‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de tératogénie expérimentale (volume 2)Chapitre 4 sur 50 · XI. Où donc trouverons-nous les éléments de la tératogénie · texte numérisé non relu

XI. Où donc trouverons-nous les éléments de la tératogénie

Puisque l'observation directe ne peut les procurer, il faut, de toute nécessité, les demander à l'observation provoquée, c’est-à-dire à l'expérience. Si les monstres ne préexistent point, s'ils résultent de causes accidentelles qui modifient le germe lorsqu'il se produit ou lorsqu'ilse développe, ne peut-on pas essayer d'obtenir par des procédés artificiels ce que la nature réalise quelquefois, c'est-à-dire de provoquer l'apparition des monstres en modifiant les conditions physiques ou biologiques qui déterminent la production et l’évolution des êtres normaux ? Problème étrange et qui semble, à première vue, tout à fait inabordable ; qui même, à certaines époques, aurait pu paraître impie, mais devant lequel la science moderne ne peut ni ne doit reculer.

C'est là d’ailleurs l’œuvre quotidienne des sciences expérimentales, La chimie en offre un remarquable exemple. Elle forme de toutes pièces les corps qu'elle étudie, et trouve dans cette formation les lois qui régissent leur constitution ; en d'autres termes, e/le crée son objet, suivant l'expression d'un des premiers chimistes de notre époque, M. Berthelot. C’est ainsi qu'elle est devenue la science non plus des corps réels, mais de tous les corps possibles. A l'exemple de la chimie, la tératogénie, elle aussi, doit créer son objet; elle ne peut exister qu'à ce prix !.

XII. Mais comment la tératogénie créera-t-elle l’objet de ses recherches ?

1« La chimie crée son objet. Cette faculté créatrice, semblable à celle de l'art luimême, la distingue essentiellement des sciences naturelles et historiques. Ces dernières ont un objet donné d'avance et indépendant de la volonté et de l'action du savant : les relations générales qu’elles peuvent entrevoir ou même établir reposent sur des inductions plus ou moins vraisemblables, parfois même sur de simples conjectures dont il est impossible de poursuivre la vérification au-delà du domaine extérieur des phénomènes observés. Ces sciences ne disposent point de leur objet ; aussi sont-elles trop souvent condamnées à une impuissance éternelle dans la recherche de la vérité, ou doivent-elles se contenter d’en posséder quelques fragments épars et souvent incertains.

« Au contraire, les sciences expérimentales ont le pouvoir de réaliser leurs conjectures Ces conjectures servent elles-mêmes de point de départ pour la recherche des phénomènes propres à les confirmer ou à les détruire ; en un mot, elles poursuivent l'étude des lois naturelles, en créant tout un ensemble de phénomènes artificiels qui en sont les conséquences logiques. A cet égard, le procédé des sciences expérimentales n'est pas sans analogie avec celui des sciences mathématiques. Ces deux ordres de connaissances procèdent également par voie de déduction dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le raisonnement du mathématicien, fondé sur des données abstraites, conduit à des conclusions abstraites également rigoureuses : tandis que le raisonnement de l’expérimentateur, fondé sur des données réelles toujours imparfaitement connues, conduit à des conclusions réelles qui ne sont point certaines, mais seulement probables, et qui ne peuvent jamais se passer d’une vérification expérimentale. Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai de dire que les sciences expérimentales créent les objets, en conduisant à découvrir par la pensée et à vérifier par l'expérience les lois générales des phénomènes.

« Voilà comment les sciences expérimentales auront à soumettre toules leurs opinions, toutes leurs hypothèses, à un contrôle décisif en cherchant à les réaliser. Ce qu'elles ont rêvé, elles le manifesteront en acte. » BERTHELOT, Chimie organique fondée sur la synthèse. (Préface.)

Tout en admettant la complète exactitude des idées émises par M. Berthelot, je dois faire une réserve relative à ce qu'il dit des sciences naturelles. Là aussi, la science expérimentale crée son objet. C'est ce que prouvent mes expériences de tératogénie. On peut espérer qu’un jour l'expérience ira plus loin. S'il est possible d'aborder la grande question, si controversée aujourd’hui, de l'origine des espèces, c'est la méthode expérimentale qui en fournira la solution,

Evidemment, si les germes se produisent et se développent en vertu de lois naturelles, leur production et leur évolution dépendent d’un certain nombre de conditions physiologiques ou physiques ; elles doivent, par conséquent, être modifiées par une modification de ces conditions elles-mêmes.

