III. — LES AUTOCHTHONES
Les annalistes chinois sont les premiers écrivains qui, à notre connaissance, ont recueilli quelques faits historiques concernant le pays que nous appelons aujourd'hui le Cambodge.
L'un d'eux (1) qui écrivait certainement plus d'un siècle avant notre ère, donne au Cambodge le nom de Chon-lap (2); il le considère comme faisant partie du Pho-nan, pays qui, dans l'antiquité, dit-il, se nommait Lan-hoang-loa (3). Le Chon-lap était alors situé au sudouest de Ghien-Thanh (4^, la capitale du royaume de Ciampa, et sa frontière la plus proche se trouvait à 3.000 hs (environ 1.200 kilomètres) de cette ville. Il y avait des relations par eau et par terre entre les deux royaumes.
(1) Cité par M. Moura, que je suis de très près, Le Royaume du Cambodge, t. II, p. 24.
(2) Les Annales donnent aussi au Chon-lap le nom de Tchin-la et disent qu'il a aussi porté dans le passé ceux de Kiét-Mich et de Cambot-tri.
(3) Les Cambodgiens le nomment Lan-Chhang ou sroc Léo et les Européens l'ont successivement appelé Lanwas, Lavas et Laos.
(4) Cette ville importante assurément devait se trouver à peu de chose près où se trouve aujourd'hui Hué, la capitale de l'Annam.
INTRODUCTION XXVH
Les vêtements du peuple du Ghon-lap, ajoute Tannaliste chinois, se composaient de fibres de bambous tressées ou grossièrement tissées, d'écorces et de feuilles d'arbres. Le marché se tenait la nuit et les habitants se servaient de l'odorat pour reconnaître la qualité de For.
La reine de ce pays se nommait Diep-lieu ; elle était originaire de Diêp-dieu.
Un prince du sud, nommé Hon-hoi, tributaire du Ghon-lap, se révolta contre la reine et lui déclara la guerre. Vaincue, elle fut forcée de demander la paix et d'épouser le vainqueur, son ancien vassal. Hon-hoi, ajoute le chroniqueur chinois, voyant que sa femme était presque nue, lui imposa un costume ; c'était une longue tunique ouverte par le haut pour laisser passer la tête. Les femmes du peuples adoptèrent aussi ce genre de vêtement.
Tels seraient les autochthones du Cambodge et leur reine à une époque indéterminée, très certainement antérieure à l'expédition chinoise qui eut lieu dans le Laos cent vingt*cinq ans avant notre ère. L'annaliste que je viens de citer, paraît, en efifet, donner ces renseignements à l'occasion de l'expédition chinoise de l'an 125 et comme des faits du passé connus de ses contemporains.
Mais qu'est-ce que ce prince du sud et quel est le peuple qu'il conduit au Ghon-lap ? La réforme dans le costume qu'il imposa à la reine vaincue, devenue sa femme, et que les femmes du peuple adoptent, prouve sinon une civilisation plus avancée, du moins son voisinage de la lïier ou ses relations avec un peuple plus industrieux.
M. Moura insinue que le peuple conquérant pouvait bien provenir « de la Malaisie, ou plus vraisemblablenient du Giampa », et il observe que les annales khmères rapportent cette invasion des Ghams, mais dans des
XXVni DROIT PUBLIC CAMBODGIEN
circonstances différentes (1). Je ne partage pas cette opinion; je ne m'explique pas en effet comment des Malais, dont la domination s'étendait déjà à toute la presqu'île de Malacca et à tout le littoral occidental de rindo-Chine, comment des Ghams, qui régnaient sur le littoral oriental depuis mille ans peut-être et dont l'empire s'étendait très loin dans le Laos, auraient pu être amenés tout d'abord à accepter la suzeraineté d'un peuple à demi nu et à lui payer tribut.
Je crois, au contraire, que l'incident curieux rapporté par l'annaliste chinois est un des épisodes des guerres que devaient se faire entre eux les aborigènes. Nous avons affaire ici à deux peuples, peut-être à deux tribus d'origine indo-chinoise, qui ont été absorbés par le peuple cambodgien ou qui subsistent encore, c'est possible, soit au Laos, soit au Cambodge, soit en Annam, parmi les populations sauvages qui habitent les montagnes et les forêts.