‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de Tératogénie expérimentaleChapitre 20 sur 68 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

SoMiiAiBE. V Action du milieu sur révolution de Tembryon. — 2^ Méthodes tératogéniques. — 3*" Résultats généraux des expériences.

Le premier problème à résoudre dans mes recherches sur la téralogénie était la création môme des éléments de ces recherches, en d'autres termes, la production artificielle des anomalies et des monstruosités. Je l'ai résolu en modifiant certaines conditions de l'évolution des œufs de poule que je soumettais à l'incubation artificielle. C'est là le résultat le plus important de mes études; il démontre, d'une manière complète, la possibilité de modifier l'évolution d'un être en voie de formation.

Le germe contenu dans l'œuf de la poule n'évolue et ne se transforme CD embryon, puis en poulet, que sous l'influence de l'incubation, c'esl-à-diré d'agents extérieurs. Ce fait est connu de tout temps. Et celte transformation de germe n'est point un simple fait d'augmentation de volume, comme le pensaient les partisans de la préexistence; c'est en réalité la formation incessante d'éléments organiques, formalion très active au début, mais qui persiste, bien que très ralentie, pendant toute la vie, et ne s'arrête qu'à la mort. L'évolution normale dépend donc entièrement du monde extérieur, et de l'action combinée des éléments physiques et chimiques qui le composent, sur le germe. Mais en est-il de même de l'évolution anormale?

On pouvait croire, tout d'abord, que l'évolution de l'animal, suivant une direction qui lui est imprimée par la fécondation, ne pouvait être modifiée, et que la mort du germe ou de l'embryon qu'il a produit serait la conséquence nécessaire d'une modification quelconque des conditions extérieures. Telle était la pensée de WolfY et de Meckel, qui, tout en rejetant la doctrine de la préexistence, admettaient cependant que le germe anormal était virtuellement tel dè^ l'époque de la fécondalion. L'expérience a prouvé qu'il en est autrement. Et Geoffroy Saint- Hilaire, et c'est là l'un de ses plus beaux titres scientifiques, a montré que l'embryon se modifie, et qu'il devient anormal ou monstrueux par

une modification des conditions extérieures qui produisent révolution normale.

Mais Geoffroy Saint-Hilaire n'était pas allé plus loin. Ainsi que je l'ai dit déjà, il avait signalé le fait; il n'avait pas cherché à en tirer parti pour constituer la tératogénie. Dans cette voie qu'il avait ouverte, mais dans laquelle il n'était pas entré, tout était donc à faire. Je m'y suis engagé en me proposant l'étude des deux questions suivantes : i^ Déterminer par l'expérience les conditions de l'évolution anormale; 2^ Faire connaître l'évolution des êtres anormaux produits dans ces expériences.

Évidemment, dans l'ordre logique, la première question devait précéder la seconde. Mais, pendant longtemps, et par suite de l'imperfection des appareils dont je me servais au début, j'ai produit un nombre très grand d'anomalies et de monstruosités sans pouvoir me rendre un compte exact des procédés qui m'avaient servi pour les produire. Ce n'est que lorsque j'ai mis en œuvre des appareils d'incubation marchant avec une exactitude rigoureuse que j'ai pu aborder la question fondamentale de mes recherches, celle qui en aurait dû être le point de départ.

Je me proposais de déterminer les conditions de l'évolution anormale et de la production des anomalies et des monstruosités. Mais cette étude impliquait nécessairement la connaissance des conditions de l'évolution normale ;.C4^nnaissance sur laquelle on ne possédait que des données entièrement empiriques, et, par conséquent, tout à fait insuffisantes. Sans doute Réaumur, au siècle dernier, avait fait un nombre considérable d'expériences pour établir les bases scientifiques de l'incubation artificielle, dont il cherchait à faire une industrie. Mais alors la chimie, la physique et la physiologie étaient trop peu avancées pour permettre l'accomplissement d'un pareil projet. Le livre qu'il publia en 1749 sur l'incubation artificielle *, bien que contenant un nombre très considérable de faits de détail observés avec une grande sagacité et pouvant, par conséquent, éclairer la pratique dans bien des cas, ne répond que très imparfaitement aux questions que je me posais. Il fallait donc reprendre dans son ensemble l'étude des conditions de l'évolution normale et de l'évolution anormale de l'embryon.