Nous sommes bien loin de connaitre encore toutes les conditions extérieures qui concourent à la production du germe et à l’évolution de l'embryon, et, par conséquent, toutes les causes qui peuvent modifier ces phénomènes. Mais il est évident que ces causes, quelque nombreuses qu'elles soient, peuvent être partagées en trois groupes, suivant l’époque où leur action s'exerce.

Elles peuvent modifier l'élément mâle ou l'élément femelle de la génération, avant qu'ils s'unissent pour former un nouvel être; elles peuvent modifier la manière dont s'opère l'union de ces éléments, c’est-à-dire le phénomène de la fécondation ; enfin elles peuvent modifier l’évolution du germe fécondé.

Il est évident, tout d’abord, que ces trois groupes de causes modificatrices, si elles sont toutes les trois également efficaces pour déterminer la production des monstruosités, ne sont pas également, et avec la même facilité, accessibles à l’expérimentation.

La biologie, dans son état actuel, ne donne aucun moyen d'agir sur les éléments mâle et femelle de la génération. Mais les progrès de la science sont indéfinis ; iis permettront peut-être un jour d'aborder une question qui nous paraît aujourd’hui complétement fermée.

Il est un peu moins difficile de modifier le phénomène de la fécondation, du moins chez les espèces à fécondation extérieure. Le procédé des fécondations artificielles permet peut-être, dans certains cas, de produire des monstres. Mais là encore, dans les conditions actuelles, l'emploi de ce procédé est d’une application très-restreinte ".

1 Je dois rappeler ici que la théorie qui rattache la formation des monstres à la fécondation a régné longtemps dans les croyances populaires et même dans les idées scientifiques Telle est, par exemple, l'opinion qui attribue certains monstres à l'union d'espèces distinctes. On voit encore, dans les écrits du siècle dernier, beaucoup de savants croire à la possibilité d’un accouplement fécond entre des espèces très-différentes. Il est triste d'avoir à ajouter que les femmes qui enfantaient des monstres ont été souvent victimes de cette erreur scientifique, et que plusieurs ont payé de leur vie des crimes impossibles, Je lisais naguère dans les écrits de Bartholin, qu’une jeune fille qui avait mis au monde un monstre à léle de chat (Katsenkopfe, c'est le nom allemand des anencéphales), fut brûlée à Copenhague, en 1683, ob lasciviorem

En est-il de même des actions modificatrices qui s’exerceraient sur le germe, postérieurement à la fécondation ?

Wolff, tout en combattant la doctrine de la préexistence des germes, et en se séparant sur ce point de Duverney et de Winslow, avait été frappé, comme ces grands anatomistes, de la régularité des for. mations monstrueuses et des arrangements nouveaux que présentent alors les organes ; il se refusait à expliquer ces faits par des causes accidentelles. Considérant la vie comme une force déposée dans le germe, et produisant la succession de phénomènes embryogéniques, il ne pensait pas que le mode d'action de cette force pût être changé par des causes extérieures. Pour que l’évolution embryonnaire fût modifiée, il fallait qu'elle le fût dans la cause qui la détermine, c'està-dire par des actions antérieures à la fécondation, ou du moins contemporaines de cet acte physiologique. En d’autres termes, dans la pensée de Wolff, si le germe n’est point originairement monstrueux, il est du moins, dès l’époque de la fécondation, prédisposé à la monstruosité. Wolff s'était contenté d'indiquer cette théorie d'une manière générale ‘. Meckel la reprit, au commencement de ce siècle, et en fit l'application aux différents faits de la tératologie ?. La conséquence de cette doctrine, c’est qu’au moment de la fécondation le germe est déjà, sinon réellement, du moins virtuellement monstrueux. Toutes les tentatives pour produire des monstres, par des influences agissant postérieurement à la fécondation, seraient done vaines #,

Mais il est évident, tout d’abord, que l’objection fondamentale opposée par Wolff à la théorie des causes accidentelles agissant posté -

cum fele jorum. Et ce grand anatomiste, qui fut l’un des auteurs de la découverte des vaisseaux lymphatiques, parle de ce fait comme de la chose la plus simple. L'accroissement du bien-être matériel de l'humanité par les progrès de la science est devenu aujourd'hui une sorte de lieu commun ; quand donc nous parlera-t-on des bienfaits de la science dans l’ordre moral ?

! Wozrr, De ortu monstrorum, dans les Novi commentarii Ac. scient. Petropol., t. XVII, p. 560. 1772.

