CHAPITRE ni
CLASSIFICATION TÉRATOLOGiQtJE
SoxMAiRE : 1" Classification tératologique. — 2** Remarques sur la classification des monstres simples. — 3^ Remarques sur la classification des monstres doubles. — 4"* Importance de la classification tératologique comme instrumeat de recherche.
Après la détermination et la description des types tératologiques, commencée par £. Geoffroy Saint-Hilaire, et terminée par son ûls, venait naturellement la classification de ces types. Ce fut Tœuvre exclusive d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire, œuvre achevée dans son ensemble, et que les travaux ultérieurs des tératologistes ne modifieront que dans des détails de peu d'importance.
J'adopte dans ce livre la classification tératologique d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire. Je ne puis la faire connaître en détail, et je me contente d'en reproduire le tableau*. Je renvoie au Traité de tératologie ceux de mes lecteurs qui voudraient en faire une étude complète. Je dois me contenter ici d'indiquer brièvement les bases de cette classification, en présentant quelques considérations que j'ai tirées de mes propres études, et qui avaient échappé à l'esprit sagace de son auteur.
Les physiologistes qui, antérieurement aux Geoffroy Saint-Hilaire, se sont occupés de l'étude de la tératologie, ont confondu deux ordres de faits bien différents à certains égards, les déviations légères et les déviations graves du type spécifique. Aussi, malgré tous leurs efforts, ils n'ont pi} se faire une juste idée de leur véritable nature ; et lorsqu'ils ont cherché à les répartir en groupes pour faciliter leur connaissance, ils n'ont pu aboutir qu'à des divisions artificielles, ayant tout au plus une valeur mnémonique.
Is. Geoffroy Saint-Hilaire a rendu à la tératologie un premier et très important service, en montrant que les anomalies constituent en
' Voir la note £ placée à la suite de la deuxième partie*
CLASSIPlCATIOxN TÉRATOLOGIUUE 227
réalité quatre groupes de faits très différents : les anomalies légères, qu'il désigne sous le nom d'hémitéries, et les anomalies graves ou complexes qui forment les trois groupes des kétérotaxiesy des hermaphrodismes et des monstruosités.
Les hétérotaxies, caractérisées par l'inversion de la symétrie générale de l'organisation, et les hermaphrodismes, caractérisés par la combinaison des particularités organiques qui appartiennent à chacun des deux sexes, sont des faits tératologiques à part, et dont la distinction ne présente aucune difficulté. Les types qu'ils présentent sont très peu nombreux, et par conséquent n'exigent pas une classification particulière.
Il n'en est pas de même des hémitérîes et des monstruosités. Ces deux groupes renferment un très grand nombre de types et nécessitent par conséquent l'établissement d'une classification. Mais la nature différente de ces faits tératologiques ne permet pas de les classer d'après les mômes principes.
Les hémitéries n'affectent généralement qu'un organe isolé, souvent môme que certaines parties d'un organe; elles sont donc essentiellement locales, et, par suite de leur localisation, ne retentissent pas, si Von peut parler ainsi, dans l'ensemble de l'organisation. Aussi leur étude est-elle essentiellement abstraite, en ce sens que nous les considérons en elles-mêmes, et indépendamment de l'animal qui les présente. On ne peut donc les classer comme des objets ou des êtres vivants que nous comparons dans leur ensemble, c'est-à-dire en tenant compte de tous les traits communs ou différentiels qui les ca* ractérisent. Il en résulte qu'une classification naturelle des hémitéries ne peut être fondée que sur la nature de la modification et aussi de la cause modificatrice. Mais, à l'époque de la publication du Traité de lératologie, la tératogénie existait à peine, et encore aujourd'hui elle est loin de rendre compte de la plupart des hémitéries: Il a donc fallu les grouper uniquement d'après la nature môme de la modification, c'est-à-dire suivant qu'elles portent sur le volume, la forme, la struo^ iure, la disposition, le nombre et Vexistence des parties qu'elles affectent. C'est ce qu'a fait Is. Geoffroy Saint-Hilaire. Chacune de ces divisions a dû môme être subdivisée. Ainsi les anomalies de disposition se subdivisent en anomalies par déplacement, par changement de connexion, par continuité, par cloisonnement, par disjonction^
Mais cette division ne peut être poussée plus loin. Sans doute les hémitéries se répètent non seulement dans les individus d'une môme
espèce, mais encore dans les individus d'espèces différentes; elles présentent donc des types, comme les monstruosités elles-mêmes. Mais ces types ne sont pas toujours nettement déûnis : ils peuvent, dans bien des cas, passer de l'un à l'autre par une série de transformations insensibles. Je citerai, par exemple, les variétés de coloration, qui, dans cbaque espèce animale, tout en obéissant à certaines lois, peuvent présenter des degrés très divers d'étendue et d'intensité. Il résulte d'ailleurs de cette absence de délimitation qu'ils sont en nombre illimité, et que, par conséquent, leur détermination est inaccessible à la science. Du reste, il faut ajouter que la détermination de tous les types réels ou possibles de l'bémitérie n'aurait aucun intérêt scientifique, par suite des différences souvent infiniment petites qui existent entre ces types. Tout ce que peut donc faire la tératologie, c'est d'étudier d'une manière générale les différentes modifications qui constituent pour chaque organe des déviations du type spécifique, et de déterminer, s'il est possible, les causes de ces modifications.
Il n'en est pas de même des véritables monstruosités. La monstruosité résuite toujours de l'association et de la combinaison d'un nombre plus ou moins grand d'anomalies légères ou d'bémitéries. Or il est bien évident qu'il y a dans l'organisation anormale, comme dans l'organisation normale, des conformations qui s'appellent et des conformations qui s'excluent ; en d'autres termes, une véritable corrélation organique. Il résulte de ce fait, signalé par Is. Geoffroy Saint- Hilaire, et dont il s'est môme, je le montrerai plus tard, exagéré l'importance, que les monstres sont monstres par leur organisation tout entière, ou du moins par des régions entières de leur corps. Aussi, tandis que l'hémitérie peut et doit être étudiée d'une manière isolée, et indépendamment des autres organes, l'organisation d'un être monstrueux ne peut être comprise que par la considération de l'ensemble de tous ses éléments. Ainsi donc on n'étudie, dans l'bémitérie, que l'hémitérie elle-même ; quand on étudie les monstruosités, on étudie un être monstrueux.
J'ai montré, dans le chapitre précédent, comment les êtres monstrueux se rattachent nécessairement à un nombre limité de types. Ces types, plus ou moins semblables et plus ou moins différents entre eux, peuvent être l'objet d'une classification, exactement comme tous les êtres que l'on compare. Or, s'il y a un très grand nombre de classifications artificielles, il n'y en a qu'une qui soit vraiment naturelle, c'est-à-dire qui donne l'expression exacte des ressemblances et des dif-
férencesy en d'autres termes, qui ait son fondement dans la nature des choses. C'est cette classification qu'Is. Geoffroy Saint-ililaire a cherché à établir ^ Je puis dire qu'il y a réussi, autant du moins que le comportait l'état de la science à l'époque où il l'a établie.
