‹ Recherches sur le cachalotChapitre 3 sur 23 · I. — ASPECT EXTÉRIEUR · texte numérisé non relu

I. — ASPECT EXTÉRIEUR

On est frappé de l'insuffisance et des contradictions des descriptions généralement données de l’aspect extérieur du Cachalot. Nous avons eu la bonne fortune, en 1887 (1), de pouvoir observer à Lagens, dans l'ile de Pico des Açores, un Cachalot tué la veille, avant qu’on ait commencé de le dépécer. Ce que nous avons vu nous paraît la meilleure introduction à la description anatomique du Cachalot.

Lagens est une commune de l’île de Pico, aux maisons la plupart éparses

(1) C'était au cours d’un voyage où $,. A. le prince Albert de Monaco m'avait offert de l’accompagner sur son yacht l'Hirondelle pour une campagne où nous devions terminer des expériences poursuivies en commun depuis trois ans sur les courants de l'Atlantique nord (Voy. G. Poucuer, Expériences sur les courants de l'Atlantique nord, in-4°, Paris, 1889). Je dus la bonne fortune de pouvoir observer ce Cachalot à M. S. W. Dabney, consul des États-Unis à Fayal. Pendant mon séjour il avait bien voulu organiser un véritable système d'information. J'étais une après-midi chez lui en visite quand un messager vint de Cailhata, sur Pico, annoncer qu'on avait pris des Cachalots. Le temps de m'équiper, de prendre un bon couteau et quelques réactifs, et j'étais en route. Le fils de M. Dabney, M. Herbert Dabney, avail tenu à m'accompagner. Nous gagnons Magdalena sur un des gros bateaux qui font le passage. La nuit était venue et avec elle un orage. Nous trouvons cependant une voiture qui nous conduit à Saint-Jean, où finit la route. Des mules nous avaient suivis; on les selle et nous arrivons à Lagens, avant Cailhata, au lever du jour. Nous apprenons qu'un autre Cachalot a été pris là la veille et qu’on allait le dépecer. Il était inutile de pousser plus loin et les circonstances se présentaient même d'autant plus favorables que dans la petite ville habitait le capitaine José F. Fidalgo Baptista, ancien baleinier, qui nous offrit l'hospitalité la plus cordiale et se mit entièrement à ma disposition.

le long d’un chemin carrossable, mais sans amorce avec les autres voies carrossables de l'ile. Là est un petit port défendu par une jetée établie sur un banc de lave qui le fermait seul autrefois. Sur le rivage on voit aux débris de toute sorte, au milieu des rochers, qu'on est dans un lieu de pêche de Cachalots; ils s’y mêlent aux débris des Dauphins qu'on chasse également. Devant les maisons sont de grands fragments de mächoire de Cachalot qui servent de bancs où sont assis les gens. On se lève sur mon passage pour saluer le capitaine José F. Fidalgo Baptista qui veut bien me servir de guide,

C'est au bout de la jetée qu'est le chantier, sur un petit ilot que la mer ne recouvre point. L'animal tué était une femelle adulte de la dimension de celle dont le squelette sera décrit plus loin. On sait qu'il y a une différence considérable de taille entre les deux sexes. La tète pouvait avoir environ 3 mètres. La bête était amarrée dans l’eau, sur le côté droit, à moitié submergée. Dès le premier abord, il était facile de se rendre compte que le Cachalot, contrairement aux autres Cétodontes, n’est pas un animal dont les lignes sont tout d'une venue ainsi que cela est le cas pour les Marsouins, Dauphins, Hyperoodons, Orques, ete... Le Cachalot est parmi les Cétodontes quelque chose comme Megaptera Boops parmi les Balænoptères. L'animal est bossueux, avec des éminences plus ou moins accusées (1). Le membre frappe par sa petitesse, mais surtout je remarque

