XV. En 1820, la question entra dans une phase nouvelle
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire s'était proposé, dès le début de ses études zoologiques, de démontrer les analogies essentielles qui existent dans l'organisation des animaux vertébrés, ou ce qu'il appelait l'unité de composition organique. Après avoir, pendant vingt-cinq ans, cherché à appliquer ses idées aux organismes normaux, il entreprit de prouver que les monstruosités elles-mêmes ne font pas exception à la règle générale. Cela le conduisit à l’étude de la tératologie, dont il est le véritable créateur. Mais une intelligence comme la sienne ne pouvait s'arrêter, si l'on peut parler ainsi, au seuil des questions. Une fois engagé dans ces recherches, Geoffroy Saint-Hilaire devait aller jusqu’au bout, et tout en poursuivant l'étude des formes diverses de la monstruosité, se demander comment elles se produisent. Le procédé le plus sûr pour découvrir le mode de formation des monstres, C'élait évidemment d'en provoquer la production. Dès 1820, c'est-à-dire dès l’année même où il commença ses études tératologiques, il institua des expériences sur la tératogénie.
La pensée de modifier l’organisation vivante en voie de développement n'était pas pour lui chose nouvelle; elle s'était déjà présentée à son esprit, vingt ans auparavant, dans des circonstances très-remarquables. C'était pendant l'expédition d'Egypte. Tout en explorant avec une infatigable ardeur ce pays si curieux, alors presque entièrement inconnu ; tout en recueillant d’admirables collections qui sont encore aujourd'hui l’une des plus précieuses richesses du Muséum, Geoffroy Saint-Hilaire avait toujours devant l'esprit les grandes questions de l'histoire naturelle, et le problème de la détermination des organes
1 BONNEMAIN, Observations sur l'art de faire éclore et élever la volaille sans le secours des poules, etc. Paris, 1816, in-16. Cette brochure est postérieure de dix ans à l'ouvrage de Jouard; mais Bonnemain avait fait des expériences d'incubation artificielle au moins dès 1777. Il est donc possible que les expériences tératogéniques dont il parle soient antérieures à la publication de Jouard,
INTRODUCTION, 43 analogues. Mais une difficulté l'arrètait: Comment expliquer, à ce point de vue, les différences qui existent entre les organes de la reproduction dans les deux sexes ? Pensant «que les germes de tous les organes que l’on observe dans les différentes familles d'animaux à respiration pulmonaire existent à la fois dans toutes les espèces, et que la cause de la diversité infinie des formes qui sont propres à chacune, et de l'existence de tant d'organes à demi effacés, ou tolalement oblitérés, doit se rapporter au développement proportionnellement plus considérable de quelques-uns », Geoffroy Saint-Hilaire supposa que les germes des organes des deux sexes coexistent chez tous les animaux, et mème chez tous les êtres vivants; et que, par des causes encore inconnues, il n'y a qu’un seul de ces germes qui se développe. Si cette hypothèse était vraie, on pourrait peut-être déterminer à volonté la production d’un sexe chez un embryon en le soumettant à l'action de causes déterminées.
Mais il fallait pour cela des expériences très-difficiles et surtout très-coùteuses. Geoffroy Saint-Hilaire fit connaître ses idées à ce sujet dans deux mémoires ! qu'il lut à l'Institut d'Egypte ; il priait cette compagnie d'intervenir auprès du gouvernement de l'Egypte pour lui faire obtenir les fonds nécessaires à l’accomplissement de ses expériences. Elles étaient extrêmement variées et devaient porter à la fois sur des animaux pris dans les trois classes des mammifères, des oiseaux et des insectes, Mais il reconnut qu'il ne pourrait suivre simultanément des recherches si diverses, et il se restreignit à la classe des oiseaux.
1 Ces mémoires sont restés inédits. On ne les connaît que par ce qu’en a dit Is. GeorFrOY Sair-HiLatRE dans l'ouvrage qu’il a consacré à son père : Vie, Doctrine et Travaux scientifiques d'Et. Geoffroy Saint-Hilaire, p. 137, 286 et 456.
Le petit-fils d'Et. Geoffroy Saint-Hilaire, M. Albert Geoffroy Saint-Hilaire, directeur du Jardin zoologique d’acclimatation, a bien voulu me confier une série de manuscrits de son grand-père, écrits pendant l'expédition d'Egypte. J'y ai trouvé les pièces suivantes : 1° un mémoire ayant pour titre : Exposilion d'un plan d'expériences pour parvenir à la preuve de la coexistence des sexes dans les germes de tous les animauz ; lu à l'Institut d'Egypte le 5 brumaire au IX ; 2° un mémoire ayant pour titre : Histoire naturelle de l'œuf, servant d'introduction aux expériences annoncées dans la dernière séance à l'égard des oiseaux, entreprises dans la vue d'arriver à des preuves
directes de la coexistence des sexes dans les germes de tous les élres vivants; lu à l'Institut d'Egypte le 1+r frimaire an IX ; 3° un certain nombre de notes concernant ces projets d'expériences.
C'est à l’aide de ces précieux documents que j'ai pu me rendre compte de la manière dont Geoffroy Saint-Hilaire fut conduit à ses expériences de tératogénie.
