‹ Recherches sur le culte de Bacchus, symbole de la force reproductive de la nature, considéré sous ses rapports généraux dans les mystères d'Éleusis, et sous ses rapports particuliers dans les Dionysiaques et les TriétériquesChapitre 6 sur 41 · Tome ILE · texte numérisé non relu

Tome ILE

Bacchus rvateurs

5o BACCHUS

religieux des sermens, ils invoquoient ces deux divinités, dans les cérémonies qu’ils célébroiïent à cet égard. Ils furent lessenlsquin’envoyerent pasd'ambassadeurs à Alexandre; la conquête de ce pays stérile ne présentoit aucun avantage, cependant Alexandre marcha vers ces contrées, emporté par la passion de tout soumettre à sa domination, et Strabon ajoute, parce qu'il apprit que ces pli n’adoroient que deux divinités, Jupiter et Bacchus, et qu'il espéroit être adoré par eux comme leur troisième dieu, ol étoit vainqueur , et s’il leur donnoïit la liberté. ®

: Il y avoit, suivant Etienne de Byzance ®, une ïle de Bacchus et une autre île ADR y ” situées dans le Golfe Arabique. Pline © place ces iles au-dessus des Ethiopiens Aroteres, et les appelle Bacchias et Antü-Bacchias. Ptolémée place les iles de Bacchus et d’Anti-Bacchus parmi celles qui sont vis-à-vis l'Ethiopie, dans le CHRER Arabique, sous l'Egypte. ‘#

Plusieurs écrivains attribuent la dénomination de Dionysius à son expédition dans les Indes : Arrien , Quinte-Curce , Philostrate , disent qu elle vient de

Nysa ville de l'Inde © (0).

@ Strab., lib. XVI, p. 1076. — (0) Steph. Byz., v. Béxyou vhgoc. — © plin., lib. VI, cap. 29. — ® Ptolémée, lib. IV, cap. 8019.

& Aouvor indè régem vocant, auclore Juba , undè Dionysius pater dictus , quod Nysæ rex Juerit. (Maussac., Dissert, crilic., post Harpocrat., pe 591.)

- DIONYSIUS. 51 $ II. Bacchus ou Dionysius dans les Indes.

Cette expédition de Bacchus est célèbre dans la mythologie grecque de cette divinité.

Les Indiens ( postérieurs à la conquête d’Alexandre ) racontoient que lorsqu'ils n’hiabitoiént encore que dans des villages, Bacchus venant des pays occidentaux , entra chez eux avec une puissante armée, et qu'il parcourut aisément toute l'Inde » Ny ayant alors aucune ville qui fût capable de l’arréter, Des chaleurs excessives étant survenues ; et des maladies détruisant ‘son armée , cet habile capitaine la conduisit sur les montagnes ; l'air frais que ses soldats respirèrent , les eaux pures qu’ils burent, les eurent bientôt rétablis : ce lieu ; Qui avoit été si salutaire pour ses troupes, étoit appelé Méros. Il apprit aux Indiens la culture des fruits, leur communiqua linvention du vin > enseigna l’art de la culture, et leur mit en main dés armes qu’il leur apprit à manier. Il leur fit connoître plusieurs . autres choses utiles ou, de première nécessité ; il bâtuit des villes, y appela les habitans des vil: lages pour Les peupler , leur enselgna le culte dés dieux et leur donna des lois : il établit la justice parmi eux, et mérita par tant de bienfaits le nom de dieu et les honneurs divins. 11 avoit mené un grand nombre de femmes dans son armée ; la trompette w’élant pas encore en usage, 1l se servoit de tambours et de cymballes dans les batailles. Tel est le récit