(1) Les auteurs s'accordent assez généralement à attribuer au Cachalot un corps légèrement comprimé. Voy. Beaze, The Natural History of the Sperm Whale, London, 1839, p. 24. PRCHUEL (dans Linpewax, Die arctische Fischerei, Erganzungsheft n° 26 zu Pet.’s Geogr. Mittheil. 1869, p. 95, 96) dit qu'il se distingue par là des Baleines, dont le corps est cylindrique. On verra plus loin que si au niveau des condyles de l’occipital la section du corps du Cachalot est sensiblement circulaire, la tète est de plus en plus comprimée d’arrière en avant. Dès 1829, Woops (Capture of a Cachalot, London Magazine of Nat. Hist., vol. Il, p. 198) remarque d’après Gourp que le Cachalot ne peut être complètement placé sur le dos « from the sharp ridge of the dorsal line » (p. 199). — Au point où la tête se continue avec le corps, on décrit également sur le dos de l'animal une protubérance «the bunch of the neck » qui devient plus accusée sur les individus amaigris. Elle a été souvent reproduite et même exagérée par les auteurs qui ont représenté des Cachalots morts de maladie sans doute et venus à la côte. C'est immédiatement en arrière de ce point que le corps est le plus gros. À partir de là il diminue, mais d’abord fort peu avant le deuxième tiers, point où commence ce que les pêcheurs appellent le « small ». D’autres le font commencer à l'anus. Au niveau de ce deuxième tiers se trouve sur le dos la nageoïire dorsale « the hump », derrière laquelle d'autres éminences plus petites se voient encore dans la moitié de la longueur de la partie désignée sous ce nom de « small ». La ligne dorsale où sont ces éminences est connue sous le nom de « ridge ». Finalement le corps de l'animal se contracte jusqu’à n'avoir plus que le volume du

corps d’un homme environ, pour se dilater ensuite et se continuer par les deux lobes «the flukes » de la caudale.

te RECHERCHES SUR LE CACHALOT.,

combien la tête offre peu cette carrure que lui attribuent presque toutes les représentations qu'on a faites de cet animal (1). Nous donnons (pl. I, fig. 1) d’après un croquis fait sur place par nous-même avec le plus grand soin l'apparence de l'animal échoué sur le flanc (2). Il est vu par la face ventrale. Ce qu'on pourrait appeler la joue descend par un double vallonnement à partir des paupières closes jusqu’à l'extrémité antérieure de la tête, qui plonge encore sous l’eau et ne laisse pas apercevoir ses contours. L'origine de la queue plonge également, et une partie du lobe gauche émerge seule, ayant une figure à peu près triangulaire. La bouche est ouverte, mais on ne voit au-dessus de l’eau que la commissure formée par un développement de la lèvre supérieure qui descend comme un bord tranchant en dehors de la racine de la mâchoire inférieure.

Je fais le tour de l’animal en bateau, la position ne permet pas d’apprécier encore exactement la disposition de l’évent. Mais je suis frappé de la grandeur de la nageoire dorsale qui mesure 50 centimètres de haut et 75 centimètres de long environ, sans toutefois que ses limites, surtout en avant, puissent être nettement tracées. En arrière, elle semble un peu mieux limitée par un angle rentrant, mais en réalité elle se prolonge au delà de celui-ci. Nous donnons le profil (3) de cette nageoire dorsale exactement mesurée le lendemain sur le chantier où on la hala d'une pièce avant de la débiter pour la cuisson. Sur le dos à gauche en arrière au niveau de l'anus, l'animal porte une cicatrice profonde à bords rentrants comme celle que laissent les abcès osseux. Elle est longue de 16 centimètres environ et large de 5. La couleur de l'animal est noire du côté du

(1) Nous n’en exceplons pas un petit modèle dont on trouve des exemplaires dans plusieurs collections américaines (au musée de New-York en particulier), et qui en cela tout au moins est absolument défectueux. — On pourra comparer d'ailleurs le dessin sensiblement exact donné par pe Sancris du Cachalot échoué près d’Ancône en 1874 (Monogralia sul Capidoglio, ete….., tav. I). Mais d'autre part la vue de profil que donne le même auteur (tav. VII, fig. 21) présente une silhouette qui nous parait beaucoup trop rectangulaire.

(2) Ce croquis et ceux que nous reproduisons avec lui (pl. I, fig. 4 à 6) ont été faits, nous n'avons pas besoin de le dire, dans des conditions aussi peu favorables que possible, sur un carnet tenu à la main, dans le va-et-vient du chantier, pendant qu'il fallait tout regarder, tout noter et faire à grands coups de couteau des prélèvements de tissus, ou de grossières dissections.

