SUR
On appelle anomalie toute déviation du type spécifique.
Le nom de monsti^osité s'applique plus particulièrement à c un ensemble d'anomalies très complexes, très graves, rendant impossible ou difficile l'accomplissement de certaines fonctions, et produisant chez les individus qui en ^ont affectés une conformation vicieuse très différente de celle que présente ordinairement leur espèce *. •
* Cette introduction a été écrite en 1876, et distribuée, en tirage à part, à diverses personnes, un an avant la publication de l'ouvrage. Je la reproduis textueUement. Les idées que j'y exprimais alors, sur le but de mes recherches et sur les méthodes expérimentales qui devaient m'y conduire, sont encore celles qui me guident aujourd'hui. On verra plus tard comment je n'ai pu que très incomplètement remplir le programme que je m'étais posé, bien que j'aie travaillé sans interruption pendant les onze années qui se sont écoutées depuis l'apparilion de mon livre.
J'ai cru toutefois devoir ajouter à cette introduction quelques notes détaillées, pour expliquer certains points que j'avais indiqués un peu trop brièvement, pour établir nettement la part qui me revient dans la création de la Tératogénie, enGn pour faire connaître les circonstances qui ont constamment ralenti mes lra> ..!x, sans qu'elles les aient jamais arrêtés.
' o. Geoffroy-Saint-Hilaieb, Traité de tératologie, t. I, p. 33 (voir la note A).
Les anomalies, et surtout les monstruosités, ont été considérées pendant longtemps comme des faits complètement étrangers à l'ordre naturel et, par conséquent, à la science.
Il y a peu de sujets qui aient autant excité l'imagination des hommes. Comment se produisent ces êtres toujours étranges et souvent hideux? Ce serait assurément un récit intéressant que celui de toutes les explications que Ton inventa pour en rendre compte, d'autant plus qu'elles n'ont pas entièrement disparu, et qu'on les retrouve encore dans les superstitions populaires. Les obscurités et les terreurs, pour parler avec Lucrèce, qui ont pendant si longtemps obsédé notre intelligence, n'ont pas encore été complètement dissipées par la connaissance de la nature et par la raison '. Mais ici je dois rester sur le terrain de la science; je laisse à d'aulres* le soin de raconter l'histoire, si curieuse pourtant, des aberrations de l'esprit humain *.
La ârèce est la patrie de la science. Toutes les conceptions que faous créons pour expliquer l'homme et la nature, toutes les théories scientifiques par lesquelles nous cherchons à rendre compte de notre existence et des existences étrangères à la nôtre, des phénomènes qui se passent en nous et hors de nous, ont leur origine dans les écoles de la philosophie grecque. C'est toujours là qu'il faut remonter, quel que soit l'objet de nos études.
On trouve dans une phrase d'Aristote une notion très exacte de la monstruosité, tellement exacte que j'ai pris cette phrase pour épigraphe de mon livre : c La monstruosité est un objet contre nature ; ou plutôt non pas absolument contre nature, mais contre ce qui se passe le plus ordinairement dans la nature. Rien ne se produit contrairement à la nature en tant qu'elle est éternelle et nécessaire : cela n'arrive que dans les choses qui se produisent le plus ordinairement
< Hune igitur térrorem animi tenebrasque necesse esl
Non radii solis, neque lucida tela diei
Discutiant, sed naturœ species ratioquei * Voir ia note B.
d'une certaine façon, mais qui pourraient se produire autrement *. « Cette phrase, maigre son extrême concision, exprime très nettement ridée que nous nous faisons, que nous devons nous faire de la monstruosité, résultat extraordinaire de causes purement naturelles. La production et l'organisation des monstres sont des questions scientifiques, puisqu'elles doivent s'expliquer par une application particulière des lois générales qui déterminent la production et l'organisation des êtres normaux.
Après Aristote, les écoles philosophiques et particulièrement les écoles stoïcienne et épicurienne formulèrent d'une manière précise l'idée des lois de la nature, lois éternelles et universelles qui régissent d'une manière absolue la manifestation de tous les phénomènes. Les livres de ces écoles sont perdus; mais nous pouvons y suppléer, dans une certaine mesure, par le curieux ouvrage do Cicéron De divina* tione^ dans lequel le grand écrivain romain combat, à leur aide, les superstitions de son temps. Il y développe cette pensée que les prodiges (oslenta ou portenta) — et les monstres jouaient un grand rôle dans les prodiges — se produisent d'après les lois de la nature, aussi bien que les phénomènes que nous observons tous les jours : c On ne s'étonne pas, dit-il, de ce que l'on voit fréquemment, même quand on ignore comment cela se produit. S'il arrive un fait que l'on n'ait pas encore vu, on le considère comme un prodige. • Et ailleurs : f Tout ce qui a naissance, quel qu'il soit, a nécessairement une cause naturelle; de telle sorte que s'il existe contre la coutume, il ne peut cependant
exister contre la nature Rien ne peut arriver sans cause; et rien
n'arrive qui ne puisse arriver. Et s'il arrive ce qui a pu arriver, cela ne peut pas être considéré comme un prodige. Il n'y a donc pas de prodiges*. >
Ces passages de Cicéron ont été admirablement commentés par Montaigne, à propos d'un monstre hétéradelphe qui vivait de son
< AnisTOTE, Ilepl Jl^tdv Yeve(T£u>c, liv. IV, cap» iv. '£9x( ^àp to tipac iratpà çvffiv ttf »ap« fijtfiv J*oy ic&9av, àXXà t^v u>; eul tb icoXu* ira^à yàp "rf^v ael xal -n^v i\ àvaYXTjç, oCièv YÎvsTat icapà çûtftv, àXXà ev Tot; u>( ira to icoXO (uv o'jîo) yevopiévotC) èvSe^o(iivoi; 8c xal àXXci»;*
'Cicéron, De divinatione, » Quod crebro vidit^ non miralur, etiamsi cur fîat, nescit. Quod ante non vidit, id si evenerit, ostentum esse censet. - (Lib. II, cap. XXII.)
• Quidquid oritur, qualecumque est, causam habeat a nalura necesse est : ut, etiamsi prster consuetudinem exstiterit, prœter naturam tamen non possit existere... Nihil fieri sine causa potest. Nec, si id factum est, quod possit fieri, por*" tentum débet videri. ^uUa igitur portenta sunti » (Lib. II) cap; xxvin.)
temps : f Ce que nous appelons monstres ne le sont point à Dieu, qui voit dans l'immensité de son ouvrage l'inûnité des formes qu'il y a comprises... De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, commun et réglé; mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation... Nous appelons contre nature ce qui advient contre la coutume : rien n'est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison naturelle et universelle chasse de nous l'erreur et l'étonnement que la nouvelleté nous apporte *. » On a souvent cité ces paroles de Montaigne comme entièrement nouvelles; elles ne sont, en réalité, que la doctrine de la philosophie antique.
Fontenelle qui, sous une forme très spirituelle, parfois môme trop spirituelle, a si souvent exprimé sur les sciences des idées remarquablement justes, reproduit ainsi la pensée d'Aristote, de Cicéron, de Montaigne : c On regarde communément les monstres comme des jeux de la nature ; mais les philosophes sont très persuadés que la nature ne se joue point; qu'elle suit toujours invariablement les mômes règles, et que tous ses ouvrages sont, pour ainsi dire, également sérieux. Il peut y en avoir d'extraordinaires, mais non pas d'irréguliers; et ce sont même souvent les plus extraordinaires qui donnent le plus d'ouvertures pour découvrir les règles générales où ils sont compris*, i
On a formulé, de nos jours, cette pensée d'une manière plus précise, et surtout plus conforme au langage de la science actuelle. Je citerai les deux phrases suivantes : < Au premier coup d'œil, une monstruosité parait une exception aux lois de la nature; ce n'est cependant qu'une exception aux effets qu'elles produisent ordinairement. Ces lois, toujours immuables comme l'essence des choses dont elles dérivent, ne varient ni pour les temps ni pour les lieux*... i — t II n'y a point de monstres dans la nature, si l'on entend, par ce mot, déviation de la nature à ses règles accoutumées d'action *. i
Il a fallu bien des siècles pour que ces idées pénétrassent dans la science. Aujourd'hui c'est un fait accompli. On a fini par reconnaître
1 Montaigne, Essais, liv. II, chap. xxx.
* Fontenelle, Hist, de V Académie des sciences, 1703, p. 28.
» Lacépède, HisL naL des seiyeîits, chap. Des serpents monstrueux,
♦ Vernois, Propositions de philosophie naturelle terminant une thèse présentée et soutenue à la Faculté de médecine de Paris, le 29 décembre 1837.
INTRODUCTION l^
que les organisations anormales et monstrueuses sont aussi régulières que les organisations normales bien qu'elles le soient autrement, parce qu'elles sont régies parles mêmes lois; et que, par suite de cette régularité même, elles se rattachent toutes à un certain nombre de types parfaitement définis ou définissables, parce qu'il n'existe en réalité, comme la science le démontre, qu'un certain nombre de déviations possibles du type spécifique.
Ce progrès, préparé depuis la renaissance par les travaux d'un grand nombre d'anatomistes et de physiologistes, a été réalisé, dans notre siècle, par les deux naturalistes français à la mémoire desquels je dédie ce livre, Etienne et Isidore Geoffroy Saînt-Hilaire. Nous pouvons dire avec un juste orgueil, que, grâce à leurs mémorables travaux, la science des monstres, ou, comme ils l'ont appelée, la tératologie, est une science toute française.
Toutefois cette science est encore incomplète. La distinction des différents types de l'anomalie et de la monstruosité, la connaissance de leur organisation, les relations des différents types entre eux, forment une partie de la tératologie que l'on peut considérer comme à peu près terminée. Les recherches ultérieures y ajouteront quelques faits de détail; elles n'y introduiront pas de changement essentiel.
U n'en est pas de même de cette partie de la science qui recherche l'origine et le mode de formation des monstres ou, comme on le dît, de la tératogénie. Ici, avant mes études, presque tout était à faire.
Ce long retard s'explique facilement. La science de l'évolution des êtres anormaux présuppose la science de l'évolution des êtres normaux; en d'autres termes, la tératogénie présuppose l'embryogénie. Or, l'embryogénie est de création toute récente; elle ne date réellement que du siècle dernier, et du grand physiologiste Wolff.
Sans doute on avait, dès l'antiquité, suivi le développement de l'embryon, dans différentes espèces. Il y a, dans la collection des ouvrages attribués à Hippocrate, un curieux livre sur la Nature de Venfant, dans lequel on trouve l'indication d'observations faites jour par jour sur le développement du poulet*. Les écrits d'Aristote contiennent des notions fort exactes sur le développement des oisenux
* Du moins pour les animaux vertébrés. La tératologie des animaux invertébrés est encore à faire. Je prouverai cet(e proposition dans un chapitre de ce livre. ' Ilepl 9u9toç icaî^v.
et sur celui des poissons*. A Tépoque de la renaissance des éludes biologiques, Fabrice d'Aquapendente, puis et surtout Harvey, son élève, commencèrent une belle série de recherches embryogéniques. Malheureusement, ce mouvement scientifique fut arrêté dès son début par la doctrine de la préexistence des germes*.
Il est curieux de voir que cette doctrine, entièrement hypothétique, s'imposa aux intelligences comme la conséquence directe et nécessaire de l'observation .
Quand on étudie les graines et les bulbes de certaines plantes, on y voit déjà, môme à Tœil nu, mais à l'état de simples rudiments, un certain nombre de parties qui se développeront plus tard. Un médecin de Venise, nommé Aromatari, qui avait été l'ami de Harvey pendant son séjour en Italie, partit de ce fait pour établir que la graine et le bulbe contiennent réellement, et non virtuellement, la plante tout entière. Puis, comparant l'œuf animal à la graine, il ajoutait cette phrase remarquable : c En ce qui concerne les œufs de poule, nous pensons que le poulet est déjà ébauché dans l'œuf avant d'être formé par la poule \ »
Ce qui pour Aromatari n'était qu'une hypothèse devint une réalité pour Swammerdam. Ce grand naturaliste appliqua à l'étude de l'organisation le microscope, dont l'invention était toute récente. Il eut ainsi, le premier, la révélation du monde des infiniment petits, et fut frappé d'épouvante à son aspect. Au-delà de ce monde visible, dont il avait reculé si loin les bornes, il apercevait un monde invisible, non moins réel que l'autre, dont l'accès lui restait fermé par l'imperfection des instruments d'optique et la limite du pouvoir amplifiant des lentilles. Mais les découvertes de la science pouvaient reculer indéfiniment cette limite. Et alors, où s'arrêterait l'observateur? Unissant les sentiments religieux les plus exaltés à un amour passionné pour la
* Il savait par exemple que les poissons n'ont pas d*allantoïde comme les oiseaux, mais qu'ils possèdent leur sac vitellin. Ilepi C(^b>v ^evEdéu;, lib. III, cap. m.
* Fabricius, De formatione ovi pennatoruniy 1638. — Harvey, Exercitationes de generatione animalium^ 1681.
' ÂRouATARi, Epistola de generatione planlarum, Venise, 1625. « Quod atlinet ad ova gallinarum, existimamus quidem pullum in ovo delineatum esse, antequam formatur a gallina. »
science, Swammerdam voyait donc, à chaque découverte, l'abime se creuser sous ses pas, cet abîme que Pascal avait entrevu au pont de Neuilly. Comme Pascal, et pour les mêmes causes, Swammerdam mourait prématurément, après avoir vainement cherché dans le mysticisme l'apaisement des troubles de son âme*.
On ne peut comprendre l'origine de ]a doctrine de la préexistence des germes que par cette intervention incessante des préoccupations religieuses dans une série, admirable d'ailleurs, de recherches scientifiques*. Swammerdam avait d'abord étudié les métamorphoses des insectes, et particulièrement cette curieuse succession de phénomènes qui font de la chenille un papillon. L'animal qui sort de l'œuf, la chenille, n'a aucune ressemblance apparente avec le papillon qui a produit l'œuf. Après avoir vécu, pendant un certain temps, d'une vie active, la chenille se transforme en ce qu'on appelle la chrysalide; c'est-à-dire en un organisme tout à fait différent, formé d'une enveloppe solide dans laquelle on ne rencontre qu'une matière demiliquide. C'est, en quelque sorte, un second œuf d'où sort plus tard le papillon. Swammerdam reconnut qu'en durcissant la chrysalide par l'immersion dans l'eau chaude ou dans l'alcool, on trouve le papillon déjà tout formé en dedans de la coque. Faisant ensuite de semblables études sur la chenille, il trouvait au-dessous de la peau les indices de six pattes articulées et des ailes du papillon. Ces faits qu'il montrait en 1668 au grand-duc de Toscane, Ferdinand II, en présence de Magalotti et de Thévenot, le conduisirent à penser que la métamorphose n'est qu'une apparence; que le papillon est déjà tout entier dans la chenille, mais caché sous un masque (larvatus), et qu'il se manifeste en se dégageant peu à peu des téguments de la chenille et de la chrysalide (evolutio) dans lesquelles il est enveloppé (involutio). Or, si le papillon est déjà tout entier dans la chenille, c'est qu'il était tout entier dans l'œuf; le papillon femelle contient donc dans ses ovaires des œufs dont chacun contient un papillon entier. Et chacun de ces papillons enfermés dans l'œuf contient d'autres œufs qui contiennent eux-
« Voir en tête de la Biblia naturœ, la vie de Swammerdam par Boerhaave, admirablement commentée par Michelet, dans V Insecte,
* Voir, par exemple, V Ebauche de Vkisioire des êtres organisés avant leur fécondation^ que Senebisr a publiée en tête des Expériences pour servir à Vhistoire de ta génération d$$ «mmQMm #f 4ft Jb/ohIM} de Spallaniani, 1786. L*auUur de eet opuseule, minialM du saint Évangile à oénève, lr#ite d*athée4 les advenairet d« la doctrine de la préexistence dei germas.
mêmes d'autres papillons; et ainsi de suite jusqu'à rinfinî. L'œuf du papillon contient donc, non pas virtuellement, mais réellement, toutes les générations qui doivent en sortir ^
Bientôt; Swammcrdam étendit à tous les animaux et à l'espèce humaine elle-même cette notion qu'il se faisait de l'œuf des insectes.
Les physiologistes étaient encore sous l'impression de l'étonnement que venaient de causer les grandes découvertes de Harvey sur la génération et sur l'existence générale des œufs chez tous les animaux et même chez tous les êtres vivants. On avait cru jusqu'alors la génération ovipare et la génération vivipare essentiellement différentes. Harvey, étudiant plus complètement des faits qu'Aristote avait vaguement entrevus, venait de prouver que cette distinction n'est qu'apparente. Grâce à la libéralité du roi d'Angleterre Charles I«f, dont il était le médecin, il avait disséqué un grand nombre de biches et de daines provenant des parcs royaux, et trouvé, dans leur cavité utérine, l'embryon enveloppé de membranes tout à fait comparables à celles qui revêtent l'embryon dans l'œuf des oiseaux. L'animal vivipare provient donc d'un œuf comme l'animal ovipare.
Toutefois Harvey, tout en faisant cette grande découverte, ne l'avait pas conduite assez loin pour établir une identité complète entre les phénomènes essentiels de la génération vivipare et ceux de la génération ovipare. Il croyait que, chez les femelles vivipares, l'œuf se produit, dans là cavité utérine, à la suite de l'union des sexes; tandis que, chez les femelles ovipares, l'œuf est évidemment antérieur à la fécondation.
Mais, à l'époque où Swammerdam étudiait les métamorphoses des insectes, un autre anatomiste non moins célèbre, le Danois Stenson, que nous appelons Stenon, qui avait été son ami et son condisciple à l'université de Leyde, faisait, en 1667, à Florence, une découverte capitale, qui changeait complètement l'idée que Harvey s'était faite de la génération vivipare, et la rattachait à la règle générale. Les squales ou chiens de mer sont presque tous vivipares; leur embryon se développe complètement dans un oviducte fort semblable par sa structure, et môme par son aspect, aux trompes de Fallope des mammifères. Stenon constata que, si les embryons des squales se développent dans
< SwAUUERDAU, Noluràibel, Voir le curieux chapitre qui a pour titre : Hel eene Dier in het andere, ofder Kapel verborgen binnen in de Reeps (Un animal dans un autre ou le papillon enveloppé dans la chenille).
l'oviducte, ils ne s'y produisent point*, mais quMJs y arrivent sous la forme d'œufs, et que ces œufs proviennent d'organes particuliers tout à fait comparables aux ovaires des oiseaux. Le grand volume de ces œufs rendait la découverte de Stenon tout à fait incontestable. Ainsi, dans certaines femelles vivipares, l'œuf est antérieur à la fécondation, comme chez les femelles ovipares.
