‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de Tératogénie expérimentaleChapitre 15 sur 68 · TE E · texte numérisé non relu

TE E

L'installation d'un laboratoire de tératologie, crée par M. Wallon à la fin de 1815, et rattaché en 1879, par M. J. Ferry, à l'École pratique des hautes études, m'a permis de réunir quatre appareils d'incubation artificielle et de multiplier, dans une proportion notable, le nombre des expériences. J'ai pu ainsi me procurer une quantité très considérable d'embryons normaux et monstrueux, à toutes les périodes de l'incubation.

I^s embryons d'un certain' âge ont été conservés dans l'alcool. Ceux que j'obtenais dans les premiers jours de l'incubation, ont été préparés pour l'observation microscopique, les uns en totalité, les autres en coupes. Ces préparations ont été faites par les aides qui m'ont assisté dans mes recherches, parmi lesquels je dois citer M. Schneider, aujourd'hui professeur à la faculté

des sciences de Poitiers; MM, les. docteurs Fouquet, Vauthier et Baron, M. Gâche, qui tous m'ont prêté un concours aussi intelligent que dévoué. Je les remercie bien cordialement.

Cette collection est actuellement unique au monde. La série des monstres simples produits artificiellement est particulièrement intéressante. Il y a là plusieurs centaines d'êtres que j'ai tirés du domaine du possible pour les faire entrer dans le monde réel. Sans doute, leur ensemble présente encore un certain nombre de lacunes; mais j'espère bien pouvoir les combler, et pos« séder, dans quelques années, des séries de préparations montrant l'évolution de chaque monstruosité, depuis sa première apparition jusqu'à l'époque de sa formation complète ; ainsi sera constituée sur des faits visibles et palpables cette branche des sciences biologiques à laquelle j'ai voué mes efforts, la iéraiogénie eocpérimentale.

La seconde partie de mon travail, celle dans laquelle je me proposais d'étudier les causes physiologiques et physiques de la production des monstres, est beaucoup moins avancée. Une pareille étude présupposait évidemment la détermination exacte des conditions de l'évolution normale. .Cette détermination est, aujourd'hui, presque entièrement établie. J'ai accompli ainsi une œuvre vainement tentée par Réaumur au siècle dernier. Et j'ai eu la satisfaction de voir mes efforts couronnés par la Société d'acclimatation, c[ui m'a décerné, en 1885, une de ses plus hautes récompenses. Mais, malgré mes recherches persévérantes, je n'ai pu encore résoudre complètement les problèmes qui se rattachent à la production des monstres. Il me faudra encore un temps assez long pour atteindre le but que je me propose.

Gela tient d'abord à la difficulté du problème, qui contient un nombre indéterminé d'inconnues. Cela tient aussi, il faut bien le reconnaître, à l'insuffisance des moyens de travail mis à ma disposition. Le laboratoire de tératologie, composé seulement de deux petites pièces dans les combles du bâtiment du Musée Dupuytren, est tellement exigu qu'il ne peut suffire à l'installation de tous les appareils nécessaires à mes recherches. Je voulais, il y a quelques années, faire couver des œufs dans des courants d'air préalablement desséché ou saturé d'humidité; mais je n'avais pas la place suffisante pour installer les apparejls qui devaient servir à mes expériences. Je n'aurais pu les exécuter, si mon ami bien regretté, le baron Paul Thenard, ne m'avait ouvert, avec la plus grande cordialité, son laboratoire particulier. En outre, les crédits qui me sont alloués comme frais d'expériences sont tellement modiques qu'ils suffisent à peine aux dépenses les plus urgentes ^ On comprend que, dans ces conditions, j'ai dû me restreindre à l'étude de la poule, et aban^ donner toutes les recherches que je voulais faire sur l'embryon des mammifères et sur celui des poissons. On comprend également que je n'aie pu entreprendre des expériences sur la formation des variétés héréditaires ou des

* La somme qui m*est allouée pour frais d'expériences était d'abord de 2,000 fr. par an ; depuis deux ans, elle a été réduite à 1,500 fr. Je suis d'ailleurs obligé de prélever sur cette somme 600 fr. par an pour indemniser le jeune savant qui m« prête son concours ; car Je n'ai pas de préparateur. C'est donc aujourd'hui avec 00 fr. seulement que je puis subvenir aux frais de mes expériences.

NOTES 6i

races, expériences qui, dans ma pensée, devaient être la suite de celles que je consacrais à la tératogénie expérimentale.

