III. — Des tornades
Quoique n’étant pas rare, la forme d'orage dont nous venons de faire la descri()tion comme témoin oculaire, est cependant la moins commune. C’est le plus souvent à la suite de tornades que l’on entend gronder le tonnerre.
Nous avons observé avec soin dans plusieurs points du Sénégal en 1862 et 1863, ainsi qu’à Saint-Louis et à Corée, en 1872 et 1873, un grand nombre de tornades. Laissant de côté
DES ORAGES ET DES TORNADES
toutes recherches biographiques, nous allons essayer de donner au lecteur une idée de ce qu'est, au Sénégal, une tornade.
Remarquons que le vent semble jouer un rôle tout a fait secondaire dans l’orage tel que nous venons de le décrire. Dans la tornade, au contraire, c’est le vent qui va jouer le rôle principal. C'est au vent que la tornade doit sés propriétés les [)lus redoutables el en même temps les plus caracléristiques.
La tornade survient le plus souvent après une journée de calme et de chaleur accablante, analogue à la journée d’hivernage dont nous venons d’essayer de tracer le tableau.
La brise de SO, qui dominait pendant l’hivernage, a fait place à une journée de calme dans laquelle la girouette prend par instant une direction qui indique des vents très-faibles du N au NE. Malgré cette direction des vents, à laquelle est dû un ciel complètement découvert de nuages, la partie méridionale de l’horizon s’assombrit, une petite masse nuageuse, noire, peu étendue règne au S et au SE, et permet de présager déjà la formation d’une tornade. Après un temps qui varie de deux à trois ou quatre heures, cette masse noire se met en mouvement et tend à se rapprocher du zénith en s’étendant de manière que le segment de la calotte céleste qu’elle couvre va en grandissant. Ce mouvement est lent, je l’ai toujours vu se faire dans une direction voisine de celle du S au N. Lorsque la masse de nimbus .s’est élevée à environ 25“ au-dessus de l’horizon, elle y forme un demi-cercle régulier au-dessous duquel on peut parfois apercevoir le ciel.
La direction du S au N des nuées supérieures indique bien la marche générale du météore, son mouvement de translation qui est le seul apparent, tant que la bande supérieure demi-circulaire qui circonscrit ces nuages n’a pas atteint le zénith.
Le bord de cette masse en mouvement tranche, par sa teinte d’un noir sombre, sur le bleu du ciel à peine parcouru par quelques flocons blancs qui, sur un autre plan, se meuvent dans la direction des vents de NE devenus un peu plus énergiques, dans les couches inférieures de l’air.
CLIMAT IIE SAINT-LOUIS
Ce bord forme comme un bourrelet. On peut juger aisément à la manière dont ce bourrelet est formé, à sa convexité, regardant le N, tandis que sa partie inférieure frangée regarde le S, qiCun obstacle s’oppose à la progression du météore et retarde son ascension; il y a, semble- t-il, lutte entre la faible brise du N qui règne dans la partie découverte de l’borizon et la masse météorique qui s’avance d’un mouvement propre en sens contraire de cette brise.
Lorsque cette accumulation de nuages s’est avancée jusqu’à une distance de L5® du zénith, elle offre un aspect des [dus caracléristi(|ues. C’est un vaste cercle noir, une sorte de champignon sans pied qui serait vu de trois quarts et [)ar en dessous, ses contours sont bien limités en avant et sur les bords droit et gauche, mal définis en arrière dans la partie qui se confond avec l’horizon. Uien n'est plus facile que d’esquisser le croquis de cette masse de nuages, un bon appareil de photograjdiie pourrait facilement en fixer l’image sur une plaque. Quelquefois cette forme, comparable à celle d’un champignon incom[détement ouvert, possède un double bourrelet comme si une calotte sphérique, plus petite, en surmonvait une autre.
Parfois la marche du météore est si lente qu’il met une demi-heure à atteindre le zénith, d’autres fois il s’écoule à peine cinq minutes entre le moment où ces nuages commencent à se mouvoir, et celui où ils arrivamt au dessus de nos têtes. Si un navire est surpris alors avec toutes ses voiles, il n’aura pas eu le temps de les serrer au moment où les nuages atteindront le zénith où, se trouvant [)lacé sous ce vaste tourbillon, il en ressentira le redoutable vent.