Toutefois mes recherches tératogéniques, tout en me donnant la conOrmation générale de la légitimité des groupes admis par Is. Geoffroy Saint-Hilaire, me conduisent à y apporter quelques modifications de détail. Elles me font reconnaître, de plus, que plusieurs des groupes établis par cet illustre naturaliste doivent être caractérisés autrement qu'il le faisait. Je dois donc indiquer, mais d'une manière très générale, les modifications qu'il faudra introduire dans cette œuvre remarquable, et qui consisteront dans le remaniement de quelques groupes, dans une caractéristique nouvelle de quelques autres. Du reste, mes observations ne portent que sur quelques points particuliers. Je ne suis pas actuellement en mesure de reprendre la question dans son ensemble, — car il y a certains types tératologiques sur lesquels je n'ai pu recueillirencoreque des documents incomplets,-— et je ne le serai peut-être jamais. Je dois donc me borner à présenter quelques considérations qui résultent de mes études tératogéniques, et qui seront peut-être utilisées quelque jour, lorsqu'un physiologiste entreprendra d'écrire un nouveau traité de tératologie, conforme aux progrès récents de la science.
Is. Geoffroy Saiot-Hilaire partage les monstres en deux classes : les monstres simples et les monstres doubles. Dans la première, le
I On a souyent contesté la légitimité de Tapplication de la classification naturelle à la tératologie. L'objection principale porte sur ce que les monstres ne sont pas de véritables espèces ou de véritables gemmes, du moins dans le sens que les naturalistes attachent à ces mots. Or cette objection tombe d'elle-même, si Ton prend ces mots de genre et d'espèce non plus dans l'acception limitée qu'ils ont en histoire naturelle, mais dans l'acception beaucoup plus générale qu'ils ont dans la langue philosophique. Je me suis déjà expliqué sur ce point. Voir p. 211, note 2.
II ne faut pas oublier que la classification s'impose à nous dans toutes les carrières où s'exerce notre intelligence, toutes les fois que nous nous trouvons en présence d'un nombre considérable d'objets ou de faits; qu'elle peut être artificielle ou naturelle, suivant qu'elle considère ces objets ou ces faits à un point de vue unique, ou à tous les points de vue; enfin, que si les classifications artificielles peuvent être d'utiles moyens d'étude, la classification naturelle seule est un instrument de recherche, et par conséquent un instrument de découverte. Ces notions appartiennent autant à la philosophie générale qu'à l'histoire naturelle ellemême.
monstre n'est formé que des éléments d'un embryon unique. Dans la seconde, le monstre résulte de l'union ou de la fusion plus ou moins complète des éléments de deux individus; fait d'autant plus remarquable que l'association de deux organisations en une seule organisation, de deux vies en une seule vie, ne se retrouve, à l'état normal, que dans les degrés les plus inférieurs du règne animal.
Les monstres simples se divisent en trois groupes, qui sont désignés sous les noms de monstres autosites, omphalosites et parasites.
Je laisse de côté les monstres simples parasites, sur lesquels je ne possède aucun document personnel. Dans l'état actuel de la science, leur interprétation présente des difficultés insurmontables. J'ignore donc si la distinction de ce groupe est réellement fondée * ; je suppose seulement qu'un certain nombre d'entre eux doivent être rattachés aux monstres omphalosites.
La distinction des monstres autosites et des monstres omphalosites est, au contraire, très réelle. Ces deux groupes sont parfaitement naturels; mais ils le sont par d'autres motifs que ceux qui ont guidé Is. Geoffroy Saint-Hilaire dans leur établissement.
Voici comment ce grand naturaliste définissait ces deux ordres :
c io Monstres autosites, c'est-à-dire capables de vivre et de se nourrir par le jeu de leurs propres organes. Tous peuvent subsister plus ou moins longtemps, sortis du sein de leur mère. Les premiers genres sont môme complètement viables ;
c 2o Monstres omphalosites, ou vivant seulement d'une vie imparfaite, et pour ainsi dire passive, qui n'est entretenue que par la communica* tion avec la mère, et cesse dès que le cordon est rompu *. »
Il suffit de lire ces diagnoses pour voir qu'elles ne s'appliquent qu'aux monstres provenant de la classe des mammifères, et qu'elles laissent complètement de côté les monstres provenant des classes d'animaux ovipares. Il est vrai qu'Is. Geoffroy Saint-Hilaire ne connaissait chez les oiseaux qu'un petit nombre de monstres autosites, et aucun monstre omphalosite. Ces derniers peuvent se produire dans la classe des oiseaux, mais dans des conditions très différentes de celles où ils apparaissent chez les mammifères, et qui, avant mes recherches, ne permettaient pas de les reconnaître.
Il faut donc changer ces diagnoses et les remplacer par d'autres plus
^ La suppression de Tordre des monstres parasites a déjà été proposée par M. Lavocat : Considérations sur un veau anide. 1867, Toulouse, s Traité de tératologie, t. II, p. 184.
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générales et applicables aux monstres provenant de toutes les classes de Tembranchement des vertébrés.
Je ferai remarquer, en outre, que cette division des monstres simples repose entièrement sur un caractère physiologique, caractère d'ailleurs très insuffisamment défini. C'est uniquement une différence de viabilité. Or mes expériences m'ont appris que la viabilité d'un même type tératologique peut varier considérablement suivant les espèces zoologiques dans lesquelles il se présente.
Les monstres simples autosites provenant de la classe des mammifères ne sont point de véritables atUosites dans le sens qu'Is. Geoffroy Saint-Hilaire attachait à ce mot. Sans doute ils se produisent et se constituent isolément; mais ils ne tardent pas, à une certaine époque, par suite de la formation du placenta, à se greffer aux parois de la cavité utérine. Et alors ils vivent jusqu'à la naissance en véritables parasites. C'est la mère qui les nourrit; c'est elle qui respire pour eux. Sans doute ils peuvent ordinairement vivre quelque temps après la naissance ; mais, à un très petit nombre d'exceptions près, ils périssent nécessairement, fatalement, quelques jours et souvent même quelques heures après leur arrivée dans le monde extérieur. Ils n'ont donc pas en eux-mêmes les conditions nécessaires pour la vie indépendante, comme semblerait l'indiquer Texpression d'autosites. Elle ne leur convient plus dès que le placenta s'est formé.
Les monstres autosites qui se produisent dans la classe des oiseaux sont, au contraire, de véritables autosites dans toute l'acception de ce mot. Enfermés dans la coquille de Tœuf et complètement séparés de rorganisme maternel, ils doivent trouver dans l'œuf tous les éléments de leurnutrition, en même temps qu'ils doivent respirer par eux-mêmes. Aussi leur viabilité est-elle moins grande encore que celle des monstres simples autosites de la classe des mammifères, qui, vivant en quelque sorte d'une vie d'emprunt, peuvent attendre sans péril l'époque de la naissance. Chez les oiseaux, ces monstres périssent presque toujours, d'une manière fatale, plus ou moins longtemps avant l'éclosion. Cette mort précoce a même empêché qu'on ne reconnût leur existence jusqu'à l'époque où j'ai été les chercher dans l'œuf lui-môme aux premiers moments de l'incubation.