? Meckez, Handbuch der pathologischen Anatomie, 1812 à 1816. Il est souvent revenu sur ces idées dans ses publications ultérieures.

3 La théorie tératogénique de Wolf et de Meckel, bien qu'essentiellement différente de celle de Duverney et Winslow, puisque les derniers admettaient, et que les premiers rejetaient la doctrine de la préexistence des germes, s’y rattache cependant par ce fait qu’elle rejette entièrement l’action des causes extérieures. Il en est résulté qu'on a souvent considéré Wolff et Meckel comme des partisans de la monstruosité originelle. Meckel et Geoffroy Saint-Hilaire eurent à ce sujet une discussion d’autant plus curieuse qu'évidemment les deux adversaires ne se comprenaient pas. J'y reviendrai dans le cours de ce livre,

rieurement à la fécondation, celle qu'il tirait, comme Duverney et Winslow, de la régularité des monstres, cesse d’être fondée lorsqu'on rejette la doctrine de la préexistence des germes. On ne s'explique pas comment Wolff, qui ruina cette doctrine, n'ait pas reconnu cette conséquence de ses travaux, En effet, si l’on ne peut admettre qu'une cause accidentelle détruise un arrangement primitif pour lui substituer un arrangement nouveau, comme le croyait Lémery, cette considération cesse d’être applicable si l’on admet que les causes accidentelles n'ont d'autre effet que de modifier les forces qui déterminent l'évolution même du germe, et produisent peu à peu son état définitif. Il est bien clair que, dans cette hypothèse, les causes modificatrices ne peuvent agir qu’en vertu de certaines lois, et que, par conséquent, l’évolution de l'embryon soumis à l’action de ces causes doit toujours aboutir à une formation régulière bien qu'anormale. C'est ainsi que la régularité des monstres, qui, pour les partisans de la préexistence des germes, est absolument inconciliable avec la doctrine des causes accidentelles, peut s’accorder parfaitement avec cette doctrine, pour les physiologistes qui n’admettent pas la préexistence des germes.

D'ailleurs l'examen, même superficiel, des conditions de l’évolution embryonnaire, semble indiquer l'existence de ces causes modificatrices dont l’action s'exercerait sur le germe fécondé.

Sans doute, l'influence des conditions physiques extérieures sur l'embryon n’est pas immédiatement évidente chez les animaux vivi pares, dont le développement s'opère en entier dans la cavité utérine. Mais il n’en est pas de mème pour lembrvon des ovipares. Prenons pour exemple l’œuf des oiseaux. Il n’y a rien dans la cicatricule de l'œuf fécondé et pondu qui ressemble à un embryon. La force quelconque, encore inconnue, qui y produira l'embryon, y existe sans doute, mais à l'état latent, tant qu'une cause physique extérieure ne vient pas la mettre en action. On sait que l'œuf fécondé peut rester sans se développer pendant un certain temps, deux ou trois semaines, sans perdre pour cela sa faculté germinative. Pour que la force embryogénique se manifeste, il faut de toute nécessité que l'œuf soit soumis à l’incubation.

L'influence de l'incubation sur la production d’un embryon peut sembler au premier abord tout à fait mystérieuse ; mais elle se réduit à l’action d'une certaine température. La poule qui couve n’agit sur l'œuf qu’en lui communiquant la chaleur qu’elle produit : ce qui le

prouve, c'est la possibilité de remplacer la chaleur de la poule par celle que l'on produit dans l'incubation artificielle, L'œuf subit d'ailleurs, pendant l'incubation, d'autres influences, La coquille est poreuse et se prête à des échanges de gaz entre les substances qu'elle contient et l'atmosphère. L'air pénètre dans son intérieur ; les produits de l’évaporation et de la combustion respiratoire de l'embryon sortent de l'œuf en traversant ses parois.

Tous ces faits qui prouvent que l'évolution de l'embryon est soumise à des conditions physiques, devaient faire penser qu'une modification dans ces conditions physiques modificrait l'évolution ellemême: mais l'expérience, et l'expérience seule, pouvait en donner la démonstration.

XIII. La pensée de modifier un animal en voie de développement paraît s'être produite pour la première fois dans l'esprit de Swammerdam. Ce grand physiologiste, cherchant, dans ses études sur les métamorphoses des insectes, à se rendre comptede toutes les conditions de la transformation des chrysalides en papillons, avait remarqué que les ailes et les pattes de ces animaux présentent fréquemment des anomalies ; et, persuadé que ces anomalies tenaient à une métamorphose vicieuse, il avait eu l’idée de les reproduire en soumettant les chrysalides à certaines expériences. Malheureusement, le récit de ces expériences n’a pas été retrouvé dans la collection de ses mémoires que Boerhaave publia en 1737 1.

