‹ Recherches sur le culte de Bacchus, symbole de la force reproductive de la nature, considéré sous ses rapports généraux dans les mystères d'Éleusis, et sous ses rapports particuliers dans les Dionysiaques et les TriétériquesChapitre 2 sur 41 · Tome IL · texte numérisé non relu

Tome IL

15 MYSTÈRES, | goras, que les anciens auteurs craignant de rendre leurs écrits désagréables en ÿ employant la sophistique à découvert , avoient su la cacher sous différens voiles: Homére, Hésiode et Simonide sous celui de la poésie et de la fiction , Orphée et Musée sous celui des pratiques religieuses et des prophéties. Hiéroclès attribuoit à Orphée la doctrine de Platon sur la providence ® , Platon cite Orphée dans le Cratyle ® ; il dit, dans les lois ® , que l’on ne fait pas remonter à plus de mille ou deux mille ans, les découvertes que l’on doit à Orphée.

Lucien, dans le dialogue des esclaves furitifss fait dire à la philosophie : « Je vins en Tlhes où » jhabitai avec Eumolpe et Orphée, je les choisis » tous deux pour être mes précurseurs en Grèce ; » le premier que j'avois instruit de tout ce qui » concerne la religion, y devoit initier les Grecs, » le second > Par le charme de la musique, dévoit » les attirer à moi. »

D’ aprés une tradition rapportée par Justin ©, ce Midas si injustement décrié qui bâtit un tértpls en l'honneur de Rhéa, et qui introduisit les mystères chez les Phrygiens , avoit été initié par Orphée.

Suivant le témoignage d’Olympiodore %, Hérodote avoit écrit l’histoire d’Orphée. Athénée et Apollonius d’Aphrodisium citent un livre sur Orphée. (®

( Hiéroclès , de Providentia et fato, p. 244 = ® Plat., T. 1, 400,402. ® Jbid., T. III. — © Justin, lib. XI, cap. 7.= ® Apud Photium, Cod. 80. — ® Athen., lib. XIV, cap. 9.

Strabon place Orphée parmi les plus anciens musiciens de la Gréce Ÿ ; ; Virgile fait paroïître Orphée le premier dans l'Élysée ,; à la tête de tous les initiés, parce qu'il passoit pour avoir civilisé les sauvages de la Grèce, par le moyen de la musique et des mystéres. Il le fait paroître en robe longue comme un hiérophante , il marioit les accens de sa voix aux sons harmonieux de sa lyre ® ; on lui devoit ainsi qu'a Musée le Rituel des initiations ®. La Grèce étoit inondée d’une foule de rituels qui leur étoient attribués ; ils prescrivoient la forme des expialions. Horace attribue Le passage de la vie sauvage à la vie civilisée, à la force de l'harmonie, aux charmes de la musique et à l'empire de la poésie dont Orphée avoit su si heureusement se servir : l’usage de ces moyens fut employé dans toutes les institutions religieuses. La dause et la musique font un effet puissant sur le peuple; les hommes les plus grossiers et les plus sauvages peuvent être aisément réunis par ce genre de plaisir, et rien ne se perpétue autant parmi eux qu’une institution qui le leur procure. Ce goût naturel aux hommes fut bien senti par les anciens législateurs qui unirent toujours les banquets sacrés , la musique et la danse aux actes publics de religion, et à la célébration des mystéres. Strabon ® reconnoïit que les premiers qui

% Strab., lib. X, ps 471. = À Æneid., lib. VI, v. 640. — G Plat., de Republic., lib. I, p. 364. — Ÿ Horat,, Art. Poet., v. 390. — Ÿ Strab., lib. X.

20 MYSTÈ RES.

cultivérent la musique étoient les mêmes qui avoient

établi les initiations et les mystères, Orphée,

Musée, Eumolpe, dont le nom rappelle la beauté de

son chant. Il ne sépare pas la musique de la morale

qu’elle servoit a établir originairement , ni de la

philosophie qui l’employa : il cite lautorité de Platon et avant lui, celle des Pythagoriciens qui donnèrent à la musique le nom de philosophie.

Timée de Locres s'exprime de la manière la plus

claire à cet égard : |

« La musique et la philosophie qui la conduit, » ont été établies par les lois et par les dieux pour » perfectionner l’ame. Elles habituent , elles per- » suadent, elles forcent sa partie irraisonnable » d’obéir à l’autre, elles adoucissent la partie 1ra- » scible , elles tranquillisent la concupiscence , et » Îles empêchent toutes deux de se mouvoir contre » la raison, ou de rester oisives, quand la raison » les ab bulle soit pour agir, soit pour jouir; car » c’est là toute la sagesse , agir et se retenir selon » la raison. »

Quelques-uns ont prétendu qu’Orphée étoit égyptien . Les prêtres disoient qu'il étoit venu s’instruire parmi eux ® ; parmi les monumens égyptiens on trouvoit Horus ou Harpocrate environné de plusieurs animaux, ne pourroit-on pas en conclure que les Grecs, en mettant à la suite d’Orphée différens animaux , avoient puisé cette fable en Egypte? ®

% Pausanias, lib. VI, cap. 20. — ® Diod. Sic., lib. I, 6 23, 96.— % Caylus, Antiq. égypt. et étrusq., Æ. VIE, pl. 10, n° rt,

Orphée paroit avoir le premier réduit en système la doctrine égyptienne qui avoit été apportée dans la Grèce par Danaüs , Cécrops et Cadmus , 1l forma une espèce de corps de théologie qu FA la base de la religion hellénique ; Home n’a pas fait de théogonie, il ne parle des dieux que d’après des traditions généralement recues. Homére et Hésiode avoient puisé dans une source commune ; et, suivant Athénagoras, ils avoient suivi Orphée dans tout ce qu’il disoit des dieux.

