II. — Des orages
Voici la description d’un orage sans tornade, que nous avons observé à Corée, au mois d’août 1872, ou plutôt la description d’une journée d’hivernage, pendant laquelle nous avons assisté à la formation et à l’explosion d’un orage sur l’horizon de Corée. On peut la prendre pour type de ces journées pénibles de la mauvaise saison, pendant lesquelles tout le monde pressent, avec juste raison, un orage pour la soirée.
La veille, dans la nuit, l’air a été rafraîchi par un orage suivi d’une pluie courte, mais abondante. Après cette nuit, le soleil se lève au milieu de nuages qui paraissent dissipés par sa présence. A peine quelques bouffées de vent de SO se font elles sentir dans la matinée fraîche et agréable. Le ciel n’est parcouru que par de légers flocons blancs, qui s’irradient en éventail en changeant lentement de formes.
Quelques instants après le lever du soleil, le thermomètre manjuait à l’ombre 27®. Sous riôfluence du calme, la chaleur s’élève modérément, et à 9 heures du matin, malgré l’usage du parasol, une course est déjà une assez pénible corvée. Le sol, mouillé par la pluie de la nuit précédente, ne fatigue cependant pas les yeux de celte réverbération pénible de la lumière, l’une des causes qui, s’ajoutant à la chaleur et à l’infection paludéenne, rendent si dangereuses les insolations à cette épotiue de l’année.
A 10 heures, malgré une élévation de 2® sur la température du matin, la chaleur est très-supportable, il est permis de déployer une certaine activité. La brise de SO est un peu plus forte, mais elle est irrégulière et semble par moment vouloir tomber.
DES OHAGES ET DES TOJIXADES.
Il est midi^ le thermoinèlre continue son ascension. A une heure, il atteint 30°. Le soleil se voile par instants et quelques nimbus parcourent le ciel dans la direction du S au N, tandis que la direction des vents inférieurs oscille entre l’O et le SO, mais ces vents sont très-faibles et, par moment, il fait complètement calme.
Cet état général de l’atmosphère persiste, la chaleur continue d’augmenter lentement. A 4 heures, le thermomètre marque 3t". Le ciel est aux trois quarts couvert de nuages s’accumulant à l’horizon, le calme devient parfait. La chaleur est excessivement pénible, et bien qu’après 4 heures le thermomètre monte à peine de la chaleur semble augmenter considérablement; on est étonné, en jetant tes yeux sur le thermomètre, de ne pas voir une ascension plus étendue de ta colonne mercurielle correspondre à cette sensation. Le corps se couvre de sueurs au moindre mouvement un peu actif.
Il est 6 heures, le soléil disparaît dans les nuées épaisses accumulées à l’horizon. 11 se couche bientôt au milieu de ' nuages qu’il dore de teintes d’un rouge cuivré très-éclatant. Le calme persiste. Le thermomètre reste élevé. Quelques bouffées de brises variables de l’O au SO donnent à peine une fraîcheur qui ne pénètre pas dans l’intérieur des maisons. Il faut sortir ou monter sur les terrasses qui dominent les habitations pour respirer plus librement et se sentir rafraîchi par quelques légers souffles devenant de plus en plus rares. Un petit nuage noir passe en courant très-bas, venant du SE, et laisse tomber quelques larges gouttes d’eau, trop peu nombreuses pour mouiller le sol desséché.
Nous rentrons. La chaleur de la maison est étouffante, nous cherchons en vain les courants d’air. L’eau que nous avons mise à rafraîchir dans des vases ou gargoulettes en terre poreuse, et qui le malin était fraîche, paraît tiède, sa température est la même que celle de l’eau contenue dans une carafe ordinaire. 11 n’est pas nécessaire de consulter l’hygromètre pour constater la surcharge de l’air parla vapeur d’eau. Tout
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indique une saturation complète de l’air par l’humidité et laisse pressentir que le moindre rcfroidi>:scment produira la précipitation de la vapeur d’eau. La tension de la vapeur est de 23 millimètres. C’est dans des moments semblables que l’on peut constater que ta sensation de chaleur étouffante que l’on éprouve, est due plutôt à la vapeur d’eau qu’à une élévation du thermomètre, qui n’a par elle-même rien d’extraordinaire.
L’absence à peu près complète d’ozone dans l’air atmosphérique doit agir aussi, en ce moment, dans un sens défavorable à l’économie du corps humain.