» RÉAUiiuR, Art de faire éclore et cTélever en toute saison des oiseaux domestiques de toutes espèces, soit par le moyen de la chaleur du fumier, soit par le moyen de celle du feu ordinaire ; Paris, 1749.

Or c'était un immense travail. La connaissance scientifique de Tincubation artificielle ne peut résulter que de la solution d'un nombre considérable de questions partielles. D'ailleurs les expériences qu'elles nécessitent sont parfois très longues, puisqu'elles exigent une durée de trois semaines quand on veut les conduire jusqu'à l'éclosion. Elles sont également presque impossibles pendant la saison froide, par suite de la difficulté que l'on éprouve alors à se procurer des œufs fécondés. C'est ce qui explique comment, bien quej'aie travaillé sans interruption depuis la publication de la première édition de ce livre, je n'ai pu cependant terminer encore l'œuvre que j'ai entreprise. Je comptais faire de ce nouveau travail l'objet d'un ouvrage spécial. Ne pouvant actuellement donner suite à ce projet, je me décide à publier, en tète de cette seconde édition, l'ensemble des résultats que j'ai déjà obtenus ^

Les expériences que j'ai accomplies dans ce but fourniront incontestablement des indications très utiles aux personnes qui s'occupent de l'incubation artificielle. Mais, tout en éclairant la pratique, elles ont une importance scientifique beaucoup plus grande. Elles nous apprennent comment on obtient des embryons normaux et comment on produit des embryons anormaux. Elles démontrent, par conséquent, la possibilité de modifier l'organisation d'un être vivant pendant sa formation. C'est le premier essai tenté pour l'établissement d'une branche entièrement nouvelle de la biologie zoologique, l'étude de l'action du monde extérieur ou de ce que l'on appelle le milieu sur la formation des organismes animaux *.

On a souvent parlé, dans ces derniers temps, de l'action dès milieux; mais, jusqu'à présent, on n'en a point fait l'objet d'une étude véritablement scientifique. Et il ne pouvait guère en être autrement. Tant

< J'ai fait connaître les premiers résultats de ces recherches : l** dans un mémoire lu à la Société d'acclimatation le 19 janvier et le 17 décembre 1883, mémoire qui a pour titre : Études expérimentales sur Vincubationy et qui est publié dans te Sulletin de ta Société d'acclimatation^ 3" série, t. X, p. 137, et 4" série, t. I, p. 1; 2° dans un mémoire ayant pour titre: Détermination des conditions physiologiques et physiques de l'évolution normale de l'embryon de la poule; mémoire présenté le 16 août 1886 à l'Association française pour l'avancement des sciences. Congrès de Nancy. Comptes rendus de la 18" section^ p. 553.

* La botanique est, à cet égard, de beaucoup en avance sur la zoologie. L'agri culture et surtout l'horticulture reposent entièrement sur la connaissance des milieux. L'action des milieux sur les différentes phases de la végétation a donc attiré depuis longtemps l'attention des botanistes, et est devenue le sujet d'un nombre considérable de travaux scientifiques. II n'en est pas de même pour la zoologie.

que Ton a ignoré les faits embryogéniques, on n'a considéré l'influence des milieux que comme s'exerçant sur les êtres adultes. Or sur ces êtres cette influence, bien que très réelle, n'agit que dans des limites fort restreintes *. Pour bien comprendre le rôle des milieux en biologie, il faut l'étudier dans l'évolution des germes et la formation des embryons, car c'est là que leur action est tout à fait prépondérante.