.M. Clavier conjecture qu'Orphée ayant employé le vieux langage de la Grèce qui étoit dur et peu agréable , ses poésies durent perdre la plus grande partie de leur prix, lorsqu'Homère et les autres poëtes Ioniens eurent accoutumé les Grecs à une harmonie inconnue jusqu'alors : elles tombèrent toutes”dans l’oubli à l'exception de celles qui étoient consacrées par la religion ; celles-ci même étant devenues inintelligibles, il fallut les rajeunir, et Onomacrite entreprit ce travail: c’est le même Onomacrite qui mit en ordre les oracles de Musée . et les poëmes d’'Homére.

Ceux qui nioient l'existence d’Orphée ne sappuyoient pas seulement sur le silence d’Homére et d’'Hésiode ; Vossius le premier qui aït eu cette opinion @ et Moshém le plus célèbre de ceux qui ont suivi Vossius &, l’ont fondée sur ce passage de

% Athenagoras, Legatio pro christianis , P: ro — ® Clavier,

Hist. des premiers temps de la Grèce, T.T, p.85. — ® Vossius, de Arte poetica ; cap. 13, 78.= Ÿ Not, in Cudworth., Syst, intel.

Cicéron : Orpheum poetam docet Aristoteles nunquam fuisse ®. Le passage d’Aristote est perdu et il est certain que celui de Cicéron peut trés bien s'expliquer ainsi: Aristote enseigne qu'Orphée n’a jamais été poète , c’est-à-dire, que les vers qu’on lui attribue ne sont pas de lui ; Fabricius lavoit entendu de la sorte. Davies à qui nous devons une excellente édition du traité de la nature des dieux, l’a entendu de même que Fabricius: cette interprétation a été adoptée par d’autres savans et particulièérement par Trillerus, Harles, Tiedemann, et surtout par Gessner qui, dans ses prolégomènes , a donné une savante dissertation sur ce passage de Cicéron ; le rapprochement d’un autre passage d’Aristote (17 phuilosophia ) semble confirmer linterprétation donnée par Fabricius. Aristote dit positivement dans ce passage que les poésies appelées . Orphiques ne sont pas d’Orphée ; il semble par là non-seulement admettre l’existence de ce personnage, mais rappeler le sens du passage cité par Cicéron ; du reste les autres preuves données par Vossius pour appuyer son interprétation, ont été avantageusement combattues par Thomas Burnet, ® Mais, en admettant même le système de Vossius et de Mosheim, que prouveroit le passage d’Aristote contre des témoignages aussi nombreux et aussi authentiques, auxquels je pourrois joindre une foule

® Cicer., de Nat. deor. ,Lb.1, 538. = ® 4rcheol. philos. , cap. 9.

d’autres tirés de l’éloge de Busiris par Isocrate, de ses plaidoyers contre Palaméde et contre Alcidamas, de Platon dans le Cratyle, dans la République et dans le banquet, des histoires diverses d’Elien, des expéditions d'Alexandre par Arrien, d'Hygin dans ses fables et dans son astronomicon, de la vie d’Orphée par Diogène Laerce , de Maxime de Tyr, de Lucien, de Quintus de Smyrne, de Virgile, témoignages qui sont confirmés par les narrations de Conon, par les ouvrages de Suidas, de J. Malala, de Saint-Clément d’ Mare. d'Eudocie ; de Proclus, d'Hiéroclés, par le poëme de Phanoclès dont Stobée nous a conservé une partie de l’Elégie d’'Hermesianax (2) à*Léontium, citée en partie par Athénée , et savamment expliquée par Rhunkenius , et par un grand nombre d’autres autorités, etc. ? Sans vouloir faire comparoitre 1c1 toute l’antiquité, nous nous bornerons à conclure de cette dissertation qu'Orphée n’est pas le fondateur des mystères d'Eleusis , qu'il ne l’est pas davantage de ceux de Bacchus, puisque le culte de Bacchus a été apporté en Béotie par les compagnons de Cadmus , dans VArgolhide par Mélampus , et dans l’Attique par Pégase d'Eleuthère , mais que lexistence d'Orphée n’est pas moins certaine, et qu'il a exercé une grande influence sur les idées religieuses des Gén: soil qu'on admette un ou Han Orphées, soit que ce nom ne soit regardé que comme la dénomination collective des réformateurs des mystères. On croit surtout qu’il fit des changemens considérables dans

le culte de Bacchus , et que les femmes furent bannies des nouveaux mystères. La mort d’Orphée, selon Conon %, fut causée par la fureur que le nouvel établissement des mystères causa aux femmes Thraciennes.

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