‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de Tératogénie expérimentaleChapitre 52 sur 68 · PRIX SERRES · texte numérisé non relu

PRIX SERRES

(Commissaires : MM. Ranyier, de Quatrefages, Blanchard, Milne-Edwards ; de Lacaze-Duthiers, rapporteur.)

L'embryologie des animaux a fait de très grands progrés depuis le milieu du siècle. Alors aussi les théories transformistes ont pris une grande place dans la science, et leurs partisans, en cherchant pour les appuyer des preuves dans la connaissance des formes larvaires primitives, ont donné une grande impulsion au développement de cette branche de la Biologie. Une autre cause a encore puissamment aidé ce développement. La Technique histologique, avec la précision qu'elle donne aux observations difficiles, a permis d'apprendre à connaître les organes et les tissus les plus délicats, dès le début de leur apparition , ce que ne pouvaient faire espérer les dissections les plus soignées et les plus habilement faites. Aussi avec le secours de ces procédés nouveaux, les embryogénistes ont-ils fait connaître les premières ébauches des organes bien autrement et bien plus exactement qu'on ne pouvait le faire jadis.

Déjà cependant des savants français avaient montré toute l'importance des recherches sur l'évolution des êtres en les dirigeant surtout vers la Morphologie.

Les Geoffroy Saint-Hilaire avaient en effet, dans des études restées classiques, ouvert la voie des études au point de vue qui doit nous occuper ici. Ils avaient décrit les monstres qu'on rencontre dans la nature et qui leur étaient tombés, au courant du hasard, sous la main. Le Traité des anomalies d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire est resté comme un modèle de ce genre d'études ; quant à Etienne, qui avait entraîné son fils dans cet ordre d'observations, ayant rencontré en Egypte de nombreuses anomalies de l'organisation chez les oiseaux nés dans les fours à incubation, il avait eu la pensée de reproduire des jnonstres et d'en déterminer la loi de formation. Mais ni l'un ni l'autre des deux Geoffroy n'avaient réalisé ce projet. M. Serres qui appartenait à leur école s'était de même beaucoup préoccupé de l'Embryogénie qu'il appelait transcendentale, et le prix fort important qu'il a fondé montre toute l'importance qu'il attachait à cet ordre d'études.

Ce fut M. Camille Darbste, professeur en 1860 à la Faculté des Sciences de Lille, puis directeur d'un laboratoire des Hautes-Études à Paris, qui chez nous, par des tâtonnements sans nombre, en variant de toutes façons les conditions de la vie de l'embryon du poulet, chercha à reconnaître la cause

d*un grand nombre de formes aberrantes restées inexpliquées jusqu'à lui. C'est avec une ténacité digne de tous les éloges, sans jamais perdre de vue le but qu'il poursuivait avec cette placidité et cette tranquillité bien connues de tous, qu'il a pendant trente ans, la vie d'un homme, appliqué tous ses soins à produire directement les monstres les plus caractérisés. Votre Commission a voulu, en portant son choix sur les travaux de M. Dareste, alors que de toute part à l'étranger les recherches embryologiques se multiplient, donner une preuve de l'intérêt qu'elle attache à l'œuvre du savant français, qui a incontestablement ouvert une voie nouvelle aux recherches biologiques.

En mainte occasion l'Académie, en mettant au concours des questions d'Embryogénie et en couronnant les travaux ayant pour objet le développement des animaux, a prouvé combien elle désire encourager ces sortes d'études, afin de les voir se multiplier chez nous. Aussi votre Commission a-t-elle pensé qu'elle obtiendrait votre approbation en lui proposant de couronner l'œuvre de notre compatriote.

Les résultats obtenus par M. Dareste dans ses expériences sont bien connus de l'Académie, car il n*a jamais manqué de les lui communiquer. Aussi dans de telles conditions un Rapport long et détaillé n'a pas été jugé nécessaire.