des habitans des montagnes de l'Inde , ou plutôt de la Bactriane , rapporté par Diodore de Sicile , et et par Aion dans les Indiques ®. On y reconnoït facilement les idées des Egypüens et celles des Grecs sur l'établissement de l’agriculture, la naissance des arts et les commencemens de la civilisation, ainsi que le mélange de ces idées avec les rites DH et avec le système particulier aux Grecs sur Bacchus Thébain et sur l’apothéose. Le Bacchus des mystères, POsiris d'Égypte et le Bacchus de l'Inde sont fabriqués sur le même type, font les mêmes choses > sont honorés de même, et toutes ces choses sont ici réunies sur la tête de Bacchus Thébain. Osiris avoit fait aussi une expédition dans l Inde, et Diodore de Sicile rapporte qu'il y fonda Nysa, en mémoire de Nysa près de l'Egypte, où 1l avoit été élevé. Arrien place cette ville entre le fleuve Cophène et l’Indus”,

elle étoit située au pied du mont Meros ; ce nom, qui signifie cuisse, dit cet historien , fait allusion à la fable des Grecs, suivant Labtféné] Bacchus avoit été enfermé dans 7 cuisse de. Jupiter : Bacchus étoit surnommé Mérotraphes. En Arabie comme dans Vide, la ville de Nysa étoit bâtie sur le penchant du mont Méros Ÿ , ce qui confirme l opinion de Bochart qui dit, qu’en phénicien le mot méros signifie proprement le flanc d'une montagne ®, Philos-

( Diod. Sic., lib. IL, cap. 58. ®,Arrian., Indic., cap. 7 et 8 = © Arrian,, £xped. Alex, Vib. V. = Ÿ Strab., lib. W. > EXP ) — ® Bochart, lib. I, cap. 18.

DIONYSIUS. 53 trate , après avoir fait traverser le Cophene par son héros, Apollonius de Thyane le fait arriver dans le lieu où est le mont Nysa, qui s'élève et finit en pointe, dit-il, comme le mont Tmolus en Lydie. Au-dessus de la montagne est le temple de Bacchus, que lui-même destina à être élevé en son honneur , en entourant de lauriers autant de terrein qu'il en falloit pour un temple d’une médiocre étendue. On dit qu'il planta de la vigne et du lierre qui embrassérent les lauriers, et qu'il éleva une statue au milieu de cette plantation, dont les rameaux étoient devenus tellement touffus que la pluie et les vents pouvoient à peine y pénétrer : il y avoit dans ce temple des pressoirs et tous les instrumens de la vendange , qui étoient consacrés à Bacchus; sa statue étoit en marbre blanc et ressembloit à un jeune Indien. Lorsque Bacchus, ajoute Philostrate, com- 1mence ses orgies et qu’il frappe le mont Nysa, toutes les villes qui sont au pied de la montagne l’entendent et en sont ébranlées. ®

Suivant une tradition rappôrtée par Pausanias ®, Bacchus Thébain, allant faire la conquête de l'Inde, jeta le premier un pont sur l'Euphrate, où depuis on à bâti une ville qui, pour conserver la mémoire de cet événement, a été nommée le Zeugma. On y voyoit un câble fait de sarment et de rameaux de lierre, dont cette méme tradition disoit que Bac-

® Philostr., Fit. Apoll, Thyan., lib. IL, Capo Pau- | san. , lib. X, cap. 29.

54 BA CCHUS

chus ;s’étoit servi pour attacher son pont aux deux rives du fleuve. Bacchus employa trois ans à son expédilion des Indes, au bout desquels il revint en Béoué, chargé dé riches ep : on dat ds

di triomphe. «)