Or cette étude de l'influence des milieux ne doit pas s'appliquer seulement àl'espèce de la poule, dans laquelle j'ai cru devoir me renfermer. Elle s'étend à toutes les espèces ovipares; et même, dans une certaine mesure, aux espèces vivipares, quoique alors elle ne s'exerce, pendant les premiers temps de la vie, que par l'intermédiaire de l'organisme maternel. La question embrasse donc l'animalité tout entière. Mais elle ne peut être étudiée d'une manière générale; car il est bien évident que les conditions extérieures de l'évolution varient avec les différents types. Elle doit donc faire l'objet d'un grand nombre d'études monographiques spéciales, dans lesquelles on cherchera à déterminer les conditions de l'évolution normale et anormale pour chaque groupe bien défini du règne animal.

Je serais heureux si ces paroles pouvaient donner à quelqu'un de mes lecteurs la pensée dé me suivre dans une voie qui les conduirait sûrement à d'importantes découvertes.

L'évolution anormale de l'embryon de la poule est très fréquente dans l'incubation artificielle, et môme aussi dans l'incubation natu-

* « SousTaclion du froid ou du chaud, les animaux se vêtissent ou se dévêtissent. Le Yack du Thibet et la chèvre du même pays perdent, sous notre climat, le duvet qui, dans leur haute patrie, leur permet de résister à Tinclémence des saisons.

. « Les moutons à poil ras du Sénégal et du Sahara (moutons Morvan de BufTon), que nous appelons moutons sans laine, souffrent du froid qui suit leur importation. A la saison suivante, sous le poil se montre un duvet très fin et qui par places, sur le dos, les cuisses, les épaules, dépasse le pelage normal. Au troisième hiver, le mouton dit sans laine porte une demi-toison.

« Quant aux agneaux, nés sous notre climat, de ces bêtes ovines, tout en conservant les caractères de leur race, ils sont, dès le premier hiver, pourvus de ce duvet, de cette toison protectrice. •

Albert Geoffroy Saint-Hilaire, Bulletin de la Société étacclimatcUiony 4- série, t. III, p. 114, 1886.

relie; elle est même plus fréquente que l'évolution anormale de Tembryon des mammifères. Mais ce fait passe généralement inaperçu; tandis que l'embryon anormal ou monstrueuxxde la classe des mammifères arrive ordinairement jusqu'à l'époque delà naissance *. Comment se fait-il que les monstres ornithologiques aient été, sauf de très rares exceptions, presque complètement ignorés des physiologistes?

On rencontre souvent des œufs qui n'éclosent point, et dans lesquels, à la vue simple, on n'aperçoit aucune trace d'embryon. On les désigne sous le nom d'œufs clairs. L'origine de ces œufs clairs est très diverse.

Le germe, contenu dans l'œuf, peut être frappé de mort et plus ou moins désorganisé avant la mise en incubation. Tel est le cas des œufs non fécondés, soit que la poule ait été privée de l'influence du coq, soit que, comme cela arrive souvent, certains œufs aient échappé à l'action de la fécondation. Le germe, même fécondé, meurt un certain temps après la ponte, lorsqu'il n'a pas été mis en incubation. Ënfln, comme je l'ai constaté depuis longtemps, le germe fécondé, et non soumis à l'incubation, commence à se développer à une température peu élevée (28*» à 30*); mais son évolution s'arrête rapidement, et alors il se désorganise et meurt. .

Mais l'absence d'éclosion peut aussi se produire pour des œufs dont le germe était fécondé et vivant. Cela tient à la mort de l'embryon. ' Dans beaucoup de cas, l'embryon périt de très bonne heure, pendant la première semaine de l'incubation, souvent du deuxième au quatrième jour. Alors l'embryon se désorganise et se détruit plus ou moins complètement, tellement qu'au bout des vingt-et-un jours de l'incubation il n'est ordinairement plus possible de reconnaître les traces de son existence. Pour constater ces faits de mort précoce, il faut ouvrir, pendant la première semaine, les œufs dans lesquels le mirage n'a pas fait voir d'embryons vivants. L'examen de ces

* Il est possible cependant que chez les mammifères et dans Tespëce humaine, les embryons anormaux soient aussi nombreux que chez les oiseaux. J'ai lieu de croire que les œufs abortifs contiennent souvent des embryons monstrueux, et que la mort précoce de Tembryon amène fréquemment leur expulsion prématurée. Je soumets cette question aux accoucheurs. Je puis signaler à cette occasion un fait sur lequel je reviendrai plus tard. C'est sur un embryon abortif provenant de Tespèce humaine, et dont je devais la connaissance & mon ami le D' Ernest Martin, que j'ai pu bien étudier, pour la première fois, l'origine du Spina bifide.

embryons montre qu'ils sont presque tous monstrueux *. On verra plus

tard que la monstruosité est la cause de cette mort précoce.