La phrase que je cite dans le texte est tirée du premier de ces mémoires inédits. Elle a été citée par Is, Geoffroy Saint-Hilaire.
Les œufs d'oiseaux n'ont pas tous la mème forme. Dans une même espèce les uns sont plus allongés, les autres plus courts. Une opinion très-ancienne rattache ces différences de forme aux différences de sexes!, Les œufs plus allongés produiraient des embryons mâles, ceux qui sont plus courts des embryons femelles, Si cette opinion était vraie, les physiologistes devaient y trouver un procédé pour changer les embryons mâles en embryons femelles, et vice versa, en changeant la forme des œufs. Geoffroy Saint-Hilaire voulut essayer l'expérience sur une très-grande échelle. Mais lincubation naturelle ne lui paraissait pas propre à la faire réussir d’une manière complète. Il pensa done à l'incubation artificielle, qu'il voyait pratiquer aux portes du Kaire et dont il avait étudié très-attentivement les procédés, et demanda linstallation d'un four à incubation, qui lui aurait servi à provoquer le développement de l'embryon, dans des conditions plus ou moins différentes de l'incubation naturelle.
Les événements de la guerre le forcèrent de renoncer à ces expériences ?. Il les reprit en 1820, pour provoquer la formation des monstres, et découvrir les causes et les lois de leur formation. C'était un premier problème qu'il se proposait. Mais derrière ce problème il en apercevait un autre, beaucoup plus général et bien autrement difficile, celui de l'origine des formes spécifiques. Les écrits de Lamarek venaient de rappeler l’attention des naturalistes sur la question, souvent soulevée, de lorigine des espèces et de leur formation par la modification de types spécifiques antérieurs. Or, il y a une liaison naturelle entre cette doctrine et celle des analogies essentielles de l'organisation à la démonstration de laquelle Geoffroy Saint-Hilaire avait voué sa vie. Il pensait donc que les expériences sur la production des monstres devaient lui donner les moyens d'appliquer la méthode expérimentale au problème de la formation des espèces. Il le dit très-expressément dans un travail dont le titre seul est significatif : Mémorre où l’on se propose de rechercher dans quels rapports de structure organique et de parenté sont entre eux les animaux des âges historiques et vivant actuellement, et les espèces antédiluviennes
1 On la trouve exprimée dans PuixE : « Ova.. feminam edunt quæ rotundiora gignuntur, cætera marem. » (Hist. nat., X, 74.)
2 Je n'ai trouvé dans les notes que m'a remises M. Albert Geoffroy Saint-Hilaire aucune mention relative à l'exécution de ces expériences sur les œufs, Mais j'y vois l'indication d'expériences commencées, à l’aide de semis de graines de chanvre et d'épinards, sur la formation des sexes dans les plantes dioïques.
INTRODUCTION. 35 et perdues‘, En voici quelques passages : «J'avais pensé que quelques expériences de physiologie pourraient être entreprises au profit de questions de géologie antédiluvienne... Je cherchais à entrainer l’organisation dans des voies insolites. Le but secret de mes recherches fut l'examen d’un principe qui domine la plus haute question de l'organisation animale, Ici je parle de la théorie philosophique connue sous le nom de préeristence des germes. C'était l'unique moyen de savoir si les organes se sont modifiés, et si, se transformant les uns dans les autres, ils ont, pour ce fait, subi une suite infinie de diversités. Or, j'en vins à croire que l'expérience faite sur une grande échelle pour faire dévier l'organisation de la marche naturelle me donnerait les résultats cherchés. »
Geoffroy Saint-Hilaire employa d'abord lincubation naturelle (1820 et 1822), Mais ce procédé ne comporte que l'emploi d'un nombre très-restreint de causes modificatrices. 11 n’obtint donc que des résultats insignifiants.
En 1826, il put agir sur une plus vaste échelle à l’aide de l’incubation artificielle. On avait fondé de grands établissements d’incubation artificielle à Auteuil et à Bourg-la-Reine ; ils furent mis à la disposition de Geoffroy Saint-Hilaire, qui y fit de nombreuses expériences. Mais ces établissements, dont l'installation très-défectueuse ne se prêtait pas mieux à l’expérimentation scientifique qu’à l'exploitation industrielle, n’eurent qu'une très-courte existence. Geoffroy Saint- Hilaire fut donc contraint d'abandonner les recherches qu'il avait entreprises, et qui auraient exigé une longue durée.
