INTRODUCTION XXXVII
une époriue antérieure à Tère chrétienne. C'est là, à mon avis, au foyer même du brahmanisme, qu'ils auraient, déjà très modifiés comme race, déjà absorbés peut-être, abandonné leur culte primitif, leur langue, et adopté la religion des peuples au sein desquels ils vivaient et c'est de là qu'ils seraient partis, je ne sais à quelle époque et à la suite de quels événements, pour conquérir l'Tndo -Chine et s'y établir, précédant de quelques années les Laotiens et les Siamois, également partis de rinde septentrionale. Alors, ces Malais brahmaniques auraient franchi le Gange, traversé la Barmanie, gagné la longue vallée du Mékong et, voyant la direction que suivait le fleuve, l'auraient descendu jusqu'à la mer, jusqu'au Grand-Lac, dont les rives étaient déjà occupées par les Chams. D'abord bien accueillis par eux, ils s'établirent un peu partout dans le sud de la péninsule indochinoise, puis, des difficultés ayant surgi entre les deux peuples, les nouveaux venus prirent les armes et s'emparèrent du gouvernement du royaume (1). Les Chams se trouvant incapables de leur résister, quittèrent le pays qu'ils avaient conquis sur les autochthones et s'enfuirent au Laos, déjà occupé par un peuple d'origine indoue; ils s'établirent sur la rive gauche du Mékong, soit dans un territoire leur appartenant déjà, soit dans un pays dont ils durent faire la conquête. Les nouveaux venus firent alliance avec les peuples vaincus que les Chams avaient dépouillés et prirent la place des conquérants, en abusant probablement de la confiance et de la crédulité de leurs nouveaux alliés (2). Telle serait, à mon
(1) Voyez le Pongsa-Voda, dans Moura, Le Royaume du Cambodge, II, pages 8 et 9.
(2) N'est-ce pas à un pacte de ce genre, passé ayec les autochthones, qu'il faut faire remonter l'antique usage où étaient les rois du Cambodge jusqu'à Norodom, d'envoyer tous les ans des cadeaux aux chefs des sauvages Chréai, le roi du feu et le roi de Veau. Ces cadeaux, — qui se composaient ordinairement d'un jeune éléphant mâle richement harnaché,
XXXVm DROIT PUBLIC CAMBODGIEN
avis, la troisième (1) émigration malaise en Indo-Chine, celle qui fait l'objet d'une légende que M. Doudart de Lagrée a connue et dont il parle en ces termes : a Toujours est-il que les émigrants fondateurs du royaume passent pour être venus de Tlnde se fixer au pays de Kuk'thloc (2), qui prit plus tard le nom d'Angkor ou Nokor (3). On prétend aussi que le nom de Kuk-thloc s'appliquait plus particulièrement au lieu où fut depuis Phnom-Penh et que la mer venait alors jusque-là. Les émigrants s'appelaient Chhvéa-Préam. Ils portaient les cheveux longs, avaient le teint noir et se disaient originaires de Préréan-Nosej- (4) que l'on suppose être voisin de Kobel-Lephus (5) où Bouddha serait né à Tune de ses incarnations » (6).
de fils de laiton, de verroterie, de for, d'étoflfes de coton et de magnifiques pièces de soie destinées à envelopper l'arme sacrée que conservent ces deux rois, — étaient pompeusement portés à Kratié, et le gouverneur de cette province, limitrophe du Laos, prenait ses dispositions pour les faire parvenir de tribu en tribu à destination. Si on ajoute à cet usage ancien la tradition qui enseigne que les Chréai ont autrefois joué un rôle important en Indo-Chine, ne sera-t-on pas tenté de trouver en eux les descendants de ces Nagas, de ces autochthones, qui ont traité avec les Cambodgiens à leur arrivée en Indo-Chine, et, chez ces rois du feu et de l'eau qui recevaient hier encore hommage et tribut du roi du Cambodge, les héritiers de ce roi qui, ayant donné sa fille à Préa-Thong, le couronna de ses propres mains (Voy. Moura, Le Royaume du Cambodge, I, pages 433-436). Je sais bien que ce couronnement à la suite d'un mariage est légendaire, mais qui sait si la légende n'a pas recueilli un fait historique connu de tout le monde à l'époque de sa rédaction.
(i) L'arrivée des Malais, connus sous le nom de Chams, serait la première, l'arrivée des Malais qui s'établirent peu k peu sur les côtes serait la seconde et celle-ci, dite des Chhvéa-Préam, serait la troisième.
(2) Pays du thloc (thloc, une sorte de lézard).
(3) Royaume, dans la langue des Khmers.
(4) Banarasi ou Bénarès.
(o) Kapilavastu, ou ville de Kapila, située au pied des montagnes du Népaul et au nord de l'Oude actuel ; elle était autrefois la capitale d'un royaume auquel elle donnait son nom. Bouddha y naquit au VI« siècle avant Jésus-Christ.
(6) Explorations et missions de Doudart de Lagrée, 1883, p. 10.