Or, le fait n'était-il pas applicable à toutes les femelles vivipares et aux femmes elles-mêmes qui possèdent, dans le voisinage de la matrice, comme on le savait depuis longtemps, de^ organes particuliers, dont le rôle était encore énigmatique, et que l'on considérait comme analogues aux organes qui produisent l'élément mÂle de la génération * ? • Ces organes seraient-ils des ovaires? Il fallait le prouver en y démontrant l'existence des œufs. Stenon, et plusieurs anatomistes de l'université de Leyde, Van Home, Swammerdam lui-même, Kerckring, Régnier de Graaf, se mirent à l'œuvre et cherchèrent avec ardeur l'œuf dans l'ovaire des femelles des mammifères et dans celui*de la femme. On avait rencontré, depuis longtemps, dans ces organes, mais d'une manière accidentelle, de petites vésicules pleines de liquide. Leur nature était ignorée. Les anatomistes de Leyde pensèrent que c'étaient les œufs qu'ils cherchaient, et la priorité de cette prétendue découverte devint pour eux Tobjet de débats passionnés. On arrivait ainsi à croire que, chez toutes les femelles vivipares, l'œuf est antérieur à la fécondation, et que, par conséquent, les phénomènes de la génération sont régis, chez tous les animaux, par une même loi. Cette théorie, nous le savons aujourd'hui, bien que fondamentalement vraie, reposait sur des faits erronés. Les vésicules de Graaf que l'on devrait plutôt appeler vésicules de Stenon^ ne sont point les œufs; elles les contiennent dans une partie de leurs parois, comme cela résulte de la mémorable découverte de Baer en 1827. Mais alors personne ne mit en doute la signification que l'on attribua aux vésicules de Graaf, et l'existence des œufs avant la fécondation chez tous les animaux, assurément vraie, quoique d'une autre manière que le pensaient les anatomistes de Leyde, fut considérée comme définitivement prouvée.
Swammerdam attribua à cette vésicule de l'ovaire des femelles de manmaifères, qu'il considérait comme un œuf formé antérieurement à la fécondation, l'organisation merveilleuse qu'il croyait avoir constatée
* Stenon, Myologia^ 1667.
* On les a appelés pendant longtemps testes muliebres.
dans l'œuf des insectes. Et ainsi, par une combinaison étrange de découvertes réelles, de faits bien observés et mal interprétés, d'hypothèses plus ou moins vraisemblables, naquit dans son esprit la doctrine générale de la préexistence des germes chez les animaux; doctrine qu'il étendit aux plantes elles-mêmes puisque la graine, qui est l'œuf végéta], contient déjà la plante future. < Dans la nature, disaitil, il n'y a pas génération, mais seulement propagation, accroissement des parties et exclusion de tout hasard... On explique ainsi la corruption originelle, puisque tout ce qu'il y a eu d'hommes était déjà enfermé dans les reins d'Adam et d'Eve. Quand ces œufs seront épuisés, Tespèce humaine finirai i Pour l'esprit mystique de Swammerdam, la préexistence des germes devenait un dogme religieux; c'était l'explication physique du péché originel.
Cette doctrine, ainsi ébauchée par Swammerdam, parut bientôt confirmée par les observations d'un autre physiologiste, non moins célèbre. Malpighi avait repris l'étude de la formation du poulet dans l'œuf; il crut voir l'embryon avant l'incubation dans une cicatricule féconde, et il s'imagina qu'il avait vérifié l'hypothèse d'Aromatari sur sa préexistence.
Je me suis demandé comment un observateur aussi habile que Malpighi avait pu commettre une pareille erreur. La lecture de son mémoire, et l'examen de la figure qu'il a donnée de cette cicatricule, m'ont prouvé, de la manière la plus certaine, que l'œuf étudié par Malpighi, bien qu'il n'eût pas été couvé, avait cependant éprouvé un commencement de développement. Aujourd'hui l'explication de ce fait est bien simple. L'œuf en question avait été pondu la veille. Malpighi nous apprend d'ailleurs qu'il avait fait cette étude à Bologne, au mois d'août et par une très-grande chaleur. Or, mes expériences m'ont appris qu'à une température relativement peu élevée (28® à peu près), l'embryon commence à se développer, mais qu'il périt de trèsbonne heure. Évidemment le fait observé par Malpighi était un fait de ce genre. L'observation qu'il avait faite était exacte, mais il en
< « Nullus mihi in rem m natura génération i locus est, sed soli propagationi vel incremento partium, ubi casus omnis excludatur... Ipsius etiam originarise corruptels fundamentunpi... jam inventum esset, cum quidquid est liominum in lumbisAdami et Evœ jam occlusum fuerit; qiiibus ceu necessarium consequens adjungi posset exhaustis his ovis, humani generis fincm adesse. » (Swaumerdau, Miraculum naturœ sive uteri miUiebris fabrica, Leyde, 1772, p. 5fl.) — Voir aussi Historia generalis insectorum, p. 44, 1685.
INTRODUCTION il
tirait une conséquence fausse, parce qu'il ignorait l'existence d'une condition physique qui devait produire une cause d'erreur. Combien pourrait-on citer de semblables faits dans l'histoire des sciences d'observation * !
Bientôt Malebranche, qui n'était pas seulement un grand philosophe, mais qui suivait avec la plus grande attention le mouvement scienti* fique de son temps, qui même, nous le savons aujourd'hui, employait rincubation artificielle pour suivre l'évolution du poulet*, développa
I Malpigri, De formatione pulli in ovo, I67E, p. 12.
- in OTÎs pridie editis et nondum incubatis (ut elapso augusti mense, magno Tigente calore, observabam) cicatricula magnitudinem habebat Â, hic a me rudiler delineatam. In cujuscenlro sacculus cinerei coloris, interdum ovalis B, quandoque alteriiis flgurœ deprehendebatur. — In sacculo poâtea velutin amnio, dum solis radiis itlum objiciebam, inclusum fœtura L animadvertebam, cujus caput cum appensce carinœ staminibus patenter emergebat ; amnii enim rara et diaphana contextura fréquenter translucebat, ita ut contentum appareret animal. Sspius acus acie folliculum aperiebam, ut contentum animal in lucem prodiret, incassum iamen : ita enim raucosa erant adeoque minima, ut levi ictu singula lacerarentur. Quœ pulli stamina in ovo prœexistere, altioremque originem nacta esse faleri convenit, haud dispari ritu ac in plantarum ovis. »
Les dimensions de la cicatricule observée prouvent évidemment qu'elle avait subi l'influence de l'incubation. Quant au prétendu amniot observé par Malpighi, ce n'était que l'espèce de sac formé par l'écartement du feuillet séreux et du feuillet muqueux lorsque l'embryon a péri de bonne heure. C'est un fait que j'ai sou- Tent observé.
WolfT avait déjà supposé que l'observation de Malpighi devait tenir à l'action de la chaleur; mais il n'avait pas remarqué que la formation du blastoderme, dans cette observation, indiquait nettement un commencement d'évolution. Voir le mémoire de WolfT, De formatione intestinorum, dans les Novi commentarii Petropolitani, 1763, t. XII, p. 432.
II est curieux' de voir que dans un second mémoire sur la formation du poulet, Malpighi, décrivant et figurant des cicatricuies non développées, et qui n'avaient, comme il le dit, que le diamètre d'une lentille, crut y retrouver encore les rudiments de l'embyron. Cette fois il faisait ces observations au mois de février 1672; et par conséquent les œufs qu'il observait n'avaient pas été le siège d'un commencement d'évolution. Telle est la puissance des idées préconçues sur les meilleurs esprits ! Comment se fait-il cependant que la difl'érence de diamètre des cicatricuies observées pendant l'hiver et pendant l'été ne l'ait pas mis sur la voie? Voir son mémoire intitulé: Appendix repelitas auctasque de ovo incubato observeUiones continens, octobre 1672.
•Voici une leltre du P. Daniel, récollet, au P. Poisson, supérieur de Vendôme, publiée par l'abbé Blaupignon dans son livre sur Malebranche.
€ Orléans, 16 avril 1670.
- Monsieur et révérend père, le R. P. de Malebranche m'a fait l'honneur de m'écrire qu'il a présentement un fourneau où il fait couver des œufs, et qu'il en a déjà ouvert dans lesquels il a vu le cœur formé et battant, avec quelques artères... ■
cette doctrine dans son célèbre livre de la Recherche de la vérité^ et lui donna une sorte de consécration *.
Ainsi, l'origine des êtres vivants n'était plus un fait naturel ; c'était un fait surnaturel, placé en dehors et au-dessus de la science; en d'autres termes, un véritable miracle.
La doctrine de la préexistence, entrant ainsi dans la science avec l'autorité des plus grands noms de la physiologie et de la métaphysique, fut acceptée sans contestation. Elle a persisté presque jusqu'à nos jours. Cuvier lui-même, après de longues hésitations, s'y ralliait à la fin de sa carrière. < La vie ne peut s'allumer, disait-il, que dans des organisations toutes préparées; et les méditations les plus profondes comme les observations les plus délicates n'aboutissent qu'au mystère de la préexistence des germes *. >
Nous pouvons dire aujourd'hui que cette doctrine, qui reléguait le problème de l'origine des êtres vivants dans une région inaccessible à la science, a exercé la plus funeste influence sur toutes les branches de la biologie, dont elle entravait l'essor en supprimant toutes les grandes questions. Pour ses adeptes, la physiologie se réduit à l'élude du jeu de la machine vivante, et l'histoire naturelle à la description des formes spécifiques, absolument invariables puisqu'elles résultent uniquement d'un acte primitif de la puissance créatrice. Quant à l'embryogénie, elle n'e;iiste point, puisque, dans l'évolution, tout se borne à Taugmentation de volume de parties préexistantes. Ainsi la science était enfermée dans un cercle étroit. Toute tentative pour en sortir était une déception, presque une impiété.
Je me borne à signaler les conséquences générales de cette doctrine. Ici, nous ne devons nous occuper que de son influence sur la tératogénie.
Comment concevoir l'origine des monstres dans une pareille doctrine?
On peut l'expliquer tout d'abord par l'altération consécutive d'un être primitivement parfait. Swammerdam l'indique quelque part : il
< Malebramche, Recherche de la vérilé. 1672, lib. I, cap. vi, part. 1. Voir aussi les Entretiem mr la métaphyeique, • Cuvier, Règne animal, V* éd., 1. 1, p. 20, 1817.
attribue la formation des monstres à une modification du germe produite au moment de la fécondation ^ Malebranche admet également que la formation des monstres est due à l'action des lois de la nature, ou, comme on le disait alors, des causes secondes venant modifier la direction naturelle de l'accroissement, c Les corps organisés, disait-il, dépendent de la première construction de ceux dont ils naissent; et il y a bien de l'apparence qu'ils ont été formés dès la création du monde, non pas néanmoins tels qu'ils paraissent à nos yeux, et qu'ils ne reçoivent plus, par le temps, que l'accroissement qui les rend visibles. Néanmoins, il est certain qu'ils ne reçoivent cet accroissement que par les lois générales de la nature, selon lesquelles tous les autres corps sont formés, ce qui fait que leur accroissement n'est pas toujours régulier et qu'il s'en engendre de monstrueux*. »
Mais il est clair que, dans cette manière de concevoir l'origine des monstres, Swammerdam et Malebranche reculaient devant une des conséquences nécessaires de la doctrine de la préexistence des germes. S'il n'y a point de génération, pour parler avec Swammerdam; si l'évolution d'un être vivant consiste uniquement dans l'accroissement de parties préexistant dans un état rudimentaire, et non dans la formation successive de parties nouvelles, pourquoi n'étendrait-on pas cette manière de voir aux monstres eux-mêmes? Pourquoi n'admettrail-on pas que les monstruosités, elles aussi, préexistent; qu'il y a des germes originairement monstrueux, comme il y a des germes originairement normaux? Mais, s'il en est ainsi, les monstres seraient l'ouvrage immédiat du créateur. Peut-on admettre que la sagesse infinie aurait créé des êtres imparfaits et privés, de certaines conditions de viabilité? Swammerdam et Malebranche ne pouvaient le
< SwAMMERDAU, HUtoHa getierolis ihseclorum, p. 46. « Facile intelligis, ex vitiosa et defonni typorum combinatione oriri monstra; facile inteUigis ex defectu aut comiptione hujus illius lypi, partis istius corruptionem oriri aut defectum, cujus deest, corniptus ve est typus. » Cette phrase, que je cite dans le mauvais latin du traducteur, serait par eUe-même peu compréhensible. Mais je dois rappeler d*abord que ce qui est ici désigné sous le nom de type, c'est l'organisation primi- Uve de Tembryon; ensuite que Swammerdam explique un peu plus haut que dans la fécondation il y a combinaison des deux semences masculine et féminine, qui toutes les deux contiendraient un germe préexistant. On ne trouve, du reste, dans les écrits de Swammerdam, aucun autre passage faisant allusion aux germes qui seraient contenus dans l'élément mâle de la génération.
* Malebranche, Eclaircissements sur le sixième livre de la Recherche de la vérUé,
croire. Mais un autre philosophe, Régis, qui s'était fait, sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, le contradicteur de Malebranche, accepta complètement cette conséquence singulière de la doctrine : € Rien ne nous empêche, disait-il, de croire que les germes des monstres ont été produits au commencement, comme ceux des animaux parfaits, et que la génération ne fait pas autre chose à leur égard que de les rendre plus propres à croître d'une manière sensible, sans qu'il importe de dire^que Dieu ne peut être l'auteur des monstres, et qu'il le serait néanmoins si les germes des monstres étaient depuis le commencement; car îl est aisé de répondre qu'il n'y a rien dans le monde, hormis le mal moral, dont Dieu ne soit l'auteur, et qu'il ne produise lui-même, très positivement, quoique librement*. » Toutefois, Régis n'admettait pas cette proposition comme générale; il ne la considérait que comme applicable à certains cas particuliers.
Telle qu'elle se posait, entre Malebranche et Régis, la question de l'origine des monstres était donc une question toute métaphysique qui pouvait se formuler en ces termes : Dieu est-il l'auteur des monstres? Malebranche se refusait à l'admettre. Régis pensait, au contraire, que si les êtres normaux démontrent la sagesse inQnie, les monstres démontrent la puissance infinie du Créateur. Mais bientôt la question descendit de ces hauteurs dans le domaine des faits.
La première idée que suggère la vue des monstres est celle de Tirrégularité et du désordre. Mais lorsque, dans les dernières années du dixseptième siècle, on commença à les soumettre à l'observation anatomique, on reconnut bientôt que leur organisation est aussi régulière que celle des êtres normaux, quoique d'une autre façon. Ce n'est point le désordre, c*est un ordre nouveau. C'est là, je l'ai dit plus haut, le point de départ de la constitution scientifique de la tératologie.
Comment expliquer cette régularité des êtres monstrueux dans la doctrine delà préexistence des germes ? Sans doute, on pouvait supposer que des accidents, des causes fortuites, intervenant au moment de la fécondation, comme le pensait Swammerdam, ou postérieurement à cet acte physiologique, comme le pensait Malebranche, auraient, dans une certaine mesure, modifié la forme, la structure, la grandeur, la
* IlÉois, Système de philosophief t. III, lib. Vlil, part. 1, cap. ix.
mTRODOGTIOxN të
position d'organes préexistants. Mais les faits tératologiques où ces explications peuvent paraître vraisemblables sont très restreints. îi était impossible de comprendre comment des causes accidentelles auraient détruit partiellement un arrangement primitif pour y substituer un autre arrangement; comment elles auraient établi des connexions insolites des organes, et, par exemple, de nouveaux embranchements vasculaires, de nouvelles insertions des muscles. Il était impossible de comprendre comment des causes* accidentelles auraient fait apparaître des organes qui n'existent point dans l'état normal. L'organisation des monstres doubles en particulier présente, à cet égard, des difficultés inextricables. Chez eux, l'existence, sur le plan d'union, d'organes appartenant par moitié à chacun des sujets composants, et pourvus de muscles, de nerfs, de vaisseaux dont l'arrangement est quelque chose de nouveau, ne pouvait être comprise autrement que comme un fait primitif. Tous ces faits, absolument inexplicables par la modification d'un état originel, conduisaient les anatomistes à adopter l'opinion de Régis sur l'existence des germes primitivement monstrueux, ou, en d'autres termes, sur la préexistence des monstres. On trouve cette pensée exprimée pour la première foisparDuverney dans un mémoire publié en 1706. Ce célèbre anatomiste décrivait l'organisation d'un monstre double appartenant au type des Ischiopages, dans lequel deux embryons sont unis par fe partie postérieure de leurs troncs. On avait jusqu'alors considéré les monstres doubles comme résultant de la soudure de deux embryons primitivement distincts. Duverney découvrait des faits étranges, des conformations organiques encore inconnues et.dont on ne pouvait rendre compte par de simples faits accidentels d'adhérence et de soudure. 11 concluait de ses observalions qu'une pareille organisation ne pouvait être qu'originelle. « Si cette conformation, disait^il, ne venait que de l'union de deux œufs et d'une espèce de rencontre fortuite, il faudrait qu'elle eût été fort heureuse... Tout y est d'un dessin conduit par une intelligence libre dans sa fin, toute-puissante dans l'exécution, et toujours sage et arrangée dans les moyens qu'elle emploie. Dans ce monstre, l'intelligence dont je parle a voulu produire deux corps humains joints ensemble... On ne peut se dispenser de supposer cette volonté, puisqu'on en voit si clairement l'exécution *. » Ainsi Duverney admettait, au moins dans un cas particulier, le fait de la préexistence des monstres.
* Duverney, Observations sur deux enfants joints ensemble, dan» les Mémoires de V Académie des sciences, 1703.
Quelques années après, une discussion célèbre qui s'éleva dans le sein de TAcadémie des sciences de Paris eut pour résultat d'étendre et de généraliser cette doctrine.
En 1724, un membre de cette Société, Lémery, faisant la dissection d'un monstre double appartenant au type de la dérodymie, c'est-àdire qui présentait deux tètes portées sur un tronc unique au moins en apparence, chercha à prouver que ce monstre n'était point originairement tel, et qu'il résultait de la fusion de deux embryons bien conformés. Duverney annonça qu'il combattrait cette opinion; la mort l'empêcha d'accomplir son projet. Winslow vint à sa place défendre la doctrine de la monstruosité originelle. La discussion qui s'était produite d'abord à l'occasion d'un fait particulier s'étendit à la tératogénie tout entière; elle dura dix-neuf ans, et ne se termina qu'en 1743 par la mort de Lémery *.
La question se posa donc tout d'abord à l'occasion des monstres doubles. La pensée qu'un monstre double résulte de l'union et de la fusion plus ou moins complète de deux embryons primitivement distincts naît spontanément dans l'esprit à la vue d'une semblable organisation. Lémery admit que, si deux œufs coexistent dans la matrice, des contractions insolites de cet organe peuvent les appliquer l'un contre l'autre; puis que leur pression réciproque détruit plus ou moins complètement les parties en contact et détermine des adhérences entre les parties qui restent. Il est évident qu'en parlant ainsi, il accumulait les hypothèses les plus invraisemblables; bien qu'il cherchât à les rendre • plus admissibles en faisant remarquer que la mollesse et le défaut de consistance des tissus embryonnaires rendaient possibles chez eux des événements physiologiques absolument impossibles lorsque les organes ont acquis leur état définitif. D'ailleurs il n'expliquait en aucune façon la merveilleuse régularité des monstres doubles, régularité telle que, dans certains types, elle paraît même plus grande que celle des êtres normaux. Jamais les accidents, comme il disait, ou, en d'autres termes, le hasard, n'auraient pu produire de pareils effets.