(3) PI. I, fig. 4. Le fait a d'autant plus d'intérêt qu'on avait beaucoup discuté sur l'existence ou la non-existence d'une nageoïire dorsale chez le Cachalot. Il est très certain qu'elle ne doit pas être d'ordinaire aussi prononcée, autrement on n'aurait pas contesté l'existence de cette gibbosité

à laquelle on ne peut étendre le nom d'organe que par une sorte de convention presque abusive. Voy. Poucuer, Sur le test des Arthropodes (Cptr. Soc. de Biologie, 13 oct. 1888).

dos. Je ne suis arrivé à découvrir de poil nulle part; la peau surtout dans

les plis présente en différents endroits des poux de toute dimension (1). On voit aussi çà et là des figures étoilées, sans doute laissées par des Cirrhipèdes (2). Elles sont toutefois beaucoup moins nettes que les marques de ce genre qu'on voit sur la peau de Megaptera Boops entre autres. Tout l'abdomen parait blanchâtre, d’une teinte crayeuse ; excepté la face inférieure de la queue qui est noire comme le dessus (3). Quoique l'animal soit tué de la veille seulement, l’épiderme superficiel s’enlève en forme de cuticule mince et lisse (4), sous la simple pression des ongles qui s’'enfoncent dans la couche papillaire formant une sorte de bouillie.

La marée baissant, la disposition de l'animal devient bien visible. On aperçoit en dessous et un peu en arrière de la commissure deux sillons à peu près parallèles, les analogues des deux profonds sillons que présente à la mème place et dans la même direction l'Hyperoodon (5). On voit dès ce moment très bien que la lèvre supérieure taillée en sorte d’arête vive

dessine une longue gouttière dans laquelle la mâchoire inférieure doit dis-

(1) Cyamus Physeleris Pouchet. Voy. Poucuxr, Sur un nouveau Cyamus parasite du Cachalot (Cptr. de l'Académie, 29 oct. 1888), Poucner et BeaureGanp, Note sur les Parasites du Cachalot (Gptr. Soc. de Biologie, 10 nov. 1888). Ces Cyamus ne paraissent pas très fréquents. M. LUTkEN (voy. Tillaeg : til Bildrag til Kundskal om arterne of slaegten Cyamus, 1887) n'avait pu réussir à se procurer ce Cyamus dont nous avons donné loc. cit. la diagnose suffisante. « La nouvelle espèce, « disions-nous, se distingue de toutes les autres par ses branchies courtes, nombreuses, dispo- « sées en bouquets de chaque côté du deuxième et du troisième anneau (libres), leur longueur « n'excédant pas le diamètre antéro-postérieur des anneaux ». Nous reviendrons sur ces parasites du Cachalot,.

(2) Le Cachalot échoué en 1874 près d’Ancône offrait des Pennelles. DE Sanernis (loc. cit.) n’en parle pas, mais cela résulte d’une lettre du professeur Gasco de Gènes à M. Lurken qui la cite dans son second travail. — D'après une indication que nous a donnée le capitaine F. Baptista (voy. p. 6. note) il serait fréquent de trouver sur ie Cachalot « un poisson attaché par le dessus de la tête, qui laisse sa place si on le tourmente et va en prendre une autre. » Cette description s'applique de tous points au Remora ou « sucking fish » dont parle aussi BEALE (loc. cit., p. 48).

(3) La coloration partout noire est quelquefois grisätre (silvery grey), surtout au niveau de la poitrine (Braze, loc. cit., 31). On voit des Cachalots pies. Les vieux mâles, les « bulls » comme les appellent les pêcheurs, ont souvent l'extrémité du museau grisätre : « on the nose, immediately « above the fore-point of the upper-jaw »; on les appelle «grey headed »; il est possible que cette coloration ne soit due qu'à de nombreuses cicatrices au niveau desquelles le pigment ne s'est pas reproduit. Voy. Mc Kexsie dans Maury, Explanations to Accompany the Wind and Current Charts, 4° éd., 1852.

(4) La peau complètement lisse est souvent chez les vieux sujets ridée et marquée sur les côtés d’entailles linéaires qu'on dirait faites par l’action de quelque corps angulaire, « linear impres- « sions, appearing as if robbed against some angular body. » (Braze, loc. cit, p. 31.)

(5) DE Sancris, qui signale ces sillons (loc. cit., p. 170), croit, mais certainement à tort, qu'ils peuvent êlre « di qualche vantaggio nella distensione della cute nei movimenti della mandibola. »

paraitre presque entièrement. La mâchoire inférieure, surtout vers la base, dessine de chaque côté un angle saillant qui sépare sa face latérale en deux plans. L'un regarde en haut et en dehors ; quand la bouche est fermée, il disparaît tout entier sous la lèvre supérieure. L'autre regarde en bas et en dehors, el se continue avec la face inférieure de la mâchoire: il est d’une coloration plus foncée, brunâtre. Au niveau de la dernière dent, le bord de la gencive se relève de façon à former un coude qui s’engage sous l’enveloppement de la lèvre supérieure; celle-ci dessine déjà à ce niveau l’arête vive limitant la gouttière élargie en arrière où se loge la mâchoire inférieure (1). La gencive à ce niveau également est rose, tachetée de noir. La peau des gencives et du plancher de la cavité buccale dans la région des dents est blanchâtre. De même la peau de la région palatine. Sur celle-ci, on voit de chaque côté, en dedans de la saillie de la lèvre, les trous profondément marqués où s'engagent les dents. Au niveau de ces trous la couleur de la peau buccale est un peu plus foncée.

