voir les pièces de cette discussion dans les Mémoires de l'Académie des sciences de 1734 à 1743.
jo PRODUCTION ARTIFICIELLE DES MONSTRUOSITÉS.
rendaient possibles chez eux des événements physiologiques absolument impossibles lorsque les organes ont acquis leur état définitif. D'ailleurs il n’expliquait en aucune facon la merveilleuse régularité des monstres doubles, régularité telle que, dans certains types, elle est même plus grande que celle des êtres normaux. Jamais les accidents, comme il disait, ou, en d’autres termes, le hasard n’aurait pu produire de pareils effets.
L'hypothèse de la formation des monstres par la modification accidentelle d'organisations primitivement normales, était plus facile à soutenir dans le cas des monstruosités simples ; car s’il existe des monstruosités simples, la symélie et la cyclopie par exemple, dans lesquelles on observe, comme chez les monstres doubles, des arrangements organiques nouveaux ; il en est d’autres chez lesquelles tout se borne à un simple changement dans la forme, la situation ou la structure des organes. Dans ces derniers cas, les causes accidentelles paraissaient plus facilement admissibles. Pour Lémery,ces causes accidentelles étaient des actions purement mécaniques, et particulièrement des pressions. Mais à la même époque, plusieurs médecins cherchèrent dans des événements de l’ordre physiologique les causes accidentelles des monstruosités. Les maladies ont souvent pour effet de modifier la structure des organes. Mais l'embryon lui-même est exposé à des maladies. Pourquoi n’admettrait-on pas que les maladies modifieraient d’une manière encore plus profonde les organes de l'embryon, lorsqu'ils sont encore dans cet état de demi-fluidité qui les caractérise à leurs débuts; que même, dans certains cas, elles détermineraient leur destruction partielle ? Aïnsi, certaines monstruosités ne seraient que le résultat d’altérations pathologiques. Par exemple, il y a des monstres chez lesquels l’encéphale et la moelle épinière sont remplacés par des poches remplies de sérosité. Un médecin de Montpellier, nommé Marcot!, essava, en 1716, d'expliquer un fait de ce genre par la production d’une hydropisie qui aurait détruit la substance nerveuse. Morgagni ? développa plus tard cette théorie et lui donna une grande extension.
Ainsi le système des accidents, considérés tantôt comme des faits mécaniques, tantôt comme des faits pathologiques, paraissait accep-
1 MancoT, Mémoire sur un enfant monstrueux, dans les Mém. de l’Acad. des sc., 1716, p. 329.
2 MonGaGni, Epistola anatomica XX, 56, dans les Opera posthuma Valsalvæ, 1840. Voir aussi De sedibus et causis morborum, passim.
INTRODUCTION. 17 table dans certains cas: et, dans ces cas, Winslow lui-même ne le rejétait pas. Mais ce système ne pouvait en aucune façon rendre compte de tous ceux où la monstruosité produit un ordre nouveau, c'està-dire un arrangement insolite, quoique régulier, des organes. Ici Winslow triomphait sans peine; et Lémery s'épuisait en vains efforts pour le contredire, d'autant plus que, tout médecin qu'il était, il était loin de posséder la science anatomique de son adversaire. 11 arriva même un moment où les réponses lui manquèrent. Ce fut lorsqueWinslow lui objecta le fait si curieux de l’inversion des viscères, où l’arrangement des organes est absolument le même que dans l'état normal, mais où il est renversé ; où le cœur et l'estomac occupent le côté droit, tandis que le foie occupe le côté gauche. Tout ce que Lémery put dire, c’est que les êtres affectés d'inversion des viscères ne sont pas des monstres.
Et cependant Lémery avait raison. Il avait entrevu la vérité ; mais il n'avait fait que l'entrevoir, arrêté qu'il était par la doctrine de la préexistence des germes. Nous pouvons dire aujourd'hui que les monstruosités résultent toujours de l’action de causes accidentelles, causes qui ne modifient point l’organisation toute faite, mais qui la modifient pendant qu'elle se produit, en donnant une direction différente aux phénomènes de l'évolution.