Ces nuages sont parfois, mais rarement, sillonnés de quelques éclairs, mais en général on n’entend pas de tonnerre.
Au-dessous de la partie la plus reculée de cette masse noire on distingue de gros nuages blancs et parfois des traînées sombres, analogues aux grains de pluie, venant alors compléter la ressemblance de la tornade avec un immense champignon dont les traînées de pluie représenteraient le pied.
A un moment qui est ordinairement celui où le bord anté-
DES ORAGES ET DES TORNADES
rieur de la tornade atteint le zénilli, souvent un peu plus tôt et parfois seulement au moment où les deux tiers du ciel se trouvent couverts, un vent d’une violence extrême se décliaîne à la surface du sol dans la direction du SE. La masse météorique vue en dessous et de près, n’a plus alors de forme déQnie, la partie du ciel qui était restée découverte est promptement envahie par des nuages qui semblent se mouvoir en désordre. Comme le météore continue sa marche vers le N, il est facile de constater que la direction du vent n’est due qu’à un mouvement propre du météore sur lui-même, combiné avec son mouvement de progression.
Cette bourrasque dure au plus un quart d’heure pendant lequel le vent prend une direction qui passe à l’E, puis au NE, au N, enfin au NO, puis au SO avec une intensité qui va, en général, en faiblissant d’abord, puis en reprenant de l’énergie lorsque les vents passent au SO.
La succession des vents n’offre pas toujours la régularité de celte description, car de temps en temps il y a des reprises de SE. Quelquefois le vent va en faiblissant jusqu’au NO et ne dépasse pas cette direction. Il y a des tornades dans lesquelles la rotation des vents s’arrête au N : la tornade disparaît, du calme et de la pluie lui succèdent, puis les vents se fixent au SO faibles. La seule chose constante, c'est la plus grande énergie du vent au début de la tornade. Cette énergie n’existe avec une force véritablement dangereuse que tout à fait au début et dans la direction du vent de SE.
La violence du vent des tornades est peu en rapport avec sa courte durée, elle atteindrait parfois, dit-on, celles des vents des ouragans, mais le fait doit être excessivement rare. Nous croyons qu’on a peut-être exagéré la force de ce vent. Il peut arrivera renverser Us arbres, enlever les toitures, jeter à la côte les navires dont les ancres ne sont pas solides; mais une circonstance favorable vient toujours diminuer le danger. La mer, au moment où survient la tornade, est toujours d’un calme parfait, de sorte que l’agilalion des flots est trop momentanée et trop subite pour produire do fortes lames, et le
CLIMAT DE SAINT-LOUIS
danger de la mer ne vient pas s’ajouter à celui de l’atmosphère, pour le marin qui aurait assez peu d’expérience, ou serait assez imprudent pour se laisser surprendre par un accident atmosphérique aussi facile à prévoir.
Au bout d’uii quart d’heure, parfois de dix minutes, le météore a disparu. Il n’a consisté qu’en ce mouvement brusque de vent, ce passage de nuages noirs, sans pluie ni orage. La tornade est alors ce qu’on appelle la tornade sèche, c’est la forme la moins fréquente.
Ordinairement, lorsque les vents passent au SO, un orage éclate, la pluie tombe avec une abondance extrême pendant un quart d’heure, puis devient modérée et le vent reste au S ou au Sü faible.
Il est à remarquer que, même lorsque la tornade est sèche, elle est toujours suivie d’un abaissement de la température, très-sensible au thermomètre. Ce qui prouve qu'elle se forme, non au niveau du sol ou de la mer, mais dans les régions supérieures de l’atmosphère, et que l’axe de son mouvement gyratoire s’éloigne de la verticale ou que le mouvement de l’air est plutôt spiroïde que circulaire.
Nous venons de décrire, d’une manière générale, les aspects sous lesquels se présentent au Sénégal les orages et les tornades. Il nous reste à utiliser les observations que nous avons recueillies et à chercher avec leur aide à déterminer, de la manière la plus précise qu’il nous sera possible, les diverses circonstances dans lesquelles se produisent ces troubles atmosphériques.