Le moment était venu où on allait procéder au découpage de l'animal. Le capitaine F. Baptista se félicite que ce soit une femelle, par conséquent un animal de petite faille, ce qui va me permettre de mieux suivre l’opération. C'était, en effet, une condition des plus heureuses, et un Cachalot mâle adulte n'aurait pu être débité d’une manière aussi favorable pour l'examen anatomique. On comprend que celui-ci soit resté encore fort incomplet. Il faut se rendre compte des difficultés inhérentes à l'étude d'organes aussi volumineux et aussi pesants, qu'on ne peut manier quelquefois qu'avec le cabestan et qu’Arpersox employait des chevaux à déplacer. Une autre difficulté résulte encore des conditions particulières où se fait le dépeçage, sur un chantier coopératif où la moindre complaisance pour un étranger, la moindre perte d'huile est de suite interprétée comme un grave dommage préjudiciable à la part qui doit revenir à

chacun des ouvriers. Nous expliquerons ailleurs ce système d'exploi-

(1) BEaLe mentionne les bords de cette gouttière qu'il dit « cartilagineuse. » Il la figure comme

très saillante dans une des vignettes qui illustrent la seconde édition de son ouvrage. Toutefois cette gouttière saillante n’existerait, selon lui, qu'en avant. Plus en arrière, vers la commissure, les deux mächoires seraient pourvues de lèvres assez bien développées (loc. cit., p. 26). BEALE prend

sans doute ici le coude de la gencive que nous décrivons, pour une lèvre inférieure.

microbes ae

tation. Le découpage se fait uniquement avec le couteau-louchet « spade ». Des hommes montés sur une barque séparent d’abord la tête du tronc, pour être halée sur le chantier au moyen d'un cabestan. De même la queue. Puis les hommes débitent de grandes pièces de lard larges de 80 centimètres environ, longues de 1",50, qu'on tire sur la rive au moyen d’un eroc. Pour haler la tête à terre, on commence par pratiquer à l’extrémité antéricure de celle-ci d'un côté à l'autre un trou à travers le lard très dense en cet endroit; on passe une chaine et on vire au cabestan. On vire avant que la section de la tête soit complète pour faciliter celle-là. La tranche, faite avec le louchet seul, passe au niveau des condyles et est d'une singulière netteté. Pendant qu'on hale la tête, la bouche s’ouvre un peu et on en voit le fond, qui est très blanc, d’un blanc d'argent (ce détail a son importance) surtout du côté de la voûte palatine.

Ce qui nous frappe d’abord, c’est que la tête n’est point, ainsi qu'on la décrit communément, équarrie où tout au moins largement arrondie par son extrémité. Au niveau des condyles, ainsi que nous avons pu nous en.assurer, la tranche du cou est circulaire, le corps est par conséquent cylindrique, mais à partir de ce point la tète se comprime en avant et finit par une sorte d’étrave (on ne peut trouver une meilleure comparaison) assez bien limitée, saillante, arrondie. Nous donnons un croquis très exact (pl. I, fig. 2) de la face inférieure de la tête de l'animal tirée à terre, où cette disposition se voit parfaitement (1). L'étrave part à peu près de l'extrémité antérieure de la cavité buccale et remonte en dessinant un are de cerele saillant jusqu’à la lèvre droite de l'évent (2).

(1) Les baleiniers désignent sous le nom de « junk » la pièce qui dans le découpage comprend cette extrémité saillante du museau, cette étrave. — Nous en avons rapporté une coupe horizon-

tale qui figure au Cabinet d'anatomie sous le n° Cat. À, 5592; elle présente la forme et les dimensions ci-contre, en centimètres.