L'hypothèse de la formation des monstres par la modification accidentelle d'organisations primitivement normales, était plus facile à soutenir dans le cas des monstruosités simples; car s'il existe des monstruosités simples, la symélie et la cyclopie par exemple, dans
* Voir les pièces de celte discussion dans les Mémoires de l'Académie des sciences de 1724 à 1743.
lesquelles on observe, comme chez les monstres doubles, des arrangements organiques nouveaux, il en est d'autres chez lesquelles tout se borne à un simple changement dans la forme, la situation ou la structure des organes. Dans ces derniers cas, les causes accidentelles paraissaient plus facilement admissibles. Pour Lémery, ces causes accidentelles étaient des actes purement mécaniques, et particulièrement des pressions. Mais à la môme époque, plusieurs médecins cherchèrent dans des événements de Tordre physiologique les causes accidentelles des monstruosités. Les maladies ont souvent pour effet de modifier la structure des organes. Mais l'embryon lui-môme est exposé à des maladies. Pourquoi n'admeltrait-on pas que les maladies modifieraient d'une manière encore plus profonde les organes de l'embryon, lorsqu'ils sont encore dans cet état de demi-fluidilé qui les caractérise à leurs débuts; que môme, dans certains cas, elles détermineraient leur des-, truction partielle? Ainsi, certaines monstruosités ne seraient que le résultat d'altérations pathologiques. Par exemple, il y a des monstres chez lesquels l'encéphale et la moelle épinière sont remplacés par des poches rempl ies de sérosité . Un médecin de Montpell ier; nommé Marcot * , essaya, en 1716, d'expliquer un fait de ce genre par la production d'une hydropisie qui aurait détruit la substance nerveuse. Morgagni* développa plus tard cette théorie et lui donna une grand extension.
Ainsi le système des accidents, considérés tantôt comme des faits mécaniques, tantôt comme des faits pathologiques, paraissait acceptable dans certains cas; et, dans ces cas, Winslow lui-même ne le rejetait pas. Maïs ce système ne pouvait en aucune façon rendre compte de tous ceux où la monstruosité produit un ordre nouveau, c'est-à-dire un arrangement insolite, quoique régulier, des organes. Ici Winslow triomphait sans peine ; et Lémery s'épuisait en vains efforts pour le contredire, d'autant plus que, tout médecin qu'il était, il était loin de posséder la science anatomique de son adversaire. Il arriva môme un moment où les réponses lui manquèrent. Ce fut lorsque Winslow lui objecta le fait si curieux de l'inversion des viscères, où l'arrangement des organes est absolument le môme que dans l'état normal, mais où il est renversé; où le cœur et l'estomac occupent le côté droit, tandis
* Marcot, Mémoire sur un enfant monstf'ueux, dans les Mém. de VAcad, des se., 1716, p. 329.
» MoRUAQSi, EpUtola anatomica XX, 56, dans les Opéra posihuma Valsalvœ, 1740. Voir aussi De sedibus et causis morborum, passirii.
que le foie occupe le côté gauche. Tout ce que Lémery put dire, c'est que- les êtres affectés d'inversion des viscères ne sont pas des monstres.
Et cependant Lémery avait raison. Il avait entrevu la vérité; maisil n'avait fait que l'entrevoir, arrêté qu'il était par la doctrine de la préexistence des germes. Nous pouvons dire aujourd'hui que les monstruosités résultent toujours de l'action de causes accidentelles, causes qui ne modifient point l'organisation toute faite, mais qui la modifient ])endant qu'elle se produit, en donnant une direction différente aux phénomènes de l'évolution.
Mais alors l'existence de germes originellement monstrueux pacaissait seule capable d'expliquer le plus grand nombre des faits tératologiques. Aussi les contemporains donnèrent-ils généralement gain de cause à Winslow, et, à leur tête, Ilaller lui-même. Ce grand physiologiste, coordonnant et commentant dans son traité De monstris * tous les cas d'anomalies et de monstruosités décrits et figurés dans les recueils scientifiques de son temps, les explique, pour la plupart, par le fait de la monstruosité originelle. Dans un petit nombre seulement, il fait intervenir les causes accidentelles qu'il attribue soit à des actions mécaniques, soit à des phénomènes pathologiques.
La doctrine de la préexistence des germes supprimait donc complètement la tératogénie, comme elle supprimait l'embryogénie elle-même. Or, bien que cette doctrine soit généralement abandonnée, son influence persiste encore. En France, l'embryogénie, surtout celle des animaux supérieurs, est à peine connue. On compterait facilement le nombre des personnes qui l'ont un peu étudiée. Il en résulte que la plupart des auteurs qui traitent des questions spéciales de la tératologie en sont encore aux idées de Lémery et de Winslow : de Lémery, lorsque les faits semblent facilement s'expliquer par une cause mécanique ou par une maladie de l'embryon; de Winslow, lorsque ces explications font défaut •. La tératologie n'est donc généralement considérée que comme un chapitre de l'anatomie pathologique, c'est-à-dire de cette branche des sciences médicales qui étudie les désordres matériels produits par les maladies. Mais, bien que l'imagination se soit donné pleine carrière pour expliquer les faits tératologiques par des causes mécaniques ou pathologiques, elle rencontre tôt ou tard une barrière infranchissable et se voit, finalement, contrainte d'avouer son impuissance.
^ ITaller, Opéra minora^ t. III, 1768.
* Voir la note C.
La science, ainsi fatalement arrêtée, ne pouvait reprendre sa marche qu'en rejetant la doctrine de la préexistence. Mais on croyait cette doctrine invariablement établie sur la base de l'observation; l'observation seule pouvait la détruire.
Ce fut Tœuvre d'un physiologiste dont les travaux sont beaucoup trop ignorés en France, Gaspard Frédéric Wolff. Dès le début de sa carrière scientifique, il entreprit de soumettre la doctrine de la préexistence des germes au contrôle de l'observation, en constatant si l'apparition des organes de l'embryon est conforme à ce qu'elle enseigne. La méthode était bien simple. Si l'embryon préexiste, si les organes préexistent complètement formés dans l'embryon, leur absence, au début de l'évolution, n'est qu'apparente; elle tient seulement à leur petitesse excessive qui les dérobe à notre vue, môme aidée par les plus forts grossissements du microscope. Quand ils ont acquis l'accroissement qui les rend visibles, on doit les voir complètement formés, composés de toutes leurs parties et possédant leur structure défmitive. Au contraire, si les organes, n'existant pas au début, se produisent aune certaine époque, on doit les voir se constituer peu à peu par une adaptation spéciale de certaines parties de la masse embryonnaire primitive. Pour décider entre les deux opinions, WolfT étudia, à ce point de vue, la formation des vaisseaux dans ce que l'on appelle la figure veinevse du blastoderme de l'œuf de la poule. Il y a un moment où cet appareil vasculaire n'existe point, un autre où il se manifeste. Comment cela se fait-il ? WolfT, par de nombreuses observations microscopiques, fut conduit à admettre que la substance homogène du blastoderme se liquéfie partiellement, que, par suite de cette liquéfaction partielle, elfe se transforme en qd amas d'îlots de matière solide, séparés par des espaces vides remplis d'une liquide d'abord incolore, puis coloré en rouge, le sang; puis enfin que ces espaces vides se revêtent de.membranes et forment des vaisseaux. Dans cette manière de voir, les vaisseaux ne préexistent point; ils se forment peu à peu par la modification de lacunes creusées dans le blastoderme *. Cette explication de la formation de la figure veineuse est généralement adoptée aujourd'hui, bien qu'elle ne soit peut-être pas exacte. Elle fut le pre-
* WoLFK, Theoria generalioniSi 1759, passim.
mier argument à l'aide duquel Wollî entreprit de battre en brèche la doctrine de la préexistence des germes.
Haller répondit à Wolff. Après avoir, au début de sa carrière, combattu la doctrine de la préexistence, il s'y était rallié et la défendit jusqu'à sa mort, avec la plus grande énergie. Comme Wolff, Haller partit de l'observation directe et de longues études sur Tembryon de la poule. J'ai cherché vainement dans ses ouvrages les motifs de son changement d'opinion sur une question aussi importante. Quand on les étudie attentivement, on voit que le principal argument de Haller contre la doctrine de Wolff, c'est que la transparence et la demi-fluidité des organes dans leur premier état peuvent empêcher qu'on ne les voie. « Vous n'avez pas le droit, disait-il, d'affirmer que certains organes n'existent pas, par cela seul que vous ne les voyez pas. i C'est ainsi qu'il admettait que les vaisseaux existent dans le blastoderme avant que Ton voie la figure veineuse ; mais qu'ils ne deviennent visibles que lorsqu'ils laissent entrer le sang, et qu'ils se dessinent sous la forme de lignes rouges*.
Assurément Wolff aurait pu dire à Haller : t Mais comment pouvezvous affirmer que des organes existent lorsque vous ne les voyez pas? » 11 préféra répondre par des arguments scientifiques tirés de l'observation. Il publia, sous le titre modeste de De formatione infestinorum^y un travail fort remarquable qui ruine complètement la doctrine de la préexistence. Entre autres découvertes, il y prouve, par les faits, que l'intestin se forme par le repli d'une lame qui se détache de la face inférieure de l'embryon; que le repli de cette lame produit une gouttière qui, peu à peu, se ferme dans sa partie inférieure et se transforme en un tube fermé. Ainsi, le tube digestif ne préexiste point; il se constitue par la modification de certaines parties de la subtance embryonnaire, et leur adaptation à certains usages physiologiques. 11 en est de môme pour toutes les autres parties de l'organisation. Partant de ces faits, Wolff s'élève à des considérations générales sur la formation des systèmes organiques par un procédé semblable à celui de la formation du tube digestif, et sur leur apparition successive*.
» Haller, Commeniarius de. formatione cordis in ovo incubato, 1765. — Cornmentarius de formatione cordis in pullo aller^ etc., 1765, dans les Opéra minora^ t. II. — Voir aussi les Elementa physiologiœ^ t. VI.
* Wolff, De formatione inteslinorum jyrœcifme, tum et de amnio spurio, oUisque partions embryonis gallinacei nondum visis, dans Novi commentarii Academiœ scientiarum Petropolitanœ, 1768 et 1769, t. XII et XIII.
* Wolff, ibid» • Primum medullare eystema producitur quod certam speciem,
]I avait entrevu la distinction des feuillets du blastoderme que Pander démontra en 1817, et qui devint le point de départ des travaux maintenant classiques de Baer, de Ratkhe, et de Remak. travaux qui ont définitivement fondé l'embryogénie du poulet. Ses observations sont tellement exactes, que, si elles ont été souvent complétées, elles n'ont jamais été contredites par celles de ses successeurs. WolfT est donc le créateur de l'embryogénie animale, de môme qu'en botanique il est l'auteur de la théorie de la métamorphose de la plante, que Goethe n'a fait plus tard que développer.
La substitution de la doctrine de Wolff, que Ton appela doctrine de Vépîgenêsey à celle de la préexistence des germes changeait complètement la notion de la vie. Les partisans de la préexistence ne considéraient la vie que comme le jeu d'une machine produite à l'origine même des choses. Dans les nouvelles idées que Woliï introduisit dans la science, la vie est la cause qui produit la machine elle-même, cette force intérieure que le germe recèle et qui le transforme peu à peu en un animal complet, par une série de créations successives d'organes, créations qui se ralentissent après la naissance, mais ne cessent complètement à aucune période de l'existence. Cette notion renouvelait la biologie tout entière. Ici nous n'avons à voir que ses applications à la science des monstres.
Si l'organisation ne préexiste point dans le germe, il n'existe pas, il ne peut exister de monstruosité originelle. L'anomalie et la monstruosité apparaissent à de certaines époques du développement, par suite d'une modification dans l'évolution d'un organe isolé ou d'un nombre plus ou moins considérable d'organes. Elles sont donc le résultat d'un changement dans la direction de la force qui détermine l'apparition successive et la coordination des diverses parties de l'embryon.
certamve et determînatam figurara prœ se fert. Posthoc absolutum massa carnea quam proprie embryonem constituere dicimiis, secundum eamdem normam efflngilur, quasi secundum animal, quoad externam fignram priori simile ex repetita eadem generalionis actione prodiret. Tum lertium systema sanguineum in compertura venit, quod certe... non adeo prioribus dissimile est, quin communis descripta systeraatum figura facile agnoscalur. Hoc sequitur quartum, viœ cibapiae quœ iterum, ul totum aiiquod absolutum et prioribus simile opus référant, secundum eamdem normam effinguntur. » (T. XII, p. 472.)
Ce ne sont plus des faits surnaturels, comme on l'admettait dans la théorie de la monstruosité originelle; mais des faits naturels, et qui, comme tous les faits naturels, rentrent dans le domaine de la science. La tératogénie ou, en d'autres termes, l'embryogénie des êtres anormaux, doit donc être constituée, comme celle des êtres normaux, par l'étude directe des changements successifs que l'évolution détermine dans l'organisation. A vrai dire, ces deux sciences n'en font qu'une; elles ne sont que des points de vue spéciaux de cette partie de la biologie qui étudie la formation des êtres vivants.
Mais les moyens d'étude sont bien différents pour l'embryogénie normale et pour la tératogénie. On peut se procurer, plus ou moins facilement, des embryons normaux dans les espèces communes de chaque classe. Il n'en est pas de même des embryons monstrueux.
Les anomalies, et surtout les monstruosités, sont des faits relativement rares. En outre, lorsqu'elles se produisent, on ne peut, le pins ordinairement, en avoir connaissance qu'au moment de la naissance ou de l'éclosion. Comment aller les chercher dans la matrice des mammifères, ou dans l'œuf des oiseaux, lorsque rien ne peut faire prévoir qu'un embryon quelconque présente dans son organisation une dévia tion du type spécifique, et qu'avant toute autre considération toutes les probabilités semblent indiquer que l'évolution a suivi son cours normal?
Sans doute, l'emploi de l'observation simple n'est pas absolument impossible en tératogénie. Les embryogénistes ont rencontré de temps en temps des embryons monstrueux en ouvrant les œufs d'oiseaux qu'ils soumettaient à leurs études. Ceux qui ont étudié l'embryogénie des poissons ont même pu quelquefois reconnaître des formes monstrueuses sans briser la coquille transparente de leurs œufs, et suivre, pendant plusieurs jours, leurs transformations successives. Mais ce sont des circonstances très rares et entièrement fortuites. Les faits qu'elles permettent de recueillir sont beaucoup trop peu nombreux pour donner les éléments d'une étude vraiment scientifique.
A défaut de l'observation directe, on a dû se résoudre à chercher l'explication des formes anormales et monstrueuses dans leur comparaison avec les formes normales que l'embryon traverse pendant son
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évolution. En d'autres termes, on a cherché à déduire la tératogénie de l'association de la tératologie avec l'embryogénie normale.
Assurément on ne peut blâmer les physiologistes qui, en Tabsence de tout autres documents, et dans l'impossibilité de constater directement les faits, ont cherché à les deviner par des considérations purement théoriques. Telle est la nature de Tintelligence humaine qu'elle se sent à l'étroit dans les bornes que la réalité lui impose; impuissante à atteindre la vérité tout entière, et ne pouvant se résigner à la possession de notions certaines mais incomplètes, elle s'élance dans le champ des conjectures, môme à la condition de n'y rencontrer que Terreur. Reconnaissons que si c'est là sa faiblesse, c'est aussi sa grandeur.
Je ne rappellerai pas les nombreuses tentatives que Ton a faites pour constituer ainsi la tératogénie; je les mentionnerai, dans le cours de cet ouvrage, à l'occasion de chaque fait particulier. Pour le moment, je me borne à faire remarquer que ces tentatives n'ont point toutes été vaines, qu'on a souvent pressenti la vérité, et que Meckel. puis Et. Geoffroy Saint-Hilaire en particulier, dans leurs efforts pour déterminer l'inconnue du problème, ont fait souvent preuve d'un véritable génie. Mais n'oublions jamais que l'hypothèse, quelque ingénieuse, quelque vraisemblable qu'elle soit, n*est point la science. Elle peut, elle doit toujours servir de guide; mais elle n'acquiert droit de cité, si l'on peut .parler ainsi, que lorsqu'elleestvériiiée par les faits; en d'autres termes, lorsqu'elle cesse d'être hypothèse.
Où donc trouverons-nous les éléments de la tératogénie?
Puisque l'observation directe ne peut les procurer, il faut de toute nécessité, les demander à l'observation provoquée, c'est-à-dire à l'expérience. Si les monstres ne préexistent point, s'ils résultent de causes accidentelles qui modifient le germe lorsqu'il se produit ou lorsqu'il se développe, ne peut-on pas essayer d'obtenir par des procédés artificiels ce que la nature réalise quelquefois, c'est-à-dire de provoquer l'apparition des monstres en modifiant les conditions physiques ou biologiques qui déterminent la production et l'évolution des êtres normaux? Problème étrange et qui semble, à première vue, tout à fait inabordable; qui même, à certaines époques, aurait pu paraître
impie, mais devant lequel la science moderne ne peut ni ne doit
reculer.
C'est là d'ailleurs Tœuvre quotidienne des sciences expérimentales. La chimie en offre un remarquable exemple. Elle forme de toutes pièces les corps qu'elle étudie, et trouve dans cette formation les lois qui régissent leur constitution; en d'autres termes, elle crée son objet, suivant l'expression d'un des premiers chimistes de notre époque, M. Berthelot. C'est ainsi qu'elle est devenue la science non plus des corps réels, mais de tous les corps possibles. A l'exemple de la chimie, la tératogénie. elle aussi, doit créer son objet; elle ne peut exister qu'à ce prix*.
* « La chimie crée son objet. Cette faculté créatrice, semblable à celle de Fart lui-môme, la distingue essentiellement des sciences naturelles et historiques. Ces dernières ont un objet donné d'avance et indépendant de la volonté et de Taction du savant: les relations générales qu'elles peuvent entrevoir ou même établir reposent sur des inductions plus ou moins vraisemblables, parfois même sur de simples conjectures dont il est impossible de poursuivre la vérification au-delà du domaine extérieur des phénomènes observés. Ces sciences ne disposent point de leur objet; aussi sont-elles trop souvent condamnées à une impuissance éternelle dans la recherche de la vérité, ou doivent-elles se contenter d'en posséder quelques fragments épars et souvent incertains.
« Au contraire, les sciences expérimentales ont le pouvoir de réaliser leurs conjectures. Ces conjectures servent elles-mêmes de point de départ pour la recherche des phénomènes propres à les confirmer ou à les détruire; en un mot, elles poursuivent l'étude des lois naturelles, en créant tout un ensemble de phénomènes artificiels qui en sont les conséquences logiques. A cet égard, le procédé des sciences expérimentales n'est pas sans analogie avec celui des sciences mathématiques. Ces deuîc ordres de connaissances procèdent également par voie de déduction dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le raisonnement du mathématicien, fondé sur des données abstraites, conduit à des conclusions abstraites également rigoureuses; tandis que le raisonnement de l'expérimentateur, fondé sur des données réelles toujours imparfaitement connues, conduit à des conclusions réelles qui ne sont point certaines, mais seulement probables, et qui ne peuvent jamais se passer d'une vérification expérimentale. Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai de dire que les sciences expérimentales créent les objets, en conduisant à découvrir par la pensée et à vérifier par l'expérience les lois générales des phénomènes.
