CHAPITRE PREMIER
$ 1. Les Dionysiaques étoient de deux espèces. — Diverses étymologies du mot Dionysius. — Lenom de Nysa donné par les poètes aux divers lieux où les orgies de Bacchus étoient célébrées.
6 2. Bacchus ou Dionysius dans les Indes.
$ 3. Mythologie de Bacchus ou Dionysius, dans la Lybie,
& $ I. Bacchus Dionysius, diverses étymologies de ce nom.
N OUS sommes maintenant parvenus aux fables particulières à Bacchus. Les plusimportantes, surtout à Athènes, étoient célébrées sous lenom de Dionysius ; c’est aussi celles sur lesquelles il règne le plus d’obscurité et de confusion , il n’en est aucune où l’on trouve plus de contradictions dans les auteurs et dans les monumens de l'antiquité , aucune n’a autant divisé les modernes : cette obscurité est d’autant plus extraordinaire qu’elle n’est pas dans la nature des choses. Lor squ’il s’agit des mystères dont les initiés
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ne pouvoient, sous peine de mort, révéler non-seulement la doctrine , mais les rites intérieurs, 1l faut bien que les modernes consentent à les ignorer; mais ici il n’est question que des fêtes publiques qui étoient connues et célébrées par tout le peuple d'Athènes. Les contradictions des anciens sur cette matière sont telles que leur étude la plus approfondie laisse toujours de l'incertitude dans lesprit; dans l'examen que j'en ai fait, j’ai changé, je l'avoue, plusieurs fois d'opinion, et je ne présente celle que j'ai adoptée que comme la plus vraisemblable, et la plus conforme à l'esprit du mythe de Dionysius c’est celle de Meursius, de M. de Sainte-Croix et de plusieurs autres savans, qui n’admettent que deux sortes de dionysiaques, les grandes et les petites, les dionysiaques annuelles et les triennales.
Les Anciens distinguoient plusieurs Bacchus sous le nom de Dionysius. Philostrate, dans la Vie d’Apollonius de Thyane , en admet trois : le Thébain, l’Indien et l’Assyrien; Diodore de Sicile en distingue également trois, qu'il place à trois époques différentes : l’Indien, né de Jupiter Ammon et d'Amalthée , qu'il appelle le Barbu, et encore Lenœus, parce qu’il apprit aux hommes à exprimer le vin des grappes de raisin dans un pressoir; le fils de Jupiter et de Gérés ou Proserpine, qui enseigna aux hommes à mettre deux. bœufs sous le joug ;'et le Thébain , fils de Jupiter et de Sémélé. Gicéron reconnoît cinq Dionysius : le premier né de Proserpine ; le second du Nil, qui, dit-on, fonda la ville
de Nyse; Le troisième fils de Gaprius, roi d'Asie, qui institua les Sabaziennes ; le quatrième, fils de Jupiter et de la lune (la même qu'lo, Isis ou Gérés. ), pour lequel on institua les mystères orphiques; le cinquième, fils du Nil et de Thyoné, en l'honneur duquel on établit les Triétériques. On lit dans quelques-uns des hymnes orphiques, que Dionysius étoit fils de Jupiter et de Proserpine, et dans l'hymne à Bacchus on voit qu'il étoit fils de Jupiter et de Sémélé. |
Le nom de Dionysius a donc été Dan appliqué au Bacchus des mystéres et au dieu du vin ; il faut observer néanmoins que ce nom n’a jamais été donné à Bacchus considéré comme mortel, mais seulement comme dieu, parce qu’il a été la dénomination du pouvoir générateur considéré, soit dans sa généralité, soit dans ses applicationsparticulières, tandis que le nom de Bacchus proprement dit a été donné au Bacchus des Grecs, c’est-à-dire au demidieu ou héros: ce système, parüculier à la Grèce, qui admettoit la théophanie et l’apothéose , étoit exclusif des idées attachées au Bacchus des mystéres.
Sous le premier rapport, le nom de Dionysius eut diverses étymologies, les uns le firent dériver de Auôs vos où Jovis mens, lame du monde; les autres A0 TOÙ idyucat OÙ quod circumferalur in ambilum , parce que, suivant Cléanthe cité par Macrobe, cette ame du monde qui anime le soleil, fait le tour du
42 BACCHUS MES ciel par sa marche journalière d’orient en OCC1dent. ®
Plutarque met le mot de Dionysius au nombre des noms énigmatiques qui servoient à désigner les divers changemens, du principe universel et sa distribution dans les différens êtres. ®? |
Le nom de Dionysius, suivant Macrobe, étoit encore donné à Bacchus, considéré comme divinité infernale, c’est-à-dire, au. soleil parcourant l’hémisphère inférieur.