D'ailleurs, il faut reconnaître que ces recherches étaient, à bien
1 Voici l'indication des mémoires de Geoffroy Saint-Hilaire dans lesquels il a consigné les résultats de ces expériences : Des différents états de pesanteur des œufs au commencement et à la fin de l'incubation, dans le Journal complémentaire des sciences médicales, t. VIT, p. 271, 1820. — Philosophie anatomique, t. II, p. 509 et suiv., 1822, — Description d'un monstre humain né avant l'ère chrélienne, et considérations sur le caractère des monstruosités diles anencéphales, dans les Ann. des sc. nal., t. VI, p. 357, 1825, — Sur des déviations organiques provoquées et observées dans les élablissements d’incubation artificielle, dans les Mémoires du Muséum, t. XIII, p. 289, 1826, — Article Moxsrre, dans le Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. XI, p. 121, 1827, — Des adhérences de l'extérieur du fœtus considérées comme le principal fait occasionnel de la monstruosité, dans les Archives générales de médecine, t. XIV, p. 392, 1827. — Mémoire où l'on se propose de rechercher quels rapports de structure organique ou de parenté ont entre eux les animanx des âges historiques et vivant actuellement, et Les espèces antédiluviennes et perdues, dans les Mémoires du Muséum, t. XVII, p. 209, 1829, Voir aussi CuviEen, Histoire des progrès des sciences naturelles, t. VI, p. 227, et suiv. Cuvier a reproduit une note entièrement écrite par Geoffroy Saint-Hilaire,
des égards, prématurées. On ne possédait pas alors des connaissances d'embryogénie normale suffisantes pour servir de point de départ à des études de tératogénie. Les travaux de Wolff et de Pander étaient à peine connus en France; ceux de Baëer ne furent publiés qu’en 1828. L’embryogénie des monstres manquait done à cette époque d’une base solide.
Et cependant, malgré ces conditions si défavorables, Geoffroy Saint- Hilaire réussit à produire des monstres. J'ai souvent entendu contester le fait. Cherchant à n’éclairer sur ce point et sachant, par les mémoires de l’illustre naturaliste, qu'il avait conservé les produits de ses expériences, J'ai voulu retrouver ces précieux documents. Je me suis adressé, dans ce but, en 18692, à F1. Prévost, qui avait été pendant longtemps son collaborateur. Nous avons cherché ces pièces dans un grenier du Muséum, où se trouvaient entassés tous les matériaux qui ont servi à la préparation des grands travaux de son maitre. Nous n'avons pu retrouver les pièces elles-mêmes; mais nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur deux planches gravées restées inédites, et sur lesquelles j'ai retrouvé un certain nombre des monstres artificiels qu'il a décrits. L'examen de ces dessins, et leur comparaison avec les mémoires de Geoffroy Saint-Hilaire, ne me laissent aucun doute sur la réussite de ses expériences.
Geoffroy Saint-Hilaire a done prouvé, contrairement à Wolff et à Meckel, qu'un changement dans les conditions physiques qui déterminent l’évolution peut modifier l'évolution elle-même, et que, par conséquent, les anomalies et les monstruosités ne proviennent pas uniquement d'une virtualité déposée dans le germe au moment de la fécondation ou antérieurement à cet acte physiologique. Il semblait donc faire revivre la théorie de Lémery sur les causes accidentelles, de mème que Wolff et Meckel paraissaient continuer l’œuvre de Duverney et Winslow. Mais la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire ne ressemble qu'en apparence à celle de Lémery; car, pour ce dernier, qui croyait à la préexistence des germes, la monstruosité n'était et ne pouvait être que la modification accidentelle d'un organisme complétement formé, et primitivement normal; tandis que, pour Geoffroy Saint-Hilaire, elle est le produit d'une évolution troublée par des causes extérieures.
Ce travail sur la production arüficielle des monstruosités est assurément l'un des plus beaux titres de Geoffroy Saint-Hilaire. Mais ce grand naturaliste se contenta d'ouvrir la voie. Entraîné par cette ar-
CE mn ms
INTRODUCTION. 37 deur de génie qui le portait à la fois vers les questions les plus diverses, il n'avait pas le loisir de suivre patiemment des expériences de longue haleine, et dont le succès exige impérieusement, comme condition première, la plus infatigable persévérance. Il avait imaginé la méthode nécessaire pour la création d'une branche nouvelle des sciences biologiques ; il laissait à d’autres le soin de l'appliquer.
XVI. Depuis Geoffroy Saint-Hilaire, quelques physiologistes ont signalé le fait de la production des monstres dans l'incubation artificielle.
Prévost et Dumas parlent de ces faits dans leur célèbre travail sur le développement du poulet qu'ils publièrent en 1826, mais en se bornant à une simple indication. Les résultats qu'ils ont obtenus sont, par conséquent, perdus pour la science .
Allen Thomson, dans un mémoire sur les monstres doubles, publié en 4844, dit avoir répété avec succès les expériences de Geoffroy Saint- Hilaire, et obtenu les mêmes résultats; mais il n’entre, à leur égard, dans aucun détail ?.
XVII. Tel était l’état de la question, lorsque j'ai entrepris, il y a vingt-cinq ans, une longue série de recherches, pour répéter les expériences de Geoffroy Saint-Hilaire sur la production artificielle des monstruosités. Travaillant seul et sans aide, et dans les conditions les plus défavorables — à Paris d’abord, avec mes ressources personnelles; plus tard à Lille, avec les ressources tout à fait insuffisantes d'un laboratoire d’une Faculté de province, où tout me manquait, mème la place — j'ai dû lutter contre d'innombrables difficultés, et je n'ai puavancer qu'avecune très-grande lenteur. Je suis arrivé, toutefois, à produire artificiellement presque tous les types de la monstruosité simple; et bien que je n’aie pu provoquer la production de la mon-
1 Prévosr £r Dumas, Mémoire sur le développement du poulet dans l'œuf, dans les Annales des sciences naturelles, 1re série, t. XII, p. 417.— Dumas, art. OEur, du Dictionnaire des sciences naturelles. — Rapport sur le mémoire de M. André Jean, relatif à l'amélioration des races de vers à soie, dans les Comptes rendus de l'Acad. des sciences, t, XLIV, p. 296. Prévost, qui reprit plus tard avec M. Lebert ses recherches sur le développement du poulet, avait, à ce qu'il paraît, entrepris, avec son nouveau collaborateur, des expériences sur la tératogénie. Je lis, dans l'éloge de Prévost par M. Lebert, la phrase suivante : « Nous avons laissé inachevées des recherches sur la production artificielle des monstruosités chez les animaux.» Leperr, Eloge du docteur Prévost de Genève, dans les Bulletins de la Société de biologie, re série, t. II, p.65, 1850.