Bien que je ne connaisse point Fexistence de semblables monstres chez les reptiles, je crois qu'ils peuvent s'y produire. S'il en était ainsi, leurs conditions de viabilité seraient probablement très différentes de celles des monstres qui appartiennent aux deux premières classes, par
suite des conditions physiologiques toutes spéciales qui caractérisent
les reptiles à l'âge adulte.
Ainsi donc, les considérations physiologiques sur lesquelles Is. Geoffroy Saint-Hilaire avait établi cette division des monstres simples en autosites et en ompAa/o«t7e^, ne suffisent point pour la justifier. Toutefois ce naturaliste avait confusément le sentiment d'une différence importante entre les uns et les autres. Il comprenait vaguement que les premiers ont plus ou moins complètement en eux-mêmes les conditions de leur vie, tandis que les seconds ne trouveraient ces conditions qu'en dehors d'eux; mais il n'avait point reconnu la cause même de cette différence.
Mes recherches me permettent d'expliquer nettement ce qui n'était, dans l'esprit d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire qu'un sentiment vague et confus. Les monstres autosites se produisent isolément dans un œuf qui leur est propre et peuvent, grâce à la complication de leur organisation, vivre pendant un tempsplus ou moins long, bien que, presque toujours, atteints d'une manière irrémédiable dans leur viabilité. Au contraire, lorsque les omphalosites apparaissent isolés dans un œuf, ils périssent presque immédiatement après s'être formés, et lorsquMls sont encore dans cet état d'ébauche qui caractérise toujours les premières phases de la vie embryonnaire. Pour qu'ils puissent continuer à vivre et à acquérir leur organisation complète, il faut qu'ils se forment dans un œuf en même temps qu'un frère jumeau bien conformé. Il se produit alors des anastomoses entre les appareils vasculaires des deux embryons, anastomoses qui sont la condition nécessaire de la vie de l'omphalosite. Dans cette étrange association, c'est le frère bien conformé qui fait vivre le frère mal conformé. Celui-ci périt inévitablement au moment même où les deux organisations viennent à se séparer. On pourrait exprimer ce fait physiologique en remplaçant le terme d'omphalosite par celui d'adelphosite. Mais je ne crois pas qu'il y ait utilité à changer des dénominations consacrées depuis longtemps par l'usage. Dans le langage de la science, comme dans le langage ordinaire, on doit toujours conserver les anciennes expressions, même quand nous ne pouvons plus leur attribuer le sens qu'elles avaient à l'origine. Il suffit seulement de les considérer comme de simples appellations et de n'attacher aucune importance à leur signification étymologique. Autrement on aboutirait à une confusion dont les inconvénients seraient beaucoup plus grands que ceux que l'on voudrait éviter.
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Il y a donc, dans le fait de la gémellité et dans les conséquences physiologiques qu'elle entraîne, une différence fondamentale entre les omphalosites et les autosites, différence qu'Is. Geoffroy Saint-Hilaire avait pressentie, sans pouvoir s'en rendre compte. Mais une classification des êtres vivants, quels qu'ils soient, normaux ou anormaux, ne peut reposer sur des différences physiologiques : elle doit nécessairement être fondée sur l'organisation. C'est la conséquence de toutes les études zoologiques qui m'ont occupé pendant ma vie. Or il existe entre les monstres autosites et les monstres omphalosites une différence anatomique capitale : la présence du cœur chez les premiers et son absence chez les seconds '.
Je ferai connaître plus tard les conditions biologiques, toutes différentes, qui résultent pour les embryons monstrueux de la présence ou de l'absence de cet organe. Pour le moment, je me borne à signaler que c'est là la différence fondamentale qui distingue les monstres autosites des omphalosites.
On peut déduire de ce fait une conséquence importante, c'est que l'apparition des monstruosités omphalositiques dans l'embryon est antérieure à la formation du cœur, et appartient, par conséquent, aux premières phases de la vie embryonnaire, tandis que celle des monstruosités autositiques lui est, au contraire, postérieure.
Après la distinction des monstres simples en monstres autosites et en monstres omphalosites, vient la division de ces deux groupes en familles, contenant chacune un certain nombre de types, ou de genres^ comme disait Is. Geoffroy Saint-Hilaire.
Cette répartition des types tératologiques en familles naturelles a une importance capitale au point de vue de la tératogénie, car j'ai reconnu que tous les types d'une même famille résultent d'un même fait initial, et que, par conséquent, ils sont régis par la même loi de formation. La distinction des types appartenant à une même famille provient uniquement de l'étendue de la modification produite. Il résulte de ce fait que, lorsque j'aborderai les questions spéciales de la tératogénie, j'étudierai la formation des différents types, non point isolément, mais en les groupant suivant les familles auxquelles ils appartiennent, et je montrerai brièvement comment la même modification fondamentale peut se prêter k la production d'organisations assez dis* tincles pour constituer des types déterminés.
* Ou du moins, dans quelques cas, son état nidimentairequi Tempéche de fonctionner comme moteur d'un appareil circulatoire.
Toutes les familles établies par Is. Geoffroy Saint-Hilaire dans Tordre des monstres autosites sont parfaitement naturelles et doivent être conservées telles qu'elles sont établies dans le Traité de tératologie. Il faudra seulement y ajouter une famille nouvelle pour le type si curieux des omphalocéphales, que j'ai découvert et qui se distingue très nettement de tous les types déjà connus.
Dans l'ordre des monstres omphalosites la découverte de deux types nouveaux assez distincts des autres, Vhétéroïde et le céphalide^ non décrits par Is. Geoffroy Saint-Hilaire, conduiront peut-être un jour les tératologistes à créer une ou deux familles nouvelles. Actuellement, cette création serait prématurée, car il n'est pas impossible que de nouveaux types, encore inconnus, viennent s'ajouter à ceux que nous connaissons déjà, et nous faire entrevoir des relations nouvelles entre toutes ces monstruosités.
L'arrangement des familles de la monstruosité simple présente un fait très intéressant et que je dois signaler dès à présent. J'en donnerai plus loin la démonstration.
L'ordre dans lequel Is. Geoffroy Saint-Hilaire dispose les diverses familles de la classe des monstres unitaires, quand on le prend en sens inverse, est très exactement l'ordre dans lequel apparaissent dans Tembryon les différents types de la monstruosité simple. Et ce fait s'explique facilement, puisque presque toutes les monstruosités simples, comme je l'ai déjà dit et comme je le prouverai plus tard, ont un même fait initial, l'arrêt de développement. Or les types monstrueux diffèrent suivant l'époque plus ou moins reculée où l'arrêt de développement se produit. La série des monstres unitaires forme donc, pour employer le langage d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire, une série parallèle à celle des phases successives que traverse l'embryon.