Artémidore ® et Suidas © font dériver Dionysius du mot grec diaview , absolvere, expedire, perficere, parce qu'il accorde ses faveurs et conduit à une heureuse fin les entreprises des agriculteurs qui plantent des arbres à fruit, et particulièrement la vigne. Il est le dieu protecteur de tous ceux qui souffrent de quelque infortune, il leur rend le repos et les délivre de leurs maux ; c'est ce que sionifie le mot Dionysius, dit Artémidore. Pour ceux qui ont une existence fréle et délicate, et surtout pour les enfans , ce nom présente l'idée de dangers, de troubles, d’embûches, ce qui est suffisamment expliqué par l’histoire de la naissance de Bacchus et des Ti1tans; mais si ce dieu exposoit les humains à quel-
(@) On lit dans un hymne d’Orphée :
Prodiit in lucem primus dictus Dionysius quod'semper immensum et latum versetur Olympum. (Macrob., Saturn. , Bb. 1, cap. 18. )
@) plut., signification du mot Ei, — G) Artémid., Oncirocrit. , Hib.l, p 134 = (® Suidas, v. Dionysios.
DIONY SIUS. 43
ques dangers, 1l veilloit néanmoins à leur conservation et ne les laissoit jamais périr. Il étoit le dieu. des esclaves, à qui il ne laissoit le soin et l’inquiétude d’aucune chose ; son nom étoit la signification et même lembléme de la liberté que leur faisoit espérer non-seulement le nom du dieu, mais sa bonté.
La dénomination de Dionysius a été aussi appliquée au dieu du vin: un scholiaste d’'Hésiode trouve : son étymologie dans le mot Mdovucoy, ou Datorvim, étymologie que Platon avoit donnée avant ce scholiaste. Phurnutus le fait dériver de diévuËos &y, quast nos adperiens , quia nos jucunde ac suayiter irriget, ou du mot dhvaos, parce que le vin, pris avec modération, nous délivre de nos inquiétudes , et que pris avec excès 1l nous prive de toutes nos facultés ; c’est pourquoi Bacchus a encore été appelé Ælysius et Lyœus. |
D’autres font dériver ce nom de wo5w, je pique ,
je blesse , parce que Bacchus blessa Jupiter avec ses cornes , lorsque ce dieu, qui l’avoit mis dans sa cuisse , l’en retira. Suivant Nonnus, il fut appelé Dionysius, parce que Jupiter boita pendant tout le temps qu’il le porta dans sa cuisse , les Syracusains appeloient un boiteux, ÆVysos.
Ceux-ci le font dériver de Ai, ancien nom de l'ile de Naxos, où Bacchus trouva Ariadne, et qui étoit consacrée à ce dieu.
Stesimbrote prétend qu’il recut le nom de F5 Tu sius , parce que Jupiter envoya de la pluie sur la
terre, aussitôt après la naissance de Bacchus ; ce qui rappelle ce que nous avons dit sur Bacchus, considéré comme maître et modérateur de la substance humide, source de toute production.
Suivant Fréret et l’auteur de lEtymologicum magnum , les noms de Bacchus et de Dionysius n’étoient que des titres de dignité, et le nom de Dionysius venoit de Acÿvoy Nüone, ce qui, en langue arabe , suivant Pococke, signifioit roi de Nysa. ®
Le plus grand nombre des écrivains grecs qui ont appliqué au dieu du vin le nom de Dionysius, urent son étymologie de Nysa, où Jupiter fit élever Bacchus par des nymphes , dit Aristide ©, lorsqu’après la mort de Sémélé , il eut passé dans la cuisse du maître des dieux le temps marqué pour l’accouchement. Le nom de Dionysius étoit composé, suivant Diodore de Sicile ® , de celui de Nysa et de celui de Jupiter, que les Grecs appellent Acc.