« Voilà comment les sciences expérimentales auront à soumettre toutes leurs opinions, toutes leurs hypothèses, à un contrôle décisif en cherchant à les réaliser. Ce qu'elles ont rêvé, elles le manifesteront en acte. » Berthelot, Chimie organique fondée sur la synthèse. (Préface.)
Tout en admettant la complète exactitude des idées émises par M. Berthelot, je dois faire une réserve relative à ce qu'il dit des sciences naturelles. Là aussi, la science expérimentale crée son objet. C'est ce que prouvent mes expériences de tératogénie. On peut espérer qu'un jour l'expérience ira plus loin. S'il est possible d'aborder la grande question, si controversée aujourd'hui, de l'origine des espèces, c'est la méthode expérimentale qui en fournira la solution.
Mais comment la tératogénie créera-t-elle l'objet de ses recherches?
Évidemment, si les germes se produisent et se développent en vertu de lois naturelles, leur production et leur évolution dépendent d'un certain nombre de conditions physiologiques ou physiques; elles doivent, par conséquent, être modiQées par une modification de ces conditions elles-mêmes.
Nous sommes bien loin de connaître encore toutes les conditions extérieures qui concourent à la production du germe et à l'évolution de l'embryon, et, par conséquent, toutes les causes qui peuvent modifier ces phénomènes. Mais il est évident que ces causes, quelque nom* breuses qu'elles soient, peuvent être partagées en trois groupes, suivant l'époque où leur action s'exerce.
Elles peuvent modifier l'élément mâle ou l'élément femelle de la génération, avant qu'ils s'unissent pour former un nouvel être; elles peuvent modifier la manière dont s'opère l'union de ces éléments, c'està-dire le phénomène de la fécondation; enfin elles peuvent modifier révolution du germe fécondé.
Il est évident, tout d'abord, que ces trois groupes de causes modificatrices, si elles sont toutes les trois également effiQAces pour déterminer la production des monstruosités, ne sont pas également, et avec la même facilité, accessibles à l'expérimentation.
La biologie, dans son état actuel, ne donne aucun moyen d'agir sur les éléments mâle et femelle de la génération. Mais les progrès de la science sont indéfinis; ils permettront peut-être un jouf d'aborder une question qui nous paraît aujourd'hui complètement fermée.
Il est un peu moins difiicile de modifier le phénomène de la fécondation, du moins chez les espèces à fécondation extérieure. Le procédé des fécondations artificielles permet peut-être, dans certains cas, de produire des monstres. Mais là encore, dans les conditions actuelles, l'emploi de ce procédé est d'une application très-restreinte*.
* Je dois rappeler ici que la théorie qui rattache la formation des monstres à la fécondation a régné longtemps dans les croyances populaires et même dans les idées scientiûques. Telle est, par exemple, Topinion qui attribue certains monstres à l'union d'espèces distinctes. On voit encore, dans les écrits du siècle dernier, beaucoup de savants croire à la possibilité d'un accouplement fécond entre
En est-il de môiue des actions modificatrices qui s'exerceraient sur le germe, postérieurement à la fécondation?
Wolff, tout en combattant la doctrine de la préexistence des germes, et en se séparant sur ce point de Duverney et de Winslow, avait été frappé, comme ces grands anatomistes, de la régularité des formations monstrueuses et des arrangements nouveaux que présentent alors les organes; il se refusait à expliquer ces faits par des causes accidentelles. Considérant la vie comme une force déposée dans le germe, et produisant la succession de phénomènes embryogéniques, il ne pensait pas que le mode d'action de cette force pût être changé par des causes extérieures. Pour que l'évolution embryonnaire fût modifiée, il fallait qu'elle le fût dans la cause qui la détermine, c'est-à-dire par des actions / antérieures à la fécondation, ou du moins contemporaines de cet acte physiologique. En d'autres termes, dans la pensée de WoltT, si le germe n'est point originairement monstrueux, il est du moins, dès l'opoqjie de la fécondation, prédisposé à la monstruosité. Wolff s'était contenté d'indiquer cette théoric^d'une manière générale*. Meckel la reprit, au commencement de ce siècle, et en fit l'application aux différents faits de la tératologie '. La conséquence de cette doctrine, c'est qu'au moment de la fécondation le germe est déjà, sinon réellement, du moins virtuellement monstrueux. Toutes les tentatives pour produire des monstres, par des influences agissant postérieurement à la fécondation, seraient donc vaines".
des espèces très différentes. Il est triste d'avoir à ajouter que les femmes qui enfantaient des monstres ont été souvent victimes de cette erreur scientifique, et que plusieurs ont payé de leur vie des crimes impossibles. Je lisais naguère dans les écrits de Bartholin, qu'une jeune fille qui avait mis au monde un monstre à tête de chat (Katzenkopfe, c'est le nom allemand des anencéphales), fut brûlée à Copenhague, en 1683, ob lasciviorem cum fêle jocum» Et ce grand anatomiste, qui fut l'un des auteurs de la dér.ouverte des vaisseaux lymphatiques, parle de ce fait comme de la chose la plus simple. L'accroissement du bien-être matériel de l'humanité par les progrès de la science est devenu aujourd'hui une sorte de lieu commun; quand donc nous parlera-t-on des bienfaits de la science dans l'ordre ,moral?
* AVoLFF, De ovlu mo'nMrorum^ dans les Novi commenlarii Ac. scient, PetropoL^ t. XVII, p. 560, 1772.
* Mkckel, Handbuch der pathologischen Anatomie, 1812 à 1816. Il est souvent revenu sur ces idées dans ses publications ultérieures.
* La théorie lératogénique de Wolff et de Meckel, bien qu'essentiellement différente de celle de Duverney et de Winslow, puisque les derniers admettaient, et que les premiers rejetaient la doctrine de la préexistence des germes, s'y rattache cependant par ce fait qu'elle rejette entièrement l'action des causes extérieures. Il en est résulté qu'on a souvent considéré Wolff et Meckel comme des partisans
Mais il est évident, tout d'abord, que l'objection fondamentale opposée par WolfT à la théorie des causes' accidentelles agissant postérieurement à la fécondation, celle qu'il tirait, comme Duverney et Winslow, de la régularité des monstres, cesse d'être fondée lorsqu'on rejette la doctrine delà préexistence'des germes. On ne s'explique pas comment Wolff, qui ruina cette doctrine, n'ait pas reconnu cette conséquence de ses travaux. En effet, si l'on ne peut admettre qu'une cause accidentelle détruise un arrangement primitif pour lui substituer un arrangement nouveau, comme le croyait Lémery, cette considération cesse d'être applicable si Ton admet que les causes accidentelles n'ont d'autre effet que de modifier les forces qui déterminent l'évolution même du germe, et produisent peu à peu son état définitif. Il est bien clair que, dans cette hypothèse, les causes modificatrices ne peuvent agir qu'en vertu de certaines lois, et que, par conséquent, l'évolution de l'embryon soumis à l'action de ces causes doit toujours aboutir à une formation régulière bien qu'anormale. 'C'est ainsi que la régularité des monstres, qui, pour les partisans de la préexistence des germes, est absolument inconciliable avec la doctrine des causes accidentelles, peut s'accorder parfaitement avec cette doctrine, pour les physiologistes qui n'admettent pas la préexistence des germes.
D'ailleurs l'examen, même superficiel, des conditions de l'évolution embryonnaire, semble indiquer l'existence de ces causes modificatrices dont l'action s'exercerait sur le germe fécondé.
Sans doute, l'influence des conditions physiques extérieures sur l'embryon n'est pas immédiatement évidente chez les animaux vivipares, dont le développement s'opère en entier dans la cavité utérine. Mais il n'en est pas de même pour l'embryon des ovipares. Prenons pour exemple l'œuf des oiseaux. Il n'y a rien dans la cicatricule de l'œuf fécondé et pondu qui ressemble à un embryon. La force quelconque, encore inconnue, qui y produira l'embryon, y existe sans doute, mais à l'état latent, tant qu'une cause physique extérieure ne vient pas la mettre en action. On sait que l'œuf fécondé peut rester sans se développer pendant un certain temps, deux ou trois semaines, sans perdre pour cela sa faculté germinative. Pour que la force embryogénique se manifeste, 11 faut de toute nécessité que l'œuf soit soumis à l'incubation.
de la monstruosité originelle. Meckel et Geoffroy Saint-llilaire eurent à ce sujet une discussion d'autant plus curieuse qu'évidemment les deux adversaires ne se comprenaient pas. J'y reviendrai dans le cours de ce livre.
L'influence de l'incubation sur la production d'un embryon peut sembler au premier abord tout à fait mystérieuse; mais elle se réduit à l'action d'une certaine température. La poule qui couve n'agit sur l'œuf qu'en lui communiquant la chaleur qu'elle produit : ce qui le prouve, c'est la possibilité de remplacer la chaleur de la poule par celle que l'on produit dans l'incubation arliQcielle. L'œuf subit d'ailleurs, pendant l'incubation, d'autres influences. La coquille est poreuse et se prête à des échanges de gaz entre les substances qu'elle contient et l'atmosphère. L'air pénètre dans son intérieur; les produits de l'évaporation et de la combustion respiratoire de l'embryon sortent de l'œuf en traversant ses parois.
Tous ces faits qui prouvent que l'évolution de l'embryon est soumise à des conditions physiques, devaient faire penser qu'une modification dans ces conditions physiques modifierait l'évolution elle-même ; mais l'expérience, et l'expérience seule, pouvait en donner la démonstration.
La pensée de modifier un animal en voie de développement paraît s'être produite pour la première fois dans l'esprit de Swammerdam. Ce grand physiologiste, cherchant, dans ses études sur les métamorphoses des insectes, à se rendre compte de toutes les conditions de la transformation des chrysalides en papillons, avait remarqué que les ailes et les pattes de ces animaux présentent fréquemment des anomalies; et, persuadé que ces anomalies tenaient à une métamorphose vicieuse, il avait eu l'idée de les reproduire en soumettant les chrysalides à certaines expériences. Malheureusement, le récit de ces expériences n'a pas été retrouvé dans la collection de ses mémoires que Boerhaave publia en 1737 *.
* Swammerdam. « Ulteriiis (modo oliom atque opportun i ta tem nanciscamur) artificium describemus, quo fieri polest ut alœ monslrosœ vel déformes crescant; variasque prœterea proponemus encheireses, tam ad harumce alarum accretionem, quam ad humorum, qui per alarum vasa feinintur, motum attinentes. Tandem etian^indicabimus quomodo in his ipsis alis, pustulœ, tubercula, phlyctense etsimilia excitari possiht: imo plura insuper aliaadjungemus, inaudita hartenus expérimenta curiosa, physicis œque ac medicis haud contemnendos fructus allatura. • [Biblia naturœ, p. 552.)
« Facile est intelligere, quamobrem muUi papilionos déformes nascantur: quando nimirum eorum membra sub rautationis periodo, haud probe in unura compacta fuerunt, prout fréquenter accidit. Imo plus vice simplici videre mihi
Il est assurément fort regrettable que ces expériences de Swammerdam soient complètement perdues pour nous. Ce grand naturaliste qui, dans sa vie trop courte, découvrit tant de choses et souleva tant de questions, avait certainement fait, dans ce domaine, d'importantes découvertes, bien que la doctrine de la préexistence des germes, dont il est l'auteur, l'ait probablement empêché d'en tirer toutes les conséquences. Toutefois, les insectes appartiennent à un type tellement différent de celui des animaux vertébrés, que ces expériences ne pouvaient s'appliquer que très incomplètement à l'explication des monstruosités qui se produisent chez les animaux supérieurs.
11 fallait donc tenter ces expériences chez les animaux vertébrés. Mais il est évident, avant toute expérimentation, que tous les germes ne se prêtent pas, avec la même facilité, à de pareilles modifications dans les conditions extérieures de l'évolution.
L'embryon des mammifères à placenta, qui se développe entièrement dans la cavité utérine, ne peut évidemment être soumis qu'avec de très grandes difiicultés à de semblables recherches, puisqu'on ne peut agir sur lui que par une modification de l'organisme maternel. Je crois toutefois que, même pour les embryons de cette classe, les difficultés ne sont pas insurmontables. Quelques essais que j'ai tentés dans cette voie, il y a quatorze ans, m'ont donné de légitimes espérances. Les conditions défavorables dans lesquelles je me trouvais alors, au point de vue de l'expérimentation, me contraignirent à y renoncer. J'espère pouvoir les reprendre prochainement.
Mais l'embryon des vertébrés ovipares, et, par conséquent, celui de l'oiseau, se prêté bien plus facilement à l'expérimentation tératogénique. Chez ces animaux, le germe fécondé et doué par la fécondation de l'aptitude au développement, se sépare complètement de l'organisme maternel; il en résulte que l'œuf qui le contient peut être soumis à toutes les influences que nous jugeons capables de modifier son développement.
coûtigit eos ob hune defectum arefactos interiisse. Id Ipsum vero arte, et certa quadam encheiresi quoque effici potest, ut papiliones deformati in lucem proveniant. » {Ibid., p. 557.)
Voir à ce sujet Barthélémy, Des monstruosités naturelles et provoquées chez les lépidoptères [Ann, des scnat.y 5* série, ZooL, 1. 1, p. 225, 1SÔ4).
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L'évolulion des oiseaux, et particulièrement l'évolution du poulet, présente d'ailleurs un autre avantage. Aucune n'est mieux connue, par suite des nombreuses études dont elle a été l'objet. Je pensais môme, à l'époque déjà ancienne où j'ai ^commencé mes recherches, qu'elle pouvait me donner toutes les indications dont j'avais besoin. Mais ici, comme partout, la nature est inépuisable. J'ai reconnu, dans plusieurs circonstances, que les données de l'embryogénie normale étaient insuffisantes; et j'ai dû les compléter, sur certains points, par de nouvelles recherches. Mais, même avec ses imperfections actuelles, l'évolution du poulet a toujours été et restera longtemps encore le type de toutes les recherches d'embryogénie comparée ; comme l'anatomie de l'homme, si souvent étudiée par les médecins depuis l'époque de la Renaissance, a été le type de toutes les recherches de l'anatomie comparée. En choisissant l'œuf de la poule pour sujet de mes expériences, je pouvais donc restreindre, dans une proportion très considérable, mes études d'embryogénie normale, pour me consacrer presque exclusivement aux recherches de tératogénie.
L'incubation naturelle se prête assez difficilement à ces sortes d'études. Il y a cependant quelques procédés d'expérimentation tératogénique qu'elle permet d'employer, comme la diminution ou la destruction partielle de la porosité de la coquille. Mais, à défaut de l'incubation naturelle, nous pouvons nous servir de l'incubation arliûcielle qui, mettant à noire disposition toutes les conditions physiques du développement, nous permet de les faire agir et de les modifier à notre gré. On peut, en effet, par l'emploi de cette méthode, imaginer un nombre presque inûni de modifications des causes physiques qui déterminent l'évolution et même faire intervenir, dans certains cas, des causes physiques qui n'agissent point dans l'incubation normale.
Les Égyptiens pratiquent sur une grande échelle et depuis une époque dont la date est inconnue, l'industrie de l'incubation artificielle* Dès la Renaissance, on a souvent tenté de reproduire en Europe les procédés des Égyptiens. Il est inutile de faire le récit de ces diverses tentatives. Je me contente de dire que si, pendant longtemps, ces expériences ont donné des résultats insuffisants, cela tenait, pour une grande part, à l'imperfection des connaissances scientifiques qui ne permettait pas de déterminer exactement les conditions physiques de l'expérimentation. L'invention du thermomètre, celle du chauffage par la circulation de l'eau chaude, enfin celle des régulateurs de la température, ont transformé peu à peu les appareils d'incubation artificielle
LNÎRODUCTÏON , âl
en appareils d'expérimenlation scientifique qui fouctionnent avec la plus grande précision. De plus, la marche automatique de ces appareils, que Ton peut aujourd'hui très facilement obtenir, supprime presque complètement la surveillance de Texpérimeutateur, et annihile la cause peut-être la plus active des insuccès. Il est permis de penser que l'incubation artificielle est actuellement en mesure de déterminer l'évolution et réclosion des poulets avec beaucoup plus de certitude que riocubation naturelle elle-même; car nous savons que. même sous la poule, il y a beaucoup de poulets qui n'éclosent pas, très probablement parsuile de Tinégalilé que l'échauiïement des œufs présente toujours dans ces conditions.
Mais les perfectionnements des appareils d'incubation artificielle n'ont été complètement réalisés que dans ces dernière années. Aussi, pendant longtemps, les expériences faites pour obtenir des poulets sans l'aide de la poule ne réussissaient que par hasard. Les poulets périssaient fréquemment avant l'éclosion, et quand ils venaient à éclore, ils étaient souvent mal conformés et présentaient diverses anomalies.
Olivier de Serres, le célèbre auteur du Théâtre (T agriculture^ décrit un appareil d'incubation artificielle qu'il avait vu fonctionnerenFrance, et il ajoute : t Souventes fois advient que les poulets naissent difformes, défectueux ou surabondans en membres, jambes, ailes, crestes, ne pouvant toujours l'artifice imiter la nature*. » Quand on recherche dans les annales de la science le récit des expériences d'incubation artificielle tentées pendant le cours du xv!!*» et du xviii® siècle, on y trouve la mention de faits analogues. Telles sont les expériences de Drebell et Ileydon, en Angleterre, au commencement du xvii*' siècle" ; celles du grand-duc de Toscane, Ferdinand II, à Florence (1644) *; celles du roi de Danemark, Christian IV (1644)*; celles de Réaumur,
* 01. de Serres, Théâtre (V agriculture, liv. V, chap. ii, 1600.
* Th. BiRCH, History of the Royal Society of London, III, p. 453. « SIp Christopher Ileydon, together with DrcbelI, long since in the Minories hatched several hundred eyes..., but it bad this eflfect, that ntost of the chickens produced that way were lame and defeclive, in some part or other. -
* AsTixoRi, Storia deW Academia del Cimento, Préface, p. 40. - Essi nascevano, ma per6 in générale mal simetrizzati, e coUe membra mal formati, chi pareva in certo modo che cadessero loro da dosso; il secondo o terzo giorno dopo nati cominciava a gonfiar loro stranamenle gli occhi e poco dopo morivano. «
* Th. Bartholin, Epistolarum medicarum cerUuriœ, 1663 à 1667, cent. IV, hist 1190; cent. YI, hist. 1. « Ad quadragesimum ferme diem pipientes pulli excIuduQtur. Nec ad justam magnitudinem unquam perveniunt pulli, ob tenerri-
au milieu du siècle dernier * ; celles d'Harwood, professeur d'anatomie à Cambridge, au commencement de ce siècle *.
