CHAPITRE DEUXIÈME
L'organe enlevé à l'autopsie séjourne d'abord dans une solution à 1/1000° de sublimé. On fait ensuite une incision longitudinale profonde en se servant d'instruments flambés ; l'une des surfaces de section devient le point de départ d'une seconde incision faite avec de nouveaux instruments stérilisés ; l'une de ces secondes surfaces de section devient, à son tour, le point de départ d'une troisième incision faite encore avec des instruments stérilisés. Sur l'une des troisièmes surfaces on râcle alors l'organe avec un scalpel flambé, et on introduit rapidement la substance obtenue dans un tube dont la gélatine a été fondue, puis refroidie vers 30°. Nous avons ensemencé ainsi parfois dans un seul tube de gélatine une quantité de parenchyme de la grosseur d'une noisette ; mais ici, pas plus qu'avec le foie soumis au même traitement, nous n'avons obtenu de colonies de virgules. Les godets dans lesquels on versait le mélange, ne contenaient parfois aucune colonie bactérienne. Dans les autres cas, le nombre de celles-ci était extrêmement faible eu égard surtout à l'ensemencement tout à fait massif; par comparaison avec la flèvre typhoïde, ce nombre était infime. Ce ne sont donc pas les colonies étrangères qui ont pu masquer la virgule.
Comment concilier ces résultats avec l'assertion, isolée du reste, de M. Doyen, qui affirme la présence constante du bacille-virgule dans tout l'organisme de l'homme atteint de choléra. M. Doyen est arrivé à cette conclusion par des procédés peu probants ; il prétend avoir obtenu dans trois cas une culture impure du bacille-virgule en inoculant dans des tubes de gélatine des fragments de foie et de rein ; M. Doyen n'a pas appuyé sur l'observation des colonies si caractéristiques, ces résultats tout à fait nouveaux et contraires à toutes les indications antérieures. M. Doyen prétend encore avoir retrouvé la virgule dans les coupes du foie et du rem dans 6 cas sur 7 autopsies qu'il a faites. Il nous parait étonnant que M. Doyen ait obtenu constamment des résultats positifs. Mais, en
DISTRIBUTION. — AUTRES BACTÉRIES
admettant même ces indications, le nombre très restreint de cas observés par M. Doyen comparé aux résultats négatifs si nombreux obtenus par tant d'autres auteurs (^), ne permet en aucune façon de comparer le choléra à la fièvre typhoïde, et de dire qu'il est, comme cette dernière, une infection microbienne générale de l'organisme (Doyen, Areh. de Phys., 15 août 1885, p. 229).
Notre manière de voir peut s'appuyer encore sur les nombreuses injections sous-cutanées de cultures du bacille-virgule, faites en 1885 en Espagne. Leur innocuité, leur inefficacité à prévenir des atteintes de la maladie, semblent prouver que le bacille cholérigène ne trouve pas dans l'organisme humain, en dehors de l'intestin, un milieu favorable à son développement.
On a signalé, à différentes reprises, dans le choléra, des abcès dans diverses régions du corps, des foyers de pneumonie. Il était particulièrement intéressant de rechercher si dans ces foyers, on trouverait des virgules. Nous avons eu occasion d'examiner un semblable cas, et nous avons fait cette recherche avec grand soin dans les poumons en état d'hépatisation grise ; nous n'avons rien trouvé que des coccus et des diplococcus. Il y a eu, du reste, à ce moment, dans l'hôpital, une série de cholériques atteints de pneumonie, ce qui permet de penser à une infection intercurrente.
Le bacille-virgule est localisé dans l'intestin, d'où il peut, dans tes cas anciens, passer dans la vésicule et les voies biliaires. Son existe7ice dans d'autres organes nous semble, jusqu'à présent, n'avoir été établie sûrement pour a ucun cas.