Il n'y a qu'une seule modification à faire à cet arrangement des types de la monstruosité simple, c'est le changement de place des monstres syméliens, qui doivent être placés à la suite des monstres ectroméliens, ou bien avant eux, si l'on prend la série tératologique dans l'ordre où la prenait Is. Geffroy Saint-Hilaire. Il est évident que la fusion des membres postérieurs, qui caractérise la symélie, est postérieure à l'apparition de ces membres. Par conséquent, si l'on prend la série dans l'ordre synthétique, c'est-à-dire en suivant l'ordre même des développements, on doit placer les monstres syméliens après les ectroméliens. Si, comme l'a fait Is. Geoffroy Saint-Hilaire, on procède par voie analytique, c'est-à-dire en remontant peu à peu jusqu'au
point de départ des formations animales, on doit placer les syméliens ayant les ectroméliens. Pour mieax faire comprendre ma pensée, je me servirai d'une comparaison vulgaire, mais très significative. En ordonnant sa série, Is. Geoffroy Saint-Hilaire remontait le cours du fleuve, tandis que je le descends. Sans doute, Is. Geoffroy Saint-Hilaire avait raison d'Agir ainsi, il y a quarante ans, car il marchait du connu vers l'inconnu. Mes études, entièrement fondées sur la tératogénie, mé permettent de suivre Tordre inverse, qui est l'ordre naturel.
La classe des monstres doubles contient tous les monstres qui présentent, en totalité ou en partie, les éléments de deux individus.
Is. Geoffroy Saint-Hilaire considère les monstres doubles comme ré8aitant toujours de l'union ou de la fusion de deux embryons primitivement distincts; il part de cette notion pour justifier l'établissement d'une classe particulière. Mais cette opinion n'est pas généralement acceptée. Celle qui est encore aujourd'hui la plus répandue considère les monstres doubles comme provenant d'embryons simples, partiellement divisés. Évidemment, si cette dernière hypothèse était vraie, les êtres que l'on désigne sous le nom de monstres doublés devraient être rattachés à la classe des monstres simples.
Je partage absolument l'opinion d'Is. Geoffroy Saint-Hilaire sur la dualité essentielle des monstres doubles ; mais je la conçois d'une manière un peu différente. Il y a incontestablement des types de la monstruosité double qui résultent delà fusion plus ou moins complète de deax embryons primitivement distincts. Mais il y en a d'autres auxquels cette explication ne peut s'appliquer, où l'organisme, dès son apparition dans le blastoderme, est unique et ne présente que tardivement des traces de dualité. J'ai, pour ma part, la conviction qu'il existe alors dans le germe deux centres de formation embryonnaire, mais que ces centres s'unissent entre eux de très bonne heure, de telle sorte qu'il se produit un organisme unique, bien que résultant en réalité de la fusion primitive des éléments de deux individus. Ces considérations, que je discuterai plus tard, justifient parfaitement l'établissement de la classe des monstres doubles, telle que l'avait établie Is. Geoffroy Saint-Hilaire*.
1 Certains types de la famille des monstres polymélicns, les Mélomèles par exemple, sur la formation desquels nous n'avons encore aucune notion précise, devront peut-être être retranchés de la classe des monstres doubles. Mais ce sont les seuls dont la place dans la classifîcation est encore indécise.
Is. Geoffroy Saint-Hilaire répartit les différents types de monstres doubles en deux ordres qu'il désigne sous les noms de monstres doubles autositaires et de monstres doubles parasitaires, suivant que les deux sujets composants sont également ou inégalement développés. Dans le second ordre, l'embryon moins développé que son conjoint reproduit très exactement Tun des types des monstres simples omphalosites. Is. Geoffroy Saint-Hilaire en fait justement la remarque; mais il n'en a pas vu la cause. Ce fait s'explique très naturellement, puisque les omphalosites ne peuvent se développer complètement que lorsqu'ils se sont produits dans un œuf unique avec un frère jumeau. Il en résulte tantôt que l'omphalosite reste complètement séparé de son frère bien conformé; et tantôt, au contraire, qu'il s'unit avec lui pour former un organisme unique. Je reviendrai plus loin sur cette question. Pour le moment, je me borne à signaler que l'bistoire des monstres doubles parasitaires se lie nécessairement, et par des liens très intimes, à celle des monstres ompbalosites. Il y a même des cas où la distinction entre les monstres doubles parasitaires et les monstres omphalosites devient à peu près impossible.
L'arrangement en familles des types de la monstruosité double résulte du mode d'union des sujets composants. Cet arrangement, qui repose sur une analyse exacte de l'organisation des monstres doubles, doit être évidemment conservé, sauf quelques modifications de détail. C'est ainsi que l'on ne peut pas conserver la première famille de monstres doubles, celle des Monstres eusomphaliens^ famille qui comprend les trois types qu'Is. Geoffroy Saint-Hilaire désigne sous les noms de pygopage^ métopage et céphalopage^ et qu'il caractérise par l'existence de deux ombilics distincts, tandis que tous les autres types de la monstruosité double n'ont qu'un seul ombilic *. Cette famille est entièrement artificielle. Les Pygopages, résultant de la fusion profonde de deux embryons, ne sont, en aucune façon, cora-
* Is. GeoiTroy Saint-Hilaire attachait une grande importance à l'existence de deux ombilics. Je ne crois pas, pour ma part, que ce fait constitue, en réalité, un caractère dominateur. On Ta rencontré dans certains monstres doubles appartenant à d'autres familles. C'est ainsi que Joly a constaté Pexistencededeux ombilics chez un monstre iléadelphe. (Voir Joty, Une lacune dans la série téraiologique remplie par la découverte du genre Iléadelphe ^ dans les Mémoires de CAcde Toulouse, 1875.) Is. Geoffroy Saint-Hilaire lui-même avait d'ailleurs signalé rexislence de deux ombilics dans le genre Synadelphe de la famille des Honocéphaliens; seulement ces deux ombilics diffèrent essentiellement de ceux des monstres Kusomphaliens parce qu'ils sont formés tous les deux d'éléments appartenant par moitié & chacun des sujets composants.
parables aux Métopages et aux Céphaiopages où l'union est entièrement superficielle. Les premiers doivent évidemment former une famille à part, ou peut-être se rattacher aux monstres sysomiens avec lesquels ils présentent des traits nombreux de ressemblance. 11 y a également une autre famille, celle des monstres monocéphaliens, qui n'a pas été déterminée d'une manière précise, et qui pourra quelque jour être modifiée. Il n'y a, dans cette famille, qu'un type actuellement bien connu, celui des Déradelphes. Or ce type se rattache, d'une manière bien évidente, à ceux qui composent la famille des monstres Sycéphaliens. Les autres types de cette famille sont beaucoup trop peu connus pour qu'il soit possible actuellement de leur assigner leur véritable place. Mais il me parait très probable que les Synadelphes appartiennent à un type complètement différent des Déradelphes d'une part, des Thoradelphes et des Iléadelphes de l'autre. Il est probable également que les Ischiopages devront être séparés des autres Monomphaliens, avec lesquels ils n'ont que des ressemblances éloignées.
