‹ Recherches sur le cancerChapitre 1 sur 10 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

On a le droit de s'étonner qu’à une époque comme Ja nôtre, où toutes les forces de l'esprit humain sont dirigées vers l’analyse des phénomènes et la démonstration de leur nature, de leurs caractères et de leurs causes , on ne soit pas encore sorti du chaos doni l’histoire des maladies cancéreuses offre le spectacle.

La science et l’art paraissent avoir subi à cet égard les mêmes errements, et pendant que les académies avouent leur impuissance à distinguer les tumeurs cancéreuses , et accumulent en vain les caractères prétendus différentiels du tissu squirrheux et du tissu fibreux, les exploitateurs annoncent des traitements médicaux et des remèdes spécifiques dont ils se déclarent seuls dépositaires, et spéculent comme toujours sur l'ignorance et la crédulité publiques:

Il serait temps, cependant, de sortir de ces voies sans issue où les hommes les plus expérimentés et les plus instruits ne sont arrivés qu’à l'incertitude et au doute, et nous n’hésitons pas à déclarer que les chirurgiens n’ont

pas accordé assez d'importance aux investigations microscopiques.

Les Allemands nous ont peut-être devancés sous ce rapport, et nous ne devons pas hésiter à les imiter et à demander au microscope le dernier mot de sa puissance sur le diagnostic du cancer.

Toutes les fois qu’un nouveau mode d’exploration scientifique nous est offert , 1l faut nécessairement, avant d’en dédaigner et d'en repousser l'emploi, nous assurer de sa véritable valeur, et c’est, nous regrettons de le dire, ce qui n'a pas été fait d’une manière suffisante, au sujet du microscope appliqué à l'étude des affections cancéreuses.

Nous ne venons pas apporter aujourd'hui un traité ex professo sur ce sujet ; nous nous bornerons à signaler quelques faits d’un trop grand intérêt pour ne pas éveiller l'attention des hommes de l’art, et nous serions heureux de les voir poursuivre de pareilles recherches et en obtenir de nouvelles lumières.

Un malade, âgé de quarante-huit ans, entra à notre clinique chirurgicale de la faculté de médecine de Strasbourg, pour un cancer des lèvres datant de quatre ans. L’affection réunissait tous les caractères attribués par les pathologistes aux tumeurs cancéreuses ulcérées. Ceux qui l'avaient observée n’avaient pas hésité à en porter le même diagnostic, et néanmoins nous pümes affirmer après l’opération, et malgré la récidive apparente d’un ulcère buccal , qui guérit sous l’influence d’un traitement particulier dont nous fimes usage, que ce prétendu cancer devait être tout simplement raugé parmi les lésions de l'appareil épidermique. Nous avons fait graver les dessins que M. Küss , professeur agrégé de notre faculté, a eu la bonté de nous donner, et nous publions les savantes remarques dont ii a

bien voulu les accompagner. Personne ne contestera, je pense, la réalité de ce fait, dont il est inutile de faire ressortir l’immense portée, sous le triple rapport du pronostie, du traitement et de l’histoire générale de la pathologie.

MüLLer avait déjà fait connaître des observations semblables; M. Caézius en a publié plusieurs exemples, et M. H. Leger en a rapporté d’analogues dans son bel ouvrage d'anatomie et de physiologie pathologiques. Ce sont à cependant des vérités presque nouvelles en France, et elles doivent prendre la place qui leur est due.

Plusieurs objections ont été dirigées contre les résultats fournis par le microscope.

Nous renverrons aux ouvrages de MüLLEr , de HENLE, de Manpz, de DonNé , ete., ceux qui contestent l’exactitude et la précision des faits révélés par cet instrument. Avec de l’habitude et des grossissements convenables, on arrive à des observations généralement concordantes , que chacun peut répéter et vérifier.

On suppose que les formes pathologiques sont susceptibles d’être confondues avec des éléments normaux, et que la cellule du cancer existe et se retrouve dans le tissu cartilagineux. Ce n’est pas exact. La cellule des cartilages est une ampoule développée dans.une sorte de gangue ; elle n’est pas libre et isolée comme celle du cancer, dont on peut suivre l'accroissement et les métamorphoses successives.