Mais alors l'existence de germes originellement monstrueux paraissait seule capable d'expliquer le plus grand nombre des faits tératologiques. Aussi les contemporains donnèrent-ils généralement gain de cause à Winslow, et, à leur tête, Haller lui-même. Ce grand physiologiste, coordonnant et commentant dans son traité De monstris tous les cas d'anomalies et de monstruosités décrits et figurés dans Jes recueils scientifiques de son temps, les explique, pour la plupart, par le fait de la monstruosité originelle. Dans un petit nombre seulement, il fait intervenir les causes accidentelles qu'il attribue soit à des actions mécaniques, soit à des phénomènes pathologiques.
La doctrine de la préexistence des germes supprimait done complétement la tératogénie, comme elle supprimait l’'embryogénie elle-même. Or, bien que cette doctrine soit généralement abandonnée, son influence persiste encore. En France, l'embryogénie, surtout celle des animaux supérieurs, est à peine connue. On compterait facilement le nombre des personnes qui l’ont un peu étudiée. Il en ré-
1 HaLLer, Opera minora, L. III, 1768,
sulte que la plupart des auteurs qui traitent des questions spéciales de la téralologie en sont encore aux idées de Lémery et de Winslow : de Lémery, lorsque les faits semblent facilement s'expliquer par une cause mécanique ou par une maladie de l'embryon; de Winslow, lorsque ces explications font défaut. La tératologie n’est donc généralement considérée que comme un chapitre de l'anatomie jpathologique, c'est-à-dire de cette branche des sciences médicales qui étudie les désordres matériels produits par les maladies. Mais, bien que l'imagination se soit donné pleine carrière pour expliquer les faits tératologiques par des causes mécaniques où pathologiques, elle rencontre tôt ou tard une barrière infranchissable et se voit, finalement, contrainte d'avouer son impuissance.
VIII. La science, ainsi fatalement arrêtée, ne pouvait reprendre sa marche qu'en rejetant la doctrine de la préexistence. Mais on croyait cette doctrine invariablement établie sur la base de l’observation ; l'observation seule pouvait la détruire.
Ce fut l’œuvre d'un physiologiste dont les travaux sont beaucoup trop ignorés en France, Gaspard Frédéric Wolff. Dès le début de sa carrière scientifique, il entreprit de soumettre la doctrine de la préexistence des germes au contrôle de l'observation, en constatant si l'apparition des organes de lembryon est conforme à ce qu’elle enseigne. La méthode était bien simple. Si l'embryon préexiste, si les organes préexistent complétement formés dans l'embryon, leur absence, au début de l’évolution, n’est qu apparente ; elle tient seulement à leur petitesse excessive qui les dérobe à notre vue, même aidée par les plus forts grossissements du microscope. Quand ils ont acquis l’accroissement qui les rend visibles, on doit les voir complétement formés, composés de toutes leurs parties et possédant leur structure définitive. Au contraire, si les organes, n’existant pas aw début, se produisent à une certaine époque, on doit les voir se constiluer peu à peu par une adaptation spéciale de certaines parties de la masse embryonnaire primitive. Pour décider entre les deux opinions, Wolff étudia, à ce point de vue, la formation des vaisseaux dans ce que l'on appelle la figure veineuse du blastoderme de l’œuf de la poule. Il y a un moment où cet appareil vasculaire n’existe point, un autre où il se manifeste. Comment cela se fait-il? Wolff, par de nombreuses observations microscopiques, fut conduit à admettre que la substance homogène du blastoderme se liquéfie partiellement, que, par suite de cette liquéfaction partielle, elle se transforme en un amas
INTRODUCTION. 19 d'ilots de matière solide, séparés par des espaces vides remplis d’un liquide d'abord incolore, puis coloré en rouge, le sang; puis enfin que ces espaces vides se revètent de membranes et forment des vaisseaux. Dans cette manière de voir, les vaisseaux ne préexistent point; ils se forment peu à peu par la modification de lacunes creusées dans le blastoderme ‘, Cette explication de la formation de la figure veineuse est généralement adoptée aujourd'hui, bien qu'elle ne soit peut-être pas exacte. Elle fut le premier argument à l’aide duquel Wolff entreprit de battre en brèche la doctrine de la préexistence des germes.