Si nous dépassons les limites des familles pour arriver à la dénomination des types, nous verrons que les types établis par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire doivent généralement être maintenus. Je ne vois, dans cette classification, qu'un seul type, celui des Xiphopages, qui ne peut pas être conservé tel qu'il est établi dans le Traité de tératologie^ et qui doit être scindé en deux types distincts *.
Quand nos connaissances sur la genèse de chacun des types de la monstruosité double seront complètes, on pourra certainement les ordonner en séries suivant l'époque de leur formation. Celte époque est évidemment très différente pour les différents types, puisque, dans certains d'entre eux, l'union est postérieure à la formation des embryons, tandis que, dans d'autres, elle la précède très probablement. Pour le moment» toute tentative de ce genre serait prématurée.
Les critiques que je viens de faire de la classification tératologique d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire ne portent que sur des points de détail; elles ne la modifient en rien d'essentiel. C'est que cette classification est vraiment naturelle et qu'elle donne une expression très
* Je discute cette question plus loin. Voir, dans la 3* partie, le chapitre où je m'occupe de la formation des différents types de la monstruosité double.
238 CLASSIFICATION TÉRATOLOGIOllE
exacte des rapports des tyi^es tératologiques. Or une classification naturelle n'est pas seulement un moyen de grouper les objets auxquels elle s'adresse; elle est surtout, et c'est là son principal avantage, un instrument de recherche, parce qu'elle contient implicitement un grand nombre de faits qui peuvent rester longtemps inaperçus jusqu'à ce qu'une découverte inattendue vienne les mettre en lumière. Il n'est pas nécessaire d'insister sur ces considérations. Elles seront parfaitement comprises de tous les naturalistes.
Pour ma part, je me ferai toujours un devoir de reconnaître que mes expériences tératogéniques m'auraient appris peu de chose, et seraient presque restées stériles, si la classification tératologique ne m'avait permis, toutes les fois que j'ai trouvé un fait nouveau, de le mettre immédiatement à sa place, et d'en déduire toutes les conséquences, même les plus éloignées. Je n'aurais fait sans elle que des observations isolées dont je n'aurais pu saisir les relations. Si je puis aujourd'hui publier un travail d'ensemble sur la tératogénie, travail dont toutes les parties se tiennent et se lient entre elles, je le dois uniquement à cette œuvre, l'un des monuments scientifiques les plus remarquables de notre siècle. Je dois ce témoignage à la mémoire de l'illustre savant qui, pendant sa vie malheureusement trop courte, m'a donné tant de preuves de son affectueuse sympathie.
Le bec-de-lièvre ne peul se produire chez les oiseaux puisqu'ils sont privés de lèvres. Mes études tératogéniques ne m'ont donc rien appris sur son mode de formation. Mais l'embryogénie, dans son état actuel, nous renseigne sur Toriginc de cette anomalie. C'est évidemment, quoi qu'on en ait dit, un arrêt de développement.
Assurément, quand on étudie la formation des lèvres sur des embryons normaux, même très jeunes, on voit toujours ces voiles membraneux continus dès leur origine. On est parti de ce fait (voir Cruveilhier, AnaL descriptive, % éd., t. III, p. 169) pour nier le rôle de Parrét de développement dans la formation du bec-de-liëvre. Jamais on n'observe, pendant la vie embryonnaire normale, les fentes labiales qui le caractérisent à l'extérieur.
Il est facile de répondre à cette objection. La formation du bec-de-lièvre est antérieure à la formation des lèvres ; elle résulte d'un défaut de soudure entre deux des trois éléments qui doivent produire la mâchoire supérieure, le blastème médian qui produira l'intermaxillaire et l'un des blaslèmes latéraux qui prodni* ront les maxillaires supérieurs»
Il est facile de s'en rendre compte à Taide des figures ci-jointes que j'emprunte kVEmbryoloffie de KoelUker.
Fig. 1.
Fig. 2.
Ces figures représentent deux tètes d'embryons de poulets : Tune de la fin du quatrième jour (fig. 1), et l'autre du commencement du cinquième (fig. 2). BP, bourgeon frontal; BNI, bourgeon nasal interne; BNE, bourgeon nasal externe; FO, fossette olfactive; FB, fosse buccale; MS, maxillaire supérieur; MI, maxillaire ioférieur; AB*, deuxième arc branchial.
L'inspection de ces dessins montre que, dans la tête la plus jeune (fig. 1), le blastëme qui formera le maxillaire supérieur est & une certaine distance du bourgeon nasal interne ; tandis que ces deux parties sont soudées dans la figure 2. Le bec-de-lièvre résulte de la permanence du premier état. Lorsque ces blastèmes restent isolés, les lèvres qui sont un prolongement de ces blastèmes se constituent également par segments isolés : tandis qu'elles forment un voile continu, lorsque la soudure des blastèmes s'est produite antérieurement.
Dans ces dernières années M. Albrecht a donné une autre théorie du-becde-lièvre. 11 admet que l'origine du bec-de-lièvre proviendrait de la persistance de la fente qui termine inférieu rement au début la fossette olfactive bordée par le bourgeon nasal interne BM et par le bourgeon externe BNE. Je ne puis, pour le moment, me prononcer sur cette question. Je me borne & faire remarquer que celle théorie est fondée, comme l'ancienne, sur l'existence d'un arrêt de développement.
Bien que je laisse de côté, dans ce livre, les faits de pure tératologie, c'està-dire la description des anomalies et des monstruosités, je ne puis pas ne pas indiquer ici un monstre excessivement curieux dont je dois la connaissance à M. G. Poachet
C'est un agneau nouveau-né et trouvé à l'abattoir. M. Pouchet n'a pu me donner aucun autre renseignement sur son origine. Il est remarquable par une réunion d'adhérences superficielles dont les unes unissent entre eux les principaux segments des membres et dont les autres unissent les membres à diverses parties du tronc et de la tête.
Le membre antérieur droit est détaché de la paroi thoracique ; mais ses trois segments, le bras, l'avant-bras et le canon, sont repliés l'un sur l'autre et soudés
entre eux. Le canon et la face dorsale des doigts sont soudés avec la région occipitale de la tête.
Par suite de cette adhérence de la tète avec Pextrèmité du membre antérieur droit, le cou est complètement tordu sur lui-même, et la tète a éprouvé un changement de position tel que le vertex est en bas, tandis que la région mandibulaire regarde en haut.
Le membre antérieur gauche a ses trois segments également repliés Ton sur l'autre et soudés entre eux ; de plus, ils sont soudés avec la paroi thoracique.