? Allen Tuomsox, Remarks on the early condition and probable origin of double monsters, dans The London and Edinburg Monthly Journal of Medical science, 1844, p, 581.
struosité double, qui existe virtuellementdansle germe, avant l'époque où je soumets les œufs à l'influence modificatrice, j'ai rencontré un certain nombre de faits de ce genre etrecueilli sur leur mode de formation de précieux documents. Opérant sur un nombre d’embryons trèsconsidérable, puisque j'ai mis en incubation plus de neuf mille œufs, j'ai produit plusieurs milliers de monstres, et j'ai pu étudier la plupart des types tératologiques à divers moments de leur évolution. J'ai fait disparaître ainsi, par la multiplicité des observations, l’une des difficultés les plus grandes de ces recherches ; ear l’opacité de la coquille, bien que n'étant pas absolue, ne permet pas de suivre un seul embryon dans ses transformations successives, comme on peut le faire, plus ou moins facilement, pour d’autres œufs, les œufs de poissons par exemple. J’ai pu d’ailleurs, dans certains cas, combler les lacunes de l'observation par la concordance qui existe entre tous les faits tératologiques. En tératologie, comme l’a déjà fait remarquer Geoffroy Saint-Hilaire, tous les faits se lient et s’enchaînent. Nous pouvons, par conséquent, dans bien des circonstances et avec de très-grandes probabilités, imaginer ce qui a dû avoir lieu, en attendant la connaissance de faits bien observés.
Je n'ai fait servir à mes expériences que les œufs d’une seule espèce. Mes recherches ont cependant une portée beaucoup plus grande qu'on ne le croirait tout d'abord, car elles s'appliquent, je le prouverai, à la tératogénie de tous les animaux vertébrés.
Le livre que je publie aujourd'hui contient la première partie de ces recherches. J'y fais connaître l’évolution de la plupart des types monstrueux, sur laquelle on ne possédait, avant moi, que des données purement hypothétiques. J'ai vérifié, dans certains cas, les conjectures des embryogénistes ; dans d’autres, et ce sont les plus nombreux, j'ai découvert des faits entièrement nouveaux, et j’ai pu, par conséquent, résoudre un grand nombre de problèmes sur lesquels on ne possédait aucune donnée. Assurément, mon travail est encore incomplet, je le sais mieux que personne; j'ai cependant la conviction que, si les recherches ultérieures peuvent y ajouter beaucoup, elles n'y introduiront pas de modification essentielle.
Je laisse de côté, pour le moment, une seconde partie de mes recherches, celle qui concerne la détermination exacte des conditions physiques de la production des monstres. L'imperfection de mon outillage ne m'a pas permis, pendant bien longtemps, de faire cette déterminalion avec la précision nécessaire. J'ai pu, depuis deux
ans, introduire dans mes appareils, des perfectionnements qui me permettent d'obtenir toutes les données du problème. De plus, l'établissement d'un laboratoire d'embryogénie tératologique à l'École pratique de la Faculté de médecine, voté, il y a un an, par la Faculté, sur la demände de son doyen, M. Wurtz, et pour l'installation duquel M. Wallon, alors ministre de l’Instruction publique, m'a ouvert les crédits nécessaires, sur la demande de M. du Mesnil, directeur de l'Enseignement supérieur, me mettra très-prochainement en mesure de reprendre mes expériences sur une grande échelle, et de les accomplir rapidement. J'ai donc l'espoir fondé de pouvoir, dans une époque assez rapprochée, publier un nouveau livre dans lequel je ferai connaître les conditions physiques de l’évolution normale et de l'évolution tératologique de l'embryon du poulet. Ce travail est préparé depuis longtemps ; mais je ne le publierai que lorsque j'aurai remplacé par des documents précis les simples indications dont j'ai dù me contenter jusqu’à présent. |
XVII, 11 me reste maintenant à signaler le résultat le plus général de mes recherches, celui auquel j'attache le plus de prix. Elles démontrent, de la manière la plus complète, contrairement aux idées de Wolff et de Meckel, et conformément à celles de Geoffroy Saint- Hilaire, la possibilité de modifier, par l’action de causes physiques extérieures, l'évolution d’un germe fécondé..La démonstration de ce fait n’intéresse pas uniquement la production des monstres, mais la biologie tout entière.
En effet, s'il est possible, en modifiant l’évolution d’un germe fécondé, de produire des monstruosités, on doit considérer comme possible la production de simples variétés, c'est-à-dire de déviations légères du type spécifique, compatibles avec la vie et avec l'exercice des fonctions génératrices. Sans doute, cette possibilité ne résulle pas actuellement de mes recherches, où je me proposais un tout autre but. Mais on peut la déduire facilement de considérations théoriques.