Haller répondit à Wolff. Après avoir, au début de sa carrière, combattu la doctrine de la préexistence, il s’y était rallié et la défendit jusqu’à sa mort, avec la plus grande énergie. Comme Wolff, Haller partit de l'observation directe et de longues études sur l'embryon de la poule, J'ai cherché vainement dans ses ouvrages les motifs de son changement d'opinion sur une question aussi importante, Quand on les étudie attentivement, on voit que le principal argument de Haller contre la doctrine de Wolff, c’est que la transparence et la demi-fluidité des organes dans leur premier état peuvent empêcher qu'on ne les voie, « Vous n'avez pas le droit, disaitil, d'affirmer que certains organes n'existent pas, par cela seul que vous ne les voyez pas. » C'est ainsi qu'il admettait que les vaisseaux existent dans le blastoderme avant que l'on-voie la figure veineuse: mais qu'ils ne deviennent visibles que lorsqu'ils laissent entrer le sang, et qu'ils se dessinent sous la forme de lignes rouges ?.
Assurément Wolff aurait pu dire à Haller : « Mais comment pouvez-vous affirmer que des organes existent lorsque vous ne les voyez pas? » Il préféra répondre par des arguments scientifiques tirés de l'observation. Il publia, sous le titre modeste de /e formatione intestinorum *, un travail fort remarquable qui ruine complétement la doctrine de la préexistence. Entre autres découvertes, il y prouve, par les faits, que l'intestin se forme par le repli d’une lame qui se détache de la face inférieure de l'embryon ; que le repli de cette lame produit une goutlière qui, peu à peu, se ferme dans sa partie inférieure et
1 WoLrr, Theoria generalionis, 1759, passim.
3 HaLLer, Commentarius de formatiune vordis in ovo incubato. 1765. — Commentarius de formatione cordis in puilo aller, etc. 1715, dans les Opera minora, t. II. — Voir aussi les Elementa physiologiæ, t. VI.
3 Worr, De formatione intestinorum præcipue, tum et de amnio spurio, aliisque parlibus embryonis gallinacei nondum visis, dans Novi commentarii Academiæ scientiarum Petropolitanæ, 1768 et 1769, t, XII et XIII.
se transforme en un tube fermé. Ainsi, le tube digestif ne préexiste point; il se constitue par la modification de certaines parties de la substance embryonnaire, et leur adaptation à certains usages physiologiques. Il en est de même pour toutes les autres parties de l'organisation. Partant de ces faits, Wolff s'élève à des considérations générales sur la formation des systèmes organiques par un procédé semblable à celui de la formation du tube digestif, et sur leur apparition successive !. Il avait entrevu la distinction des feuillets du blastoderme que Pander démontra en 1817, et qui devint le point de départ des travaux maintenant classiques de Baer, de Ratkhe, et de Remak, travaux qui ont définitivement fondé l’'embryogénie du poulet, Ses observations sont tellement exactes, que, si elles ont été souvent complétées, elles n’ont jamais été contredites par celles de ses successeurs. Wolff est donc le créateur de l’embryogénie animale, de même qu'en botanique il est l’auteur de la théorie de la métamorphose de la plante, que Gœthe n’a fait plus tard que développer.
IX. La substitution de la doctrine de Wolff, que l’on appela doctrine de l’épigenèse, à celle de la préexistence des germes changeait complétement la notion de la vie. Les partisans de la préexistence ne considéraient la vie que comme le jeu d’une machine produite à l’origine même des choses. Dans les nouvelles idées que Wolff introduisit dans la science, la vie est la cause qui produit la machine elle-même, cette force intérieure que le germe recèle et qui le transforme peu à peu en un animal complet, par une série de créations successives d'organes, créations qui se ralentissent après la naissance, mais ne cessent complétement à aucune période de l’existence. Cette notion renouvelait la biologie tout entière. Ici nous n’avons à voir que ses applications à la science des monstres.
Si l’organisation ne préexiste point dans le ne il n'existe pas, il ne peut exister de monstruosité originelle. L’anomalie et la monstruosité apparaissent à de certaines époques du développement, par
1 Wozrr, ibid. « Primum medullare systema producitur quod certam speciem, certamve et determinatam figuram præ se fert. Post hoc absolutum massa carnea quam proprie embryonem constituere dicimus, secundum eamdem normam effingitur, quasi secundum animal, quoad externam figuram priori simile ex repetita eadem generationis actione prodiret, Tum tertium systema sanguineum in compertum venit, quod certe... non adeo prioribus dissimile est, quin communis descripta systematum figura facile agnoscatur. Hoc sequitur quartum, viæ cibariæ quæ iterum, uttotum aliquod absolutum et prioribus simile opus referant, secundum eamdem normam effinguntur. » (T, XII, p. 472.)