Nous confondrons d’abord les tornades et les orages dans une recherche commune; plus tard nous ferons les distinctions nécessaires entre ces deux formes d’un phénomène qui est peut-être le même.
DES ORAGES ET DES TORNADES
IV. — A quelle époque de l’année se montrent les tor nades et les orages?
Ces mouvements brusques dans l’atmosphère paisible et à variations régulières du Sénégal, correspondent, d’une manière presque exclusive, à l’hivernage.
Dans la saison sèche, les orages sont extrêmement peu nombreux, leur rareté même est un sûr garant de l’exactitude avec laquelle ont dû être notés les moindres signes .orageux de cette saison.
En examinant les journaux météorologiques de Corée de j 1856 à 1865 nous trouvons qu’il n’a été observé, pendant ces dix années consécutives, que 11 orages en dehors de la saison d’hivernage.
Voici les mois dans lesquels ont été notés ces 11 orages :
Décembre en 10 ans. . . . 2 orages (1857-1862).
Janvier — .... 3 — (1838-1865).
Février — .... 1 — (1864).
Mars — (1857).
Avril — .... Néant.
Mai - .... 4 (1858-1839).
En cherchant des détails sur ces phénomènes, toujours signalés comme tout à fait insolites, nous trouvons que sur ces 11 orages, 8 n’ont consisté qu’en des apparitions très-momentanées et très-courtes d’éclairs, l’audition inattendue de coups de tonnerre, et la chute de quelques gouttes d’eau. Les 3 autres orages ont été précédés de bourrasques peu énergiques et d'une durée très-courte, venant toujours du SE, et suivies d’une pluie modérée accom[)agnée d’éclairs et de tonnerre. Ces bourrasques avaient la forme des légères tornades que l’on observe souvent dans rhivernage.
En consultant les journaux météorologiques de Saint-Louis nous trouvons aussi des exemples d’orages, dans la saison
sèche. Ils sont toujours signalés comme des anomalies. En général ils sont, comme à Corée, de peu d’importance. Une seule de ces observations est digne d’être notée. U s’agit d’une série de 6 jours de pluie et d’orages, au mois de janvier 1862.
Voici cette observation, telle qu’elle est consignée sur le journal de ce mois :
« Du 19 au 23 janvier, il y a eu des pluies abondantes qui ont fourni une hauteur d’eau de 46 millimètres. Les Européens habitant la colonie depuis de longues années, les indigènes eux-mêmes (dit l’observateur, M. Morio), ne trouvent dans leur souvenir aucun phénomène de ce genre. Ces pluies, dans la nuit du 23 au 24, ont été accompagnées d’éclairs, de violents coups de tonnerre, de peu ou point de vent.
« Le 23, vers 6 heures du soir, l'orage reparaît avec la même intensité que la nuit précédente, les vents sont au N^■0, et les épaisnimbus quiapportentl’orage s’élèvent du SO. Le tonnerre gronde jusque vers 8 heures du soir et la pluie tombe par intervalles jusqu’à 9 heures environ, presque pas de vent. »
Il est à remarquer que ce même mois les ras de marée ont été fréquents. Ce trouble apporté dans l’atmosphère de la ville de Saint-Louis, d’une manière aussi inaccoutumée pourrait avoir eu pour cause la présence de quelque grand mouvement atmosphérique dans l’Océan. Ces ras de marée ne seraient-ils pas une tracs de ces grands mouvements? En consultant un certain nombre des journaux des navires ayant navigué dans l’océan Atlantique à cette époque, peutêtre trouverait-on une explication de ce fait anormal.
A la saison appartiennent presque exclusivement
les tornades et les orages. Voici un résumé de nos observations :
DES ORAGES ET DES TORNADES
IVombre des tornades ou orages
observés aux différents postes de la ligne télégraphique de Saint-Louis à Dakar, pendant l’ hivernage de 1874.
MOIS
Saint-Louis.^
Gandiole.
Bétète.
M’Bidgem.
Rufisque.
Dakar.