Il est assurément fort regrettable que ces expériences de Swammérdam soient complétement perdues pour nous, Ge grand naturaliste qui, dans sa vie trop courte, découvrit tant de choses et souleva tant de questions, avait certainement fait, dans ce domaine, d'importantes

1 SwammEerpam. « Ulterius (modo otium atque opportunilatem nanciscamur) artificium describemus, quo fieri potest ut alæ monstrosæ vel deformes crescant ; variasque præterea proponemus encheireses, tam ad harumce alarum accretionem, quam ad humorum, qui per alarum vasa feruntur, motum attinentes. Tandem etiam indicabimus quomodo in his ipsis alis, pustulæ, tubercula, phlyctenæ et similia exeitari possint : imo plura insuper alia adjungemus, inaudita hactenus experimenta euriosa, physicis æque ac medicis haud contemnendos fructus allatura. » (Biblia naturæ, p. 552.) |

« Facile est intelligere, quamobrem multi papiliones deformes nascantur : quando uimirum eorum membra sub mutationis periodo, haud probe in unum compacta fuerunt, prout frequenter accidit, Imo plus vice simplici videre mihi contigit eos ob hunc defectum arefactos interiisse. Id ipsum vero arte, et certa quadam encheiresi quoque effici potest, ut papiliones deformati in lucem proveniant. » ({bid., p. 557.)

Voir à ce sujet BarrTHÉLEMY, Des monstruosités naturelles et provoquées Chez les ldpidoptères (Ann, des sc, nat., 5° série, Zoo!., t, I, p. 225, 1864),

découvertes, bien que la doctrine de la préexistence des germes, dont il est l’auteur, l'ait probablement empêché d'en tirer toutes les conséquences. Toutefois, les insectes appartiennent à un type tellement différent de celui des animaux vertébrés, que ces expériences ne pouvaient s'appliquer que très-incomplétement à l’explication de monstruosités qui se produisent chez les animaux supérieurs.

XIV. Il fallait donc tenter ces expériences chez les animaux vertébrés. Mais il est évident, avant toute expérimentation, que tous les germes ne se prêtent pas, avec la même facilité, à de pareilles modifications dans les conditions extérieures de l’évolution.

L'embryon des mammifères à placenta, qui se développe entièrement dans la cavité utérine, ne peut évidemment être soumis qu'avec de très-grandes difficultés à de semblables recherches, puisqu'on ne peut agir sur lui que par une modification de l'organisme maternel, Je crois toutefois que, même pour les embryons de cette classe, les difficultés ne sont pas msurmontables. Quelques essais que j'ai tentés dans cette voie, 1l y a quatorze ans, m'ont donné de légitimes espérances. Les conditions défavorables dans lesquelles je me trouvais alors, au point de vue de l’expérimentation, me contraignirent à y renoncer, J'espère pouvoir les reprendre prochainement.

Mais l'embryon des vertébrés ovipares, et, par conséquent, celui de l'oiseau, se prête bien plus facilement à l’expérimentation tératogénique. Chez ces animaux, le germe fécondé et doué par la fécondation de l’aptitude au développement, se sépare complétement de l'organisme maternel ; il en résulte que l'œuf qui le contient peut être soumis à toutes les influences que nous jugeons capables de modifier son développement,

L'évolution des oiseaux, et particulièrement l'évolution du poulet, présente d’ailleurs un autre avantage. Aucune n’est mieux connue, par suite des nombreuses études dont elle a été l’objet. Je pensais même, à l’époque déjà ancienne où j'ai commencé mes recherches, qu'elle pouvait me donner toutes les indications dont j'avais besoin. Mais ici, comme partout, la nature est inépuisable. J'ai reconnu, dans plusieurs circonstances, que les données de l’embryogénie normale étaient insuffisantes ; et j'ai dû les compléter, sur certains points, par de nouvelles recherches. Mais, même avec ses imperfections actuelles, l’évolution du poulet a toujours été et restera longtemps encore le type de toutes les recherches d’embryogénie comparée ; comme l’anatomie de l'homme, si souvent étudiée par les médecins

INTRODUCTION. 29 depuis l’époque de la Renaissance, a été le type de toutes les recherches de l'anatomie comparée. En choisissant l'œuf de la poule pour sujet de mes expériences, je pouvais donc restreindre, dans une proportion très-considérable, mes études d'embryogénie normale, pour me consacrer presque exclusivement aux recherches de tératogénie.