Serai-je jamais en mesure d'aborder cette question? Je crains bien de n'aToir jamais à ma disposition les éléments nécessaires pour un travail de ce genre. Et d'ailleors mon Age, et aussi l'état de ma santé, ne me permettent pas de compter sur beaucoup d'années de travail effectif. Je n'ai pas voulu cependant abandonner l'œuvre à laquelle j'ai voué mes efforts ; et si je ne puis plus que dans une mesure très restreinte contribuer efficacement à l'avancement de la science, j'ai pensé que je pouvais encore la servir utilement, en faisant connaître le plan des expériences que j'aurais voulu accomplir, et en le Soumettant aux savants qui se préoccupent des grandes questions de la biologie.

Note F

J'ai fait connaître les difficultés matérielles qui ont constamment entravé mes recherches, et qui ne m'ont permis d'accomplir qu'une faible partie de l'œuvre que j'avais entreprise. Je n'ai pu, par conséquent, aborderle problème de la production artificielle des variétés et de la formation des races, problème qui était, dans ma pensée, le complément nécessaire de la tératogénie expérimentale ; et je crains bien qu'il ne me soit jamais possible de l'aborder, 11 me faudrait, pour cela, non seulement un laboratoire installé dans d'au* très conditions que celui que je possède depuis douze ans, mais encore un établissement où je pourrais élever des animaux pendant plusieurs généralions. Il n'est pas probable que je puisse jamais disposer de pareils éléments de travail.

Et cependant, je ne puis abandonner le projet que j'avais conçu, dès mon entrée dans la science, de soumettre à l'expérimentation la plus grande question des sciences naturelles, la question de'l'espèce, dont la tératogénie expérimentale ne devait être que la préparation. Les éléments de Texpérimentation feraient-ils défaut aux travailleurs? C'est ce qu'il importe d'examiner.

Sans doute, la nouvelle Atlantide, telle que Bacon l'avait conçue, ne sera réalisée de longtemps, au mo^ns dans notre pays, ni par l'Etat, ni par l'initiative privée. Mais, à défaut d'un établissement unique et général, ne serait-il pas possible d'instituer, dans beaucoup de localités, de petits centres d'expériences qui deviendraient autant de laboratoires d'expérimentation zoologique? L'élève et la multiplication des animaux rares prend, tous les jours, une extension de plus en plus grande, principalement sous l'influence de la Société d'acclimatation. Les établissements créés dans ce but deviennent tous les jours de plus en plus nombreux, et peuvent fournir aux travailleurs des matériaux considérables que l'on pourrait utiliser au profit de la science.

Mais pour tirer de ces éléments scientifiques tout le parti possible, il im-

Ùl PHODUCTION ARTIFICIELLE DES MONSTRUOSITÉS

porte que les travailleurs ne restent pas isolés, et qu'ils coordonnent leurs cflorts de manière à les faire servir à une œuvre unique. Or, qui peut diriger ce grand travail, et donner l'impulsion à tous les hommes de bonne volonté qui auraient le désir d'y coopérer ?

Ce ne peut être évidemment l'œuvre d'un seul homme. Pour qu'une pareille œuvre puisse aboutir et donner d'importants résultats, il faut qu'elle soit dirigée par une société; car les sociétés seules, par la perpétuité de leur existence, ont le privilège du long espoir et des vastes pensées. J'ai cru que la Société d'acclimatation, qui a repris depuis trente-cinq ans l'œuvre si longtemps arrêtée de la domestication et la conquête du monde de l'animalité, était seule en mesure de tenter l'entreprise.

Je me suis donc adressé au Président de la Société d'acclimatation, M. Albert Geoffroy Saint-Hilaire, et je lui ai fait part de mes idées à ce sujet, nies a parfaitement accUoillies. J'ai donc, avec son assentiment, exposé devant la Société un plan d'expériences desliuées à étudier expérimentalement la variabilité des animaux et les conditions qui la produisent. La bienveillante attention avec laquelle les trois mémoires que j'ai rédigés à ce sujet* ont été écoutés par mes collègues de cette société, me fait espérer que mon projet ne sera point stérile, et que, dans un avenir plus ou moins prochain, le problème de l'espèce deviendra l'objet d'études sérieuses et suivies.

Pour ma part, je m'estimerais heureux si je pouvais, à la lin de ma carrière, ouvrir aux naturalistes une voie qui les conduira, j'en suis sûr, à des découvertes importantes et inattendues. Si j'ai pu, pendant de longues années, servir la science par mes travaux personnels, j'espère pouvoir la servir encore en montrant à ceux qui débutent des horizons nouveaux et encore inexplorés.