Ainsi donc, Jes expériences d'incubation artificielle ont souvent donné naissance à des poulets mal conformés, bien q\ie ces vices de conformation fussent généralement peu graves. Quelquefois seulement on obtenait des poulets dans lesquels un membre faisait plus ou moins défaut. Haller, qui rapporte plusieurs de ces faits, les attribue à l'inhabileté des expérimentateurs *. Il serait peut-être plus exact de les attribuer à rimperfection des appareils et à l'irrégularité de leur marche. Aujourd'hui, avec les perfectionnements qu'on y a introduits, je n'entends pas parler de semblables événements.
Il est bien évident que ces expériences n'avaient jamais été faites dans le but de produire artificiellement des monstres et de réunir les éléments de la tératogénie. Toutefois, il est probable que le souvenir plus ou moins vague de ces faits, et surtout la mention que Haller en fit dans un livre qui acquit une très grande publicité, les Elementa physiologiœ, firent naître dans certains esprits la pensée de provoquer la formation des monstres en modifiant les conditions physiques du développement du poulet.
mam corpusculi constitiitionem. » Ces faits sont absolument inadmissibles. Dans une autre expérience faite chez le chancelier Christian Thomas, Bartholin dit au contraire: « Citius hic (|uam sub gallina, exchidiinlnr. -
* Rkaumur. « On a prétendu qu'il était plus ordinaire aux poulets de naître contrefaits et estropiés dans les fours (pie sous la poule... Quelquefois, à la vérité, des poulets y éclosent qui ont une jambe ou même leurs deux jambes trop jetées en dehors; mon jardinier les nomme des crapauds^ et ils sont assez bien nommés, parce qu'ils ne marchent presque que sur le ventre, ayant leurs jambes trop écartées. (Art de faire éciore, etc., t. II, p. 219.)
« J'en ai trouvé qui, bien que l'endroit par où était entré le jaune fût bien consolidé, avaient, en dehors de leur corps, des portions d'intestin les unes plus et les autres moins longues. On pourrait croire que ces parties n'avaient pas été renfermées dans la cavité du ventre dans le temps où tout le reste l'avait été, mais il n'en est pas moins probable qu'elles étaient une suite des efîorts que le poulet avait faits pour naître, que ses efforts lui avaient coûté une descente; c'est pour lui une maladie considérable qui le fait périr au bout de peu de jours. » {Ibid, I, p. 339.)
* Paris, ^ Memoir on the Physiology of Uie Egg read be fore the Linnean Society ofLondon, the 21 march 1809. - Du ring the period that 1 was at Collège, the late sir Busick Harwood, the ingenious professor of anatomy in the University of Cambridge, frequently atlempted io develope the egg, by the heatof his hotbed; but he only raised monsters, a result ^hich he attributed to the unsteady application of beat. • (P. 358.)
' Halleh, Elementa physiologiœ, t. VIII, p. 160. « £x imperitia, ut puto, custodum, sœpe imperfecti prodeunt. »
Je trouve Tindication de ce fait dans la phrase suivante d'un livre fort bizarre publié en 1806 par un médecin nommé Jouard : t Tout le monde connaît les expériences faites sur la manière d'obtenir des monstres à volonté, soit en empêchant l'entier développement, comme on l'a fait sur des poulets produits par l'incubation artificielle, soit en facilitant l'union, l'assemblage des germes, comme on l'a fait sur le frai de poisson*. » Mais quelles sont ces expériences? Évidemment, dans la seconde partie de cette phrase, l'auteur fait allusion aux expériences de Jacobi sur la fécondation artificielle, et à la fréquence des monstres doubles observés dans ces expériences. Quant aux monstres produits dans l'incubation artificielle et dont il est question dans la première partie, je n'ai pu recueillir aucune indication précise à leur égard. Tout ce que j*ai pu trouver, c'est que Bonnemain, qui inventa le chauffage par la circulation de l'eau chaude et s'en servit pour l'incubation artificielle, dit avoir produit, en modiQant ses procédés d'incubation, des poulets qui n'auraient eu qu'une patte et une aile. Est-ce là l'expérience à laquelle Jouard fait allusion '?
En 1820, la question entra dans une phase nouvelle.
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire s'était proposé, dès le début de ses études zoologiques, de démontrer les analogies essentielles qui existent dans l'organisation des animaux vertébrés, ou ce qu'il appelait Vuniié de composition organique. Après avoir, pendant vingt-cinq ans, cherché à appliquer ses idées aux organismes normaux, il entreprit de prouver que les monstruosités elles-mêmes ne font pas exception à la règle générale. Cela le conduisit à l'étude de la tératologie, dont il est le véritable créateur. Mais une intelligence comme la sienne ne pouvait s'arrêter, si l'on peut parler ainsi, au seuil des questions. Une fois engagé dans ces recherches, Geoffroy Saint-Hilaire devait aller jusqu'au bout, et tout en poursuivant l'étude des formes diverses de la monstruosité, se demander comment elles se produisent. Le procédé le plus
* Jouard, Des monstruosités et bizarreries de la nature, 1. 1, p. 250, 1806. Paris.
« BoNNEUAiN, Observations sur Vart de faire éclore et élever la volaille sans le secours des poules, etc. Paris, 1816, in-8. Cette brochure est postérieure de dix ansàPouvrage de Jouard; mais Bonnemain avait fait des expériences d'incubation artificielle au moins dès 1777. Il est donc possible que les expériences lératogéniques dont il parie soient antérieures à la publication de Jouard.
34 PRODUCTION ARTIFICIELLE DES MONSTRL'OSltÈS
sûr pour découvrir le mode de formation des monstres, c'était évidemment d'en provoquer la production. Dès 1820, c'est-à-dire dès l'année môme où il commença ses études tératologiques, il institua des expériences sur la tératogénie.
La pensée de modifier l'organisation vivante en voie de développement n'était pas pour lui chose nouvelle; elle s'était déjà présentée à son esprit, vingt ans auparavant, dans des circonstances très remarquables. C'était pendant l'expédition d'Egypte. Tout en explorant avec une infatigable ardeur ce pays si curieux, alors presque entièrement inconnu; tout en recueillant d'admirables collections qui sont encore aujourd'hui l'une des plus précieuses richesses du Muséum, Geoffroy Saint-Hilaire avait toujours devant l'esprit les grandes questions de l'histoire naturelle, et le problème de la détermination des organes analogues. Mais une difficulté l'arrêtait : comment expliquer, à ce point de vue, les différences qui existent entre les organes de la reproduction dans les deux sexes ? Pensant t que les germes de tous les organes que l'on observe dans les différentes familles d'animaux à respiration pulmonaire existent à la fois dans toutes les espèces, et que la cause de la diversité infinie des formes qui sont propres à chacune, et de l'existence de tant d'organes à demi effacés^ ou totalement oblitérés, doit se rapporter au développement proportionnellement plus considérable de quelques-uns », Geoffroy Saint-Hilaire supposa que les germes des organes des deux sexes coexistent chez tous les animaux, et même chez tous les êtres vivants; et que, par des causes encore inconnues, il n'y a qu'un seul de ces germes qui se développe. Si cette hypothèse était vraie, on pourrait peut-être déterminer à volonté la production d'un sexe chez un embryon en le soumettante l'action de causes déterminées.
Mais il fallait pour cela des expériences très difficiles et surtout très coûteuses. Geoffroy Saint-Hilaire fit connaître ses idées à ce sujet dans deux mémoires * qu'il lut à l'Institut d'Egypte; il priait cette
^ Ces mémoires sont restés inédits. On ne les connaît que par ce qu'en a dit Is. Geoffroy SAiNT'HiLAmE dans l'ouvrage qu'il a consacré à son père : Vie, Doc' Irine et Travaux scientifiques d^Et. Geoffroy Saint-Hilaire, p. 137, 286 et 456.
Le petit-fils d'Et» Geoffroy Saint-Hilaire, M» Albert Geoffroy Saint-Hilaire, directeur du Jardin Ecologique d'acclimatation, a bien voulu me confier une série de manuscrits de son grand-père, écrits pendant l'expédition d'Egypte. J'y ai trouvé les pièces suivantes : 1" un mémoire ayant pour titre: Exposition d'un plan d^ expériences pour parvenir à la preuve de la coexistence des sexes dans les germes de tous les animaux; lu à l'Institut d'Egypte le 5 brumaire an IX ; 2" un mémoire
INTRODUCTION 3o
compagnie d^intervenîr auprès du gouvernement de l'Egypte pour lui faire obtenir les fonds nécessaires à l'accomplissement de ses expériences. Elles étaient extrêmement variées et devaient porter à la fois sur des animaux pris dans les trois classes des mammifères, des oiseaux et des insectes. Mais il reconnut qu'il ne pourrait suivre simultanément des recherches si diverses, et il se restreignit à la classe des oiseaux.
Les œufs d'oiseaux n'ont pas tous la même forme. Dans une même espèce les uns sont plus allongés, les autres plus courts. Une opinion très ancienne rattache ces différences de forme aux différences de sexe*. Les œufs plus allongés produiraient des embryons mâles, ceux qui sont plus courts des embryons femelles. Si cette opinion était vraie, les physiologistes devaient y trouver un procédé pour changer les embryons mâles en embryons femelles, et vice versa, en changeant la forme des œufs. Geoffroy S'aint-IIilaire voulut essayer Texpériehce sur une très grande échelle. Mais l'incubation naturelle ne lui paraissait pas propre à la faire réussir d'une manière complète. Il pensa donc à l'incubation artificielle, qu'il voyait pratiquer aux portes du Caire et dont il avait étudié très attentivement les procédés, et demanda l'installation d'un four à incubation, qui lui aurait servi à provoquer le développement de l'embryon, dans des conditions plus ou moins différentes de l'incubation naturelle.
Les événements de la guerre le forcèrent de renoncer à ces expériences*. Il les reprit en 1820, pour provoquer la formation des monstres, et découvrir les causes et les lois de leur formation. C'était un premier problème qu'il se proposait. Mais derrière ce problème il en apercevait un autre, beaucoup plus général et bien autrement
ayant pour titre : Histoire ncUurelle de l'œuf, servant (V introduction aux expé' riences annoncées dans la dernière séance à Végard des oiseaux, entreprises dans la vue d'arriver à des preuves directes de la coexistence des sexes dans les germes de loue les êtres vivants; lu à l'Institut d'Ivgypte le l*' frimaire an IX; 3** un certain nombre de notes concernant ces projets d'expérience.
C'est à l'aide de ces précieux documents que j'ai pu me rendre compte de la manière dont GeofTroy Saint-Hilaire fut conduit à ses expériences de tératogénie^
La phrase que je cite dans le texte est tirée du premier de ces mémoires iné" dits. Elle a été citée par Is. Geoffroy Saint-Hilaire.
* On la trouve exprimée dans Pline: « Ova... feminam edunt quœ rotundiora gignuntur, reliqua marem. » {Hist. nat,, X, 74.)
* Je n'ai trouvé dans les notes que m'a remises M. Albert GeolTroy Saint-Hilaire aucune mention relative à l'exécution de ces expériences sur les œufs. Mais j'y vois l'indication d'expériences commencées, à l'aide de semis de graines de chan' vre et d'épinards sur la formation des sexes dans les plantes dioïques»
difficile, celui de Torigine des formes spécifiques. Les écrits de Lamarck venaient de rappeler l'attention des naturalistes sur la question, souvent soulevée, de l'origine des espèces et de leur formation par la modification de types spécifiques antérieurs. Or, il y a une liaison naturelle entre cette doctrine et celle des analogies essentielles de l'organisation à la démonstration de laquelle Geoffroy Saint-Hilaire avait voué sa vie. Il pensait donc que les expériences sur la production des monstres devaient lui donner les moyens d'appliquer la méthode expérimentale au problème de la formation des espèces. Il le dit très expressément dans un travail dont le titre seul est significatif : Mémoire où Von se propose de rechercher dans quels rapports de structure organique et de parenté sont entre eux les animaux des âges historiques et vivant actuellement^ et les espèces antédiluviennes et pei^dues *. En voici quelques passages : t J'avais pensé que quelques expériences de physiologie pourraient être entreprises au profit de questions de géologie antédiluvienne... Je cherchais à entraîner l'organisation dans des voies insolites... Le but secret de mes recherches fut l'examen d'un principe qui domine la plus haute question de l'organisation animale. Ici je parle de la théorie philosophique connue sous le nom ^q préexistence des germes,.. C'était l'unique moyen de savoir si les organes se sont modifiés, et si, se transformant les uns dans les autres, ils ont, pour ce fait, subi une suite infinie de diversités. Or, j'en vins à croire que l'expérience faite sur une grande échelle pour faire dévier l'organisation de la marche naturelle me donnerait les résultats cherchés. •
* Voici rindication des mémoires de Geoffroy Saint-Uilaire dans lesquels il a consigné les résultats de ces expériences : Des différents états de pesanteur des œufs au commencement et à la fin de V incubation, dans le Journal complémentaire des sciences médicales^ t. VII, p. 271, 1820. — Philosophie anatomique, t. II, p. 509 et suiv., 1822. — Description d^un monstre humain né avant Vère chrétienne^ et considérations sur le caractère des mofistruosités dites anencéphales, dans les Anti, des se. nat., t. VI, p. 357, 1825. — Sur des déviations organiques provoquées et observées dans les établissements dHiicubation artificielle^ dans les Mémoires du Muséum, l. XIII, p. 289, 1826. — Article Monstre, dans le Dictionnaire classique d^histoire naturelle, t. XI, p. 121, 1827. — Des adhérences de V extérieur du fœtu^ considérées comme le principal fait occasionnel de la monstruosité, dans les Archives générales de médecine, t. XIV, p. 392, 1827. — Mémoires où Von se propose de rechercher quels rapports de structure organique ou de parenté ont entre eux les animaux des âges historiques et vivatit actuellement, et les espèces antédiluviennes et perdues, dans les Mémoires du Muséum, t. XVII, p. 209, 1829. Voir aussi CuviER, Histoire des pf^ogrès des sciences naturelles, t. IV, p. 227 et suiv. Guvier a reproduit une note entièrement écrite par Geoffroy Saint-IIilaire.
Geoffroy Saint-Hilaire employa d'abord l'incubation naturelle (1820 et 4822). Mais ce procédé ne comporte que l'emploi d'un nombre très restreint de causes modificatrices. Il n'obtint donc que des résultats insignifiants.
En i826, il put agir sur une plus vaste échelle à l'aide de l'incubation artificielle. On avait fondé de grands établissements d'incubation artificielle à Auteuil et à Bourg-la-Reine; ils furent mis à la disposition de Geoffroy Saint-IIilaire, qui y fit de nombreuses expériences. Mais ces établissements, dont l'installation très défectueuse ne se prétait pas mieux à l'expérimentation scientifique qu'à l'exploitation industrielle, n'eurent qu'une très courte existence. Geoffroy Saint- Hilaire fut donc contraint d'abandonner les recherches qu'il avait entreprises, et qui auraient exigé une longue durée.
D'ailleurs, il faut reconnaître que ces recherches étaient, à bien des égards, prématurées. On ne possédait pas alors des connaissances d^embryogénie normale suffisantes pour servir de point de départ à des études de tératogénie. Les travaux de Wolff et de Pander étaient à peine connus en France; ceux de Baer ne furent publiés qu'en 1828. L'embryogénie des monstres manquait donc à cette époque d'une base solide.
Et cependant, malgré ces conditions si défavorables. Geoffroy Saintllilaire réussit à produire des monstres. J'ai souvent entendu contester le fait. Cherchant à m'éclairer sur ce point et sachant, par les mémoires de l'illustre naturaliste, qu'il avait conservé les produits de ses expériences, j'ai voulu retrouver ces précieux documents. Je me suis adressé, dans ce but, en 1862, à FI. Prévost, qui avait été pendant longtemps son collaborateur. Nous avons cherché ces pièces dans Un grenier du Muséum, où se trouvaient entassés tous les matériaux qui ont servi à la préparation des grands travaux de son maître. Nous n'avons pu retrouver les pièces elles-mêmes; mais nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur deux planches gravées restées inédites, et sur lesquelles j'ai retrouvé un certain nombre des monstres artificiels qu'il a décrits. L'examen de ces dessins, et leur comparaison avec les mémoires de Geoffroy Saint-Hilaire, ne me laissent aucun doute sur la réussite de ses expériences.
Geoffroy Saint-Hilaire a donc prouvé, contrairement à Wolff et à Meckel, qu'un changement dans les conditions physiques qui déterminent l'évolution peut modifier l'évolution elle-même, et que, par conséquent, les anomalies et les monstruosités ne proviennent pas
38 PRODUCTION ARTIFICIELLE DES MOxNSTRUOSITÉS
uniquement d'une virtualité déposée dans le germe au moment de la fécondation ou antérieurement à cet acte physiologique. U semblait donc faire revivre la théorie de Lémery sur les causes accidentelles, de môme que Wolff et Meckel paraissaient continuer l'œuvre de Duverney et Winslow. Mais la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire ne ressemble qu'en apparence à celle de Lémery; car, pour ce dernier, qui croyait à la préexistence des germes, la monstruosité n'était et ne pouvait être que la modification accidentelle d'un organisme complètement formé, et primitivement normal; tandis que, pour Geoffroy Saint- Hilaire, elle est le produit d'une évolution troublée par des causes extérieures.
Ce travail sur la production artificielle des monstruosités est assurément l'un des plus beaux titres de Geoffroy Saint-Hilaire. Mais ce grand naturaliste se contenta d'ouvrir la voie. Entraîné par cette ardeur de génie qui le portait à la fois vers les questions les plus diverses, il n'avait pas le loisir de suivre patiemment des expériences de longue haleine, et dont le succès exige impérieusement, comme condition première la plus infatigable persévérance. Il avait imaginé la méthode nécessaire pour la création d'une branche nouvelle des sciences biologiques ; il laissait à d'autres le soin de l'appliquer.
Depuis Geoffroy Saint-IIilaire, quelques physiologistes ont signalé le fait de la production des monstres dans l'incubation artificielle.
Prévost et Dumas parlent de ces faits dans leur célèbre travail sur le développement du poulet qu'ils publièrent en 1828, mais en se bornant à une simple indication. Les résultats qu'ils ont obtenus sont, par conséquent, perdus pour la science ^
* Prévost et Dumas, Mémoire sur le développement du poulet dans Vœuf, dans les Annales des sciences naturelles, l" série, t. XU, p. 417. — Dumas, art. Œuf, du Dictionnaire des sciences naturelles. — Rapport sur le mémoire de M. André Jean, relalif à l'amélioration des races de vers à soie, dans les Comptes rendus de VAcad. des sciences, t. XLIV, p. 296. Prévost, qui reprit plus tard avec Lebert ses recherches sur le développement du poulet, avait, à ce quMl paraît, entrepris, avec son nouveau collaborateur, des expériences sur la tératogénie. Je lis, dans réloge de Prévost par Lebert, la phrase suivante : « Nous avions laissé inachevées des recherches sur la production artificielle des monstruosités chez les animaux. » Lebert, Éloge du docteur Prévost de Genève^ dans les Bulletins de la Société de. biologie, 1" série, t. II, p. 65, 1850.