Si les Grecs attribuoïent Pexpédition des Indes à Bacchus Thébain, s'ils prétendoient prouver la vérité de cette expédition en produisant divers monumens , et entrautres un disque d’argent, qui se muontroit à Delphes, avec cette inscription : Bacchus fils de Sémélé et de Jupiter, depuis les Indes, & Apollon de Delphes ; d’un autre côté, les Indiens qui habitoient le mont Caucase et le fleuve Cophene, rejetoient cette fable : ils disoient que Bacchus étoit un étranger venu de lAssyrie, qui, instruit de la mythologie grecque, et particulièrement du mythe de Bacchus Thébain, avoit apporté dans Pinde le, culte de cette divinité. Les habitans du pays entre VIndus et l'Hydraotes , et des parties ultérieures de l'Inde bornées par le Gange, prétendoient que Bacchus étoit le fils du fbuve tie , et que l’autre Bacchus étoit son disciple. Diodore de Sicile semble avoir adopté cette tradition, lorsqu'il dit que le Bacchus Indien de nation étoit le plus ancien, et qu’on lui avoit donné le surnom de Catapagon ou Barbu, parce que les Indiens Re avec son je barbe jusqu’à la fin de leurs jours ©. Sui-

G Hiod, Sic., lib. IV, cap, 2. — @ Diod. Sic., lib. II, Fa ci ?

vant Eustathe Ÿ, ce n’est pas Bacchus fils de Sémélé qui combattit les Indiens, ni celui que les Athéniens adoroient comme fils de Jupiter et de Proserpine , mais un autre Bacchus dont l’origine étoit inconnue. Quel est ce Bacchus ? dit Arrien ; quand a-t-il porté la guerre dans l'Inde ? Etoit-il venu de Thrace ou du Tmolus ? Obligé de traverser les nations les plus belliqueuses, alors inconnues aux Grecs, comment n’a-t-il soumis que les {udiens ® ? Enfin les Grecs eux-mêmes avoient sur ce Bacchus Indien une foule de traditions contradictoires , et il régnoit parmi eux sur ce sujet la plus grande incertitude ; le personnage auquel les compagnons d'Alexandre donnèrent le nom de Bacchus, pourroit très bien avoir été un héros des anciens temps de VAsie, vainqueur d’une grande partie de ces conitrées, dont lhistoire aura été obscurcie ‘par des fictions qui la rendent impénétrable. Quoiqu'il en soit de cette conjecture, si les Grecs compagnons d'Alexandre ,. donnérent la préférence à Bacchus Thébain sur tout autre dieu ou héros de leur pays, pour en faire une divinité indienne, c’est qu'ils trouvérent dans l’ÎInde des traditions qui déterminérent cette préférence ; ils appliquèrent à Bacchus ces anciennes traditions qu'ils revêétirent de couleurs nouvelles. Cest ainsi que , suivant Charès de Mitylène cité par Athénée ® , on adoroit aux Indes un

% Eustath., ad Dionys. Perieget. , v. 1158, = ® Arrian., Exped. Alex., lib. V, cap, r. = ® Athen., lib. I, cap. 2r.

56 RACCHUS démon appelé Soradæus , c'est-à-dire, faiseur de vin; c’est ainsi que les T'amuli, peuple de l'Inde, conservoient une ancienne tradition , qu'il étoit né dans la ville de Wiza-Débura , à peu de distance du mont Méros ; un homme de guerre , d’une taille exiraordinaire, ayant des cornes de taureau, qui se nourrissoit de chair d'animaux, qui avoit l'habitude de boire beaucoup de vin et de senivrer. Il avoit Pour compagnon des hommes de haute taille et trés malins, de la race indienne des pasteurs appelés Kobaler, qui se vétissoient de peaux de lions, de tigres, de léopard ou d’éléphans ©. Lorsqu’Alexandre, pour honorer la mémoire du Brachmane Calanus , sophiste indien qui s'étoit brülé luimême, ordonna des jeux où il devoit y avoir un concours de musique, une course de chevaux, et un combat d’aihlètes, il y ajouta, pour plaire aux Indiens , un genre de combat qui leur étoit très fami- Licr, certamen potandi, à celui qui boiroit le plus, assignant pour le premier prix un talent, trente mines pour le second, et dix pour le troisième ©. Les Oxidraques cultivoient la vigne, et leurs rois, vêtus d’étoffes peintes de diverses couleurs, faisoient

() Bayer, Hlist. regn. Dactr. ; Dr 2.