On arguera de l'impossibilité de fonder une classification des tumeurs d’après les données microscopiques. Là n’est pas la question , et 1l ne s’agit pas de vouloir tout ou rien d’un moyen d'exploration scientifique quelconque. A supposer que le microscope ne soit pas toujours d'accord avec nos idées actuelles, s’ensuit-il que l’on doive en rejeter l’usage? Il nous faut accepter les éclaireissements

même mcomplets, et, à cet égard, on est dans le vrai en affirmant que la cellule , telle qu’elle a été décrite et que nous la représenterons, parait être l’élément caractéristique de toute une grande classe de tumeurs, unanimement regardées de nos jours comme des cancers. |

M. Küss a eu l’occasion d’en étudier plus de soixante exemples; plusieurs fois 1l l’a fait de concert avec M. Le- REBOULLET, professeur à la faculté des sciences, M. le docteur Rusrr, l’un de nos micrographes le plus exercés, et il a constaté l'existence de la cellule cancéreuse au milieu d'éléments souvent très-divers. Depuis le commencement de cette année, j'ai remis à M. Küss des parcelles de tumeurs dont j'ai dû pratiquer l'ablation ou pallier les effets, et j'ai vu confirmer, étendre ou rectifier mon diagnostic , toujours avec avantage.

Serait-ce de peu d'importance pour l’histoire du cancer, que cette tumeur épidermique des lèvres, dont la nature réelle nous à été seulement signalée par l’inspection microscopique ? Que deviendrait, en présence de pareils faits, l’assertion que les cancers des lèvres ne se reproduisent pas après l’ablation ? On voit quels éléments nouveaux apporte en pathologie une révélation de ce genre, et quelle néces-. sité elle entraîne de faire intervenir le microscope dans la discussion de si graves sujets.

Nous citerons d’autres observations pour appuyer ces remarques. Un de nos malades offrait une affection de la première phalange du doigt auriculaire gauche, considérée par beaucoup de chirurgiens comme une simple carie, et par d’autres hommes de l’art non moins expérimentés comme un carcinome. Le doute, comme on le verra par les détails que nous rapporterons, était autorisé, et le diagnostic des plus difficiles. Une première amputation avait

été pratiquée , et il y avait eu récidive. L'intervention du microsccope sembla démontrer l'existence de cellules cancéreuses, et dut entrainer une seconde opération, suivie d’un succès momentané.

Dans un troisième cas, le microscope nous indiqua un symptôme jusqu'ici inconnu et cependant pathognomonique des cancers ulcérés de l'estomac. Sur un vieillard mort dans mon service , les cellules désagrégées du cancer et mêlées aux globes de pus, étaient rejetées par le vomissement.

J'ajouterai encore à ces exemples si féconds en enseignements de toute sorte, le résultat de l’inspection microscopique d’un grand nombre de tumeurs considérées comme des cancers, et que nous dûmes ranger dans diverses catégories , dont nous exposerons l’histoire.

Observation I, recueillie par M. BENoIT, aide de clinique, service de M. le professeur SÉDILLOT. — Pseudo cancer de la lèvre inférieure ; excision; guérison.

Le nommé Antoine Sucker, âgé de quarante-huit ans, profession de journalier, entra à la clinique de M. le professeur SÉDILLOT, Le 3 avril 1845, et fut placé salle 19, lit 25. Taille petile , constitution faible, tempérament lymphatique, nutrition détériorée, cheveux chatains; les parents se portent tous bien, et lui-même, avart son affection actuelle, jouissait d’une bonne santé.

Il y a quatre ans, sans cause conuue, il vit apparaître à la lèvre inférieure, près de l’angle de la bouche, une petite vésicule , qui se rompit bientôt par le grattement, et à laquelle ” succéda une ulcération saignante, siége de démangeaison et de picotements. L'’ulcération depuis ce moment a fait de continuels progrès, présentant toujours le même aspect violacé, saignant et grisâtre. Cependant la lèvre avait peu augmenté de volume. Depuis le commencement de l'hiver dernier, l'affection prit un nouveau développement, et le tissu nouvellement formé s’accrut rapidement,