Les anciens géographes ont connu un grand nombre de villes du nom de Nysa, il y eut aussi un grand nombre de montagnes de ce nom ; les poètes ayant besoin de cette montagne ou de cette ville pour leur narration des orgies dans les divers lieux où elles étoient célébrées, l’ont transportée partout où la vigne étoit cultivée. Etienne de Byzance en porte lé nombre à dix, la première sur lHélicon ,
GW Nat. Comes, lib. IV, cap. 13. — % Fréret, Academ. Inscript, T. V.—Pocock., Not. in Spect. Hist. Arabum, p.106.—= G) Arist., Orat. in Bacchum. = ® Diod, Sic., lib. IV , cap. 2.
la LS dans la Thrace , la troisième dans la Carie, la quatrième dans PArabie, la cinquième en Egypte, la sixiéme dans l'ile de Naxos, la septiéme dans les Indes , la huitième sur le mont Caucase ; la neuviéme dans la Lybie, la dixième dans l’île d'Eubée. La vigne étoit cultivée dans tous ces lieux, mais quelques-unes de ces contrées n’avoient ni ville ni montagne du nom de Nysa; c’est ainsi que le crédule abréviateur d’Etienne de Byzance prétend que la vigne fleurit et que le raisin mürit le même jour à Nysa dans l’île d'Eubée, quoique Pausanias, Strabon,, n1 aucun autre géographe de l'antiquité, ne parlent d’une ville du nom de Nysa dans cette île, « En quels lieux, à Bacchus ! conduis-tu les » chœurs sacrés ? Est-ce dans les forêts de Nysa, sur » les sommets de Corycie (lPantre de Corycie étoit » sur le mont Parnasse }, ou dans les vallons ombra- » gés de Olympe ? »
Homère, dans le sixième lire de l’Iliade © , fait dire par Dioméde à Glaucus : « Si tu es Res dieu descendu de POlÿmpe , apprends que je ne combats point les immortels. Le fils de Dryas, l’insensé Lycurgue qui s’éleva contre eux, vit bientôt terminer sa carricre; il poursuivit sur la montagne sacrée de Nysa les nourrices de Bacchus qui célébroient les orgies : frappées par ce prince homicide, les thyrses tombèrent de toutes les mains ; Bacchus fuyant lui-même se précipita dans la mer , où Thé-
® Euripid., Bacch. — ® Homer., Iliad. VX, v: 132.
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tis Je recut tremblant entre ses bras... mais les dieux, au sein de la paix, regardérent avec indignation ce prince téméraire. Privé de la vue par le fils de Saturne, et détesté de tous les immortels, il fut bientôt exclus du séjour des vivans. » Eustathe remarque sur ces vers, que Bacchus a pris de Nysa le nom de Dionysius. Ce passage ne détermine point la position de la ville de Nysa en Thrace , mais elle
nous est donnée par une médaille décrite par Pellerin, sur laquelle on lit : La ville de Nysa en Péonie. Elle étoit située dans la partie de la Thrace com- prise entre les fleuves Strymon et Mestus, qui fut dans la suite réunie à la Macédoine, et qui étoit anciennemént appelée Péonie. La ville de Nysa étoit prés du Strymon. « Heureuse Piérie , notre dieu te ché- ,» tit... suivi des Ménades agiles, ce dieu franchira » le rapide Axius et le superbe Lydias. ® » Suivant l’auteur de l’hymne à Cérès, publié par Ruhnkenius, Proserpine fut enlevée dans les environs de Nyse, cequi doit s'entendre de Nysa, ville de Carie, où il y avoit un temple consacré à Pluton et'a Pro- -serpine ; et dont les médailles représentoient souvent cet enlèvement. Diodore de Sicile, en parlant d’'Osiris, dit qu’il fut l'inventeur de l’agriculture , qu’il étoit fils de Jupiter, et que les Grecs lui donnérent lé nom de Dionysius de celui de son père, et de celui de Nysa, ville de l'Arabie, où al avoit été’ élevé.
() L’Axius étoit un fleuve de la Péonie, et le Lydias un fleuve de la Macédoine. ( Euripid. )
DIONYSIUS. 47 Dans un autre passage, où Diodore parle de Péducation de Bacchus, il exprime la position de la ville de Nysa où Bacchus fut élevé, entre la Phénicie et le Nil(z), et il s'appuie de l'autorité d’'Homére; or, PArabie ést située entre la Phénicie et l'Egypte. Hérodote Ÿ, park des différens peuples qui PAYOIENt des ributé : à Cambyse, dit qu’il en étoit de même des Ethiopiens voisins de Egypte, et des habitans de la ville sacrée de Nyse, qui célébroient des fêtes en l’honneur de Bacchus. Le même historien ®, parlant du cinnamome, dit que cette plante croît dans le pays où Bacchus fut élevé : or le cinnamome , selon Théophraste , Dioscoride et Galien, croissoit en Arabie. Il est donc mg que la Nysa d’'Ethiopie et celle d'Egypte n’étoiént que celle de l'Arabie, d’après Hérodote lui-même, Ilest vrai qu’on appeloit le cinnamome mosylitique, de Mosylon promontoire ét port d'Ethiopie dans le-golfe Avalités, mais c’étoit parce qu'on en faisoit un commerce considérable dans ve port.