On comprend donc comment ces faits, bien que très fréquents, échappent le plus ordinairement aux personnes étrangères à la science. Je les ai constatés depuis longtemps. Ce sont des faits de ce genre qui ont fourni à Panum, il y a une trentaine d'années, presque tous les éléments dont il s'est servi pour écrire son livre sur le mode de formation des monstruosités*.

D'où proviennent ces formes anormales? Et comment se substituent elles aux formes normales que l'on s'attend tout d'abord à voir se produire dans l'incubation naturelle ou artificielle? Or, il est évident, avant toute étude, que l'on peut s'en rendre compte de deux manières différentes : soit par une modification peu intense des conditions de l'évolution normale (car une modification d'une certaine intensité tuerait l'embryon) ; soit par l'intervention de causes accidentelles qui n'agissent point dans les circonstances ordinaires.

La formation des monstres doit donc être attribuée à un grand nombre de causes différentes.

On doit admettre tout d'abord que, dans certains cas, le germe est déjà modifié au moment de la ponte. C'est ce qui arrive, par exemple, pour les monstruosités héréditaires, et aussi, très probablement, pour les monstruosités doubles ou plus que doubles.

Le germe peut être modifié pendant la période qui s'écoule entre la ponte et l'incubation. Enfin il peut être modifié pendant l'incubation.

Nous ne possédons actuellement aucun procédé pour modifier le germe avant la ponte. Mais nous pouvons agir sur lui après la ponte Et alors toutes les modifications possibles des conditions de l'évolution normale produiront l'évolution anormale. Chacune de ces modi-

* Il est évident, en effet, que les embryons peuvent mourir dans Tœuf, sans être monstrueux, s'ils sont atteints par des causes extérieures. C'est ce qui arrive, par exemple, dans l'incubation artificielle, lorsque la température de la couveuse s'élève au-dessus d'un certain degré, pendant un certain temps. On attribue, depuis l'antiquité^ aux décharges électriques de l'atmosphère, la propriété de tuer les embryons pendant l'incubation. Or, cette opinion, dont je n'ai pu moi-même vérifler l'exactitude, est trop généralement répandue pour ne pas reposer sur des faits réels. Mais j'ai pu m'çissurer que des bruits ou des vibrations très intenses font périr les embryons pendant l'incubation. Toutefois j'ai la conviction que ces causes de mort sont peu nombreuses et que la principale est la monstruosité.

« Panum, Untersuchungen ûber die ErUstehung der^MUsbildungen, Yorwort.

fications pourra donc devenir le point de départ d'une méthode tératogénique.

J'ai constaté qu'avant l'incubation, le germe peut être modifié par une condition physiologique, son âge, c'est-à-dire le temps écoulé depuis la ponte, et par une cause physique, les secousses imprimées à l'œuf qui le contient.

Signalons maintenant les procédés tératogéniques applicables pendant l'incubation.

La condition essentielle de l'évoilution du germe est la chaleur. J'ai produit des monstres en soumettant l'embryon à des températures un peu supérieures ou un peu inférieures à celles qui déterminent l'évolution normale. Il y a là une méthode tératogénique d'un emploi très facile. On verra, plus tard, pourquoi je l'emploie maintenant de préférence aux autres.

J'ai également obtenu l'évolution anormale en échauffant inégalement la surface de l'œuf.

La respiration de l'embryon est une condition secondaire, il est vrai, mais cependant indispensable, de l'évolution. J'ai donc modifié l'évolution en modifiant les conditions de la respiration.

