SUR LA
SÉLERELETE
La solubilité a fait l'objet d’un grand nombre d’études et de recherches dues aux savants travaux de Gay-Lussac, Persoz, Poggiale, Kremers, Pohl, Mulder, Alluard, Maumené, Lüwel, Brandes, Tobler, Marignac, et à ceux plus récents de MM. Gérardin, Diacon, Berthelot et Jungfleisch, Bourgoin, Payen, Lamy, Chastaing, Leidié, etc., etc.
Ce phénomène présente en effet une importance capitale, signalée pour
première fois en ces termes par Gay-Lussac, dans le célèbre mémoire qu'il publia en 4819: « On est étonné, en parcourant les divers ouvrages de chimie, du vague de nos connaissances sur la dissolution des sels. Elles se bornent, pour ainsi dire, à l’observation que les sels sont plus solubles à chaud qu'à froid, et à la solubilité de quelques-uns d’entre eux à une température ordinairement très incertaine. Cependant, c’est sur cette propriété des sels que sont fondés leur décomposition mutuelle, leur séparation et divers procédés d'analyse. Comme opération chimique, la dissolution mérite d’ailleurs une attention particulière; car bien que les causes auxquelles elle est due soient les mêmes que celles qui produisent les autres combinaisons, leurs effets ne se ressemblent pas. Il est à désirer que cette partie intéressante de la chimie, restée si longtemps dans des généralités vagues, rentre enfin dans le domaine de l'expérience, et qu’on détermine la solubilité de chaque corps, non seulement pour une température fixe, mais pour des températures variables. »
Dans un mémoire publié par Poggiale, en 1843, nous lisons ce qui suit: « La solubilité des sels est une des questions les plus importantes et es plus curieuses de la chimie. L'action des sels solubles les uns sur les autres, les lois de Berthollet sur leur décomposition mutuelle, l'analyse d'un mélange de ces composés, des eaux minérales par exemple, reposent sur la solubilité des sels, C’est encore par la solubilité comparative des
sels, à différents degrés du thermomètre, qu'on peut prévoir les précipités
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différents qui se forment dans une solution renfermant les mêmes éléments. »
« La dissolution des corps est une question des plus intéressantes, dit M. Berthelot dans son Z'ssai de mécanique chimique fondée sur la thermochinue (t. II, p. 152). En effet, quelle est la nature véritable des corps dissous ? Quel rôle physique et chimique remplit le dissolvant, l’eau en particulier, à laquelle on a le plus communément recours ? Les particules du corps dissous sont-elles simplement mélangées au dissolvant, c’est-à-dire écartées les unes des autres,sans changement dans leur nature chimique, à la facon d’une poussière impalpable répartie uniformément dans le liquide; ou toutau plus modifiées dans leurs arrangements physiques relatifs, ainsi qu’il arrive lors de la fusion d’un corps solide ? ou bien le dissolvant exerce-t-il une action propre: soit en se combinant intégralement avec le corps dissous pour former un nouveau composé, lequel se distinguerait des combinaisons chimiques par le caractère indéfini de ses proportions; soit en se combinant en partie avec la totalité du corps dissous, pour former un véritable composé défini, lequel se dissémine ensuite physiquement au sein du dissolvant? Enfin le dissolvant est susceptible d'opérer une décomposition chimique véritable, en séparant tout ou partie du corps primitif dans ses décomposants; ces derniers d'ailleurs pouvant demeurer libres au sein du liquide, avec lequel ils sont mêlés et confondus : ou se combiner, à leur tour, et séparément, avec le dissolvant, chacun d’eux formant avec ce dernier, soit une combinaison indéfinie, soit une combinaison définie, disséminée dans la totalité duliquide.
« Telles sont les principales manières d'envisager les dissolutions. La variété des phénomènes naturels est si grande, que chacune de ces hypothèses semble réalisée et applicable dansun certain ordre de dissolutions. En tout cas, ces diverses questions se présentent à chaque instant dans nos études, par exemple lorsqu'il s’agit de décider:
« Quelle est l’action réciproque de deux corps réunis dans le même dissolvant?
« Comment une base se répartit entre deux acides?
« Comment un acide se répartit entre deux bases?