L'un des principaux résultats des travaux des deux Geoffroy Saint- Hilaire sur la tératologie, c'est que la monstruosité la plus grave et l’anomalie la plus légère sont essentiellement des faits de même ordre , des déviations du type spécifique produites par un changement de l’évolution. Seulement, les monstruosités affectent, profondément et simultanément, un grand nombre d'organes, tandis que les anomalies légères ne font, pour ainsi dire, qu'effleurer certains organes isolés. La différence de ces deux sortes de faits résulte essenticlle-
ment de la différence d'intensité de la cause modificatrice ; et, peutêtre aussi, de l'époque de son action; car J'ai constaté que la gravité des anomalies décroît généralement avec l’époque de leur apparition.
Je pense donc qu'en employant les procédés qui m'ont servi pour la production des monstres, mais en les employant d’une autre facon, j'arriverai à produire les anomalies légères, les variétés, aussi facilement que les anomalies graves. Or, l'hérédité de toutes les variétés d'organisation, lorsqu'elles n’empêchent pas l’exercice des fonctions génératrices, est actuellement établie de la manière la plus certaine. C'est la condition de la formation des races.
Mes expériences donnent donc aux zoologistes des méthodes à l'aide desquelles ils pourront aborder scientifiquement la question de la formation des races!. Tout ce que nous savons aujourd’hui sur ce sujet, au moins en zoologie *, se borne à quelques vagues indications provenant des expériences inconscientes de la domestication. Il faut les compléter par l'expérimentation scientifique, en faisant sortir des types spécifiques actuels toutes les variétés héréditaires, en d’autres termes, toutes les races qu'ils contiennent virtuellement. Sachons bien qu’il est au pouvoir de la science expérimentale de produire artificiellement tous les phénomènes qui sont ou peuvent être produits par l’action de causes naturelles. Tandis que l'observation ne donne que la connaissance des réalités actuelles, l’expérimentation, grâce à sa puissance créatrice, réalise tout ce qui est possible ; elle ouvre ainsi une carrière sans limite. De plus, elle
1 Il importe qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée. En m’exprimant ainsi, je ne prétends pas que mes expériences donnent tous les procédés de la formation des races. Ainsi que je l’ai dit à propos des monstruosités, les causes modificatrices peuvent agir avant et pendant la fécondation; je n'ai employé que celles qui agissent après la fécondation. Le métissage, l’hybridation, que l’on peut varier de tant de façons, surtout à l’aide des fécondations artificielles, permettent aux physiologistes de multiplier jusqu’à l'infini les expériences sur la variabilité des formes de la vie. Mais nous ne possédons encore aucun procédé scientifique pour agir sur l'élément mâle ou l'élément femelle de la fécondation. Je ne doute pas que les progrès de la science ne nous donnent un jour de pareils procédés. Il y a là toute une série d’expériences dont nous ne pouvons pas avoir actuellement la pensée.
2 Ce serait, en effet, manquer à la justice que de ne pas rappeler ici les beaux travaux que la physiologie végétale possède actuellement sur l’origine des races. Je ne puis pas ne pas citer l’ensemble des recherches que L. Vilmorin a publiées sous ce titre : Notices sur l'amdlioralion des plantes par le semis,et considérations sur l'hérédité des végétaux, puis, parmi les travaux des botanistes vivants, ceux de M. Decaisne, sur l’origine des races des arbres fruitiers, et de M. Naudin sur l’hybridité végétale, Ici, comme sur tant d’autres points, la botanique est en avance sur la zoologie.
met l'expérimentateur en présence des causes réelles des phénomènes, puisqu'il ne peut les faire apparaître que par l'emploi de ces causes, et elle le conduit à la véritable science si bien définie par Bacon dans cette parole célèbre : Vere scire est per causas scire*.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer l'intérêt que de semblables expériences présenteraient au point de vue pratique; car tout le monde sait que la formation des races est l’une des parties les plus importantes de la zootechnie. Mais je veux montrer leur intérêt scientifique. La connaissance du mode de formation des races et des causes qui la déterminent ou, d'une manière plus générale, des lois qui régissent la variabilité de l’organisation des êtres vivants, est le seul procédé scientifique que nous possédions pour aborder le plus grand problème de la biologie, celui de l’origine des types spécifiques ou, en d'autres termes, des différentes formes sous lesquelles la vie s'est manifestée aux différentes périodes de l'histoire de la terre.
Tant que la doctrine de la préexistence des germes a régné dans la science, cette question n'existait pas; elle ne pouvait pas exister. L'origine des espèces était en dehors de la science. Aujourd'hui la biologie, complétement débarrassée des entraves qui ont pendant si longtemps arrêté sa marche, se demande si les types spécifiques que nous observons dans l’ordre actuel des choses sont le produit immédiat de la puissance créatrice, et, à ce titre, complétement indépendants les uns des autres ; ou bien s'ils ne se seraient pas produits, à certaines périodes géologiques, en vertu de lois naturelles, par la modification ou même par la transformation de types spécifiques antérieurs. Tout le monde connaît les vives controverses que cette question soulève, surtout depuis la publication des célèbres livres de M. Darwin : elles ont retenti même en dehors du monde scientifique. L'existence seule de ces controverses prouve, de la manière la plus évidente, que la science ne peut encore se prononcer d’une manière définitive et que, par conséquent, les deux doctrines qui la divisent, au sujet de l’origine des types spécifiques, ne sont encore que des hypothèses.