® Ælian., Hb.II, cap. 41.—Promachus remporta la victoire sur tous ses concurrens , il but quatre conges de vin, c’est-àdire , vingt-quatre de nos pmtes, et il en mourut trois ou quatre jours après ; trente-cinq des combattans moururent sur la place, et six en arrivant chez eux. ( Athen. — Plut., Vi. Alexand. )

DIONYSIUS. 57 leurs expéditions militaires et les autres sorties solennelles, au son des tambours, à la manière de ceux qui célébrent les Bacchanales. Suivant Onésicrite , “les femmes des Bactriens avoientles mœurs dissolues ; les habitudes effrénées, emblême de celles qu’on attribuoit aux Bacchantes. Les femmes qui suivoient l’armée des Scythes, voisins des Bactriens, ont pu. aussi donner l’idée de l’armée de Bacchus, composée de Ménades. Enfin , les compagnons d'Alexandre s'imaginérent retrouver leur dieu et son culte dans un pays où toutes les plantes consacrées à Bacchus croissent presque naturellement, comme la vigne, le lierre, le laurier, le myrte, le buis et tous les autres arbres verts , dont on ne trouvoit aucune trace au-delà de l'Euphrate, à moins qu’on n'en cultivät à grand frais dans des jardins d’agrémens. Les habitans des montagnes de l’Inde surtout portoient des mitres, se couronnoient de fleurs, se

servolent de tambours, de cymbales , et leurs cérémonies publiques avoient beaucoup d’analogie avec les rites de Bacchus ®. Enfin, il y a eu sur l’expédition de Bacchus dans les Indes, une grande variété de fables anciennes : il a été composé sur ce sujet un poëme intitulé Bassarica, dont la plupart des traits ont été probablement recueillis par Nonnus, et nous sont restés sous le titre de Dionysiaques; des fables semblables répandues dans l’Inde, en ont probablement fourni une partie, mais il n’est pas

() Strab, , lib. XV. P: 1007, 1008, 1038.

moins vrai que l’on ne trouve le nom de Pinde dans les fables de Bacchus, que depuis lexpédition d'Alexandre. Strabon, dont le bon sens rend les décisions si précieuses , regarde tout ce qu’on a débité sur l’expédition de Bacchus dans Inde, comme des fictions inventées par les flatteurs de ce prince : Toutes ces relations sur l’Inde, dit-il, sont fausses ou pleines d'incertitude ® , et 1l s’appuie surtout de l'autorité de Mégasthéne, et du plus grand nombre des historiens d'Alexandre. « Comment supposer, » ajoute Strabon, que ces écrivains, surtout ceux ». d’entr’eux dont le témoignage est le plus authen- » thique, n’aient eu aucune connoissance d’événe- » mens st célébres et si propres à donner de lor- ». gueil à Alexandre , où que les ayant connus, ils » ne les aient pas jugés dignes d’être rapportés: » La prise du rocher d’Aorne et de la ville de Nysa peut étre rangée parmi les faits d'armes les plus brillans et les plus périlleux d'Alexandre dans les Indes ; les flatteurs. de ce conquérant cherchérent encore à rehausser ces PAU , en débitant que le fils de J upiter, Hercule, n’avoit pu triompher du rocher d’Aorne : cet AE ht leur fournit le sujet d’un parallèle entre ce prince et Hercule, comme la prise de Nysa, qu’ils fergnirent avoir été fondée par Bacchus, leur en fournit un autre avec cette divinité. L'on sait quelles étoient les idées extravagantes d'Alexandre sur ce point, et combien ces flattertes

G Strab. lib. XV, p. 686, 688.