Il y'avoit dans la Palestine une vi située'sur le ‘pénchant d’une montagne , au bord d’une: petite ‘riVière qui tombe dans Le Jourdain , à cinq: lieues dé'la Fibériade et à dix-huit lieues de Jérusalem : cette ville s’appela d’abord Nysa et ensuite Scythopolis. Elle fut autrefois appelée Nisa, dit Pline, de
Bacchus, dont la nourrice reçut la sépulture dans
-® Herod., lib. IT, 677. = Ÿ Herod., lib: III, $ 19.
cette ville”; Soin dit que Bacchus en fut le fondateur ®. L’académicien M. l’abbé Belley a conjecturé que cette ville est la même que la Nysa d'Arabie; ce qu'il y a de certain, cest qu’elle étoit particuliérément consacrée à Bacchus : elle portoit le utre de sacrée, tepa , et d’inviolable, äcvos. On voit par une médaille du cabinet de Saxe-Gotha, que les habitans de Nisa-Scythopolis ont représenté Néron sous la figure et avec les attributs de Bacchus, par une flatterie fort ordinaire aux Grecs , qui représentoient les princes sous la forme de leurs divinités. Cette ville faisoit célébrer les jeux pythiques en l'honneur de Bacchus , si on en juge par une couronne de laurier, symbole de ces jeux , qu’on. voit sur une médaille du cabinet de Pellerin. Le culte de Bacchus passa de Nysa dans le reste de l'Arabie; les Arabes Nabatéens l’appeloient Dusarès, etils célébroient des jeux publics en son honneur. Dusarés recevoit les plus grands honneurs à Pétra d’Arabie : le simulacre (äyahua ) du dieu étoit une pierre noire, quadrangulaire , d’un travail grossier , haute de quatre pieds, large de deux, posée sur une, base d’or; on lui immoloit des victimes dont le sang étoit répandu en forme de libation , tout le temple
Scythopolim, autem Nisam a Libero paire, sepulta nutrice ibi. (Plin., Hist. Nat., lib, V, cap. 16.)
@) Liber pater cum humo nutricem tradidisset , condidit hoc oppidum , ut sepulturæ tilulum eliam urbis mænibus ampliaret. (Solin., cap. 56. )
DIONYSIUS. * 49 étoit enrichi d’or et d’un grand nombre d’offrandes ®. Suivant une médaille de Philippe, pére d'Alexandre , du cabinet de Pellerin , la ville de Bostre fit célébrer les jeux actiaques en l’honneur de Bacchus: À
Les habitans de Bostre > Pour perpétuer la mémoire des bienfaits de leur dieu Dusarés > firent graver sur leur médaille un pressoir > Composé de la table et de la vis. Ils donnoient les jeux dusariens , qui étoient modelés sur les jeux actiaques , où l’on distribuoït des prix pour la musique, pour les combats athlétiques et pour les courses de chevaux. La couronne de laurier étoit le prix ordinaire des jeux actiaques, qui furent renouvelés par Auguste, en l'honneur d’Apollon ; on distribuoit encore aux vainqueurs des jeux dusariens à Bostre :
des vases précieux. Les habitans de Bostre
> Pour ne rien
omettre de ce qui regardoit le culte de Bacchus,
n’oubliérent pas Silène : il est représenté sur plusieurs médailles de cette ville > Portant sur l'épaule une outre remplie de vin. Ce type est ordinaire sur les médailles des villes qui avoient de bons vignobles,
La ville d'Adraa, de la méme contrée , célébra aussi les jeux dusariens : l’on voit sur le revers d’une médaille d'Emilien , une table chargée d’une urne et de deux statues , et sous la table un Pressoir avec linscription : AAPAHNON A0caprA
Les Arabes n’avoient pas d’autres dieux que etUranie, comme nous l'avons déjà dit : obse
% Suidas.