La seule cause accidentelle que j'ai fait intervenir pour produire l'évolution anormale a été la position verticale des œufs. Il n'est pas nécessaire d'insister sur le nombre indéfini de procédés tératogéniques que l'on peut obtenir ainsi.

Les méthodes que j'ai mises en œuvre pour produire des monstres nesont assurément pas les seules méthodes possibles. On peut évidemment en imaginer beaucoup d'autres. L'invention de nouveaux procédés tératogéniques serait intéressante sans doute, parce qu'elle ferait connaître l'influence, encore inconnue, de certains agents extérieurs 8ur révolution embryonnaire. Mais, ainsi que je le montrerai plus tard, elle ne nous donnerait pas, selon toute apparence, des anomalies autres que celles que j'ai produites par les quatre méthodes que je viens d'indiquer.

Une condition générale de l'emploi de ces méthodes, c'est qu'elles doivent agir sur le germe, au moment môme de la mise en incubation. J'ai appris, par leur emploi, que les anomalies les plus graves, celles qui atteignent le plus profondément l'embryon, apparaissent au début de l'évolution, pendant les quatre premiers jours de l'incubation.

Cela s'explique facilement. La tératogénie n'est qu'une embryogénie

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modifiée. Or, c'est pendant les quatre premiers jours que les faits embryogéniques ont leur plus grande intensité, si l'on peut parler ainsi. A la fin du quatrième jour les organes sont presque tous formés, au moins en ébauche; ils ne peuvent plus être atteints par les causes tératogéniques que dans des limites très restreintes. Aussi, bien que les faits embryogéniques se continuent jusqu'au terme de l'incubation, leur modification après le quatrième jour ne peut plus donner lieu qu'à des anomalies relativement légères.

Cela explique la plupart des insuccès des physiologistes qui ont cherché à produire des monstres en modifiant, par un procédé quelconque, l'évolution déjà commencée. Les anomalies qu'ils ont parfois obtenues dans ces expériences, mais non d'une manière constante, provenaient très probablement d'une cause tout autre que celles qu'ils avaient fait intervenir.

Et cette cause n'aurait-elle pas agi sur le germe avant la mise en incubation? J'ai indiqué l'âge des œufs et les secousses imprimées à l'œuf comme des causes tératogéniques très actives. Tant que l'on a ignoré ces causes, dont j'ai fait la découverte depuis quelques années, et que l'on n'a pas cherché à se préserver des erreurs qu'elles pouvaient introduire dans l'interprétation des expériences, on a pu attribuer la formation des monstres à la modification d'une évolution déjà normalement commencée.

Cette considération s'applique aux essais d'Et. Geoff'roy Saint- Hilaire, qui ne faisait intervenir, comme il le dit lui-même, ses méthodes tératogéniques (secousses, perforations, vernissage) qu'après trois jours d'incubation.

Elle s'applique également à une méthode tératogénique imaginée par Panum, et consistant dans le refroidissement d'œufs dont l'incubation avait commencé dans les conditions ordinaires. Il retirait les oeufs de la couveuse après un, deux ou trois jours d'incubation dans les conditions normales, et les laissait exposés, pendant quelques heures, à la température de l'air ambiant*. En agissant ainsi, il a obtenu quelquefois des monstres. Mais le plus ordinairement, les embryons continuaient à se développer quand il les replaçait dans la couveuse, ou bien ils mouraient. Or, j'ai fait, dans ces dernières années, deç expériences qui m'ont appris que le refroidissement des œufs au quatrième jour de l'incubation, même prolongé pendant deux jours, amène

* Panum, Untersuchungen, etc., p. 140 et suiv.

DES AiNOMALlËS ET DES MONSTRUOSITÉS ^ 81

seulement la suspension momentanée des manifestations de la vie, manifestations qui reprennent lorsque l'on replace les œufs dans la couveuse. Ces faits ont complètement échappé à Panum. Ce n'est que très exceptionnellement que j'ai rencontré, dan& ces conditions^ de véritables faits tératologiques.