L'incubation naturelle se prête assez difficilement à ces sortes d’études. Il y a cependant quelques procédés d’expérimentation tératogénique qu’elle permet d'employer, comme la diminution ou la destruction partielle de la porosité de la coquille. Mais, à défaut de l'ineubation naturelle, nous pouvons nous servir de l’incubation artificielle qui, mettant à notre disposition toutes les conditions physiques du développement, nous permet de les faire agir et de les modifier à notre gré. On peut, en effet, par l'emploi de cette méthode, imaginer un nombre presque infini de modifications des causes physiques qui déterminent l’évolution et mème faire intervenir, dans certains cas, des causes physiques qui n’agissent point dans l’incubation normale.

Les Egyptiens pratiquent sur une grande échelle et depuis une époque dont la date est inconnue, l’industrie de lincubation artificielle. Dès la Renaissance, on a souvent tenté de reproduire en Europe les procédés des Egyptiens. Il est inutile de faire le récit de ces diverses tentatives. Je me contente de dire que si, pendant longtemps, ces expériences ont donné des résultats insuffisants, cela tenait, pour une grande part, à l'imperfection des connaissances scientifiques qui ne permettait pas de déterminer exactement les conditions physiques de l’expérimentation. L'invention du thermomètre, celle du chauffage par la circulation de l’eau chaude, enfin celle des régulateurs de la température, ont transformé peu à peu les appareils d’incubation artificielle en appareils d’expérimentation scientifique qui fonctionnent avec la plus grande précision. De plus, la marche automatique de ces appareils, que l’on peut aujourd’hui trèsfacilement obtenir, supprime presque complétement la surveillance de l’expérimentateur, et annihile la cause peut-être la plus active des insuccès. Il est permis de penser que l’incubation artificielle est actuellement en mesure de déterminer l’évolution et l’éclosion des poulets avec beaucoup plus de certitude que l’incubation naturelle elle-même ; car nous savons que, même sous la poule, il y a beaucoup de poulets qui n’éclosent pas, très-probablement par suite de l'inégalité que l'échauffement des œufs présente toujours dans ces conditions.

Mais les perfectionnements des appareils d'incubation artificielle n'ont été complétement réalisés que dans ces dernières années. Aussi, pendant longtemps, les expériences faites pour obtenir des poulets sans l’aide de la poule ne réussissaient que par hasard, Les poulets périssaient fréquemment avant l’éclosion, et quand ils venaient à éclore, ils étaient souvent mal conformés et présentaient diverses anomalies.

Olivier de Serres, le célèbre auteur du Théâtre d'agriculture, décrit un appareil d'incubation artificielle qu'il avait vu fonctionner en France, et il ajoute: «Souventes fois aïvient que les poulets naissent difformes, défectueux ou surabondans en membres, jambes, ailes, crestes, ne pouvant toujours l'artifice imiter la nature '. » Quand on recherche dans les annales de la science le récit des expériences d'incubation artificielle tentées pendant le cours du dixsepuüième et du dix-huitième siècle, on y trouve la mention de faits analogues. Telles sont les expériences de Drebell et Heydon, en Angleterre, au commencement du dix-septième siècle ?; celles du grand-duc de Toscane, Ferdinand Ïl, à Florence (1644) *; celles du roi de Danemark, Christian IV (1644) ‘; celles de Réaumur, au milieu du siècle dernier *; celles de d’'Harwood, profes-

! OI, de SERRES, Théâtre d'agriculture, iv. V, chap. 11, 1600.

2 ‘Lh, Brrcu, distory of the Royal Society of London, LT, p. 455. « Sir Christopher Heydon, together with Drebell, long since in the minories hatched several hundred eyes..., but it had this effect, that most of the chickens produced that way were lame and defective, in some part or other, »

5 ANTINORI, Sloriu dell Academia del Cimento, Préface, p. 40. « Essi nascevano, ma perd in geuerale mal simetrizzati, e colle membra mal formau, chi pareva in certo modo che cadessero loro da dosso ; il secondo o terzo giorno dopo nati cominciavya a gonfiar loro stranamente gli occhi e poco dopo morivano, »