(2) L'apparence que nous avions ainsi l’occasion de dessiner nous à beaucoup surpris. Aucune représentation, sauf peut-être la figure donnée par DE Sancris (loc. cit., £. I), ni surtout aucune description ne nous la faisaient pressentir. — Braze (loc. cit., p. 23), qu'il faut toujours citer pour tout ce qui touche aux mœurs et à l'apparence extérieure du Cachalot, donne une figure tout à fait inattendue de l'extrémité de la tète vue de face. Il la représente avec les contours

La position où se trouvait la tête quand elle fut hissée sur le chantier :

reposant sur le côté droit, ne nous a pas permis de prendre un dessin

d'une amphore antique pointue par l'extrémité inférieure. J. Rogerrsox, Description of the Blunt Headed Cachalot, dans Phil. Trans., 1770, avait donné une figure à peu près pareille de la coupe de la tête. Braze figure de plus au centre un espace à peu près carré qui serait même, d’après lui, légèrement déprimé. On rapprochera de ces indications les figurines kamtschadales signalées par CHaisso, où l'artiste a figuré sur l'avant de la tête du Cachalot coupée carrément deux sortes de narines indépendantes de l’évent. Nous garantissons l'exactitude de la description et de la figure que nous donnons de notre côté, en laissant bien entendu la part qu'il convient aux variétés individuelles. Nous reproduisons au surplus ici une gravure publiée antérieurement

par La Nature, n° du 8 sept. 1888, donnant l'apparence de l'étrave d'après une photographie que nous devons à l'obligeance de M. Ralph Dabney et que nous avions communiquée dès le 16 juin 1888 à la Société de Biologie (voy. Poucuer, Note accompagnant la présentation de photographies de Cachalot). Le « junk » séparé à été laissé de côté (à gauche au premier plan) pendant que les hommes puisent le spermaceti dans le tissu adipeux de la partie supérieure de la tête amenée à terre par les grues dont on voit le pied. La forme de l'étrave se dessine nettement, vue comme elle le serait par le regard rasant verticalement l'extrémité antérieure de la tête d'un Cachalot. Les deux trous qu'on apercoit sur le « junk » ont été faits pour passer les chaines au moyen desquelles on l’a amené à terre. — Quant aux photographies prises aux Acores également dans le courant de 1888 par le prince AzBerr be Monaco et insérées aux Comptes rendus de l’Académie (3 décembre), elles sont faites malheureusement d'après un animal en état avancé de décomposition et qui flottait certainement sur la mer depuis plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois. Elles n’ont par suite aucune valeur anatomique.

aussi rigoureusement exact que nous l’aurions voulu, de la région de l’évent qui se présentait obliquement. L'évent est tout à fait à gauche et regarde presque directement en haut quand l'animal est sur le côté; sa forme est celle d'une & allongée avec l'extrémité antérieure plus droite, comme redressée (1). Des deux lèvres de l'évent, la droite est plus épaisse, plus élevée et reportée plus en avant que la lèvre gauche. C'est la lèvre droite de l’évent qui, à ce niveau, devient le sommet de la tête de l’animal. Une particularité très intéressante est qu'au-dessous de la lèvre gauche de l’évent et un peu en avant se voit sur le côté de la tête un sillon à bords largement ouverts, mais dont le fond linéaire est nettement accusé (2) :

L'extrémité antérieure de la bouche est au niveau de la perpendiculaire abaissée de l’évent. Dans toute son étendue, à l'extrémité antérieure aussi bien que sur les côtés, elle est limitée par la saillie rigide et anguleuse qu'on peut appeler lèvre supérieure et qui joue essentiellement le rôle d'une gouttière où est reçue la mâchoire inférieure.Les dents sont puissantes. Chacune occupe le sommet d’une sorte de saillie où mamelon, mais sans que le bord de cette saillie adhère à la dent. Ces mamelons sont légèrement plissés. Ils sont séparés les uns des autres par un sillon transversal nettement accusé. Entre la peau de la saillie qui porte la dent et celle-ci existe une large rainure remplie d’une matière foncée qui monte en couche verdâtre sur l'extérieur de la dent. Sur les dents usées la ligne de séparation de la dentine et du cément est marquée par une couronne violatre. Les dents sont en général peu fermes dans la gencive, les médianes qui sont aussi les plus fortes sont toutefois moins mobiles que les autres. Plusieurs sont brisées et certainement depuis longtemps, mais ne présentent aucune apparence de carie. En arrière, une dent paraît être tombée depuis peu, une autre est sous une saillie de la gencive, et n'a pas fait éruption. Nous reviendrons sur ce point. A la mâchoire supérieure, aueune dent ne se laisse voir. Le cap. F. Bapüsta me dit en avoir parfois trouvé, et qu'on peut même les enlever avec la

(4) La configuration de l'évent est donc très différente aux deux extrémités, contrairement à la figure d'ailleurs très mauvaise qu'en donne pe Sancris (loc. cit. fig. XII).

