CHAPITRE XV
Il y a de nombreuses observations à faire sur le mot Sarouvéchouren que les PP. Jésuites emploient pour exprimer l’idée de Dieu (5). Le nom de Sarouvéchouren appartient proprement à Shiva, parce que ce Dieu est la première forme humaine que Karté ait revètue , et la seule qu’il ait douée de la plénitude de son intelligence ; mais Shiva devant se retirer dans le monde de la perfection, et Kart ayant pris sous les noms de Roudra , de Vichnou et de Brahmà trois autres formes secondaires qui ne sont que la même essence divine manifestée dans ses diverses qualités, on attribue à chacun de ces trois dieux également le nom de Sarouvéchouren ; on ne le donne jamais à aucun autre dieu, quoique fchouren signifie seigneur, et que ce titre paraisse pouvoir convenir également à tous les dieux et aux hommes puissants (6). Est-il dès lors permis d’attribuer au vrai Dieu le nom de Sarouvéchouren? Les noms sont destinés à donner de justes notions des choses que l’on veut désigner; imposer des noms d’une signification contraire à la notion que l’on a des choses, c’est vouloir ne pas être compris; or appeler Dieu du nom de Sarouvéchouren, c’est donner de lui une idée absolument fausse, puisque Dieu n’est ni Kart& ni Shiva.
Quelque interprétation que l’on donne du nom de Saroupéchouren, il présente toujours une idée qui obscurcit celle qu’on doit se former de Dieu ; ainsi on lit dans le deuxième chapitre de la
(1) L'auteur expose dans ce passage d’une manière peu exacte la destruction absolue des mondes, ou le mahäpralaya ; lors de cette absorption universelle, la mdy4 se résout comme tous les êtres, dont elle est l’origine, dans l’essence du Paramätmdä. E.J.
(2) Cette observation n’est malheureusement applicable dans les temps modernes qu’à un très-petit nombre de brahmanes ; presque tous ont foi dans les légendes mythologiques qu’ils répètent au peuple, et l’on commence déjà à distinguer comme des hommes éminents ceux qui peuvent les emprunter à l’étude des textes sanskrits. E. J.
(3) Gette nécessité peut être considérée sous un double rapport, d'abord comme un pouvoir ecculte mal défini dans son principe, et plus mal expliqué dans ses prétendues influences, mois qui n’en obtient pas moins du peuple un culte de terreur, puis ensuite comme une puissance morale admise par certaines écoles philosophiques de l'Inde, comme une prédestination que le système éclectique du Sérkhyaydga concilie subtilement avec le libre arbitre, manifestation nécessaire de l’ahamkära , comme une disposition naturelle innée à agir en vertu du mérite des actions accomplies dans les existences antérieures. Cette nécessité est nommée dafva dans son caractère mythologique , et svabhäva dans son caractère philosophique. E. J.
(4) Voyez le chapitre xrv de la première partie de ces extraits. Le texte ne me paraït pas assez important pour que j’expose, même succinctement dans une note, la théorie philosophique du nidäna ou de la succession des causes et des effets. E. J,
(5) Sarvéshoara , le maître universel , est en effet un des titres de Shiva considéré comme Mahädéva; mais il n’en est pas moins probable , comme je l’ai observé dans une des notes précédentes , que les Tamouls ont confondu la première partie de cette dénomination avec le mot Sharva, qui est un des noms de Shiva. E. J.
(6) Le mot {chouren ou {shoara est un des noms les plus vulgaires de Shiva ; mais il n’est pas, comme le prétend l’auteur, exclusivement usité dans un sens mythologique. E. J.
Doctrine chrétienne rédigée en langue malabare, que le nom de Sarouvéchouren signifie seigneur de toutes choses ; cela est exact, mais il n’y a rien dans cette interprétation qui ne convienne également aux croyances des Malabars gentils (1)... Il ne paraît pas plus convenable de donner à Dieu le nom de Paräparavastou, qui signifie chose sublime ; car cette dénomination est réservée au plus subtil des éléments, que les Malabars gentils considèrent comme l Être Suprême ; ils ne désignent jamais par ce nom isolé aucune manifestation divine, pas même Shiva, ni Roudra, ni Vichnou, ni Brahmà; ilest vrai qu’ils le joignent souvent au mot Sarouvéchouren; mais ils ne l’entendent alors que dans un sens d’attribution (2).. Les PP. Jésuites se servent néanmoins de cette expression pour désigner le Dieu que nous adorons ; on la trouve dans la quatrième instruction de la Doctrine chrétienne. Le seul inconvénient qu’il y ait à inventer un nom nouveau, c’est que les Malabars, qui ne veulent pas s’avouer chrétiens, n’oseront pas le prononcer en présence des gentils comme ils prononcent celui de Sarouvéchouren , de peur de paraître engagés dans une nouvelle secte (3). La langue malabare étant d’ailleurs très-riche, on ne peut être embarrassé de trouver quelque mot générique qui désigne absolument Dieu; ainsi l’on pourrait choisir celui de Sarouvavallaver, qui veut dire tout puissant (4), ou celui de Paräparasouvämi, qui signifie très-excellent seigneur. Les gentils peuvent sans doute donner ces noms à leurs dieux ; mais comme ils ne sont ni spéciaux, ni vulgairement usités , ils ne laissent du moins dans l'esprit aucune fausse notion...