‹ Recherches sur la théorie du prix;Chapitre 2 sur 128 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le degré de développement auquel est parvenue de nos jours la théorie de l'économie politique est caractérisé par le fait que des manières de voir contradictoires se partagent le domaine presque tout entier de cette science, si bien que l'on n'y trouve guère de principe qui ne soit pas contesté. C'est à ce point, — et c'est là sans doute une des causes de ces errements, — qu'il n'est presque pas d'auteur qui, tout d'abord, ne juge nécessaire de donner une définition nouvelle des concepts fondamentaux de cette science et qui n'attache aux termes de « richesses et de valeur », « d'utilité et de prix de revient », « de bénéfice de l'entrepreneur », etc., une portée particulière. C'est ainsi que s'accumulent de regrettables malentendus et que mainte vérité trouvée depuis longtemps se voit pourtant toujours remise en discussion. Le vif intérêt que l'on porte de toutes parts aux problèmes économiques a aussi beaucoup contribué sans doute à cette confusion. Volontiers les partis politiques et les groupements d'intérêts économiques font étalage, dans leur lutte, de principes scientifiques, et, lorsqu'ils n'en trouvent point qui répondent à leur but, lequel n'a d'ordinaire rien à voir avec la science, ils ont vite fait d'en fabriquer. Souvent aussi tel entre dans la lice, dont l'expérience n'a été acquise que dans un domaine très limité : il n'hésite point cependant à révoquer en doute l'exactitude de la théorie, pour peu qu'elle ne confirme point sa manière de

l'HÉFACE VII

voir. Dans tous ces cas on a eu le tort de perdre de vue la différence pourtant souvent relevée qui sépare la théorie pure de ses applications. Il se présente chaque jour, sur le terrain de l'économie politique appliquée, de nouvelles questions et de nouveaux problèmes, dont l'économiste praticien, qu'il appartienne au Gouvernement, au Parlement ou à la Presse, doit forcément prendre son parti, comme l'ingénieur le fait dans son domaine ou le médecin dans le sien. Mais, dès que, dans ces cas nouveaux et compliqués, l'expérience individuelle, aussi bien que les solutions ou médicamenlations traditionnelles, se trouve insuffisante, le praticien lui-même n'a plus d'autre appui que la base théorique des doctrines qu'il applique. La parabole que le calcul théorique assigne au boulet de canon se trouve modifiée par la résistance de l'air; un remède, éprouvé dans certaines formes de maladies.se trouve inefficace en présence de certaines complications : l'ingénieur ou le médecin iront-ils pour cela révoquer en doute les théories "physiques, chimiques ou physiologiques? Non; ils savent qu'ils ne peuvent se rendre maîtres de toute l'énergie contenue dans la houille ou triompher du choléra, mais tout ce qui est résultat de recherches scientifiques n'en sera pas moins, utilisé une fois ou l'autre. Par contre, l'homme de science se rend parfaitement compte qu'il ne saurait prendre comme point de départ de ses recherches l'enchevêtrement des phénomènes, tel qu'il résulte de mille influences qui se croisent et se heurtent ; il cherchera plutôt à les isoler pour tâcher d'établir quel effet entraîne chaque cause, lorsqu'elle est dégagée de toute influence étrangère. C'est lorsque la science va droit son chemin, sans se laisser détourner par des influences éphémères, c'est lorsqu'elle observe les phénomènes sous leur forme la plus simple, lorsqu'elle éclaire.

Vlll PRÉFACE

les effets et les causes et établit les lois qui régissent les phénomènes, c'est alors qu'elle fait les progrès les plus rapides et que ses efforts donnent au point de vue pratique les résultats les plus féconds.

Il en est de même des recherches relatives aux phénomènes économiques ; à \rai dire les expériences sont interdites au théoricien de l'économie politique et il est contraint de se réfugier, avec ses idées, dans le monde de l'abstraction qui permet un coup d'œil plus général que la réalité ; mais ensuite il doit par des modifications successives de ses hypothèses tâcher de reprendre contact avec le monde réel. L'économie politique, de même que toutes les sciences exactes, ne s'occupe que des rapports entre des quantités toujours mesurables; elle jouit même du privilège d'avoir de prime abord à sa disposition un arsenal énorme, encore que très incomplet, de données statistiques. Comme le fait remarquer Jevons, les astronomes et physiciens qui entreprirent les premiers d'établir des formules permettant de soumettre à des calculs les phénomènes du monde réel, ne disposaient pour accomplir leur tâche que de données très peu précises et ce n'est que peu à peu, par des observations et des mesures ardues et fastidieuses, qu'ils arrivèrent à des évaluations assez précises et assez sures. Tout au contraire, c'est par milliers que d'innombrables mercuriales contiennent les termes auxquels s'est arrêtée la volonté humaine dans toutes les transactions, ventes ou achats, prêts, fermages ou commandes, tarifications ou stipulations de salaires. Mais, pour suivre la pensée de Jevons, les décisions de la volonté humaine sont déterminées par des sentiments de plaisir ou de déplaisir. Assurément les sentiments de l'individu ne sont pas susceptibles de mesure; encore moins saurait-on comparer les sentiments de deux

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