(2) De Saxeris (loc. cit., p.133 et fig. XIV), sur le Cachalot qu'il observe, prend ce sillon pour une cicatrice et disserte longuement sur les causes qui ont pu là produire.

main. Les dents, quand la mâchoire se ferme, sont logées dans les cavités de la gencive supérieure qui les reçoivent tout entières (1). Les cavités du milieu (les plus profondes) se continuent en dehors par une sorte de goulttière à la face interne de la lèvre. Au niveau de la quatorzième dent, la longueur de cette gouttière en dehors de l’orifice circulaire de l’excavation est de 14 centimètres. Le fond des cavités qui reçoivent les dents est tapissé par la même peau épaisse, grégie, que le reste de la bouche. La couleur de la peau de la cavité buccale est pâle, le fond seul est très blanc, comme nous l'avons dit, d’un blanc d'argent, spécialement au niveau de la voûte palatine.

On avait, pour les convenances du travail, frappé une amarre sur la mâchoire inférieure et on la virait au cabestan. On n’a pu ainsi écarter la mâchoire de plus de 30 centimètres environ; les dents auraient plutôt cédé et la mâchoire se serait brisée. Toute la disposition anatomique de la mâchoire semble indiquer d’ailleurs que les mouvements de celle-ci, comme chez le Dauphin, doivent être très limités, et l'observation que nous venions de faire parait bien prouver qu'il en est ainsi, malgré l'autorité de divers auteurs et l'accord de la plupart des baleiniers à nous représenter les Cachalots comme pouvant laisser pendre presque verticalement leur mâchoire inférieure à la manière des Balænides, dont l’organisation sous ce rapport est d’ailleurs absolument différente.

La langue est à bords parallèles et à extrémité arrondie. Elle ne dépasse pas le niveau où commence la symphyse de la mâchoire. Elle est blanche, mamelonnée, à larges incisures sur les bords. Je cherche vainement les papilles foliées, mais je ne saurais affirmer qu'elles n'existent pas. La langue est attachée au plancher de la bouche par une sorte de frem dont le bord saillant présente une courbe élégante et s'étend jusqu'à la pointe de l'organe, la ramenant un peu en arrière (2).

Les paupières moins bien dessinées que chez les Balænides limitent une

(1) A la mâchoire supérieure, chez le Dauphin, il n'est pas rare de voir des dents manquer, et alors on y trouve de petites excavations où s'engagent les dents de la mächoire opposée comme cela a lieu chez le Cachalot.

(2) Nous n'avons rien vu et nous ne trouvons rien non plus sur l'extrémité de la langue d'un gros mâle conservée dans le sel, qui rappelle le cappezzolo linguale décrit et figuré par pe Sancris (loc. cit.) et qu'il faut dès lors considérer comme une particularité individuelle,

fente profonde. En enfonçant le doigt de toute sa longueur dans l'orbite gauche, je ne sens point le globe et crois la bête aveugle. Il n'en était rien, comme j'ai pu ensuite m'en assurer ; si cette disposition n’est pas cadavérique (et l'animal étant tout frais cette hypothèse parait improbable), il faudrait admettre que le globe de l'œil chez le Cachalot peut subir sous l'influence de ses muscles un retrait considérable en dedans. Si la position où le globe de l'œil s’est présenté à nous est habituelle, il en faudrait conclure que le Cachalot est de fait aveugle, comme le disent les baleiniers (1).

La tranche de la tête nous offre une section nette dont le diamètre égalait la hauteur d’un homme de grande faille. Les muscles y sont d'un rouge foncé. A l'air, en se desséchant, ces muscles deviennent presque noirs. La couche de lard sur toute la tranche a une épaisseur sensiblement égale de 11 à 12 centimètres, elle est farcie des Trématodes enkystés, sur lesquels nous reviendrons (2). Au-dessous du lard existe une puissante aponévrose élastique.