INTUODL'GTION 39
Allen Thomson, dans un mémoire sur les monstres doubles publié
en 1844, dit avoir répété avec succès les expériences de Geoffroy Saint-
Hilaire, et obtenu les mêmes résultats; mais il n'entre, à leur égard,
dans aucun détaiP.
Tel était l'état de la question, lorsque j'ai entrepris, il y a vingtcinq ans, une longue série de recherches, pour répéter les expériences de Geoffroy Saint-Hilaire sur la production artificielle des monstruosités. Travaillant seul et sans aide, et dans les conditions les plus défavorables — à t^aris d'abord, avec mes ressources personnelles; plus tard à Lille, avec les ressources tout k fait insuffisantes d'un laboratoire d'une Faculté de province, où tout me manquait, môme la place — j'ai dû lutter contre d'innombrables difficultés, et je n'ai pu avancer qu'avec une très grande lenteur. Je suis arrivé, toutefois, à produire artificiellement presque tous les types de la monstruosité simple; et bien que je n'aie pu provoquer la production de la monstruosité double, qui existe virtuellement dans le germe, avant l'époque où je soumets les œufs à l'influence modificatrice, j'ai rencontré un certain nombre de faits de ce genre et recueilli sur leur mode de formalion de précieux documents. Opérant sur un nombre d'embryons très considérable, puisque j'ai mis en incubation plus de neuf mille oeufs, j'ai produit plusieurs milliers de monstres, et j'ai pu étudier la plupart des types téralologiques à divers moments de leur évolution. J'ai fait disparaître ainsi, par la multiplicité des observations, l'une des difficultés les plus grandes de ces recherches; car l'opacité de la coquille, bien que n'étant pas absolue, ne permet pas de suivre un seul embryon dans ses transformations successives, comme on peut le faire, plus ou moins facilement, pour d'autres œufs, les œufs de poissons, par exemple. J'ai pu d'ailleurs, dans certains cas, combler les lacunes de l'observation par la concordance qui existe entre tous les faits tératologiques. En tératologie, comme l'a déjà fait remarquer Geoffroy Saint-Hilaire, tous les faits se lient et s'enchaînent. Nous pouvons, par conséquent, dans bien des circonstances et avec de très grandes
* AUen Thomson, Remarks on ihe early condition and probable origin of double monsten, dans The London and Edimburg Monlhly Journal of Médical sciefice, 1844, p. 5S1. Voir la note D.
probabilités, imaginer ce qui a dû avoir lieu, en attendant la connais* sance de faits bien observés.
Je n'ai fait servir à mes expériences que les œufs 'd'une seule espèce. Mes recbercbes ont cependant une portée beaucoup plus grande qu'on ne le croirait tout d'abord, car elles s'appliquent, je le prouverai, à la tératogénie de tous les animaux vertébrés.
Le livre que je publie aujourd'hui contient la première partie de ces recherches. J'y fais connaître l'évolution de la plupart des types mons- . trueux, sur laquelle on ne possédait, avant moi, que des données purement hypothétiques. J'ai vérifié, dans certains cas, les conjectures des embryogénistes; dans d'autres, et ce sont les plus nombreux, j'ai découvert des faits entièrement nouveaux, et j'ai pu, par conséquent, résoudre un grand nombre de problèmes sur lesquels on ne possédait aucune donnée. Assurément, mon travail est encore incomplet, je le sais mieux que personne ; j'ai cependant la conviction que, si les recherches ultérieures peuvent y ajouter beaucoup, elles n'y Introduiront pas de modification essentielle.
Je laisse de côté, pour le moment, une seconde partie de mes recherches, celle qui concerne la détermination exacte des conditions physiques de la production des monstres. L'imperfection de mon outillage ne m'a pas permis, pendant bien longtemps, de faire cette détermination avec la précision nécessaire. J'ai pu, depuis deux ans, introduire dans mes appareils, des perfectionnements qui me permettent d'obtenir toutes les données du problème. De plus, l'établissement d'un laboratoire d'embryogénie tératologique à l'École pratique de la Faculté de médecine, voté, il y a un an, par la Faculté, sur la demande de son doyen, M. Wurtz, et pour l'installation duquel M. Wallon, alors ministre de l'Instruction publique, m'a ouvert les crédits nécessaires, sur la demande de M. du Mesnil, directeur de l'Enseignement supérieur, me mettra très prochainement en mesure de reprendre mes expériences sur une grande échelle, et de les accomplir rapidement. J'ai donc l'espoir fondé de pouvoir, dans une époque assez rapprochée, publier un nouveau livre dans lequel je ferai connaître les conditions physiques de l'évolution normale et de l'évolution tératologique de l'embryon du poulet. Ce travail est préparé depuis longtemps; mais je ne le publierai que lorsque j'aurai remplacé par des documents précis les simples indications dont j'ai dû me contenter jusqu'à présent \
* Voir la note E.
xvra
Il me reste maintenant à signaler le résultat le p'us général de mes recherches, celui auquel j'attache le plus de prix. Elles démontrent, de la manière la plus complète, contrairement aux idées de WolfT et de Meckel, et conformément à celles de Geoffroy Saint-Hilaire, la possibilité de modifier/ par l'action de causes physiques extérieures, révolution d'un germe fécondé. La démonstration de ce fait n'intéresse pas uniquement la production des monstres, mais la biologie tout entière.
En effet, s'il est possible, en modifiant l'évolution d'un germe fécondé, de produire des monstruosités, on doit considérer comme possible la production de simples variétés, c'est-à-dire de déviations légères du type spécifique, compatibles avec la vie et avec l'exercice des fonctions génératrices. Sans doute, cette possibilité ne résulte pas actuellement de mes recherches, où je me proposais un tout autre but. Mais on peut la déduire facilement de considérations théoriques.
L'un des principaux résultats des travaux des deux Geoffroy Saint- Hilaire sur la tératologie, c'est que la monstruosité la plus grave et l'anomalie la plus légère sont essentiellement des faits de même ordre, des déviations du type spécifique produites par un changement de l'évolution. Seulement, les monstruosités affectent, profondément et simultanément, un grand nombre d'organes, tandis que les anomalies légères ne font, pour ainsi dire, qu'effleurer certains organes isolés. La différence de ces deux sortes de faits résulte essentiellement de la différence d'intensité de la cause modificatrice; et, peut-être aussi, de l'époque de son action; car j'ai constaté que la gravité des anomalies décroit généralement avec l'époque de leur apparition.
Je pense donc qu'en employant les procédés qui m'ont servi pour la production des monstres, mais en les employant d'une autre façon, j'arriverai à produire les anomalies légères, les variétés, aussi facilement que les anomalies graves. Or, l'hérédité de toutes les variétés d'organisation, lorsqu'elles n'empêchent pas l'exercice des fonctions génératrices, est actuellement établie de la manière la plus certaine. C'est la condition de la formation des races.
Mes expériences donnent donc aux zoologistes des méthodes à l'aide desquelles ils pourront aborder scientifiquement la question de la
formation des races*. Tout ce que nous savons aujourd'hui sur ce sujet, au moins en zoologie *, se borne à quelques vagues indications provenant des expériences inconscientes de la domestication. Il faut les compléter par l'expérimentation scientifique, en faisant sortir des types spécifiques actuels toutes les variétés héréditaires, en d'autres termes, toutes les races qu'ils contiennent virtuellement. Sachons bien qu'il est au pouvoir de la science expérimentale de produire artificiellement tous les phénomènes qui sont ou peuvent ôtre produits par l'action de causes naturelles. Tandis que l'observation ne donne que la connaissance des réalités actuelles, l'expérimentation, grÀce à sa puissance créatrice, réalise tout ce qui est possible; elle ouvre ainsi une carrière sans limite. De plus, elle met l'expérimentateur en présence des causes réelles des phénomènes, puisqu'il ne peut les faire apparaître que par l'emploi de ces causes, et elle le conduit à la véritable science si bien définie par Bacon dans cette parole célèbre : Vere acire est per causas scire '.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer l'intérêt que de semblables expériences présenteraient au point de vue pratique; car tout le monde sait que la formation des races est l'une des parties les plus importantes de la zootechnie. Mais je veux montrer leur intérêt scientifique. La connaissance du mode de formation des races et des causes qui la déterminent ou, d'une manière plus générale, des lois qui régissent la
* Il importe qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée. En m'exprimant ainsi, je ne prétends pas que mes expériences donnent tous les procédés de la formation des races. Ainsi que je l'ai dit à propos des monstruosités, les causes modificatrices peuvent agir avant et pendant la fécondation; je n'ai employé que celles qui agissent après la fécondation. Le métissage, Thybridation, que l'on peut varier de tant de façons, surtout à l'aide des fécondations artificieUes, permettent aux physiologistes de multiplier jusqu'à l'infîni les expériences sur la variabilité des formes de la vie. Mais nous ne possédons encore aucun procédé scientifique pour agir sur l'élément mâle ou l'élément femelle de la fécondation. Je ne doute pas que les progrès de la science ne nous donnent un jour de pareils procédés. Il y a là toute une série d'expériences dont nous ne pouvons pas avoir actuellement la pensée.
* Ce serait, en elTet, manquer à la justice que de ne pas rappeler ici les beaux travaux que la physiologie végétale possède actuellement sur l'origine des races. Je ne puis pas ne pas citer l'ensemble des recherches que L. Vilmorin a publiées sous ce litre : Notices sur Vamélioration des plantes par le semis, et considérations sur ^hérédité des végétaux^ puis, parmi les travaux des botanistes vivants, ceux de M. Decaisne, sur l'origine des races des arbres fruitiers, et de M. Naudin sur l'hybridité végétale. Ici, comme sur tant d'autres points, la botanique est en avance sur la zoologie.
' Bacon, Novum organmn^ lib. H, aph. 2.
variabilité de l'organisation des êtres vivants, est le seul procédé scien-. tifique que nous possédions pour aborder le plus grand problème de la biologie, celui de l'origine des types spécifiques ou, en d'autres termes, des différentes formes sous lesquelles la vie s'est manifestée aux différentes périodes de l'histoire de la terre.
Tant que la doctrine de la préexistence des germes a régné dans la science, cette question n'existait pas; elle ne pouvait pas exister. L'origine des espèces était en dehors de la science. Aujourd'hui la biologie, complètement débarrassée des entraves qui ont pendant si longtemps arrêté sa marche, se demande si les types spécifiques que nous observons dans l'ordre actuel des choses sont le produit immédiat de la puissance créatrice, et, à ce titire^ complètement indépendants les ans des autres; ou bien s'ils ne se seraient pas produits, à certaines périodes géologiques, en vertu de lois naturelles, par la modification ou même par la transformation de types spécifiques antérieurs. Tout le monde connaît les vives controverses que cette question soulève, surtout depuis la publication des célèbres livres de M. Darwin : elles ont retenti même en dehors du monde scientifique. L'existence seule de ces controverses prouve, de la manière la plus évidente, que la science ne peut encore se prononcer d'une manière définitive et que, par conséquent, les deux doctrines qui la divisent, au sujet de l'origine des types spécifiques, ne sont encore que des hypothèses.
Les partisans de la fixité des espèces s'appuient sur un fait réel, la très longue durée des types spécifiques et leur permanence durant plusieurs périodes géologiques; mais ce fait n'implique pas nécessairement une fixité absolue; il peut ne signifier qu'une chose, c'est que, pendant leur longue durée, ces types n'ont point été soumis à des causes suffisantes de variation.
Les partisans de la variabilité ou, comme on le dit aujourd'hui, du transformisme s'appuient, sur un fait non moins réel : les variations déterminées dans certains types spécifiques, par la domestication, s'il s'agit des animaux, et par la culture, s'il s'agit des plantes. Mais ces modifications sont contenues dans des limites peu étendues; elles n'impliquent pas évidemment le fait d'une variabilité illimitée.
Tant que la science ne possédera pas d'autres éléments de discussion, elle ne pourra se prononcer; mais si elle arrive, et je le crois possible, à connaître toutes les formes dérivées qui peuvent sortir de plusieurs des types spécifiques du monde actuel, et à déterminer d'une manière
44 PRODUCTIOxN ARTIFICIELLE DES MONSTRUOSITÉS
scientifique les causes qui les produisent et les lois qui régissent leur production, elle pourra appliquer ces notions au passé, et chercher à reconstituer, avec quelque vraisemblance, l'histoire des apparitions des formes de la vie. C'est, du reste, la seule méthode qui puisse la conduire, sans l'égarer, dans cette étude rétrospective.
Mais il faudra de longues années pour' réunir, même partiellement, les éléments du problème. Car, si la production artificielle des variétés, au moins dans certaines espèces, ne paraît pas devoir présenter des difficultés plus grandes que la production artificielle des monstruosités, il n'en est pas de môme de la production des races. Dans ce nouveau problème, on doit agir non pas sur les individus, mais sur des suites d'individus, pendant un nombre plus ou moins grand de générations. Il faut donc, pour les naturalistes, des éléments de travail d'une tout autre nature et bien plus dispendieux. Le laboratoire ne suffit plus. Il faut avoir des ménageries ou du moins des établissements dans lesquels on puisse élever les animaux soumis aux expériences.
Il est fort remarquable de voir que cette pensée de créer des établissements destinés à l'expérimentation zoologique s'était déjà présentée à l'esprit de Bacon au commencement du xvn^ siècle. Ce grand philosophe, présentant, dans la Nouvelle Atlantide, le tableau d'une société d'hommes cultivant la science pour la faire servir à l'amélioration de la condition de l'humanité, y parle de ménageries entièrement consacrées à l'expérimentation, et dans lesquelles on s'occupe de faire varier les espèces : « Nous avons, dit-il, des enclos et des ménageries pour des animaux et des oiseaux de tout genre... Nous rendons artificiellement les uns plus grands et plus gros qu'ils ne le sont naturellement; au contraire, nous rapetissons les autres, et nous les privons de leur taille normale... Nous les faisons varier de mille façons, quant à la couleur^ à la forme, au caractère... Nous ne procédons pas au hasard, mais nous savons fort bien par quel procédé on peut faire naître tel animal donné... Nous avons aussi des viviers où nous faisons sur les poissons des expériences semblables à celle que nous venons de mentionner pour les quadrupèdes et les oiseaux ^ > Ce rêve de Bacon
* Bacon, Nova AUantis. « Habemus septa et vivaria, pro bestiis et avibus omnigenis... Arte reddimus alias majores et proceriores, quam pro natura sua; e contra alias nanas facimus, et slaturajusta privamus... Etiam colore, figura, et animositate, eas multis modis variamus... Neque tamen casu hoc facimus, sed satis novimus ex quali matena quale animal sit producibile. -
LNTRODUCTION 45
est encore un rêve. Ne devons-nous pas espérer pourtant qu'il sera un jour une réalité? Ici, comme dans tant d'autres parties de son livre, ce grand philosophe, qui comprit si bien le rôle que la science devait jouer dans les destinées de l'humanité, n'avait-il pas une vision claire de l'avenir ?
Un des premiers naturalistes de notre époque, M. C. Vogt, a récemment reproduit la môme pensée : c Les ménageries, les jardins zoologiques et d'acclimatation devront se transformer nécessairement en laboratoires zoologiques dans lesquels des observations et des expériences entreprises dans un but déterminé pourront être continuées sans interruption pendant des séries d'années *. >
Il est bien clair que l'absence de pareils établissements sera pendant longtemps encore un obstacle à l'expérimentation zoologique, et par conséquent à l'étude scientifique du problème de l'espèce. Toutefois, nous ne devons pas désespérer ; si nous ne pouvons pas encore utiliser, dans ce but, les ressources d'établissements spéciaux et construits sur une vaste échelle, nous ne sommes pas cependant dépourvus de tous les éléments de ces recherches. L'extension que l'élève des animaux rares a prise dans ces dernières années, principalement sous l'influence de la Société d'acclimatation, met actuellement à la disposition des travailleurs des éléments qui, il y a vingt-cinq ans, à l'époque où j'ai conçu la première pensée de mes recherches, faisaient presque entièrement défaut. Nous devons espérer que ces éléments se multiplieront, et que leur accroissement donnera aux naturalistes lesmoyens d'aborder des questions qui, dans l'état actuel, leur paraissent tout à fait inaccessibles*.
Je serais heureux si les considérations que je viens de développer pouvaient engager les jeunes savants qui débutent dans l'étude de la zoologie à me suivre dans une voie qui, j'en suis certain, les conduira à d'importantes découvertes. Pour ma part — malgré tous les obstacles que j'ai rencontrés sur ma route, et qui, devrais-je avoir à le dire ? n'étaient pas tous de l'ordre scientifique et ne résultaient pas seulement des difQcultés mêmes du sujet et de l'insuffisance des moyens de recherches — je poursuivrai mes travaux avec persévérance, mettant à profit toutes les occasions qui se présenteront de réaliser les expé-
* c. VoGT, Préface de l'ouvrage de Darwin : De la variation des animaux et des plantes sous Vaction de la domestication, p. 13. ■ Voir la note F.
riences qui sont depuis longtemps dans ma pensée. Un des maîtres les plus illustres de la science actuelle a dit dans un de ses derniers ouvrages que mes expériences sont pleines de promesses pour Vavenzr *. Ces paroles de M. Darwin m'encouragent à continuer les études auxquelles j'ai voué ma vie, études qui m'ont déjà permis d'établir les lois de la formation des monstres, et qui me permettront, je l'espère, de réunir quelques données pour la solution d'un des plus grands problèmes que puisse se proposer notre intelligence, celui de l'origine des espèces.
* Darwin, De la de$cendance de Phomme, trad. franc., t. Il, p. 408.
Note A
Que doit-on entendre par ces mots : Déviation du type spécifiqtiel
Et, d'abord, qu'est-ce que le Type spécifique ?
Si Ton compare entre eux les êtres vivants qui appartiennent à une même espèce, on constate que, quelque grandes que soient les ressemblances qu'ils présentent entre eux, ils ne sont cependant jamais identiques, et qu'ils se distinguent toujours les uns des autres par des différences extrêmement légères, ou, en d'autres termes, par des nuances qui constituent leur individualité. Mais si l'on fait abstraction de ces nuances individuelles, il y a chez eux un ensemble de traits caractéristiques qui les sépare nettement des êtres appartenant à d'autres espèces. C'est cet ensemble de traits caractérisliques que l'on désigne sous le nom de Type spécifique, et qui constitue, à bien des égards, le fait fondamental de toutes les sciences biologiques ; car l'individu n'est qu'un accident dans la nature, et les nuances individuelles sont, le plus ordinairement, infiniment petites, et, par conséquent, absolument négligeables.
Mais on rencontre, dans toutes les espèces, des individus chez lesquels certains traits du type spécifique disparaissent pour faire place k des caractères nouveaux. C'est là ce qui constitue V Anomalie ou la Déviation du type spécifique. Or, ces déviations peuvent être de tous les degrés. Tantôt elles n'affectent que certains organes, ou même certaines parties d'organes: elles sont alors relativement légères. Telles sont, par exemple, l'augmentation ou la diminution du nombre des doigts. Tantôt, au contraire, elles affectent des régions entières du corps, en modifiant assez profondément l'organisation pour faire disparaître partiellement, ou môme totalement, le Ijpe spécifique. Dans ce cas, Vanomalie devient la monstruosité.