suite d'une modification dans l’évolution d'un organe isolé ou d’un nombre plus ou moins considérable d'organes. Elles sont donc le résultat d'un changement dans la direction de la force qui détermine l'apparilion successive et la coordination des diverses parties de l'embryon, Ce ne sont plus des faits surnaturels, comme on l’admettait dans la théorie de la monstruosité originelle ; mais des faits naturels, et qui, comme tous les faits naturels, rentrent dans le domaine de la science,
La tératogénie ou, en d’autres termes, l'embryogénie des êtres anomaux, doit donc être constituée, comme celle des êtres normaux, par l'étude directe des changements successifs que l’évolution détermine dans l'organisation. À vrai dire, ces deux sciences n'en font qu'une ; elles ne sont que des points de vue spéciaux de cette partie de la biologie qui étudie la formation des êtres vivants.
X. Mais les moyens d'étude sont bien différents pour l'embryogénie normale et pour la tératogénie. On peut se procurer, plus ou moins facilement, des embryons normaux dans les espèces communes de chaque classe. Il n’en est pas de même des embryons monstrueux.
Les anomalies, et surtout les monstruosités, sont des faits relativement rares. En outre, lorsqu'elles se produisent, on ne peut, le plus ordinairement, en avoir Connaissance qu'au moment de la naissance ou de l'éclosion. Comment aller les chercher dans la matrice des mammifères, ou dans l’œuf des oiseaux, lorsque rien ne peut faire prévoir qu'un embryon quelconque présente dans son organisation une déviation du type spécifique, et qu'avant toute autre considération toutes les probabilités semblent indiquer que l'évolution a suivi son cours normal?
Sans doute, l'emploi de l'observation simple n’est pas absolument impossible en tératogénie. Les embryogénistes ont rencontré de temps en temps des embryons monstrueux en ouvrant les œufs d’oiseaux qu'ils soumettaient à leurs études. Ceux qui ont étudié l’embryogénie des poissons ont même pu quelquefois reconnaitre des formes monstrueuses sans briser la coquille transparente de leurs œufs, et suivre, pendant plusieurs jours, leurs transformations successives. Mais ce sont des circonstances très-rares et entièrement fortuites. Les faits qu’elles permettent de recueillir sont beaucoup trop peu nombreux pour donner les éléments d’une étude vraiment scientitique.
A défaut de l'observation directe, on a dà se résoudre à chercher
l'explication des formes anomales et monstrueuses dans leur comparaison avec les formes normales que l'embryon traverse pendant son évolution. En d'autres termes, on a cherché à déduire la tératogénie de l'association de la tératologie avec l'embryogénie normale,
\ssurément on ne peut blâmer les physiologistes qui, en l’absence de tout autres documents, et dans l'impossibilité de constater directement les faits, ont cherché à les deviner par des considérations purement théoriques. Telle est la nature de l'intelligence humaine qu’elle se sent à l’étroit dans les bornes que la réalité lui impose ; impuissante à atteindre la vérité tout entière, et ne pouvant se résigner à la possession de notions certaines mais incomplètes, elle s’élance dans le champ des conjectures, mème à la condition de n’y rencontrer que l'erreur. Reconnaissons que si c’est là sa faiblesse, c'est aussi sa erandeur.
Je ne rappellerai pas les nombreuses tentatives que l'on a faites pour constituer ainsi la tératogénie ; je les mentionnerai, dans le cours de cet ouvrage, à l’occasion de chaque fail particulier. Pour le moment, je me borne à faire remarquer que ces tentatives n’ont point toutes été vaines, qu'on à souvent pressenti la vérité, et que Mecke!, puis El. Geoffroy Saint-Hilaire en particulier, dans leurs efforts pour déterminer l’inconnue du problème, ont fait souvent preuve d’un véritable génie. Mais n'oublions jamais que l'hypothèse, quelque ingénieuse, quelque vraisemblable qu’elle soit, n’est point la science. Elle peut, elle doit toujours servir de guide ; mais elle n’acquiert droit de cité, si l’on peut parler ainsi, que lorsqu'elle est vérifiée par les faits ; en d’autres termes, lorsqu'elle cesse d'être hypothèse.