Aujourd’hui on observe au bord libre et aux deux tiers

gauches de la lèvre inférieure, une masse charnue, exubérante , en forme de champignon, un peu déprimée vers son milieu, dure, résistante, saignant facilement lorsqu’en vient à détacher quelques croûtes noirâtres qui la recouvrent vers ses extrémités ; grisätre et à fond sale vers sa partie moyenne, relevée en crête et soulevant l'angle labial à gauche. Intérieurement, elle occupe le bord libre de la lêvre; la muqueue est ulcérée en dedans de la joue , et au delà de la commissure gauche dans une étendue de quatre à cinq centimètres, douleurs lancinantes, peu vives à la pression, sentiment de brülaure, picotements , ganglions du cou non tuméfiés, point de traces de maladies chroniques. Appétit, sommeil, forces générales conservées. Cette tumeur offrant toutes les apparences du cancer des lèvres, comme le fait remarquer M. SÉDILLOT, est enlevée, par ce professeur, le 5 avril, au moyen du procédé suivant : Une première incision transversale est pratiquée au niveau de la commissure gauche des lèvres, dans l'épaisseur de la joue, jusqu’au delà de l’ulcération existant à l’intérieur de la bouche, puis deux nouvelles incisions trés-obliques, dont l’une a son point de départ au point de terminaison de la première, et l’autre au bord droit de la lèvre, circonscrivent la totalité de la tumeur en ménageant les tissus sains, et permettent d’en achever l’ablation complète. Les adhérences de la lèvre inférieure au maxillaire ayant été détruites en partie, M. SÉDiLLoT affronte les bords des incisions et pratique la : réunion immédiate par quelques points de suture entortillée. Il en résulte une double plaie, l’une transversale, répondant à la commissure , et l’autre verticale , occupant la lèvre.

Pansement simple, peu de tensivn de la lèvre contre l’arcade dentaire, au-devant de laquelle on place un petit linge enduit de cérat. Malgré la perte de substance, comprenant les deux tiers du bord libre de la ièvre, la difformité est parfaitement dissimulée, en raison de l’extrême élasticité des parties. Nuit bonne, sommeil, point de douleur, état général très-satisfaisant.

On retire les épingles le quatrième jour, et il s'écoule de l’angle inférieur de l’incision en V une goutelette de pus. La réanion est parfaite; le malade n’accuse aucune douleur ; appétit, sommeil, fonctions générales en bon état. |

Deux jours plus tard , on enlève les fils sous lesquels un peu de suppuration s’est formée; du pus s'écoule par les ouvertures des épingles inférieures ; lèvre en bon état, à l'exception des points correspondant à la cicatrice de la face interne de la

joue; il y existe quelques granulations ulcéreuses roageûtres, point de tuméfaction, point de douleur ; sommeil ; appétit.

Toujours quelques gouttes de pus; du reste, même état; un peu de gonflement,

Le 14, presque plus de suppuration, point de tuméfaction ni de douleurs; vers le bord de la lèvre, ulcération que l’on touche avec le nitrate d'argent. A l’intérieur de la bouche, l’alcération dont nous avons parlé, semble s’accroître. M. Sk- DILLOT la touche, le 20, avec un crayon de potasse à l’alcoo!, et trouvant que le linge interposé entre la lèvre et les dents ne prévient pas suffisamment le contact irritant de ces der- ° nières, fait envelopper l’arcade dentaire d’ane lame de plomb. Ce corps étranger n’offrant pas une surface suffisamment polie, et restant difficilement en contact avec la plaie, M. Sé- DILLOT applique, le 5 mai, une lame de plomb plus épaisse, qu’il façconne exactement sur l’arcade dentaire, pour éviter toute saillie et toute mobilité. A partir de ce moment, la cicatrisation de l’ulcération buccale marche rapidement, et le 16,

le malade, parfaitement guéri, quitte l'hôpital, sans autres traces de son opération, qu'une double cicatrice linéaire à peine visible.

« On remarquera l’efficacité de la simple interposition d’un corps à surface lisse et polie entre l’arcade dentaire et l’ulcère buccal, qu’on aurait pu supposer a priori de mauvaise nature. Avant de connaître le véritable caractère de ces sortes d’affections, M. SÉDILLOT éfail arrivé par l’expérience et l’étude attentive des phénomènes, à recourir à ce mode de traitement, comme on en trouvera des exemples aux articles Cancer des lèvres, des comptesrendus de la clinique de ce professeur, par MM. VILLEMIN et L’HUILLIER.»

Nous ne rapporterons pas ici les notes de M. BEnotr, destinées à étabiir la nature propre de la maladie, cette question se trouvant expressément traitée dans la communication suivante , que nous devons, comme nous l'avons déjà indiqué, aux savantes recherches de M. Küss.

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