Ces notions ont été bien établies par Is. Geoffroy-Saint-Hilaire, d'abord dans son Traité de tératologie, puis dans son Histoire naturelle générale des règnes organiques ^ Je ne puis mieux faire que d'y renvoyer mes lecteurs.
Note B
L'œuvre que j'indiquais alors a été accomplie par mon ami, M. le Df Ernest Martin, ancien médecin de la légation de France à Pékin. Il a publié
* Is. Geoffroy Saint-Hileire. — Traité de tératologie, 1. 1, cap. i. Définition de Vanomalie en général. — Hi9t. nat. gén. des règnes organiques, t. II, cap. ni. Premières notions sur les variétés.
en 1880, sous le titre d'Histoire des monstres, un ouvrage dans lequel il fait connaître les explications théologiques et scientifiques que Ton a données de la formation des monstres ; ainsi que les mesures dont ils ont été l'objet de la part des législations civiles et religieuses. Je ne puis mieux faire que de renvoyer mes lecteurs À ce livre, aussi remarquable par la science que par Térudition de son auteur. Je me contenterai d'en donner ici un résumé très sommaire.
Avant l'intervention de la science dans la tératologie, l'origine des monstres a été souvent attribuée à des causes surnaturelles.
On a, de tout temps^ fait intervenir des causes surnaturelles pour expliquer les phénomènes qui paraissent él rangera à l'ordre naturel. Nous avons tous, instinctivement, la notion de l'ordre, c'est-à-dire d'un ensemble de lois générales et immuables qui régissent Tenchaînement des existences, et les manifestations des phénomènes. Elle s'éveille dans notre esprit d'une manière inconsciente, à la vue de ce qui se passe quotidiennement autour de nous ; par exemple, dans le monde physique, de la succession des jours, des mois, des années ; dans le monde de la vie, de la succession des générations et de la perpétuité des espèces.
Mais il y a des faits qui ne se produisent qu'à de rares intervalles et sans que leur apparition semble régulière. Tels sont, en astronomie, les éclipses et l'apparition des comètes ; en météorologie, les orages ; en géologie, les tremblements de terre et les éruptions des volcans ; en biologie, la naissance des monstres. Ces faits, par suite de leur rareté relative, paraissent être en dehors de l'ordre, et résulter d'infractions aux lois générales de la nature.
C'a été de tous temps l'effort constant de la science, dès son origine, de chercher à rattacher à l'ordre naturel les faits qui paraissent être en dehors de cet ordre, et que l'on qualifie, pour ce motif, d'extraordinaires; de prouver qu'il n'y a point deux catégories de phénomènes, les uns régis par des lois immuables, les autres complètement étrangers à ces lois. On trouve dans Aristote, très nettement exprimée, l'idée de l'immutabilité des lois de la nature. Il est très probable qu'elle ne lui appartient pas, et qu'elle avait été déjà connue avant lui; car, cette notion est implicitement contenue dans toute recherche scientifique.
Tout d'abord, les phénomènes extraordinaires ont été attribués à l'action directe de la divinité. La puissance qui avait créé l'ordre naturel, et établi les lois qui le régissent, était, par cela môme, supérieure à ces lois et n'était pas tenue de leur obéir. Assurément, cette notion de la divinité ne fut pas celle des philosophes. On connaît le mot célèbre de Sénèque, qu'il avait tiré de la philosophie stoïcienne: « Semper paret, semel jussit^.» Mais elle est restée, jusqu'à nos jours, la croyance à peu près générale de l'humanité tout entière.
Les monstres, ainsi que tous les faits extraordinaires, furent donc considérés comme les produits immédiats de la Divinité. Juppiter se joue, Zeù; ffa^ei, disait Heraclite. La nature, disait Pline, crée les monstres pour notis
* Sénèque, De Providentia, cap. V.
étonner el se divertir^. La langue allemande désigne encore aujourd'hui les monstres sous le terme de jeux de la nature {Natw\<piel.)
Mais est-il conforme à Tidéc de la Divinité de lui attribuer une volonté sans motif et, pour ainsi dire, capricieuse? N'a-t-elle pas une intention quand elle enfreint les lois qu'elle s'est elle-mâme posées? Or, dans bien des cas, cette intention paraissait évidente. Les orages, les inondations, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques produisent d'effroyables désastres. N'étaîent-ils point la punition de populations coupables? On ne pouvait assurément attribuer la même cause à l'apparition des monstres*. Mais on les considéra comme des avertissements de la Divinité, qui manifestait sa colère et annonçait le châtiment, tout en laissant aux populations coupables le temps de le détourner par l'expiation. Comme le disait Cicéron: « Mons- Ira^ OsterUa, P orienta^ Prodigia appellantur, quoniam monstrant, ostendunê, portendunt, prœdicant. » Ces idées sont très anciennes. On les retrouve chez les Chaldéens, et elles se sont perpétuées presque jusqu'à nos jours. II y a des livres entiers qui contiennent le récit de prodiges (et les monstres jouaient un grand rôle parmi les prodiges) et de toutes les calamités dont ces prodiges étaient l'annonce.
Toutefois ces explications ne pouvaient contenter tous les esprits. L'idée du mal ne se concilie pas avec celle de la bonté divine. Aussi presque toutes les religions ont-elles personnifié la cause du mal, du mal physique comme du mal moral ; elles en ont fait une sorte de Dieu, inférieur au grand Dieu de l'univers.
Ce dualisme persista, bien qu'atténué, dans la religion chrétienne. Sans doute, le diable, ou le t)ieu du mal, ne possédait pas le pouvoir créateur. Mais, dans sa haine de l'espèce humaine, il prenait plaisir à modifier, tantôt en apparence et tantôt en réalité, l'évolution de la créature formée à l'image de Dieu. Parfois même, il intervenait d'une manière beaucoup plus directe.
On a cru, dans tous les temps, que les femmes pouvaient avoir des relations charnelles avec des êtres surnaturels, et devenir mères par l'effet de ces relations. On lit, dans les premières pages de la Genèse, que les anges déchus s'unirent aux filles des hommes, et engendrèrent des géants. Dans l'antiquité grecque, cette croyance conduisit & la notion des demi-dieux et des héros. Dès les premiers temps de rétablissement du christianisme et pendant tout le moyen âge, le diable s'unissait aux hommes et aux femmes sous les formes de succube et d'incube. L'union des femmes avec le diable était l'un des principaux rites de la démonolàtrie, cette étrange maladie mentale qui sévit
* Ludibria sibi, tniracula nobU ingeniosa fecit natura. Nat, hisL lib. VU, cap. 2.
* On voit cependant la naissance d'un monstre considérée. comme un châtiment dans une circonstance bien remarquable. Le roi de France, Robert le Pieux, avait épousée en'995, Berthe, veuve d'Eudes comte de Biois, sa cousine au quatrième degré. Cette parenté constituait un obstacle canonique au mariage. L'archevêque de Tours avait octroyé une dispense; mais le légat du pape fit déclarer, parla curie romaine, rillègalité de l'union et l'excommunication du couple royal. La reine mit au mond3 un enfant ayant une tôte et un col d'oie.
d'une manière épidémique, dans toute l'Europe occidentale, jusqu'au commencement du xviu« siècle. L'enfant qui naissait de ces unions reproduisait plus ou moins son père, moralement ou physiquement. Dans le premier cas, il étonnait le monde par sa perversité ; c'était, comme on le disait, un diable incarné. Dans le second, il excitait l'épouvante par ses traits hideux et sa conformation monstrueuse.
Cette croyance, qui fut si générale pendant très longtemps, ne doit pas nous étonner, quelque étrange qu'elle nous paraisse, car elle repose sur des faits physiologiques, le rêve et l'hallucination. Mais la connaissance de la véritable nature de ces faits est toute récente. Tant qu'elle n'existait pas, Ip monde réel et le monde imaginaire n'avaient pas de limites précises et se confondaient plus ou moins ; et pour la plupart des hommes, la réalité objective des images produites dans* le système nerveux paraissait résulter de leur vivacité et de leur persistance. On connaît le mot de Pascal : « Si nous rêvions toutes les nuits la môme chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons ; et si un artisan rêvait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait aussi heureux qu'un roi qui rêverait, toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est artisan. » Ne soyons donc pas trop surpris de cet état mental de nos aïeux, si différent du nôtre, qui leur a fait, pendant si longtemps, prendre pour des réalités les visions de leurs rêves, jusqu'au jour où la science a dissipé tous les fantômes et fait apparaître à tous les yeux la lumière de la vérité.
En dehors des causes surnaturelles provenant de l'action directe de Dieu ou du diable, on a, de tout temps, cherché à expliquer la production des monstres par des causes naturelles, mais exerçant leur action dans des conditions insolites. C'est ainsi que l'on a souvent, dès l'antiquité la plus reculée, attribué l'origine des monstres à l'union d'espèces animales différentes, dont l'une pouvait être l'espèce humaine.
Le mulet, qui résulte de l'union de l'àne et de la jument, était connu dans les premiers temps de l'histoire. Ce fait de l'union féconde de deux espèces distinctes, quoique voisines, a-t-il été le point de départ de cette doctrine tératogénique? Évidemment nous pouvons le supposer, quoi que nous n'ayons aucune preuve à l'appui de cette supposition. Mais, quoi qu'il en soit, c'a été la croyance générale de l'humanité, que l'union de deux espèces, même très dissemblables, pouvait être féconde, et donner naissance à des êtres qui tantôt reproduisaient exactement l'organisme paternel ou l'organisme maternel, et tantôt présentaient le mélange de ces deux organisations. Cette origine fut attribuée à beaucoup d'espèces sauvages. Citons par exemple le Zèbre (Hippotigris) et la Girafe [Camelopardalis),
L'union de deux espèces distinctes aboutissait donc à la production d'une forme spécifique nouvelle résultant du mélange de leurs caractères. Mais, dans bien des cas, cette union produisait des formes monstrueuses, et, par conséquent, plus ou moins dépourvues de viabilité. L'examen superficiel des monstres, fait au moment de leur naissance, d'une manière hâtive, et par des personnes presque toujours remplies d'effroi, faisait souvent croire à l'existence, chez ces êtres, de parties étrangères à l'organisation humaine, et appartenant à une autre organisation. Telle était, par exemple, la trompe
des Cjclopes. De là tous ces récits de monstres présentant des têtes ou des membres appartenant à des espèces autres que l'espèce humaine, récits qui encombrent tous les anciens recueils tératologiques. Et de là aussi, chose curieuse, tous ces dessins faits, non d'après nature, mais d'après des récits plus ou moins inexacts, et dans lesquels on représente des hommes à tête d'éléphant, à membres de bœuf ou de cheval, etc.
Et cependant, dès l'antiquité grecque, Aristote avait déjà établi que l'union d'espèces différenles n'est féconde que lorsque ces espèces sont voisines. Or bien que, depuis un siècle, les faits dliybridilé animale se soient considérablement multipliés, ils ont tous confirmé le principe d' Aristote, principe purement empirique, il est vrai ; car la science ne nous a pas encore fait connaître les causes qui rendent fécond ou infécond le croisement de deux espèces animales K
Mais le fait établi par Aristote n'est entré dans la science que tout récemment, et particulièrement sous l'influence de Cuvicr. La croyance à la fécondité d'accouplements féconds entre deux espèces très distinctes existait encore d'une manière générale, au siècle dernier, non seulement dans le public, mais même chez les savants. On est surpris de voir un savant comme Réaumur, dans le récit qu'il fait de ce qu'il appelle les étranges amours d'une pou)e et d'un lapin, se demander sérieusement ce qui doit en résulter, des poulets vêtus de poils, ou des lapins couverts déplumes. J'ai eu moi-même occasion de rencontrer plusieurs fois, chez des hommes, étrangers il est vrai aux sciences naturelles, mais remarquables d'ailleurs par leur intelligence, cette, croyance à l'union féconde d'espèces distinctes, et, par suite, à la production des monstres par cette cause.
Ces idées sur l'origine des monstres, conçues en dehors de toute notion scientifique, ont disparu, peu à peu, devant les progrès de la science. Elles n'auraient donc pour nous qu'un simple intérêt de curiosité, si elles n'avaient eiercé la plus déplorable influence sur la manière dont les monstres furent traités dans différents pays. Si les monstres simples et un certain nombre de monstres doubles ne sont pas viables, et périssent avant la naissance, les enfants affectés de simples anomalies sont généralement viables et peuvent atteindre la vieillesse. Et cependant, à Sparte et à Rome, la loi ordonnait le meurtre des enfants monstrueux. 11 est très probable que cette prescription avait son origine dans une notion inconsciente de la sélection, et dans la pensée de maintenir la pureté de la race humaine. On peut croire que cette pratique persista pendant tout le moyen âge ; car nous lisons, dans les écrits de Riolan, une note dans laquelle il se demande si l'on doit, à l'exemple des Uomains, mettre les monstres à mort. On voit encore cette question
*0n peut se demander, en etTet, si l'infécondité d'un pareil croisement résulterail d'une incompatibilité absolue entre l'élément mâle et rélément femelle de la Kënération; ou simplement de l'organisation même des œufs ([ui rendrait impossible la jonction de ces deux éléments dans la fécondation. Les découvertes que l'on a faites, dans ces dernières années, sur cet acte physiologique, et le procédé des fécondations artiticielles, permettront, selon toute apparence, de résoudre cette question dans bien des cas.
diBcatée au siècle dernier par certains jurisconsaltes. Devait-on conserver Tirants des êtres dont l'origine était attribuée au commerce des femmes avec le diable ou avec des animaux, et qui, par conséquent, /on/ injure à la nature et au genre /humain? On peut donc supposer que les enfants affedtés d'anomalies furent très fréquemment mis à mort au moment de la naissance. Les hermaphrodites furent souvent poursuivis et condamnés lorsque, dans l'ignorance où ils étaient de leur véritable nature, ils s'étaient mariés, et avaient pris dans le ménage le rôle du sexe opnosé au leur. Il est arrivé assez fréquemment que des individus atteints d'nypospadias, et qui étaient en réalité des hommes imparfaits, se sont mariés Qomme femmes. Plusieurs furent brûlés vifs pour avoir profané le sacrement du mariage. Et ces cruautés ne s'arrêtaient pas aux monstres eux-mêmes: souvent elles atteignaient les femmes qui les mettaient au monde, et que l'on accusait, pour cette raison, de relations sexuelles avec le diable ou avec des animaux. Une femme fut brûlée vive & Avignon en 1543; une autre à Paris en 1602; une autre à Copenhague en 1683 : on punissait, par ces supplices, un crime supposé de bestialité.
La science a rendu impossible le retour de ces meurtres juridiques, en réduisant à néant l'idée de l'origine diabolique ou bestiale des monstres, et en prouvant que ces êtres ne sont que des embryons plus ou moins modjfiés pendant leur évolution. Le seul sentiment qu'ils puissent aujourd'hui nous inspirer est celui d'une profonde pitié. Quand on voit ces êtres, privés, par leur conformation, d'un certain nombre de leurs conditions d'existence, et condamnés à mourir, au moment même de la naissance, on ne peut s'empêcher de se rappeler la triste question du grand poète latin : Quare mors immalura vagatur? Et ceux-là encore sont souvent les plus heureux. Car lorsque les anomalies sont compatibles avec la vie, elles placent les hommes qui en sont affectés dans des conditions toutes particulières, et modifient, dans une mesure plus on moins grande, leurs relations avec leurs semblables. C'est 1& incontestablement une loi fatale, et actuellement au moins inéluctable. Nous pouvons croire, cependant, que la science parviendra quelque jour à connaître les causes qui produisent les anomalies chez les animaux vivipares et chez l'homme lui-même ; comme elle le fait actuellement pour les monstres simples qui se produisent dans la classe des oiseaux. On pourra peut-être alors trouver le moyen de combattre ces causes et de faciliter ainsi l'évolution normale de l'embryon dans l'espèce humaine. Ce serait un grand honneur pour moi si mes recherches tératogéniques m'avaient permis de préparer ce progrès.
Note C
La doctrine tératogénique de Lémery est encore aujourd'hui celle qui domine dans la science. Assurément on ne croit plus, comme Lémery, à la préexistence des germes ; mais on s'accorde généralement pour attribuer, comme lui, la
formation des anomalies et des monstruosités à l'altération consécutive d'une organisation primitivement bien conformée. On chercbe les causes qui déterminept cette altération tantôt dans des faits mécaniques, tantôt dans des faits pathologiques. Je ne puis mentionner ici toutes ces théories tératogéniques ; et je me bornerai à indiquer celles qui ont Joué dans la science un rôle important. Je ferai remarquer d'ailleurs que ces théories ont pourpoint de départ des faits réels, mais mal interprétés par suite de l'absence presque complète de notions embryogéniques.
La plus célèbre de ces théories est celle de Marcot et de Morgagni, qui expliquent un grand nombre de monstruosités par l'hjdropisie du fœtus. Elle a son origine dans la considération des monstres anencéphales, relativement fréquents dans l'espèce humaine, chez lesquels l'encéphale et la moelle épiniëre sont partiellement pu totalement remplacés par des poches pleines de sérosité. Dans les idées de ces deux médecins, une hydropisie de Taxe nerveux cérébro-spinal aurait plus ou moins complètement détruit, chez ces monstres, la substance nerveuse, et souvent aussi les os de la voûte du crâne ou de l'arc supérieur de la colonne vertébrale. Je ferai remarquer tout d'abord que cette action destructive de Thydropisie n'a jamais été constatée chez l'homme adulte. Cette maladie, dans quelque région qu'elle se produise, peut comprimer plus ou moins, par le fait de l'accumulation de la sérosité, les organes dans le voisinage desquels elle s'est produite, et les atrophier dans une certaine mesure ; mais jamais elle ne détruit complètement les éléments organiques. L'hydropisie aurait donc à VkgQ fœtal une puissance qu'elle n'a pas à l'âge adulte. Toutefois cette considération n'a point arrêté les tératogénistes. Ceux qui sont venus après Marcot et Morgagui ont au contraire poussé jusqu'à l'extrême les conséquences de cette doctrine. Cest ainsi que Béclard, admettant, sans aucune réserve, le fait de la destruction des éléments anntomiques par la sérosité hydropique, y a cherché l'explication de la formation des monstf*uosités caractérisées par l'absence de certaines parties. Pour lui, la cyclopie résulte de la destruction des os du nez par l'hydropisie, par suite de laquelle les yeux se seraient rapprochés, puis soudés sur la ligne médiane. Mais il va plus loin encore. L'hydropisie, d'après lui, détruirait complètement non seulement des organes entiers, mais encore des régions entières du corps. L'acéphalie résulterait de la destruction de la tête; la péracéphalie, de celle de la tête et du tronc.
Il paraissait difficile d'aller plus loin. Cela a été fait cependant, dans ces dernières années, par J.Guérin.