L'oreille droite, un peu plus petite que la gauche, est soudée avec la partie inférieure du membre antérieur gauche.
Le membre postérieur gauche a tous ses segments, sauf le canon, repliés et soudés entre eux et avec la paroi du corps.
La soudure des segments du membre postérieur droit est un peu moins complète, car la jambe et le pied sont libres. La queue est soudée avec le membre postérieur droit.
Les deux membres postérieurs sont unis entre eux par une bande cutanée, qui s'unit sur la ligne médiane à une autre bande cutanée longitudinale qui pourrait bien être le fourreau.
Toutes ces adhérences sont recouvertes par la peau, qui est partout couverte de laine.
Je n'ai pas disséqué cet animal, mais il ne présentait à l'extérieur aucun indice d'anomalies internes ou de monstruosités.
Bien que je n'aie aucun autre document sur ce monstre j'y trouve, d'une manière bien évidente, la preuve d'une pression extérieure qui, s'exerçant sur toute la surface du corps, aurait maintenu les parties en contact et déterminé leur adhérence. L'agent de cette pression ne peut être évidemment que l'amnios qui, bien qu'entièrement formé, serait resté appliqué sur le corps, au moins pendant un certain temps.
C'est également à cette cause que j'attribue la soudure de l'occiput au sacrum dans le petit embr>'on humain conservé au musée Dupuytren. Le renversement de la tête en arrière résulte manifestement d'un arrêt de développement du capuchon céphalique. Le musée Dupuytren possède d'autres faits semblables présentés par des fœtus anencéphales chez lesquels les pièces de l'occipital sont soudées avec des pièces de la colonne vertébrale.
NOTK C
La pièce tératologique, signalée dans le texte, est un agneau mort-né, dont je dois également la connaissance à M. G. Pouchet. Elle est conservée dans la collection tératologique du Muséum. J'en possède, dans mon laboratoire, un moule en plâtre, très bien fait, que je dois à H. Ghudzinsky, membre de la Société d'anthropologie.
Ce fœtus de mouton présente des déviations de toute sorte.
La tête est complètement renversée en arrière et k droite, de telle façon que le museau vient s'appliquer contre la partie de l'amnios qui enveloppe les membres postérieurs. Les membres antérieurs, complètement soudés, dans la région humé* raie, avec les parois thoraciques, présentent, dans la région de Pavant-bras eldes pieds, de nombreuses torsions qui font que leurs doigts viennent s'appliquer sur
le museau où ils ont laissé leur empreinte. Les doigts des membres postérieurs sont complètement renversés d'avant en arrière.
Ces faits seraient assurément peu dignes d'intérêt en eux-mêmes si la pièce lératologique ne laissait voir, de la manière la plus évidente, leur mode de formation.
En effet, Tamnios, complètement adhérent avec la peau de l'embryon, dans une grande partie de la région cervicale et de la région dorsale, n'a pu être enlevé en totalité. Un lambeau persistant de celte membrane forme une sorte de gaine qui enveloppe et comprime les pattes postérieures : c'est cette compression qui a manifestement renversé en arrière les doigts des pattes postérieures. Cette gaine est elle-même soudée avec un lambeau du capuchon céphalique, qui a été ainsi renversé en arrière et latéralement, et qui a entraîné la tête avec lui. Le cordon ombilical se trouve engagé dans cette adhérence, qui unit entre elles la partie céphalique et la partie caudale de l'amnios.
Les adhérences de l'amnios avec la peau de l'embryon établissent, avec une complète évidence, que la date de ces événements tératologiques est très ancienne; car elles n'ont pu se produire que lorsque la peau n'était pas définitivement constituée, et ne s'était pas encore revêtue de ses poils laineux.
Cette pièce présente donc la réalisation complète des idées que je professe depuis longtemps sur la tératogénie. Elle montre comment les déviations, et particulièrement le pied bot congénital, l'une des anomalies les plus fréquentes dans l'espèce humaine, sont la conséquence de la compression du corps de l'embryon par l'amnios arrêté dans son développement.
Il n'y a pas de fait plus important et, en même temps, plus dramatique, dans l'histoire de la zoologie, que la discussion de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, en 1830. Les idées complètement opposées que ces deux illustres savants soutinrent alors, devant l'Académie des sciences, étaient la conséquence nécessaire, bien que très probablement ils ne s'en fussent pas rendu compte, de la manière dont ils étaient arrivés sur la fin de leur carrière à se représenter l'origine des êtres vivants, Cuvier s'étant rallié h la doctrine de la préexistence des germes, et GeolTroy Saint-Hilaire adoptant la doctrine de l'épigenèse.
Cuvier avait hésité longtemps. On s'en assure en voyant comment il s'exprima sur cette question à des époques différentes.
En 1805 {Leçons (Tanatomie comparée, t. V, p. 5), il était absolument indécis. Mentionnant les questions relatives à la génération, il disait : Ce sont des questions entièrement insolubles pour nous dans l'état actuel de nos connaissances, et quoiqu'elles aient longtemps agité les physiologistes, il semble que Von est aujourd'hui convenu d*en abandonner la discussion.
Le passage, que j'ai cité dans le texte (p. 220), du rapport de Cuvier sur les premiers travaux de Geoffroy Saint-Hilaire, et qui date de 1807, prouve manifestement que Cuvier était alors très disposé & admettre la formation des êtres vivants par des causes naturelles.
C'est seulement en 1808 qu'on le voit se rapprocher de la doctrine de la préexistence. Dans les notes qu'il ajouta au poème de Delille, les Trois Règnes de la nature, on lit la phrase suivante: La ^^n^a^on des êtres organisés sera toujours
242 TÉRATOGÉNIE GÉNÉRALE
le mystère le plus incompréhensible de la physique; mais on ne peut disconvenir que, de tous les systèmes imaginés pour ^expliquer, celui de la préexistence des germes ne soit le plus tranquillisant pour Vimagination. Il ne fait que reculer la difficulté, mais il la reporte si loin qu*elle semble disparaître.
Ce ne fut qu'en 1817 qu'il se prononça définitivement pour la doctrine de la préexistence. {Règne animal, 1" édition, p. 20.)
Quant à Geoffroy Sainl-Hilaire, il ne prit parti sur cette question qu'en 1822. (Philosophie anatomique, t. Il, p. 478 et suiv.) Ce fut à l'occasion de ses premiers travaux sur les monstruosités, et lorsqu'il se trouva en présence de l'hypothèse des germes originairement monstrueux. Toutefois il est possible que la doctrine de l'épigenëse ait été beaucoup plus ancienne dans son esprit. Les expériences qu'il avait commencées en Egypte avaient pour but de combattre l'hypothèse de la préexistence des sexes, hypothèse qui n'est en réalité qu'un des côtés de la doctrine générale de la préexistence des germes.