* Th, BARTHOLIN, Lpislolarum medicarum centuriæw, 1663 à 1667, cent, IV, hist. 1190 ; ceut, VI, hist. 4, « Ad quadragesimum ferme diem pipientes pulli exeluduutur, Nec ad justam magnitudivem unquam perveniunt pulli, ob tenerrimam corpusculi constitutionem. » Ces faits sont absolument inadmissibies. Dans une autre expérience faile chez le chancelier Christian Thomas, Bartholin dit au contraire « Citius hic, quam sub gallina, excluduntur, »

5 RÉAUMUR. « On à prétendu qu’il était plus ordinaire aux poulets de naître contrefaits et estropiés dans les fours que sous la poule... Quelquefois, à la vérité, des poulets y éclusent qui ont une jambe ou même leurs deux jambes trop jetées en dehors ; mou jardinier les nomme des crapauds, el ils sont assez bien nommés, parce qu'ils ne marchent presque que sur le ventre, ayant leurs jambes trop écartées. (Art de faire éclore, etc., t. II, p. 219.)

« J'en ai trouvé qui, bien que l'endroit par où était entré le jaune fût bien conso lidé, avaient, en dehors de leur corps, des portions d'intestin les unes plus et les autres moins longues, On pourrait croire que ces parties n’avaient pas été renfers

INTRODUCTION, 31 seur d'anatomie à Cambridge, au commencement de ce siècle !?, Ainsi donc, les expériences d'incubation artificielle ont souvent donné naissance à des poulets mal conformés, bien que ces vices de conformation fussent généralement peu graves. Quelquefois seulement on oblenait des poulets dans lesquels un membre faisait plus ou moins défaut. Haller, qui rapporte plusieurs de ces faits, les attribue à l'inhabileté des expérimentateurs *, Il serait peut-être plus exact de les attribuer à limperfection des appareils et à l'irrégularité de leur marche, Aujourd'hui, avec les perfectionnements qu'on y a introduits, je n'entends pas parler de semblables événements.

Il est bien évident que ces expériences n'avaient jamais été faites dans le but de produire arüliciellement des monstres et de réunir les éléments de la téralogénie. Toutefois, il est probable que le souvenir plus ou moins vague de ces faits, et surtout la mention que Haller en fit dans un livre qui acquit une très-grande publicité, les £lementa physiologiæ, firent naïitre dans certains esprits la pensée de provoquer la formation des monstres en modifiant les conditions physiques du développement du poulet.

Je trouve l'indication de ce fait dans la phrase suivante d'un livre fort bizarre publié en 1806 par un médecin nommé Jouard : « Tout le monde connaît les expériences faites sur la manière d'obtenir des monstres à volonté, soit en empèchant l'entier développement, comme on l’a fait sur des poulets produits par l'incubation artificielle, soit en facilitant l'union, l'assemblage des germes, comme on l’a fait sur le frai de poisson *, » Mais quelles sont ces expériences ? Eviderament, dans la seconde partie de cette phrase, l'auteur fait allusion aux expériences de Jacobi sur la fécondation artificielle, et à la fréquence des monstres doubles observés dans ces expériences,

mées dans la cavité du ventre dans le temps où tout le reste l'avait été, mais il n’en est pas moins probable qu’elles étaient une suite des efforts que le poulet avait faits pour uaitre, que ses efforts lui avaient coûté une descente ; c'est pour lui une maladie considérable qui le fait périr au bout de peu de jours. » (/bid , 1, p. 339.)

1 Paris, À Memoir on the Physiology of the Egg read before the Linnean Society of London, the 21 march 1809. « During the period that [ was at College, the late sir Busick Harwood, the ingenious professor of anatomy in the University of Cam bridge, frequently attempted to develope the egg, by the heat of his hotbed ; but he only raised monsters, a result which he attributed to the unsteady application of heat. » (P. 358.)

? HALLER, Elementa physiologiæ, t. VIII, p. 160. « Ex imperitia, ut puto, custodum, sæpe imperfecti prodeunt. »

3 Jouanp, Des monstruosilés et bizarreries de la nature, t. 1,p. 250, 1806. Paris,

Quant aux monstres produits dans l’incubation artificielle et dont il est question dans la première partie, je n’ai pu recueillir aucune indication précise à leur égard. Tout ce que J'ai pu trouver, c’est que Bonnemain, quiinventa le chauffage par la circulation de l’eau chaude et s'en servit pour l’incubation artificielle, dit avoir produit, en modifiant ses procédés d'incubation, des poulets qui n'auraient eu qu'une patte et une aile. Est-ce là l’expérience à laquelle Jouard fait allusion ?

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