La nageoire est noire en dessus et en dessous, elle est plus longue que large, mesurant 0",95 de long sur 0°,30 de large. La place des doigts,

au moins de trois d'entre eux, est bien marquée, avec un retrait sensible du

(4) Le capitaine Mc Kexsre (dans Maury, loc. cit., p. 237) prétend, et il a très vraisemblablement raison, que la vision chez les Cachalots est fort imparfaite, et qu'ils ne voient pas le plus souvent le harponneur qui approche d'eux. Il attribue à celte imperfection de la vue le désordre où on voit parfois les Cachalots, se jetant les uns sur les autres quand ils sont troublés ou effrayés. D'autre part les veux chez les Cachalots semblent sujets à de fréquentes maladies. Il faut peut-être et même selon toute probabilité les attribuer à des parasites. Certains auteurs ont aussi rapporté que chez cet animal un des yeux était plus grand que l’autre, mais cetle assertion ne semble reposer sur aucun fait positivement constaté. BEaLe parle d’un Cachalot pris par le capitaine William Swain, qui avait les deux yeux désorganisés et remplacés, dit BEALE, par des masses fongueuses faisant saillie hors des orbites. L'animal était donc bien certainement aveugle et l'était de longue date. Ce cachalot cependant élait assez gros et donna une bonne quantité d'huile. BeaLe (loc. cit., p. 36) semble inférer de là que le Cachalot doit prendre sa proie à l’appât. Mais nous savons que les animaux aveugles semblent en général souffrir si peu de cette infirmité qu'on doute parfois s'ils le sont. — Le capitaine F, Baptista nous à répété à son tour que les Cachalots étaient souvent aveugles. Peut-être cette opinion très répandue dans le monde des baleiniers n'est-elle que l'écho lointain de cette ancienne croyance que les grands Cétacés n'y voyaient point en raison de la masse des chairs épandue au-devant de leurs yeux (?), ou avaient tout au moins la vue courte et ne pouvaient se conduire qu'avec l’aide d’un « pilote. » Voy. OPriEN, Halieutiques, chant V; Eurex, iv. IT, ce. x, et PLurarQue, Dialogue de l’Adresse des animaux, qui attribue à la perte de ce guide nécessaire l’échouement des gros cétacés au rivage.

(2) Voy. Poucuer et BeAurecaro, Note sur les parasites du Cachalot, Soc. de biologie, 1888.

bord de la nageoire entre le premier et le deuxième (1). A chaque doigt correspond un épaississement un peu plus grand du membre PAL se. 6).

La queue a ses deux lobes séparés par une incisure profonde dont les bords arrondis se recouvrent, le lobe droit passant au-dessus du lobe gauche. Les lobes sont obtus aux extrémités. Nous avons pu dessiner la queue après qu'elle avait été halée à terre, et nous en reproduisons le croquis (pl. I, fig. 6). La racine de la queue mesure 0",35 de diamètre transversal. Chaque lobe mesure 1°,15 de large et 1,10 de long; mais les deux lobes chevauchant comme il vient d’être dit, la queue mesure seulement 2,18 de large (2).

Telles sont les données que nous pouvons fournir de visu sur l'aspect extérieur du Cachalot. On doit admettre que l’espèce présente, d’un individu à l’autre, d'assez grandes différences qui, jointes peut-être à celles résultant de la maladie, expliquent les divergences singulières des auteurs et par suite l'insuffisance des représentations qui ont été faites

jusqu'ici de cet animal (3).

(1) Ce caractère paraît s'être présenté avec une sorte d’exagération sur le sujet observé par DE Saneris (loc. cit., p. 471, et tav. I). Il nous semble ici encore remarquer une infériorité notable dans le profil donné tav. VII, 21. Cf. ci-dessus p. 8, note f.

(2) Les lobes de la queue, d'après les auteurs, mesurent (chez le mâle) 6 à 8 pieds de long sur 14 de large. Scammon dit 45 pieds (loc. cit., p.75) chez les plus grands mâles, c'est-à-dire un sixième environ de la longueur totale de l'animal. C'est sensiblement la proportion que nous avons notée. Rappelons à ce propos que sur les figures données du Cachalof, même celles qui passent pour les plus exactes, les lobes de la queue sont représentés allongés transversalement comme ceux des Balænoptères ou des Dauphins. Il convient d’excepter les figures données par DE Sancris, loc. cit.