Les partisans de la fixité des espèces s'appuient sur un fait réel, la très-longue durée des types spécifiques et leur permanence durant plusieurs périodes géologiques ; mais ce fait n'implique pas nécessairement une fixité absolue’; il peut ne signifier qu’une chose, c’est que,
1 Bacon, Novum organum, lib. 1], aph. 2.
pendant leur longue durée, ces types n’ont point été soumis à des causes suffisantes de variation.
Les partisans de la variabilité où, comme on le dit aujourd’hui, du transformisme s'appuient sur un fait non moins réel: les variations déterminées dans certains types spécifiques, par la domestication, s’il s'agit des animaux, et par la culture, s’il s’agit des plantes. Mais ces modifications sont contenues dans des limites peu étendues; elles n'impliquent pas évidemment le fait d’une variabilité illimitée.
Tant que la science ne possédera pas d’autres éléments de discussion, elle ne pourra se prononcer ; mais si elle arrive, et je le crois possible, à connaître toutes les formes dérivées qui peuvent sortir de plusieurs des types spécifiques du monde actuel, et à déterminer d’une manière scientifique les causes qui les produisent et les lois qui régissent leur production, elle pourra appliquer ces notions au passé, et chercher à reconstituer, avec quelque vraisemblance, l’histoire des apparitions des formes de la vie. C'est, du reste, la seule méthode qui puisse la conduire, sans l’égarer, dans cette étude rétrospective.
Mais il faudra de longues années pour réunir, même partiellement, les éléments du problème. Car, si la production artificielle des variétés, au moins dans certaines espèces, ne paraît pas devoir présenter des’difficultés plus grandes que la production artificielle des monstruosités, il n’en est pas de même de la production des races. Dans ce nouveau problème, on doit agir non pas sur les individus, mais sur des suites d'individus, pendant un nombre plus ou moins grand de générations. Il faut donc, pour les naturalistes, des éléments de travail d’une tout autre nature et bien plus dispendieux. Le laboratoire ne suffit plus. Il faut avoir des ménageries ou du moins des établissements dans lesquels on puisse élever les animaux soumis aux expériences.
Il est fort remarquable de voir que cette pensée de créer des établissements destinés à l’expérimentation zoologique s'était déjà présentée à l'esprit de Bacon au commencement du dix-septième siècle. Ce grand philosophe, présentant, dans /a Nouvelle Atlantide, le tableau d'une société d'hommes cultivant la science pour la faire servir à l'amélioration de la condition de l'humanité, y parle de ménageries entièrement consacrées à l’expérimentation, et dans lesquelles on s'occupe de faire varier les espèces : « Nous avons, dit-il, des enclos et des ménageries pour des animaux et des oiseaux de tout genre... Nous rendons artificiellement les uns plus grands et plus gros
qu'ils ne le sont naturellement; au contraire, nous rapetissons les autres, et nous les privons de leur taille normale... Nous les faisons varier de mille facons, quant à la couleur, à la forme, au caractère... Nous ne procédons pas au hasard, mais nous savons fort bien par quel procédé on peut faire naître tel animal donné... Nous avons aussi des viviers où nous faisons sur les poissons des expériences semblables à celles que nous venons de mentionner pour les quadrupèdes et les oiseaux", » Ce rève de Bacon est encore un rêve, Ne devonsnous pas espérer pourlant qu'il sera un jour une réalité? Ici, comme dans tant d'autres parties de son livre, ce grand philosophe, qui comprit si bien le rôle que la science devait jouer dans les destinées de l'humanité, n’avait-il pas une vision claire de l'avenir ?
Un des premiers naturalistes de notre époque, M, C. Vogt, a récemment reproduit la même pensée : « Les ménageries, les jardins z0ologiques et d’acclimatation devront se transformer nécessairement en laboratoires zoologiques dans lesquels des observations et des expériences entreprises dans un but déterminé pourront être continuées sans interruption pendant des séries d’années ?. »
Il est bien clair que l'absence de pareils établissements sera pendant longtemps encore un obstacle à l’expérimentation zoologique, et par conséquent à l'étude scientifique du problème de l'espèce. Toutefois, nous ne devons pas désespérer ; si nous ne pouvons pas encore utiliser, dans ce but, les ressources d'établissements spéciaux et construits sur une vaste échelle, nous ne sommes pas cependant dépourvus de tous les éléments de ces recherches. L'extension que l'élève des animaux rares a prise dans ces dernières années, principalement sous l'influence de la Société d’acclimatation, met actuellement à la disposition des travailleurs des éléments qui, il y a vingt-cinq ans, à l’époque où j'ai conçu la première pensée de mes recherches, faisaient presque entièrement défaut. Nous devons espérer que ces éléments se multiplieront, et que leur accroissement donnera aux naturalistes les moyens d'aborder des questions qui, dans l’état actuel, leur paraissent tout à fait inaccessibles.