Il est fort intéressant de voir comment ils arrivèrent à des opinions si opposées, puisque la doctrine de la préexistence des germes, adoptée définitivement par Guvier, reléguait la question de la formation des êtres vivants dans une région absolument inaccessible à la science, tandis que la doctrine de l'épigenëse faisait de la formation des êtres vivants une question purement scientifique, et devant être abordée par des méthodes exclusivement scientifiques.
Rappelons tout d'abord, à ce sujet, qu'ils n'avaient, di l'un ni l'autre, étudié directement la question de la génération, et qu'ils étaient complètement étrangers à l'embryogénie. La formation et le développement du germe dans les êtres vivants sont des faits qu'il est absolument impossible d'étudier & la vue simple et qui exigent impérieusement l'emploi du microscope. Mais cet instrument, tel qu'on l'employait au xviii* siècle, et bien qu'on lui dût, dès cette époque, un nombre considérable de découvertes, était très imparfait et comportait de nombreuses causes d'erreur. Aussi tomba-t-il dans un discrédit complet. 11 ne reprit son importance que lorsque les perfectionnements dont il fut l'objet, et surtout la construction des lentilles achromatiques, purent donner aux micrographes une confiance complète dans l'emploi de leur instrument.
A défaut d'études directes sur le phénomène de la génération, Guvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne pouvaient donc se faire des idées sur l'origine des êtres vivants, qu'en les déduisant de leurs études anatomiques.
Or, quand on étudie l'anatomie comparée, on peut se placer à deux points de vue, le point de vue'physiologique et le point de vue morphologique. Dans le premier, on se préoccupe, avant tout, des formes et des fonctions des organes ; dans le second, de leur structure et des éléments qui les constituent. Assurément, ces deux points de vue, bien que très différents, ne sont en aucune façon inconciliables. Il n'y a de science anatomique complète que celle qui embrasse, dans une même pensée, toutes les questions, si diverses qu'elles soient, que soulève l'étude de l'organisation. Hais, dans la réalité, les anatomistes sont conduits, par la nature môme de leur esprit, & faire prédominer, dans leurs recherches, tantôt la considération des formes et des fonctions, tantôt la considération de la structure et des éléments organiques. Dans ma carrière scientifique, déjà bien longue, j'ai eu, maintes fois, l'occasion de faire cette remarque.
Guvier s'était placé au point de vue physiologique, et il fut ainsi conduit à découvrir la loi de la corrélation des organes. Dans l'antiquité grecque, les médecins avaient signalé les harmonies physiologiques de l'organisation animale, harmonies qui sont la condition même de l'unité de la vie, comme Uippocrate l'exprima dans un aphorisme célèbre (voir plus loin l'histoire des monstres omphalosites). Guvier compléta cette notion en montrant que les harmonies
physiologiques sont la conséquence nécessaire d'harmonies anatomiques. Si l'unité de la vie résulte d'un ensemble de fonctions diverses, mais concourant à an même but, l'unité de l'organisation résulte elle-même d'un ensemble d'organes diTers,mais coordonnés entre eux comme toutes les parties d'une machine. Tout être organisé, disait-il, forme un ensemble, un système unique et clos dont les parties se correspondent mutuellement, et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune partie ne peut changer sans que les autres changent aussi; et, par conséquent, chacune déciles, prise séparément, indique et donne toutes les autres. (Discours sur les révolutions du globe, p. 178, 4* édit.) Il résulte de cette dépendance mutuelle que toutes les parties de l'organisation d'une espèce présentent des formes corrélatives.
Cette loi des harmonies anatomiques ou de la corrélation des organes, Guvier la découvrit presque au début de sa carrière. On la trouve très nettement énoncée dans un de ses premiers mémoires. (Mémoire sur la structure interne et externe et sur les affinités des animaux auxquels on a donné le nom de Vers, 1795.) Ce fut le point de départ de tous ses travaux scientifiques. C'est par son emploi qu'il remania la classification du règne animal, qu'il reconstitua l'organisation des êtres qui ont laissé leurs débris fossiles dans les couches sédimentaires de la surface du globe, qu'il prépara les éléments d'un grand Traité d'anatomie auquel il travailla toute sa vie, mais que la mort l'empêcha d'écrire.
Quant à Geoffroy Saint-Hilaire, il se plaça, dès son entrée dans la science, au point de vue morphologique. 11 écrivait en 1796 : Les formes, dans chaque groupe d^ animaux, quelque variées qu'elles soient, résultent toutes, au fond, d^ organes communs à tous; la nature se refile à en employer de nouveaux. {Mémoire sur les Makis.) Cette phrase est la préface de toute son œuvre. Dans ses études d'anatomie comparée, il rechercha toujours les analogies cachées sous les différences apparentes, les éléments semblables et semblablement disposés qui constituent les organes qui nous semblent les plus divers.
J'ai eu la pensée de mettre en parallèle la vie scientifique de Cuvier et celle de Geoffroy Saint-Hilaire, de faire l'histoire de leurs travaux et de leurs idées, de montrer comment, par suite de la différence de leur point de départ dans l'étude de Tanatomie comparée, ils s'écartèrent peu à peu l'un de l'autre, et finirent par se trouver en opposition complète. Mais l'extension que ce travail a prise m'oblige à le réserver pour une publication spéciale. Je me bornerai donc à montrer comment Cuvier fut conduit, par la notion qu'il se faisait de l'organisation animale, à donner une adhésion complète à la doctrine de la préexistence, et comment Geoffroy Saint-Hilaire serait arrivé à la doctrine de l'épigenèse, si cette doctrine, comme cela est probable, n'avait pas été celle de toute sa vie.
Il est bien évident que la corrélation des organes n'impli(yue en aucune façon la préexistence des germes. Cette corrélation est un fait indiscutable; tandis que la préexistence des germes n'est qu'une hypothèse absolument contraire aux faits. L'embryogénie actuelle l'a parfaitement prouvé. Nous savons aujourd'hui, de science certaine, par tous les travaux qui ont suivi les essais de Wolffau siècle dernier, que les germes se produisent par les lois naturelles, et qu'ils produisent eux-mêmes les embryons. Aujourd'hui l'épigenèse est un fait démontré et aussi indiscutable que la corrélation organique.
Mais ce que nous sommes loin de connaître, encore aujourd'hui, c'est comment s'ëlablit, dans l'embryon, la corrélation des différentes parties qui le constituent. Nous savons, comme je l'ai dit déjà (p. 189), que cette corrélation n'apparait qu'à une certaine époque de la vie embryonnaire. L'histoire des monstres omphalosiles le prouve complètement. Les différentes parties qui composent l'embryon, à son début, n'ont entre elles aucune solidarité. Ce n'est qu'à une certaine époque, et très
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probablement après rétablissement de la circulation, que les différents organes peuvent agir et réagir les uns sur les autres.