Je puis en dire autant d'une méthode employée par Lombardini, et qui consistait à soumettre des œufs déjà incubés depuis quelque temps à l'action de courants électriques ^ Les monstres qu'il a parfois obtenus en agissant ainsi ne devaient-ils pas leur origine à des causes différentes?

Évidemment je ne puis ici qu'émettre un doute. On ne peut contester les résultats d'une expérience qu'en la refaisant et en cherchant à se mettre à l'abri de toutes les causes d'erreur. Je me contente, pour le moment, de dire que les expériences de Panum et celles de Lombai^ dini peuvent recevoir une interprétation tout autre que celle qu'ils leur ont attribuée.

Je ne mentionne que pour mémoire les expériences faites par divers auteurs, en ouvrant la coquille de l'œuf et en provoquant directement des lésions de l'embryon à l'aide d'un scalpel ou d'un thermocautère. Les faits obtenus par ces procédés chirurgicaux sont de l'ordre pathologique, et non de l'ordre tératologique. Peut-on dire qu'on a produit un monstre acéphale parce que l'on a frappé de mort, par l'emploi d'une chaleur intense, l'extrémité céphalique d'un embryon? Toutefois, MM. Fol et Warynski, en perfectionnant cette méthode, ont dans certains cas modifié révolution embryonnaire. Je ferai connaître plus loin les résultats qu'ils ont ainsi obtenus.

Avant d'étudier complètement les méthodes tératogéniques dont je me suis servi, et qui m'ont procuré les éléments de mes recherches sur l'embryogénie tératologique, je dois signaler tout d'abord deux faits très généraux, que j'ai constatés par leur emploi et qui dominent en réalité la tératogénie tout entière.

i* Les mômes anomalies peuvent être produites par les conditions les plus différentes. Toutes les méthodes dont je me suis servi, quelque diverses qu'elles soient, m'ont donné cependant les .mêmes faits

* LoitBARDiNi, Forme organiche, etc., p. 75 et auiv.

tératologiques. Il n'y a donc pas une relation nécessaire entre l'emploi d'une certaine condition physiologique ou physique, et la production d'une certaine modification de l'organisme.

Ce n'est que très «exceptionnellement et par l'emploi d'un seul procédé, réchauffement inégal des œufs, que j'ai pu provoquer à volonté l'apparition de certaines anomalies. Mais les anomalies ainsi produites sont peu graves, et consistent uniquement en de très légers changements de forme du blastoderme et de l'aire vasculaire ; elles n'ont pas atteint l'embryon lui-même. J'ai lieu de croire, il est vrai, que l'inversion des viscères peut apparaître dans certaines conditions déterminées; mais je n'ai pu encore m'en assurer d'une manière définitive.

â*) Bien que les embryons soumis à l'action de causes physiques identiques présentent, en général, les mêmes anomalies, on en trouve presque toujours quelques-uns dont l'évolution se fait d'une manière différente, soit qu'elle aboutisse à d'autres anomalies, soit qu'elle conserve le type normal. On voit donc que dans ce cas, comme dans le précédent, il n'y a aucune relation nécessaire entre la cause modificatrice et la nature des modifications produites.

Ces deux faits généraux peuvent, à première vue, sembler étranges et même contradictoires. Il importe d'en faire comprendre la véritable signification, et de montrer comment ils doivent se concilier.

Une des conséquences les plus générales de mes recherches, c'est que les monstruosités simples, les seules que j'ai produites artificiellement, quelque variées qu'elles soient, ont presque toujours un même fait initial : un arrêt de développement de l'embryon lui-même ou de ses annexes. Le livre actuel est la démonstration complète de cette proposition. Toutes les causes qui produisent les monstres simples, quelle que soit leur nature, agissent donc de la même manière, en troublant l'évolution, en l'empêchant de donner les résultats qu'elle produit lorsqu'elle est soumise à ses conditions ordinaires. Les différents types de la monstruosité simple ne dépendent donc pas de la nature même des causes tératogéniques ; mais de l'époque à laquelle elles agissent sur le germe, de leur intensité, et très probablement aussi, quoique je n'en aie pas actuellement la preuve, de la durée de leur action. En d'autres termes, ces causes ne sont point, comme on le dit en médecine, des causes spéciflqibes^ puisqu'elles ne produisent point des effets déterminés : ce sont seulement des causes perturbatrices, qui empêchent plus ou moins complètement la mise en jeu de

l'activité propre du germe ou de certaines de ses parties; action qui se manifeste par l'apparition des phénomènes embryogéniques.