Nous rappellerons cependant que M. Dareste a réuni dans un volume toutes ses observations et qu'ainsi il a publié un vrai traité de Tératogénîe expérimentale; que ce livre épuisé va reparaître prochainement en une seconde édition, fait qui mérite d'être signalé, car il montre l'importance et la valeur du livre. Pour un sujet aussi spécial que la production des monstres, et ne pouvant, ne devant, par sa nature môme, intéresser qu'un nombre relativement restreint de lecteurs, une seconde édition est en effet une preuve d'un mérite incontestable.

Nous rappellerons encore que la notoriété de M. Dareste est telle, à l'étranger, qu'un embryologiste émérite, un savant allemand, M. L. Gerlach, lui a dédié un livre sur le développement des animaux, comme marque d'une estime toute particulière pour ses recherches.

Faut-il citer en terminant un ou deux faits montrant l'esprit qui a guidé l'auteur de la Tératogénîe expérimentale?

Ses observations sur l'origine des monstres cyclopes sont yraiment curieuses et originales.

La cellule cérébrale antérieure dans laquelle se produira la partie antérieure du cerveau, se gonflant sur ses côtés, engendre les vésicules optiques destinées à la formation des yeux. A ce moment, le bouton terminal de l'ébauche embryonnaire rappelle les trois lobes d'un trèfle. Que le lobe médian s'arrête dans son évolution et les deux vésicules optiques, croissant toujours, viendront se rencontrer, se souder au devant du lobe médian resté stationnaire qui aurait dû les tenir écartées ; alors sur le milieu de ce qui aurait dû être le front on ne trouvera qu'un œil, et la fable du Cyclope est réalisée.

Voici une autre explication d'une anomalie non moins intéressante. On rencontre des monstres ayant un cœur double, alors que dans l'état normal, l'unité de l'organe, par son apparence extérieure, est une loi constante.

Pour se rendre compte de cette anomalie, M. Dareste a dû remonter aux premières origines de l'organe. Il la yu naitre par deux moitiés symétriques placées à droite et & gauche sur les bords de la nacelle embryonnaire, tout près et en arrière des points où seront plus tard les vésicules optiques.

Peu à peu dans chacun de ces points se montrent deux tubes qui, se développant et marchant à la rencontre l'un de l'autre vers la ligne médiane, s'y soudent et forment le cœur unique qui, on le voit, a commencé par être double.

Cette découverte, expliquant par un arrêt de développement la duplicité monstrueuse du cœur, a longtemps passé inaperçue, et les embryologistes qui ont cru, plus tard, avoir découvert la double origine de l'organe central de la circulation, ont dû rendre justice & M. Dareste en confirmant ses études et reconnaissant ses droits à la priorité. Ainsi la même cause, un arrêt de développement, peut amener des effets tout différents en permettant la fusion de deux organes qui devaient rester isolés ou bien conduire à un organe double, destiné dans les circonstances normales à être simple, par suite de la non-soudure des deux parties par lesquelles il débute. Ne peuf^on imaginer et expliquer que le cœur double du dugong représente une apparence persistante de cette double origine de l'organe central de la circulation?

Ces deux exemples suffisent pour montrer dans quelle voie féconde s'est engagé M. Dareste, qui, il faut le reconnaître, a fait preuve d'un grand courage pour mener son œuvre à bonne fin, n'ayant pas toujours eu à sa disposition des moyens suffisants de travail pour accomplir des recherches nécessairement coûteuses, longues et difficiles. Combien peu, surtout aujourd'hui, auraient voulu rester cantonnés dans un champ aussi peu attrayant que celui de la création des monstres? Combien se seraient rebutés et auraient abandonné ces observations ingrates et difficiles? Aussi votre Commission a été unanime à louer M. Dareste, et à l'unanimité^ de même, elle propose de décerner le prix Serres à Tauteur de la Tératogénie expérimentale.

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