DIONYSIUS. 59 lui étoient agréables. Les Grecs ne s’en tinrent pas là ; pour accréditer les voyages d’Hercule et de Bacchus, 1ls supposérent des monumens qu’ils croyoient pouvoir les constater. Tous les honneurs rendus par les Grecs à ces deux divinités, prés de ces monumens, n'étoient qu’un hommage détourné qui s’adressoit à l’orgueil d'Alexandre. Ce conquérant ayant pénétré dans la partie orientale de l’Inde, ÿ éleva lui-même des colonnes, et en cela, il voulut, aux yeux des Grecs, paroître imiter Hercule et Bacchus ; ce n’est pas qu'il y eut dans l'Inde aucune colonne d’Hercule ni de Bacchus, mais les Macédoniens regardérent les lieux mêmes où ils avoient placé quelques-unes des aventures de ces deux divinités , comme colonnes ou termes des courses et

des exploits de ces dieux : l’on sait combien ces mo-

® Les Grecs prétendoient que les Sibes étoient les descendans de ceux qui avoient accompagné Hercule dans l'Inde, etils cherchoient à le prouver par l’usage encore subsistant parmi eux de se vêtir de peaux, et de porter une massue comme Hercule le faisoit. Mais la peau de lion et la massue d’Hercule sont d’une époque bien postérieure à la-guerre de Troie; elles n'ont été imaginées que par l'auteur de l’'Héraclée, car les anciens simulacres de ce héros le représentent bien différemment.

Ils avoient aussi transféré la scène de Prométhée du mont Caucase aux montagnes de l'Inde, parce qu'ils trouvèrent un autre sacré chez les Paropamisades ; cela leur suffit pour publier que c'étoit [à que Prométhée étoit enchaîné, que e’étoit le véritable Caucase, ei que c’étoit là qu'Hercule se rendit pour délivrer Prométhée.

Go BACCHUS | numens furent célèbres chez les Anciens. C’étoit un usage de l'antiquité, que les premiers qui pénétroient dans les pays éloignés, élevassent sur les lieux - les . plus appärens , tels que les détroits, les montagnes et les îles, des autels, des tours ou des colonnes, ‘pour désigner les bornes de leurs courses. Alexandre prétendit avoir trouvé dans la Bactriane les limites où Termes de Bacchus, Bacchi Terminos, qu'il reconnut à certaines colonnes de pierre, placées à une trés petite distance les unes des autres, et à de gros arbres environnés de lierre ®. Lorsqu'il fut parvenu sur les terres des Oxidraques et des Malles®, ces peuples lui opposèrent une armée formidable ; les soldats d'Alexandre, fatigués de tant de courses et d’une guerre interminable | se révoltèrent : il les harangua et les conjura de ne pas lui envier la gloire qu'il désiroit avec tant d’ardeur ; il vouloit, disoit- 11, leur devoir la gloire de passer les bornes d’Hercule et de Bacchus : Æerculis et Liberi patris terminos. | | Ces colonnes étoient de figure obéliscale, comme l'indique le nom même de Termes qu’on leur donnoit ; elles étoient chez les Grecs les symboles de Bacchus ainsi que ceux d’Apollon qui, sur les médalles d’Apollonie, où l’on voit l’obélisque au revers, est couronné de lierre et de laurier tout à la fois, comme le dépeint Homére dans un de ses hymnes. Gette sorte de termes à qui les Latins don-

® Quint. Curt., lib: VE, cap. 9.= ® Jd., lib. IX, cap; 4.

Ts À ES AE

noient le nom de Wetæ, portoit celui de Nuoce: : . AVyssæ, chez les Grecs, et le dieu adoré sous la fgure de ces termes étoit Dionysius ; les villes où se trouvérent ces symboles portérent le noni de Nyses.