« Ce qui arrive lors du mélange de deux sels dissous?
« En vertu de quels principes se forment les précipités ?
« On voit par ces exemples combien le problème de l'état des corps dans les dissolutions importe à la mécanique moléculaire.
« Ce problème n'offre pas moins d'intérêt dans ses applications ; citonsen quelques-unes, choisies parmi les plus caractéristiques.
« Ainsi l'étude des eaux minérales et des réactions qu’elles exercent sur l’organisation humaine dépend de la nature des sels que les eaux renferment. Par exemple, la théorie des actions exercées par les eaux sulfureusessera bien différente, selon que l’on y admettra l’existence réelle des sulfures alcalins complètement formés; ou bienla séparation totateou partielle des sulfures dissous en hydrogène sulfuré et alcali libre capables
RE d'exercer séparément les actions propres à chacun de ces composants.
« De même l'état réel des sels ferriques dissous est d’une haute importance pour la connaissance de leurs effets médicamenteux. Ceux-ci ne seront pas les mêmes, si le sel est à l'état de sel stable et actif par ses propriétés d'ensemble; ou bien si le sel dissous se trouve décomposé par l’eau en sel acide et en sel basique, ce dernier facilement attaquable par les principes immédiats de l’économie; ou bien au contraire sile sel dissous est décomposé par l’eau en acide libre et oxyde de fer soluble, privé de toute réaction basique et peut-être même devenu inactif, parce qu’il est coagulable par les moindres traces de matières étrangères.
« Dans la théorie de la respiration, il est essentiel de savoir quels sont les sels alcalins contenus dans le sang, et quel est l'état réel de dissolution et de combinaison de l'acide carbonique et de l'oxygène qui s’y trouvent renfermés. L'état réel des corps dissous n'importe pas moins dans l'étude des conditions qui règlent certaines fabrications, spécialement celles qui déterminent la fixation des couleurs sur les étoffes : ainsi les phénomènes de la teinture en rouge d’aniline ne seront pas les mêmes, si les sels de rosaniline sont stables en présence de l’eau, ou bien s'ils sont décomposés par le dissolvant, etc., etc. Bref la constitution chimique des corps dissous dans les principaux liquides physiologiques, celles de nos boissons et de nos médicaments, aussi bien que celle des dissolutions que nousemployons dans l’industrie, importent beaucoup à connaître. »
Frappé de l'intérêt scientifique de cette question, et encouragé par mon excellent maître, M. le professeur Jungfleisch, j'ai eu la pensée d'entreprendre quelques recherches expérimentales sur la solubilhté d’un certain nombre de corps, et de résumer dans un travail d'ensemble les différents documents publiés jusqu’à ce jour sur le phénomène de la dissolution.
J'ai divisé ce mémoire en quatre chapitres comprenant les matières suivantes : |
CuariTRe 1. — Considérations générales sur la solubilité des corps solides.
Cuarirre II. — Méthodes générales employées pour la détermination de la solubilité des corps solides.
Cuarirre LI. — Résultats des expériences faites pour déterminer la
solubilité d'un certain nombre de corps, d’après les méthodes générales recommandées.
Cnabirre IV. — Tableaux des coefficients de solubilité des principaux médicaments chimiques dans les divers dissolvants, dressés d’après les expériences faites, et les résultats fournis par les auteurs les plus autorisés.
Qu'il me soit permis, avant de commencer cette étude, de rendre un témoignage public de profonde reconnaissance à M. le professeur Jungfleisch, qui m'a suggéré l’idée de ce travail, et qui à bien voulu me
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prêter, avec une bienveillance dont je ne saurais assez le remercier l'appui de ses savants conseils et de sa grande expérience.
Je prie MM. les professeurs Bourgoin, Baudrimont, Prunier, et M. le chef des travaux chimiques Leidié, qui ont eu la bonté de mettre à ma disposition et leurs notes et leurs appareils, de recevoir ici l'expression de ma sincère gratitude; je remercie enfin mes excellents collègues du laboratoire de chimie organique de l’École de pharmacie, et M. Marquet Francisque, garçon de ce laboratoire, de la complaisance qu’ils m'ont témoignée pendant le cours de mes recherches expérimentales.