Rien n’est comparable à l’anxiété maladive dans laquelle se trouve alors l’Européen. Immobile dans un fauteuil, il a le corps couvert de gouttelettes de sueurs, comme celui d’une personne (]ui vient de se livrer à un exercice violent. La fatigue que nous éprouvons n’est pourtant pas la même que la fatigue du travail. C’est une faiblesse des membres, et surtout des jambes, un malaise indéfinissable qui porte à éviter tout mouvement, tout travail physique ou intellectuel et ne permet cependant pas le sommeil. Tourmenté par des nuées de moustiques auxquels il est presque impossible de se soustraire, nous cherchons vainement l’air qui semble' faire défaut. C’est dans des moments pareils que la marche lente des heures inactives permet de sentir les ennuis et les souffrances de l’exil, et que, suivant l’expression d’un de nos confrères, M. Delord,« L’àme veut quitter sa prison et la livre à la première maladie dominante qui se trouve là. »
Il est près de 10 heures; le calme est devenu parfait, pas le moindre mouvement dans l’air, à la surface du sol. Dans les régions supérieures quelques nuages traversent du SE au NO et de l’E à l’O et vont grossir le cercle ou plutôt l’anneau qui entoure l’horizon. Le zénith seul reste quelque temps sans nuage, mais la partie du firmament où se voient encore des étoiles se rétrécit de plus en plus. Bientôt le ciel est entièrement couvert, les éclairs qui depuis un certain temps apparaissaient silencieux à l’horizon deviennent plus nombreux,
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ils partent de deux poinis opposés, et semblent se répondre. La température se maintient élevée. Malgré la disparilion du soleil, elle ne s’est pas abaissée. La sensation de fatigue fait place à une sensation plus pénible, la tête est comme serrée dans un cercle de fer; si la lecture et le travail sont encore possibles, ils nécessitent une volonté dont l’énergie va en faiblissant, le travail est d’ailleurs peu productif. Les forces intellectuelles sont plus déprimées encore que ne le sont les forces physiques.
Enfin, le tonnerre gronde sur plusieurs points de l’horizon à la fois, sa voix devient retentissante, tout le ciel s’éclaire d’une lueur tantôt rouge, tantôt d’une superhe teinte violette. Le bruit redouble, il est parfois strident, bref, saccadé. Tout à coup la pluie tombe avec une force de projection et une abondance dont nous pouvons donner une idée en constatant qu’au moment de sa plus grande intensité, elle a versé sur le sol, en moyenne, une couche d’eau d’un millimètre par minute. Sous l’influence de celte pluie, l’air devient frais, le thermomètre descend en quelques minutes de 2, 3 et même de 4 degrés. L’harmonie se rétablit dans l’économie humaine comme dans l’atmosphère.
Le météore qui vient de se former ainsi sur nos têtes s’éloigne lentement vers le N, faisant place à une pluie fine, d’une durée d’une heure, accompagnée d’un vent modéré variant du SO à l’O.
Tel est le phénomène que l’on peut facilement observer plusieurs fois dans un hivernage, avec des variations portant sur l’énergie des manifestations électriques, sur la direction Nou NO dans laquelle disparaît Torage, sur la durée de la pluie consécutive, durée qui peut atteindre jusqu’à quatre ou cinq heures, enfin sur la direction du vent qui suit l’orage, ordinairement le SO.
L’explication théorique de ces orages doit se trouver dans le mouvement ascensionnel des colonnes d’air échauffées et surchargées de vapeur d’eau. Cette vapeur d’eau est électrisée positivement, tandis que le sol se trouve alors chargé de Té-
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lectricité négative qui lui reste, la vapeur d’eau atteignant les hautes régions, se refroidit et constitue les énormes nuages que nous voyons se former sous nos yeux.
Ces nuages sont ainsi chargés de l’électricité positive (jue la vapeur d'eau a enlevée au sol au moment de sa formation. De l’influence réciproque du sol négatif et du nuage positif résulte les décharges électriques qui constituent l’orage. La réapparition d’une grande quantité d’ozone immédiatement après l’orage nous a toujours été révélée par nos observations, tandis que l’ozone fait défaut, ou se trouve en très-petite quantité avant l’orage.
Cette réapparition de l’ozone, l’abaissement de la température, la cessation du mouvement ascendant et raréfiant qui constitue le calme, tous ces phénomènes réunis concordent au rétablissement de l’état normal, troublé par le trop grand échauffement produit dans la journée par un soleil zénithal, frajipant une région où les vents faisaient défaut.
Ne voulant pas rentrer dans des considérations théoriques, nous n’essaierons pas d’expliquer comment ces orages peuvent ou pourraient devenir le point de départ d’une de ces masses météoriques qui, une fois mises en mouvement, traversent les contrées voisines sous la forme de tornades. Nous pensons, sans pouvoir nous appuyer sur des faits, que ces orages peuvent devenir l’origine des tornades.