Pour bien faire comprendre ma pensée à cet égard, je rappellerai un fait bien connu de tous les physiologistes, et qui domine, en réalité, la physiologie tout entière. L'activité des nerfs et celle des muscles, absolument univoques dans leurs manifestations, sont mises en jeu par les causes les plus diverses (physiologiques, thermiques, électriques, mécaniques et chimiques). Et de même leur excitabilité peut être amoindrie, et parfois abolie, par les causes également les plus diverses. II en est ainsi pour l'évolution qui résulte uniquement de l'activité propre des germes éveillée par un agent physique, la chaleur. Les causes tératogéniques, quelque variées qu'elles soient, n'agissent le plus ordinairement qu'en entravant plus ou moins complètement la mise en jeu de cette activité.

La conséquence de ce premier fait, c'est que les méthodes tératogéniques, quelque diverses qu'elles soient, agissent cependant toujours de la même manière. C'est pourquoi, non seulement je n'ai pas cherché à les multiplier en imaginant des méthodes nouvelles; mais j'ai fini par me borner à l'emploi d'une seule, la plus facile et la plus sûre, celle qui consistait à produire les anomalies par l'emploi de températures un peu supérieures ou un peu inférieures à celles qui donnent l'évolution normale.

U semble beaucoup plus difficile de comprendre comment une même cause tératogénique, agissant simultanément sur des œufs placés dans les mêmes conditions, ne produit pas toujours les mêmes anomalies; conament, en d'autres termes, je suis sûr, en agissant d'une certaine façon, de produire une monstruosité quelconque, tandis que je ne puis pas produire une monstruosité déterminée.

On est parti de ce fait pour amoindrir la valeur de mes travaux, pour en contester le caractère scientifique. La science expérimentale, m'a-t-on dit, repose entièrement sur ce principe, qu'une cause quelconque doit toujours produire les mêmes effets, lorsqu'elle agit idans les mêmes conditions. Si tel n'est pas le résultat de vos expériences, vous ne faites pas de la science.

En théorie, le principe est incontestablement vrai. Dès l'origine de la science tous les expérimentateurs l'ont admis, sinon explicitement, du moins implicitement. Mais il faut ajouter que ce principe suppose une condition absolument nécessaire : l'identité complète des objets mis en expérience. Quand cette identité cesse d'exister, quand elle est rem-

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placée par une similitude, même aussi grande que possible, les résul* tats de l'expérience sont, par cela même, plus ou moins modifiés. Or, même dans le monde physique, il est à peu près impossible d'obtenir l'identité absolue des objets mis en expérience. C'est bien autre chose dans le monde de la vie. Deux individus d'une même espèce ne sont jamais identiques. Et comment le seraient-ils puisque, d'un moment à l'autre, un individu n*est jamais complètement identique à lui-même, et que la vie ne se manifeste que par un perpétuel changement? Tout ce que nous pouvons faire dans les expériences, c'est de choisir les individus les plus semblables, c'est d'éliminer ceux qui, pour une cause ou pour une autre, s'écartent notablement du type spécifique. En agissant ainsi, nous nous rapprocherons de plus en plus de la vérité scientifique, mais nous ne l'atteindrons jamais. Demander plus, c'est demander l'impossible. La science n'est, elle ne peut être, qu'une approximation de la vérité.

L'obstacle que nous rencontrons, que nous rencontrerons toujours en physiologie, c'est donc le fait de l'individualité de l'être vivant. Il domine toutes les études de tératogénie. Nous devons l'examiner de près. Je le ferai dans le chapitre suivant.

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