(3) Fréo. Cuvier, dans une excellente étude sur les Cachalots (De l'Histoire naturelle des Cétacés, Paris, 1836), la meilleure certainement qui ait été faite par les zoologistes qui n'avaient pu voir et observer ces animaux en vie, se plaignait déjà « de l'absence de bonnes représentations de cet «animal et de l'imperfection de celles qui sont prises à terre d’après des individus souvent partiel- «lement enfouis dans le sable, dont on ne peut distinguer tous les organes ou que le développement «des gaz à l'intérieur de leurs organes et même de leurs tissus commence à déformer plus ou «moins. » Même encore aujourd'hui, si nous en jugeons par ce que nous avons vu, il n'existe pas de bonne figure représentant le profil du Cachalot. Nous ne parlons pas des plus anciennes qui ont été données et sur lesquelles nous reviendrons. Parmi les modernes il convient de citer BEALE, qui est le premier en date (1836) et qui se montre généralement très bon observateur. BEALE signale le dessin de Corner (1798) et l'excellente gravure de Huccixs d'après un croquis pris dans les mers du Sud sur l'animal mort. Enfin lui-même nous donne un croquis que Scaumon reproduit. Toutes ces figures représentent l'animal comme ayant la tête nettement équarrie en avant. Y a-t-il là en réalité une variété qui puisse se présenter quelquefois ? Y a-t-il des individus ayant le devant du museau aplati? S'il en est ainsi le fait serait assurément curieux, et il resterait à rechercher la cause d’un pareil écart. Cf. ci-dessus p. 41.

Taille. — Comme un certain nombre de Mammifères marins, le Cachalot offre une très grande différence de taille entre les deux sexes. Les mâles sont beaucoup plus grands. Un Cachalot mesuré par Braze (loc. cit., pages 15, 17) dans les mers du Japon avait 84 pieds de long, 1 pied — 0",304 x 84 — 25,50. On paut considérer cette dimension comme un maximum (1).

En style de pêche les dimensions d’un Cachalot s'expriment par le nombre de barils d'huile qu'il fournit. Le baril « barrel » est actuellement une mesure conventionnelle, mais d’après laquelle se font tous les règlements des pêcheurs. Aux Acores le baril=31 1/2 american gallons — 25 1/2 imperial (english) gallons (2). En litres 1 imperial gallon — 41,543, ce qui fait { baril = 114,483. Les mâles fournissent environ 50 à 100 barils. On en compte qui ont donné jusqu’à 120 barils (3) et Seapury (dans Lanpemaw, loc. cit., p. 98, 4) en cite un d’après sa propre expérience. Au contraire le capitaine Joux Coxk (4) déclare que jamais un Cachalot n’a donné plus de 110 barils. Les plus petits que l’on exploite à la mer sont de à barils; communément on tire d’un mâle 45 ou 50 barils ; les femelles

1 ul fourniraient 15 barils environ. C’est dans le Pacifique, vers l'équateur et depuis la côte américaine jusqu'au 135° de lat. O. d’après le cap. Seasury (dans Linpemax, loe, cit., p. 242) que les Cachalots donnent la plus grande quantité d'huile; ils seraient plus petits dans la mer des Caraïbes et dans le golfe du Mexique, enfin dans Atlantique et dans l'Océan Indien. Posr (5) estime le poids d'un Cachalot ordinaire à 60 tonnes.

Les femelles n’ont, d’après Brae (loc. cit., p. 52), que le cinquième et

(1) De Saxcens, loc. cit., a donné une longue liste de mensurations relevées par lui sur le Cachalot de 15 mètres échoué près d’Ancône en 1874. Pasu, dans Maury, loc. eit., p. 242, avait déjà donné les mesures d’un Cachalot de 95 barils.

(2) Le baril (barrel) est coté par Linpeman (Die arctische Fischerei der deutschen Seestædte, 1620-1868, Erganzungsheft n° 26 zu Pet.’s geogr. Mittheilungen, 1869, p. 61, a) à 226 livres, c’est-àdire à un hectolitre ou environ 400 kilogrammes d'huile. Ailleurs (p. 62, b) le même auteur estime le tonneau à 216 livres. D’après L.E. Poucuer, Métrologie terrestre, an V, le « barrel » — 121,6 kil.

(3) Posr (dans Maury, loc. cit., p. 242). — D'après un renseignement que veut bien nous communiquer M. Ralph Dabney les plus gros Cachalots pris aux Acores seraient de 130 barils. Il n’est pas rare d’en prendre de 105 barils. Les plus petits que l’on pêche donnent 3 barils. La femelle dont le squelette sera décrit plus loin était une bête de 11 barils. Ces différences avec les chiffres

que nous donnons d'autre part s'expliquent très bien par la difficulté plus grande d'exploiter le Cachalot à la mer qu'au rivage.

(4) Cité par Mackensie, dans Maury, loc. cit., p. 258, (5) Dans Maury (loc. cit., p. 242).

d’après Posr (1) que le quart du volume du mâle; Scammox (loc. eit., p. 74) les dit seulement d’un tiers ou d’un quart plus petites que les plus grands mâles (2). Elles ne mesurent ordinairement que 30 à 35 pieds (3)=9 à

10 mètres et donnent rarement plus de 20 barils d'huile (4).

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