Alexandre, qui s’étoit proposé Bacchus pour modéle, voulut non-seulement parvenir à la gloire prétendue que ce dieu avoit acquise, en soumettant les mêmes pays que lui, mais il voulut encore imiter son triomphe. Dans la Carmanie il fit Joncher de fleurs et de couronnes tous les villages par lesquels il passoit, on disposoit aux portes des maisons de grands vases pleins de vin; on meubloit et on ornoït comme des tentes, soit d’étoffes précieuses, soit de voiles d’une blancheur éblouissante ; de grands charriots qui portoient un grand nombre de soldats. La cohorte des amis et la cohorte royale ouvroient la marche : tous étoient couronnés de fleurs, on entendoit partout le son des lyres et des trompettes ; les guerriers buvoient et chantoient dans leurs charriots, ornés suivant l'opulence de chacun ; les armes précieuses y étoient suspendues. Le char, que le prince montoit avec ses convives g étoit tout resplendissant d’or, ‘et chargé d’ornemens de la plus grande beauté; l’armée marcha sept jours dans cet ordre, au milieu des festins et des fêtes. Cette marche triomphale d'Alexandre à été révoquée en doute par Arrien, comme un fait dénué de vraisemblance , et sur lequel Ptolémée, Aristobule et d’autres auteurs dignes de foi avoient gardé le silence. Il remarque que, d’après Aristobule ;

62 | BACCHUS Alexandre, arrivé dans la Carmanie, sacrifia aux dieux. Diodore de Sicile confirme le récit que nous . venons de faire? : Plutarque rend aussi compte de cette Bacchanale continuelle, dans laquelle Alexandre traversa en sept jours la Carmanie; il enchérit même sur le récit de Quinte-Curce et de Diodore de Sicile. |

Quoiqu il en soit de ces récits, les Indiens ayant été soumis par Alexandre, et la même domination s'étant soutenue pendant un certain espace de temps dans le nord de P Dee sous plusieurs rois de la Bactriane, qui, à ce qu’on prétend, étendirent même leurs conquêtes plus loin qu'Alexandre , le merveilleux des fables grecques a pu acquérir du crédit chez les nations subjus uées , sans que le témoignage de cette nation puisse ne autorité, n1 prouver a vérité de ce que les Indiens racontent sur l’expédition de Bacchus. Ce qui a surtout favorisé la création de ces fables, c’est la célébrité des peuples de la Bactriane, qui remonte à une époque trés reculée. Leur valeur a toujours été célébre chez les Grecs, elle a inspiré à leurs poètes l’idée de rehausser la gloire de leur Diohysius par la conquête de ces

® «Dans la Carmamie, 1l fit reposer ses troupes, dit cet historien, et donnant à ce repos un air de fête publique, il fit une procession de sept jours, pendant lesquels il célébra les fêtes et les mystères de Bacchus; cette marche étoit souvent interrompue par des repas, qui ne se passoient pas sans hcence. » (Diod. Sic., bb. XVIT, 6 106.)

@ plut., Pit Alex., 88.

peuples. Euripide est le premier qui ail associé le nom de Bacchus aux peuples de la Bactriane , et qui Vait présenté sur la scène ® ; Polyen fait plus particuliérement de la Bactriane le théâtre des exploits de Bacchus.

Ge qu'il y a de certain , c’est qu’on ne connoît aucun établissement étranger dans les Indes avant expédition d'Alexandre ® , qu'il n'existe aucune espèce de monumens indiens qui soient antérieurs à

® Euripid., Bacch., v. 15.— © Polyen., Strat., Hb.1, cap. r.

® On lit dans Strabon (lib. XV, p. 68. ) le passage suivant : « Mégasthène conseilloit de n’ajouter aucune foi aux anciennes traditions sur l’Inde ; car excepté, dit-il, l'expédition d’Alexandre, aucune armée ne pénétra jamais dans ce pays , aucune non plus n’en sortit : Sémiramis mourut avant d'exécuter le projet qu’elle avoit formé sur l’Inde, Les Perses firent venir et prirent à leur solde les Hydraces, peuple indien ; mais ils n’entrèrent jamais dans l’Inde , ils s’en approchèrent seulement à l’époque où Cyrus marcha contre les Massagètes. »