On comprend donc comment, en l'absence de connaissances embryogéniques précises, la notion de la corrélation organique conduisit Guvier à adopter la doctrine de la préexistence. Les harmonies anatomiques, qui étaient pour lui le principe fondamental de l'organisation des animaux, s'expliquaient de la façon la plus simple, si on les considérait comme préétablies, c'est-à-dire comme existant réellement dans le germe, dès l'époque de sa production par la puissance créatrice. Or j'ai montré dans l'introduction (p. 6 et suiv.), comment la doctrine de la préexistence des germes, doctrine absolument hypothétique, était entrée dans la science comme un fait d'observation.
On voit, dès lors, comment la doctrine de la préexistence conduisit Cuvier à admettre la différence essentielle des êtres vivants, puisque leur organisation aurait été produite, dès leur origine, par la puissance créatrice, et l'immutabilité absolue de cette organisation, car la moindre modiflcation changeant les conditions du rôle que chaque espèce doit jouer dans l'ensemble des choses, aurait dérangé, d'une manière irréparable, l'équilibre du monde.
Quant à Geoffroy Saint-Hilaire, la doctrine de l'épigenèse était en parfait accord avec ses théories anatomiques. Si Ton admet l'analogie essentielle de toutes les organisations qui appartiennent à une même classe, à un même embranchement, il faut bien admettre que cette organisation se modifie, pendant l'évolution embryonnaire, pour produire les différentes espèces ; et ces modifications, absolument inadmissibles dans la doctrine de la préexistence, ne peuvent se comprendre que lorsqu'on la rejette complètement. Les travaux embryogéniques de Baer,en démontrant que les analogies essentielles de l'organisation sont des faits primitifs, tandis que les différences n'apparaissent que consécutivement, ont pleinement justifié, à cet égard, les idées de Geoffroy Saint-Hilaire sur l'épigenèse.
A une certaine époque de sa vie scientifique, et lorsqu'il n'avait pas encore donné son adhésion & la doctrine de la préexistence, Guvier, tout en restant fidèle à ses idées anatomiques, avait admis, dans une certaine mesure, les résultats des premiers travaux de Geoffroy Saint-Hilaire : il acceptait, par exemple, les découvertes de ce dernier sur l'unité de composition de la tête osseuse des animaux vertébrés. (Voir le mémoire déjà cité de Geoffroy Saint- Hilaire, Considérations sur les pièces de la tête osseuse des animaux vertébrés, et particulièrement sur celles du crdne des Oiseaux, 1807; et le mémoire de Cuvier : Sur la composition de la tête osseuse des animaux vertébrés, 1812.) Lorsque Cuvier se fut rallié à l'hypothèse de la préexistence des germes, tout accord entre leurs doctrines anatomiques devint impossible.
Je donne ici le tableau de la classification tératologique, telle qu'elle a été établie par Is. Geoffroy Saint-Hilaire, dans le Traité de tératologie, tableau indispensable pour l'interprétation des faits tératogéniques. Hais, pour ne pas donner à cette note une étendue beaucoup trop grande, je crois devoir ne pas mentionner les diagnoses des classes, ordres, familles et genres. Je ne puis, à cet égard, que renvoyer au livre même où elles sont consignées.
Anoualibs
simples. Hémitéries.
graves.
Variétés de conformation.
Vices de conformation.
Hétérotaxies.
Hermaphrodismes.
Monstruosités.
Premier embranchement. — Hémitéries.
' Anomalies taille.
Au volume.
Diminution I Anomalies de vo- i portant lume propre- <
ment dites.
j Augmentation tielle portant
par-
A la forme,
A la structure.
de \ Diminution générale.
Augmentation générale.
partielle (*"'î«'"*8**»"'- < sur les systèmes.
( sur les organes.
sur les régions.
sur les systèmes.
sur les organes.
portant l'""'|''''^8ions.
( sur les organes.
I Diminution.
Augmentation.
Anomalies de / Altération, structure pro- 1 Ramollissement, prement dites. ( Induration.
des organes splan- ( . . . \ partiels, chniques. Déplace- 1 »n^«"eurs| généraux, ments ( herniaires,
des organes non splanchniques.l partiels.
I généraux.
^ Anomalies de couleur.
Anomalies par déplacement
Ala disposition
.ion\
Anomalies par changement de connexions.
Anomalies continuité.
par
Au nombre
et à l'existence.
Déplacements Articulations anomales.
Implantations anomales. Attaches anomales.
Embranchements anomaux.
/ des vaisseaux.
Embouchures i des conduits excréteurs des anomales j glandes.
\ des canaux spianchniques.
/ Imperforations anomales.
I Réunions anomales ( similaires.
( d'organes ) analogiques.
( dissimilaires.
Anomalies par 'cloisonnement.
Anomalies par( Perforations anomales.
disjonction. ( Divisions anomales.
Anomalies par( des parties d'organes.
[ doubles, des organes < multiples.
' uniques, des parties d'organes.
i doubles, des organes < multiples.
( uniques.
diminution numérique portant sur (Anomalies par augmentation numérique portant sur
TÉRATOGÉNIE GÉNÉRALE
Remarques. — Les hétérotaxies présentent des types trop peu nombreux pour nécessiter une subdivision.
Quant aux hermaphrodismes, la division donnée par Is. Geoffroy Saint-Hîlaire n'est plus en rapport avec la science actuelle. Je ne la mentionne pas, n'ayant pas à en faire usage.
^ Embranchement. — Monniruottiiefi.
Première classe. — Monstres unitaires.
Ordrb I.
MONSTRSB AUTOSITBS
/ Phocomèle.
Famille 1. Ectroméliens.. | Hémimèle.
! Ectromèle.
Symèle.
Famille IL Syméliens.
Tribu L
Uromèle.
Sirénomèle.
iAspalasome.
Agénosome.
Cyllosome.
I Schistosome.
Pleurosome.
Gélosome.
Notencéphale.
Proencéphale.
Podencéphale.
Famille L Exencéphaliens. { Hyperencé-
phale.
Iniencéphale.
Exencéphale.
Nosencéphale.
Tribu III. { i Thlipsencé-
Fam. IL Pseitdencéphaliens. { phale.
Pseudencé-
phale.
Dérencéphale.
le.
Ethmocéphale
Gébocéphale.
Famille L Cyclocéphaliens. ^ Rbinocèphale
Gyclocéphale.
Stomocéphale.
Tribu IV. < / Sphénocé-
phale.
. Otocéphale.
Famille IL Otocéphaliens. ^ Ed^céphale.
Opocéphale.
Triocéphale.
„ , , ^ ^ .. I Dérencéphal<
Famille III. Anencéphaltens. | ^nencéphale
Tribu I.
Ordbs II.
Koxar&is omphalo-
eiTES.
Famille I. Paracéphaliens,
Famille II. Acéphalient . .
O&DEB m.
KOKffTRIS PARABITBS
Tribu II. Famille unique. Anidiens
Famille unique. Zoomyliens,» .
Deuxième classe. — Monstrei doubles,
! Famille I. EusomphcUiens.
Famille II. Monomphalient.
Ordbb K0N8TBB8
TAIBBS.