* Voici les titres de ces mémoires :

Le rôle de la science dans V acclimatation^ lu à la séance publique du 4 mars 188T, dans le Bulletin de la Société d'acclimatation, 4" série, t. IV, p. 20L

Ex])osition d'un plan d'expériences, lu à la séance publique du 18 mars 1887, Bulletin, 4* série, t. iV, p. 408.

Nouvelle exposition d'un plan d'expériences sur la variabilité des animaux, lu à la séance publique du 18 mai 1887. Bulletin, 4* série, t. V, p. 769 et 817.

I. — INDICATION DBS RECHERCHES TÉRATOGÉNIQUES DONT LES RÉSULTATS ONf ÉTÉ PUBLIÉS DEPUIS MES PREMIÈRES PUBLICATIONS.

J'ai fait connaître, dans un mémoire publié en 1855, les premiers résultats de mes recherches. Il est nécessaire de rappeler cette date, parce qu'en 1860 un physiologiste danois, M. Panum, professeur à l'université de Kiel, a publié un outrage sur la téralogénie, d'après des observations faites sur les oiseaux*.

Lorsque j'eus connaissance de celte publication, j'ai cru d'abord que je (levais abandonner mes recherches, craignant qu'elles ne fissent double emploi avec celles de M. Panum ; mais la lecture du livre m'a bientôt détrompé. M. Panum s'est généralement contenté de la méthode d'observation en étudiant les monstres qu'il rencontrait dans les œufs non éclos, et il n'a employé que très rarement la méthode expérimentale, c'est-à-dire la production artificielle des monstruosités. Aussi les faits qu'il a recueillis et décrits ne constituent qu'un nombrq restreint d'anomalies généralement légères. II a toutefois le mérite d'avoir vu certains faits nouveaux, l'existence de deux cœurs, par exemple.

Je dois citer également un travail de M. Lombardini sur la formation des monstres chez les oiseaux et chez les batraciens, travail publié en 1868 ^. Ce travail, dont la publication est postérieure à celle de la plupart de mes résultats, contient la description d'un certain nombre de faits entièrement conformes à ceux que j'ai découverts. Seulement M. Lombardini les a obtenus par d'autres procédés.

En dehors de la classe des oiseaux, Lereboullet a publié un travail fort important sur les monstruosités du brochet ^.

L'Académie avait mis au concours, en 1860, la question suivante : « Elude expérimentale des modificalions qui peuvent élre délerminces dans le

* Panim. Untersuchungen ûber die Entstehung der Missbildungên zunâchst in den Eiem der Vogely 1860. Kiel.

* Lombardini. IrUorno alla genesi délie forme organiche irregolare negli Uccelli e ne' Balrachidi, 1868. Pise.

* Lebeboullet. Recherches sur les monstruosités du Brochet observées dans Cœuf, et sur leur mode de production, dans les Ann. des se. nat. ZooL, 4* série, t. XI, p. 178, et 5« série, t. I, p. 113 et 257, 1863 et 1864. - Lereboullet avait déjà fait connaître plusieurs résultats de ses recherches en 1855. Voir les Comptes rendus de VAcad, des se, t. XL, p. 854, 918, 1028 et 1063.

développement de Vembryon d'un animal vertébré par Vaction des agents extérieurs. »

Le programme de la question mise au concours s'exprimait ainsi :

« Des expériences faites, il y a un quart de siècle, par Geoffroy Saint- Hilaire, tendent à établir qu'en modiûant les conditions dans lesquelles l'incubation de l'œuf de l'oiseau s'effectue, on peut déterminer des anomalies dans l'organisation de l'embryon en voie de développement. L'Académie désire que ce sujet soit étudié de nouveau, et d'une manière plus complète, soit chez les oiseaux, soit chez les batraciens ou les poissons ^ »

Lereboullet, qui s'occupait depuis 1855 d'études sur l'embryogénie normale et tératologique du brochet, adressa les résultats de ses recherches au jugement de l'Académie. Moi-même, j'avais envoyé pour le môme concours quatre mémoires, dans lesquels j'avais fait connaître les premiers résultats de mes travaux. Le prix fut partagé, en 1862, entre Lereboullet et moi.

Cette circonstance, que je dois rappeler, m'impose une très grande réserve dans mon appréciation du travail de Lereboullet, d'autant plus que les conclusions de ce travail paraissent en contradiction avec celles que j'ai déduites de mes recherches. Je suis cependant obligé d'expliquer cette contradiction, qui, j'espère le prouver, n'existe qu'en apparence.