(1 M. Ceci, dans plus de 100 cas, a inoculé dans des tubes <le gélatine du sanç des fragments de foie, de rate, de rein, en opérant avec les précauLions classiques- •téHes'" développement ni de virgules, ui d'autres bac^
C. — Autres bactéries trouvées dans les cadavres des cholériques.
On sait qu'Emmerich, un élève de Pettenkofer, à Munich, a suscité un concurrent à la virgule sous la forme d'un bacille droit et petit ne liquéfiant pas la gélatine; il a signalé la présence de ce bâtonnet dans toutes les cultures prises sur neuf cadavres de cholériques et examinées ultérieurement à Munich ('). Il a été répondu à Emmerich que, dans des semis impurs, la bactérie qui offre le plus de vitalité finit par l'emporter sur les autres, et que c'est là ce qui a dû avoir lieu dans les tubes transportés de Naples à Munich. La fragile virgule a succombé rapidement pour faire place à quelque vigoureux bacille acclimaté dans nos parages [Flûgge. D. Med. Wochenschrift, 8 janvier 1885). Nous avons voulu, néanmoins, contrôler l'assertion d'Emmerich.
La recherche de bactéries autres que la virgule était intéressante à un autre point de vue encore, qui est le suivant. Se produit-il secondairement une invasion bactérienne de l'org-anisme à la faveur des désordres de la paroi intestinale; en d'autres termes, les bactéries diverses qui habitent l'intestin viennent-elles à passer dans les ' liquides de l'organisme ? Cette invasion pourrait jouer un rôle dans les phénomènes dits de réaction ?
Des colonies diverses se sont développées dans les godets où l'on avait fait un ensemencement massif d'après le procédé indiqué plus haut; le nombre des colonies a été très restreint, comme nous l'avons déjà dit, à tel point qu'il nous semble impossible de songer à une infection générale de l'organisme par un microbe quelconque susceptible de végéter dans la gélatine. Nous avons
(J) D. Med. Wochemchrift, 11 déc. 1884, *'
DISTRIBUTION. — AUTRES BACTÉRIES
trouvé ces colonies composées tantôt d'un petit bacille droit liquéfiant la gélatine, tantôt d'un autre semblable, mais ne liquéfiant pas, tantôt d'un très gros bacille droit, tantôt de coccus; une fois nous avons observé une colonie d'un bacille courbe différant nettement de la virgule ('), etc. Dans le plus grand nombre de godets il n'y a eu aucun développement dans les deux ou trois premiers jours ; il faut donc aussi sans doute faire une certaine part à la contamination par l'air dans ces vases à fermeture imparfaite et ouverts tous les jours pour l'examen microscopique.
Cette dernière cause d'erreur se trouve à peu près complètement éliminée dans les tubes à gélatine ensemencés par piqûre. Les expériences installées de cette manière ont été faites en bien plus grand nombre que les semis en godets :
Des colonies diverses ont été obtenues aussi, quoique exceptionnellement, dans ces tubes.
Elles n'ont présenté aucune constance ni dans leur aspect et leur développement, ni dans leur composition élémentaire.
En conséquence, nous ne pouvons confirmer la découverte d'Emraerich.
Nos expériences nous paraissent cependant avoir mis hors de doute la présence, exceptionnelle il est vrai, d'autres bactéries dans les organes. Nous n'en avons trouvé en aucun cas dans le cœur, non plus que dans beaucoup des semis opérés avec d'autres organes. Dans les cas positifs observés par nous, le nombre des bactéries ayant envahi les organes doit être considéré comme très faible, comme minime par rapport au nombre énorme de microorganismes que l'on trouve dans les maladies septiques (la fièvre typhoïde, par exemple). Nous verrons plus loin, à propos de la physiologie, quel rôle on est en droit de leur attribuer,
(1) Corail et Babes (p. 487> ont obtenu aussi par inoculations sur des plaques ou dans des tubes avec de petits morceaux d'organes de cholériques « diverses espèces de bactéries dont certaines liquélient la gélatine et présentent la forme courbée ; mais on peut les distinguer des bacilles en virgule. »