1 Bacon, Nova Allantis. « Habemus septa et vivaria, pro bestiis et avibus omnigenis.. Arte reddimus alias majores et proceriores, quam pro natura sua; e contra alias nanas facimus, et statura justa privamus... Etiam colore, figura, et animositate, eas mullis modis variamus... Neque tamen casu hoc facimus, sed salis novimus ex quali materia quale animal sit producibile, »
2 C. Vocr, Préface de l'ouvrage de DarwIN : De la varialion des animaux et des plantes sous l'action de la domestication, p. 13.
Je serais heureux si les considérations que je viens de développer pouvaient engager les jeunes savants qui débutent dans l'étude de la zoologie à me suivre dans une voie qui, J'en suis certain, les conduira à d'importantes découvertes. Pour ma part — malgré tous les obstacles que j'ai rencontrés sur ma roule, et qui, devrais-je avoir à le dire ? n'étaient pas tous de l'ordre scientifique et ne résultaient pas seulement des difficultés mêmes du sujet et de l'insuffisance des moyens de recherches— je poursuivrai mes travaux avec persévérance, mettant à profit toutes les occasions qui se présenteront de réaliser les expériences qui sont depuis longtemps dans ma pensée. Un des maitres les plus illustres de la science actuelle a dit dans un de ses derniers ouvrages que mes expériences sont pleines de promesses pour l’avenir'. Ces paroles de M. Darwin m'encouragent à continuer les études auxquelles j'ai voué ma vie, études qui m'ont déjà permis d'établir les lois de la formation des monstres, et qui me permettront, je l'espère, de réunir quelques données pour la solution d'un des plus grands problèmes que puisse se proposer notre intelligence, celui de l'origine des espèces.
1 Darwin, De la descendance de l'homme, trad. franc. t. Il, p. 408.
ÏJ. INDICATION DES RECHERCHES TÉRATOGÉNIQUES DONT LES RÉSULTATS ONT ÉTÉ PUBLIÉS DEPUIS MES PREMIÈRES PUBLICATIONS.
J'ai fait connaître, dans un mémoire publié en 1855, les premiers résultats de mes recherches. Il est nécessaire de rappeler cette date, parce qu'en 1860, un physiologiste danois, M. Panum, professeur à l’université de Kiel, a publié un ouvrage sur la tératogénie, d'après des observations faites sur les oiseaux".
Lorsque j'eus connaissance de cette publication, j'ai cru d'abord que je devais abandonner mes recherches, craignant qu'elles ne fissent double emploi avec celles de M. Panum ; mais la lecture du livre m'a bientôt détrompé. M. Panum s'est généralement contenté de la méthode d'observation en étudiant les monstres qu'il rencontrait dans les œufs non éclos, et il n’a employé que très-rarement la méthode expérimentale, c'est-à-dire la production artificielle des monstruosités. Aussi les faits qu'il a recueillis et décrits ne constituent qu'un nombre restreint d'anomalies généralement légères. 11 a toutefois le mérite d'avoir vu certains faits nouveaux, l'existence de deux cœurs, par exemple.
Je dois citer également un travail de M. Lombardini sur la formation des monstres chez les oiseaux et chez les batraciens, travail publié en 1868 ?. Ce travail, dont la publication est postérieure à celle de la plupart de mes résultats, contient la description d'un certain nombre de faits entièrement conformes à ceux que J'ai découverts. Seulement M. Lombardini les a obtenus par d'autres procédés.
En dehors de la classe des oiseaux, Lereboullet a publié un travail fort important sur les monstruosités du brochet *.
L'Académie avait mis au concours, en 4860, la question suivante : « Étude expérimentale des modifications qui peuvent ètre déterminées dans le développement de l'embryon d'un animal vertébré par l'action des agents extérieurs. »
1 PanuM. Untersuchungen über die Entstehung der Missbildungen zunächst in den Eiern der Vogel, 1860. Kiel.
? LomBARDINI. Intorno alla genesi delle forme organiche irregolare negli Uccelli et ne Batrachidi, 1868. Pise,
3 LeneBouLLer. Recherches sur les monstruosités du Brochet, observées dans l'œuel sur leur mode de production, dans les Ann. des sc. nat. Zool., 4e série, t, XX, p. 178, el 5e série, L. I, p. 113 et 257, 1863 et 1864. — Lereboullet avait déjà fait connaître plusieurs résullats de ses recherches en 1855. Voir les Comptes rendus de l'Acad. des sc., t. XL, p. 854, 916, 1028 et 1063.
Le programme de la question mise au concours s'exprimait ainsi :
«Des expériences faites, il y a un quart de siècle, par Geoffroy Saint-Hilaire, tendent à établir qu'en modiliant les conditions dans lesquelles l’incubation de l'œuf de l'oiseau s'effectue, on peut déterminer des anomalies dans l’organisation de rembryon en voie de développement. L'Académie désire que ce sujet soit étudié de nouveau, et d’une manière plus complète, soit chez les oiseaux, soit chez les batraciens ou les poissons. »
Lereboullet, qui s'occupait depuis 1855 d'études sur l'embryogénie normale et tératologique du brochet, adressa les résultats de ces recherches au jugement de l'Académie. Moi-même J'avais envoyé pour le même concours quatre mémoires dans lesquels j'avais fait connaitre les premiers résultats de mes travaux. Le prix fut partagé, en 1862, entre Lereboullet et moi.