Je cite textuellement les paroles de Lereboullet :

« Je me crois sufGsamment autorisé à admettre... les quatre propositions suivantes, qui seront les conclusions de mon travail :

« lo II n'est nullement prouvé que les monstruosités en général, et particulièrement les monstruosités doubles, soient occasionnées parles influences que les agents extérieurs ont pu produire sur les œufs ;

«2oLes seules modiOcations qui paraissent dues quelquefois à l'influence des agents extérieurs sont des arrêts de développement, des déformations et des atrophies ; encore ces effets ne sont-ils pas constants ;

« 3o II n'est donc pas possible de produire à volonté des formes monstrueuses déterminées d'avance, ni d'établir d'une manière positive la cause des monstruosités ;

« 4o Cette cause pourrait bien être inhérente à la constitution même de l'œuf et ne dépendre en aucune façon des conditions extérieures*. »

Assurément, si ces conclusions étaient exactes, elles seraient dans la contradiction la plus formelle avec les résultats des recherches que je viens de signaler dans mon Introduction. Il importe donc de les examiner de prés.

D'abord Lereboullet ne s'exprime que d'une manière dubitative : Cette cause pourrait bien être, etc. Et, par conséquent, il ne considérait pas ses expériences comme étant assez décisives pour lui permettre d'en tirer une affirmation.

Maintenant, l'examen des faits sur lesquels Lereboullet a cru pouvoir s'appuyer pour en déduire ces conclusions montre que le célèbre physiologiste a surtout observé des monstres doubles. Or, toutes mes études m'ont conduit à admettre que la formation des monstres doubles chez les oiseaux

* Camptes rendus de VAcad, des se , 1860, t. L, p. 249.

* Lereboullet, toc. cit., 5' série, 1. 1, p. 320.

résulte d*an état particulier de la cicatricule, et qu'elle est, par conséquent, antérieure à la fécondation. Ici donc mes recherches s'accordent parfaite ment avec les siennes.

Je n'admets l'interrention des agents extérieurs dans la production des monstres que dans le cas des monstruosités simples ; et môme, ainsi que je le dis dans l'Introduction, je ne crois pas que cette cause soit unique. Or, Lereboullet, sans s'expliquer d'une manière catégorique, admettait que les monstruosités simples paraissent quelquefois dues à Vinfluence des agents extérieurs.

On voit donc qu'en comparant attentivement les conclusions du travail de Lereboullet à celles de mon travail, il y a très peu de différence entre elles. Or, cette différence s'atténue encore par le fait d'une circonstance particulière, sur laquelle je dois insister dans le cours de ce livre : c'est que les types de la monstruosité simple, dont l'apparition est possible chez les poissons, sont beaucoup moins diversifiés que ceux qui peuvent se produire chez les oiseaux, par le fait des conditions particulières de leur développement.

Je trouve donc dans l'ouvrage de Lereboullet, malgré les apparences, une assez grande concordance avec les résultats que j'ai obtenus moi-même.

Je ne mentionne que pour mémoire un travail du docteur Knoch, de Moscou, sur la production des monstres chez les poissons. Ce travail est beaucoup trop incomplet pour que l'on puisse actuellement en tirer des conclusions quelconques^.

Je cite dans mon livre tous les faits nouveaux signalés par les physiolo* gistes dont je viens de citer les ouvrages; faits qui, sur plusieurs points, complètent mes recherches, mais dont je donne, dans bien des cas, une interprétation différente.

H. " INDICATION DE MBS PROPRES TRAVAUX SUR LA TÉRATOGÉNIB/ TRAVAUX QUE JB COORDONNE DANS l'oUVRAGB ACTUEL.

J'ai fait connaître, à partir de 1855, dans un grand nombre de publications éparses dans divers recueils scientifiques, la plupart des faits que j'ai recueilli^ pendant le cours de mes études, et qui, complétés par des observations encore inédites, forment le sujet de cet ouvrage. Je crois nécessaire de donner ici la liste de ces publications, pour établir d'une manière précise, et sur des textes, la date de mes découvertes.

Je dois rappeler à cette occasion que, pendant la durée de mes recherches, mes idées sur la tératogénie se sont constamment modifiées par suite des faits nouveaux que j'ai constatés. J'ai dû, dans un certain nombre de cas, abandonner certaines idées généralement acceptées au début de mes études,

* K.N0CH. Ueber Missbildungen betreffend die Embryonen der Salmonen und Cwregonmarten^ dans le Bulletin dç la Société impériale des naturalistes de Moscou, 1873, t, XLVI.

66 PRODUCTION ARTIFICIELLE DES MOxNSTRUOSITÉS

et les remplacer par des notions plus conformes aux résultats de mes expériences. G*est donc uniquement dans le livre actuel que l'on doit chercher l'expression exacte de ma pensée.

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