On sait que ce célèbre chirurgien a expliqué les déviations, celles par exemple de la colonne vertébrale et des membres, par des rétractions musculaires produites par des convulsions. Cette théorie, qui a eu, il y a une trentaine d'années, un grand retentissement, est aujourd'hui à peu près abandonnée. Les progrès de l'anatomie pathologique, et particulièrement les travaux de M. Charcot nous ont appris que les modifications du système musculaire consécutives aux convulsions, sont des atrophies souvent accompagnées de transformation graisseuse.
Les monstruosités simples s'accompagnent fréquemment de déviations des
M PRODl^CTIOX ARTIFICIELLE DES MONSTRUOSITÉS
membres et de la colonne vertébrale. Il en est aussi de m.ime pour un certain nombre de monstruosités doubles. J. Guérin appliqua à ces déviations congénitales sa théorie de la rétraction musculaire, dont il voyait la cause dans une maladie du système nerveux. Toutes les accumulations de sérosité dans l'axe cérébro-spinal, depuis l'anencéphalie complète jusqu'aux cas les plus localisés de spina bi/iday sont pour lui la preuve d'une maladie du système nerveux, qui aurait détruit complètement la totalité ou au moins certaines parties de ce système, et qui, en même temps, aurait amené des rétractions musculaires convulsives, causes des déviations congénitales. J. Guérin étendit les applications de cette doctrine même aux anomalies les plus étrangères, au moins en apparence, aux déviations. C'est ainsi que le bec de lièvre résulte, pour lui, de la rétraction du muscle orbiculaire des lèvres; que l'éventration résulte de la rétraction des muscles des parois abdominales, etc.
Ce n'est pas le lieu de discuter actuellement cette doctrine, sur laquelle j'aurai plus tard occasion de revenir. Disons seulement qu'elle compte encore aujourd'hui des adeptes zélés.
Une autre doctrine tératogénique, celle de Cruveilhier, reproduit 1res exactement la doctrine de Lémery. Ouveilhior, comme Lémery, explique un certain nombre de monstruosités simples, comme les déviations et les fusions d'organes (cvclopie, etc.), par des pressions extérieures. Toutefois, il ne va pas, comme Lémery, jusqu'à expliquer les monstres doubles par la pression des deux embryons. Il considère que ces pressions résultent de contractions insolites de la matrice. La doctrine de Cruveilhier a pour point de départ des faits vrais. Il est certain que la pression joue un grand rôle dans la formation des monstruosités simples. Mais cette pression né peut exercer cl'actiontéralogénique qu'autant qu'elleagit sur l'embryon dans les premières périodes de la vie; elle est d'ailleurs produite parl'amnios, et aussi, chez les oiseaux, dans certains cas, par la coquille de l'cruf. Les contractions de la matrice n'interviennent, en aucune façon, dans ces événements.
PiU résumé, les doctrines pathologiques de Marcot, Morgagni, Béclard et J. Guérin, la doctrine mécanique de Cruveilhier proviennent uniquement du manque absolu de connaissances embryogéniques chez ces savants. Ils ont cherché à deviner l'origine des monstruosités dans les embryons, en ignorant complètement leur modo d'évolution. On comprend en agissant ainsi qu'ils aient nécessairement abouti à des conceptions erronées, quelque ingénieuses qu'aient été d'ailleurs ces conceptions.
Je dois en outre signaler un défaut général de toutes ces doctrines, c'est qu'elles laissent entièrement sans explication un nombre plus ou moins grand de monstruosités. C'est ainsi que dans aucune d'elles il n>st question de la formation des monstres doubles.
Note D
Obéissant d un sentiment de justice, j'avais cru, eu rédigeant cette introduction, devoir indiquer tout ce qui avait été tenté, avant moi, pour produire
artificiellement les monstruosités. Diverses personnes ont conclu de cet historique, que j'avais cherché à faire aussi complet que possible, que je n'avais fait, dans mes travaux, que continuer et étendre une œuvre déjà commencée par d'autres. Cela n'est pas. Je reconnais, et je me ferai toujours un devoir de reconnaître que l'idée qui m'a guidé ne m'appartient pas, et que je l'ai prise dans les mémoires de Geoffroy Saint-Hilaire. Mais Geoffroy Saint-Hilaire s'était contenté d'ouvrir la voie; il ne s'y était pas engagé lui-mt^me, et il avait laissé tout à faire à ses successeurs. Or je puis dire que si l'idée ne m'appartient pas, c'est moi qui l'ai réalisée, et qui en ai fait sortir une branche toute nouvelle des sciences biologiques, la TércUogénie expérimentale.
La discussion des questions de priorité est toujours extrêmement délicate. Fleureusement je puis établir mes droits à l'aide d'un document qui n'est point mon œuvre, et à qui la haute position scientifique de son auteur donne une très grande autorité. M. de Quatre fa go s a publié en 1887, dans le Journal des savants, un article sur la térntogénie et la tératologie, dans lequel il donne une exposition complète de mes travaux sur cette branche de la science. Il y établit nettement la part qui me revient dans sa création. Je crois donc devoir lui laisser la parole :
« L'ensemble des recherches tératogénîques de M. Daresle est à lui seul une œuvre considérable et des plus importantes. Pourtant elle est restée presque entièrement inaperçue. Il y a plus ; lorsqu'on essaye d'en parler, on se heurte presque toujours à des préjugés étranges. J'ai maintes fois entendu dire que M. Dareste s'était borné à appliquer avec plus de persévérance, mais à peu près au hasard, les procédés d'expérimentation inventés par Geoffroy Saint-Hilaire, par Prévost et Dumas; qu'il n'avait, en réalité, ajouté aucun résultat intéressant k ceux qu'avaient obtenus ses prédécesseurs.
« On verra qu'il est bien facile de réfuter ces appréciations aussi injustes qu'inexactes. »
Voici maintenant l'exposé des travaux de Geoffroy Saint-Hilaire en tératogénie :
« L'honneur d'avoir le premier posé nettement le problème et d'avoir cherché à le résoudre expérimentalement appartient tout entier à Etienne Geoffroy. Partisan convaincu de l'épigénèse, il voulut prendre pour ainsi dire corps h corps la théorie de l'évolution, en montrant que «l'on peut entraîner l'organisation dans des voies insolites... et la faire dévier de sa marche naturelle. » Pour atteindre ce but, il institua un grand nombre d'expériences, toutes faites sur des œufs de poule, dont il cherchait à troubler le développement par divers procédés. Il eût recours d'abord à l'incubation naturelle ; mais, plus tard, mettant à profit la proximité d'un grand établissement fondé à l'imitation des fours à poulets égyptiens, il employa l'incubation artificielle et put agir sur une grande échelle.
« Voici quelle était la manière d'opérer de Geoffroy. Il plaçait ses œufs dans la couveuse et les laissait se développer normalemeu Ipendsini un certain temps, ordinairement pendant trois jours. Puis il cherchait à agir sur l'embryon en secouant l'œuf violemment; en le perforant sur divers points; en le maintenant dans une position verticale, tant(M sur le gros bout, tantôt sur le petit.
m PRODUCTION ARTIFICIELLE DES MONSTRUOSITÉS
mais le plus souvent en recouyrani la coquille d'un enduit de cire ou d'un vernis propre à le rendre imperméable à Tair.
« Isidore Geoffroy, à l'exemple de son père, essaya d'obtenir des monstres en soumettant les œufs à l'incubation naturelle et en variant les procédés. 11 leur imprimait de fortes secousses, tantôt dans le sens du grand axe, tantôt perpendiculairement à lui ; il amincissait la coquille; il la vernissait pour rendre l'introduction de Tair plus difficile, ou bien enlevait de petites plaques qu'il remplaçait par une substance poreuse pour en faciliter l'accès; il la perforait avec de fines aiguilles, que tantôt il retirait après l'opération, et tantôt laissait à demeure.
« Les deux Geoffroy n'eurent que de rares imitateurs. Tout en étudiant le développement normal du poulet, Prévost et Dumas firent quelques expériences de tératogénie. Ils employaient une couveuse artificielle, et en firent varier brusquement la température. Ils essayèrent aussi l'action d'atmosphères artificielles et de l'électricité ; mais ils n'ont donné aucun détail sur leurs procédés, dont l'indication n'occupe que trois ou quatre lignes. Quant au physiologiste anglais Allen Thomson, il se borne à déclarer très simplement qu'il a répété avec succès les expériences de Geoffroy.
« Lorsqu'on lit avec attention ce qu'ont écrit les auteurs que je viens de citer, il est facile de reconnaître que le résultat de ces tentatives n'avait guère encouragé les expérimentateurs. Prévost et Dumas, tout en annonçant qu'ils ont obtenu des monstres, avouent que leurs notes sont trop incomplètes pour être publiées. Je fîens de dire quelle était la déclaration d'Allen Thomson. Quant à Isidore (icoffroy, il reconnaît franchement n'avoir jamais produit de monstre. La presque totalité des œufs mis en expérience périrent et se putréfièrent. Deux seulement donnèrent des poulets bien conformés, mais de très petite taille. Quant aux œufs qui avaient été secoués, ils fournirent des poulets normaux et bien vivants, mais dont le développement avait été manifestement relardé. Quelques-unes des expériences de M. Dareste expliquent aisément ce dernier résultat.
« Isidore Geoffroy attribue une tout autre réussite aux expériences de son père. Celui-ci aurait obtenu « un nombre relativement très considérable « d'anomalies, soit simples, soit complexes, ^ particulier la triocéphalie, « l'atrophie ou même l'avortement complet des yeux, l'éventration, la fissure « spinale et diverses déformations. »
« En s'exprimant ainsi, il ne faisait que résumer ce qu'Etienne Geoffroy avait dit avec plus de détail, dans un mémoire où il a voulu faire connaître le résultat des recherches entreprises à l'aide du four à incubation. Depuis lors, le père et le fils ont maintes fois insisté sur cet ordre de faits comme fournissant les plus sérieux arguments à opposer à la théorie de l'évolution et à invoquer en faveur de l'épigénèse. On sait que tout ce qu'ils ont dit à ce sujet a été reproduit dans une foule d'écrits. Malheureusement, ces monstres artificiels dont on a tant parlé ne sont ni figurés, ni décrits nulle pari. Même dans le mémoire spécialement destiné à exposer ses expériences, et où l'on devait s'attendre à trouver les détails les plus précis sur ces dévialions organiques provoquées, Etienne Geoffroy s'en tient à quelques phrases à la fois vagues et trop succinctes. Il ne consacre qu une ligne k son Iriencé-
phate, troU lignes h ses poulets à tête et à bec de perroquets. La description d'un cas de spina bifïda qui parait avoir présenté des particularités très curieuses n'est guère moins écourtée. Celle d'un monstre célosomOf remarquable par l'étendue et la nature de l'évenlration par la déformation du bassin, est seule un peu plus précise, encore tient-elle dans une douzaine de lignes ; aucune figure n'accompagne d'ailleurs ce mémoire, consacré surtout à justifier une théorie dont je parlerai plus tard.
« Isidore Geoffroy est encore moins explicite. J'ai cité plus haut textuelle* nient la phrase où il énumère les monstres dont il attribue à son père la production artificielle. Eh bien, aucun d'eux n'est mentionné dans le texte de V Histoire des anomalies, k l'exception du célosome dont je viens de parler. Enfin l'atlas qui accompagne cet ouvrage ne renferme pas une seule figure représentant ces êtres anormaux obtenus par un procédé scientifique.
« Plus que toute autre chose, ce silence d'un fils, toujours si jaloux de mettre en relief les moindres mérites de son père, a contribué à faire naître des doutes sur la réalité des découvertes de Geoffroy. Non certes que l'on ait jamais soupçonné la parfaite bonne foi de l'illustre naturaliste; mais on s'est demandé si, grâce à sa trop vive imagination, il n'avait pas pris pour des monstruosités le résultat de quelques accidents, bien faciles à se produire pendant la dissection d'organismes aussi délicats, et quelques-uns des juges les plus compétents n'ont pas hésité à adopter cette opinion. Voilà probablement pourquoi ces expériences sont à peine mentionnées, et même entièrement passées sous silence, dans la plupart des traités généraux de physiologie, où l'histoire de la monstruosité considérée comme relevant uniquement de l'anatomie n'occupe pas d'ailleurs la place qui devra lui revenir.
« Nous pouvons aujourd'hui être plus justes envers l'auteur de la Philosophie anatomique. Nous savons, & n'en pouvoir douter, qu'il a bien eu sous les yeux les monstres dont il s'agit. M. Dareste a découvert, dans les papiers que lui avait confiés la famille, deux planches gravées, mais restées inédiles, sur lesquelles sont représentés les monstres dont a parlé Geoffroy. Celui-ci avait donc voulu faire de ses découvertes le sujet d'une publication détaillée. Pourquoi s'est-il arrêté? Pourquoi son fils, qui n'a pu ignorer l'existence de ces figures déjà gravées, n'en a-t-il pas reproduit au moins quelqu'une dans l'atlas de son livre?
« II n'est pas très difficile, ce me semble^ de répondre h ces questions, qui se présentent forcément à l'esprit. Geoffroy a incontestablement trouvé des monstres dans ses couvées. Mais il vint sans doute un moment où il dut se demander si ces anomalies étaient bien ducs k son industrie.
« L'incubation artificielle en France ne date pas seulement de l'expédition d'Egypte, comme on l'a dit quelquefois. Olivier de Serres et Réaumur la connaissaient. Tous les deux avaient constaté que les poulets obtenus par ce procédé étaient souvent mal conformés et vraiment monstrueux, a l'artifice ne pouvant toujours imiter la nature ». A son tour Geoffroy aura reconnu que certains œufs, abandonnés à la seule action du four & incubation, produisaient des êtres anormaux. Il aura conçu des doutes relativement & l'influence qu'il avait attribuée d'abord à l'emploi de ses procédés. Par probité scientifique, il aura renoncé d une publication dont les matériaux étaient déjà
prêts. Son fils aura imité relie réserve: mais, par suite d'un senlimenl bien nature], bien louable et dont on retrouve la trace dans tous ses écrite, il aura voulu conserver à son père l'honneur d'une initiative qu'il pouvait d'ailleurs regarder comme ayant été couronnée par le succès, au moins dans quelques cas.
« En somme, malgré la brièveté de cet exposé, on peut voir clairement à quoi se réduit le travail accompli dans cet ordre de recherches de 1820 à 184'4. Etienne Geoffroy, le premier, a tenté la production artificielle des monstres. Son fils, Prévost et Dumas, Allen Thomson, l'ont successivement suivi dans cette voie. Mais, évidemment, rebutés par l'imperfection das procédés qu'ils mettaient en œuvre, par Tincertitude des résultats, par des insuccès répétés, ils se sont vite découragés. En réalité, ils ont laissé la question tout entière.
« Par cela môme, aucun d'eux n'a songé à suivre les phases du développement de ces êtres anormaux qu'il était si difficile de se procurer. Les matériaux indispensables à cet ordre de recherches leur faisant défaut, la pensée de créer la tératogénie ne pouvait même pas leur venir. »
Je puis aujourdliui ajoutera ces paroles de M. de Quatrefages, que Geoffroy Saint-Hilaire ne connaissait pas une cause d'erreur mise par mes recherches on pleine évidence, et qui Ta peut-être conduit à considérer comme des laits de monstruosité ce qui pouvait n'être que des caractères de race.
J'avais signalé, il y a plus de vingt ans, le fait remarquable que la race des poules de Padoue est caractérisée par une hernie dos hémisphères cérébraux devenue héréditaire. Or, je me suis assuré, dans ces dernières années, que ce caractère appartient également aux poules de Houdan et de Crèvecœur, chez lesquelles la crête, peu développée, est remplacée plus ou moins complètement par une huppe de plumes. Je suppose, mais je n'en ai pas encore la preuve, que toutes les races de poules huppées sont dans le même cas. Or, je retrouve cette hernie des hémisphères cérébraux chez plusieurs des poulets figurés par Geoffroy Saint-Hilaire dans les deux planches inédites dont il est fait mention dans les passages déjà cités de l'article de M. de Quatrefages. Il est donc possible que, dans ces cas, il n'y ait point eu de monstruosités provoquées, puisque la hernie de l'encéphale existe normalement dans un certain nombre de races gallines.
Voici maintenant ce qui se rattache aux travaux de Prévost et Dumas :
« On pourrait dire avec plus de vraisemblance que M. Dareste s'est inspiré des travaux de Prévost et Dumas. Mais, si ces expérimentateurs avaient réellement découvert le fait que semble indiquer la phrase citée textuellement plus haut*, à coup sûr, ils l'auraient au moins mentionné dans leur mémoire. Or, à l'époque où ils publièrent l'ensemble de leurs études embryogéniques, on était au plus fort des discussions relatives à la monstruosité, (ieoffroy venait de faire connaître les résultats de ses incubations dans le four à poulets. Peut-on admettre que Prévost et Dumas eussent gardé le silence, s'ils avaient eu en main un procédé sûr et facile de faire des monstres à volonté? Évidemment non.
* « On peut rendre à volonté les» fœtus monstnieux en couvant à 30* ou 45*. •
« Il y a plus : des expériences si précises de M. Dareste, il résulte que les températures indiquées par M. Dumas ne pouvaient produire le résultat qu'il annonce. L'une est trop élevée, l'autre trop basse. A 45 degrés, les oeufs n'auraient pas même donné les premières ébauches d'organisation; à 30 degrés on n'aurait obtenu que des masses informes, promptement désorganisées. On peut donc afflrmer que Dumas n'a pas expérimenté le procédé dont il donne la formule avec tant d'assurance. On ne peut voir dans les paroles de notre illustre chimiste que le résultat d'une de ces intuitions qui, reposant i\ peine sur quelques données incomplètes, lui faisaient parfois prévoir les progrès de la science les plus inattendus, mais qui parfois aussi l'égaraient. lors même que le fond de sa pensée était juste. »
Je dois ajouter à ces pages de M. de Quatrefnges le fait suivant. En 4868, dans une conversation avec Dumas, je lui demandai s'il avait conservé des notes ou des dessins relatifs à ces monstres artificiels, il me répondit qu'il ne les avait point conservés.
J'ai cité textuellement ces passages du travail de M. de Quatrefages. Il y a prouvé, d'une manière magistrale, que si la pensée de faire des monstres ne m'appartient pas, ce que du reste j'avais très nettement indiqué dans mon introduction, c'est moi qui ai inventé les méthodes expérimentales nécessaires pour réaliser cette idée, et que Geoffroy Saint-Hilaire d'abord, et ensuite Prévost et Dumas ne m'ont donné à cet égard que de très vagues indications.
Quant à la tératogénie elle-même, c'est-à-dire à l'embryogénie anormale, elle m'appartient presque entièrement. C'est moi qui, le premier, ai suivi la formation des monstruosités dans l'espèce de la poule, parce que je suis le premier qui les ait produites artiGciellement, et en assez grand nombre pour me procurer les éléments de mes études. On verra, dans le cours de cet ouvrage, que, dans ces dernières années, plusieurs physiologistes ont repris rette étude avec de nouvelles méthodes, mais en prenant mes travaux pour point de départ .