Cette circonstance, que je dois rappeler, m'impose une très-grande réserve dans mon appréciation du travail de Lereboullet, d'autant plus que les conclusions de ce travail paraissent en contradiction avec celles que j'ai déduites de mes recherches. Je suis cependant obligé d'expliquer cette contradiction, qui, j'espère le prouver, n'existe qu’en apparence.
Je cite textuellement les paroles de Lereboullet:
«Je me crois suffisamment autorisé à admettre... les quatre propositions suivantes, qui seront les conclusions de mon travail :
4° Il n’est nullement prouvé que les monstruosités en général, et particulièrement les monstruosités doubles, soient occasionnées par les influences que les agents extérieurs ont pu produire sur les œufs ;
20 Les seules modifications qui paraissent dues quelquefois à l'influence des agents extérieurs sont des arrêts de développement, des déformations et des atrophies ; encore ces effets ne sont-ils pas constants ;
3 Il n’est donc pas possible de produire à volonté des formes monstrueuses déterminées d'avance, ni d'établir d'une manière positive la cause des monstruosités ;
4° Cette cause pourrait bien être inhérente à la constitution mème de l'œuf et ne dépendre en aucune façon des conditions extérieures ?, »
Assurément, si ces conclusions étaient exactes, elles seraient dans la contradiction la plus formelle avec les résultats des recherches que je viens de signaler dans mon introduction. 11 importe donc de les examiner de près.
D'abord Lereboullet ne s'exprime que d’une manière dubitative : Cette cause pourrait bien être, ete. Et, par conséquent, il ne considérait pas ses expériences comme étant assez décisives pour lui permettre d'en tirer une affirmation.
Maintenant, l'examen des faits sur lesquels Lereboullet a cru pouvoir s’appuyer pour en déduire ces conclusions montre que ce célèbre physiologiste a surtout observé des monstres doubles. Or, toutes mes études m'ont conduit à admettre que la formation des monstres doubles chez les oiseaux résulte d'un état particulier de la cicatricule, et qu’elle est, par conséquent, antérieure à
{ Comptes rendus de l'Acad. des sc., 1860, t. L, p,. 249. 2 LEREBOULLET, loc. cil., be série, t. I, p. 320,
la fécondation. Ici done mes recherches s'accordent parfaitement avec les siennes.
Je n’admets l'intervention des agents extérieurs dans la production des monstres que dans le cas des monstruosités simples ; et mème, ainsi que Je le dis dans l'introduction, je ne crois pas que cette cause soit unique. Or, Lereboullet, sans s'expliquer d'une manière catégorique, admet que les monstruosités simples paraissent quelquefois dues à l'influence des agents extérieurs.
On voit donc qu'en comparant attentivement les conclusions du travail de Lereboullet à celles de mon travail, il y a très-peu de différence entre elles. Or, cette différence s'atténue encore par le fait d'une circonstance particulière sur laquelle je dois insister dans le cours de ce livre ; c'est que les types de la monstruosité simple, dont l'apparition est possible chez les poissons, sont beaucoup moins diversifiés que ceux qui peuvent se produire chez les oiseaux, par le fait des conditions particulières de leur développement.
Je trouve done dans l'ouvrage de Lereboullet, malgré les apparences, une assez grande concordance avec les résultats que j'ai obtenus moi-même.
Je ne mentionne que pour mémoire un travail du docteur Knoch, de Moscou, sur la production des monstres chez les poissons. Ce travail est beaucoup trop incomplet pour que l'on puisse actuellement en tirer des conclusions quelconques ‘.
Je cite dans mon livre tous les faits nouveaux signalés par les physiologistes dont je viens de citer les ouvrages ; faits qui, sur plusieurs points, complètent mes recherches, mais dont je donne, dans bien des cas, une interprétation différente. ;
If, INDICATION DE MES PROPRES TRAVAUX SUR LA TÉRATOGÉNIE, TRAVAUX QUE JE COORDONNE DANS L'OUVRAGE ACTUEL,
J'ai fait connaître, à.partir de 1855, dans un grand nombre de publications, éparses dans divers recueils scientifiques, la plupart des faits que j'ai recueillis pendant le cours de mes études, et qui, complétés par des observations encore inédites, forment le sujet de cet ouvrage. Je crois nécessaire de donner ici la liste de ces publications, pour établir d’une manière précise, et sur des textes, la date de mes découvertes.
Je dois rappeler à cette occasion que, pendant la durée de mes recherches, mes idées sur la tératogénie se sont constamment modiliées par suite des faits nouveaux que j'ai constatés. J'ai dû, dans un certain nombre de cas, abandonner certaines idées généralement acceptées au début de mes études, et les remplacer par des notions plus conformes aux résultats de mes expériences.
1 Knocu. Uber Misshildungen betreffend die Embryonen der Salmonen und Coregonus arten, dans le Bullelin de la Société impériale des naturalistes de Moscou, 1873, t, XLVI,
C'est donc uniquement dans le livre actuel que l’on doit chercher l'expression exacte de ma pensée.