Avant,les conquêtes d'Alexandre, les Grecs avoient à peine quelques légères notions sur l'existence des Indes : le voyage qu'y fit Scylax , par l’ordre de Darius , n’éclaira pas les Grecs (Hérod. , lib. IV, p. 44.). Ceux de Pythagore et de Démocrite ont été supposés par leurs disciples (Bayer, Hist. regn. Bactr.); du temps de Pythagore, des difficultés insurmontables s’opposoient à de semblables voyages : elles ne furent levées , selon Polybe, qu'après le règne d'Alexandre ( Polyb. , Hist., lib. III, p. 335. ). Les écrivains de la Grèce connoissoient si peu Inde, : que quelques - uns ont avancé, même postérieurement à Alexandre , qu’on ignoroit dans ce pays l'usage des caractères alphabétiques (Strab., lib. XV, p° 489.). Le premier établissement dans les Indes, dont on ait une certitude historique,

ce conquérant. Ceux que nous avons depuis cette époque ne peuvent donner aucune notion sur les opinions anciennes de ces peuples ; et les savans de la société de Calcutta, malgré leurs immenses travaux, non-seulement n’ont pu découvrir jusqu’à présent un seul ouvrage historique écrit dans une des anciennes langues de l’Inde , maïs ils n’ont pas même pu découvrir dans les ouvrages samskrits le moindre document historique ancien. Les Indous : ont, comme la plupart des peuples de POrient , des, prétentions à une antiquité incalculable ; 1ls ont deux espèces de traditions , car en remontant leur histoire, comme celle de tous les peuples de la terre, on rencontre une époque au-dessus de laquelle les traditions cessent d’êtré historiques. Dans l’histoire de éertains peuples, dans celle des Grecs, par exemple, ces fictions ne sont liées entr’elles par aucune chronologie, mais elles ont cette espèce de liaison chez les Chaldéens , les Egyptiens, les Chinois et les peuples de l'Inde; de plus elles forment une sorte de système : c’est l'exposition allégorique des idées de leurs philosophes sur la naissance de l'univers et sur les révolutions des mondes, qu'ils prétendoïent avoir précédé celui-ci. L’énorme durée qu’ils donnoient à ces temps fabuleux, semble pres-. que LouJours avoir été réglée sur quelque période après les conquêtes d'Alexandre, est la fondation, sur la côte de Malabar d’ane colonie juive, dont on fixe l'émigration à l'an 70 de J.-C., après la destruction du second temple de Jérusalem par Titus.

astronomique multipliée par elle-même ®. En descendant de cette première époque , les traditions deviennent historiques , et ce sont les seules qui méritent de fixer lattention de la saine critique ; mais les Indous ne sont pas encore parvenus à établr les bases d’une chronologie positive , et les plus savans indianistes n’ont pu déterminer à quelle époque les Indous ont été civilisés, ni comment s’est opéré ce grand œuvre, deux problèmes qui ne seront probablement jamais résolus. L’ignorance des In- . diens n’est pas une présomption en faveur de l’antiquité de leur civilisation, et l’on ne sauroit s’empêcher de reconnoître que d’autres peuples de VOrient, les Egyptiens, par exemple, ont sur les Indiens l'avantage d’une prodigieuse antériorité dans la civilisation et dans tous les arts qui y tiennent. Les monumens de lIndostan sont tous postérieurs à Vére vulgaire; ils paroissent appartenir aux huitième , neuvième et dixiéme siccles de cette ère ; époque à laquelle plusieurs souverains de cette contrée eurent de la puissance et des richesses jusqu’à l'invasion des Musulmans en 1160, et purent exé-

% Ces périodes astronomiques ou cabalistiques étoientformées par l’addition ou la multiplication de-certains nombres, auxquels on attribuoït des propriétés.assez semblables à celles des pythagoriciens et des nouveaux platoniciens. Dans l’année 84 de J.-C. on abandonna les périodes imaginaires pour y substituer celle de dix-neuf ans et celle de soixante-seize ans , la même que celle de Callippus chez les Grecs. (Fréret, Chron.,T.xXIIT, p- 5.)

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