INTRODUCTION XXXIX
Les annales légendaires desKhmers, le Pongsa-Voda^ parlent bien d'une migration d'Indous, qui seraientvenus de la même contrée de Tlnde au même Gouch-thloc, mais, si elles rapportent la cause de leur départ, Tépithète (1) dont ils furent flétris par le roi du pays qu'ils quittaient, elles ne disent pas quel était le nom que portaient les immigrants et quelle religion ils avaient. La légende nous dit qu'ils s'appelaient Chhvéa-Préam,
Or le mot chhvéa est le nom sous lequel se désignent les Malais du Cambodge qui sont originaires de Java et de Sumatra (2), et le moi préam celui que portent les bakous du Cambodge, qui sont les descendants des anciens brahmes, se disant de race royale et qui peuvent, en certaines circonstances, placer l'un des leurs sur le trône (3).
Les immigrants Indiens venus d'un pays voisin de la
(1) Cat-sas, couper-religion.
(2) « Le mot chhvéa, me disait un jour un vieux Malais de Trey-ca-de- Kornpot, est un mot générique qui s'applique à tous les Malais ». Il entre dans la composition des noms suivants : 1*» Chhvéa-Crebey (malaisbuffles) qui désigne au Cambodge les Malais originaires de Sumatra, île que les Malais nomment Manang-Cahao (buffle victorieux) en leur langue ; 2° Chhvéa-Iavâ (Malais-Java) qui désignent les Malais originaires de Java. Les Malayous ne sont pas des Malais et ne portent pas le nom de chhvéa-malayous, ce sont des Malabars ; ils sont originaires de la côte de ce nom, nommée Malayala par les Indous, c'est-k-dire terre de montagne.
Voici quels seraient les noms que Sumatra a successivement portés : Tacun-Bapis, Manang-Cahao, Poulo-Pacheii (île des rognures d'étoffes), Pago-Oyon {paga, pieux ; oyon, museau du buffle), et Andelis. Les Arabes la nomment Saborna. Un conte malais que j'ai recueilli h Kompot explique ces dénominations curieuses de Chhvéa-Crebey, de Manang-Cahao et de Paga-Oyon.
Le mot Java (lava comme disent les Malais), qui est le nom de l'île que les Hollandais ont conquise sur eux, me paraît, comme le nom des Hovas de Madagascar, être la transformation linguale et moderne du mot chhvéa qui me semble plus ancien.
(3) Voyez mes Recherches sur la Législations cambodgienne, droit privé, p. 9 et suivantes, et plus loin, dans le présent volume, p. 12 et suivantes.
patrie du Bouddha, les chhçéa-préam^ seraient donc des Malais convertis au brahmanisme, mais des Malais puissamment mêlés d'Indiens, ayant perdu leur langue et leur religion, ou plus exactementpeut-être des Indiens ayant absorbé un élément malais conquérant dont ils avaient conservé le nom (1).
Est-ce à eux qu'il faut attribuer les monuments merveilleux dont les ruines gigantesques attestent une civilisation déjà très avancée? leurs rois étaient-ils ces Varmans dont les noms nous ont été livrés par Tépigraphie ?
Le savant D"" Kern, qui, le premier, a déchiffré les inscriptions trouvées au Cambodge par M. le D"" Harmant, n'a-t-il pas observé que la dynastie des Varmans, qui a gouverné du n* au xm® et peut-être au xiv« siècle, a aussi régné à Java ? N'a-t-il pas déclaré avoir trouvé des inscriptions javanaises contenant le nom des Varmans? (2)
M. Doudart de Lagrée parle, dans les notes qu'il a laissées sur Angkor-Thom, d'une a tradition qui veut que les ouvriers d'Angkor soient venus de Java, dont le principal monument, le temple de Boroh-bodar passe pour être du vi® siècle (3) » ; et M. l'abbé Bouillevaux reproduit, dans son livre sur VAnnam et le Cambodge^ la note suivante qu'il a découverte dans un vieux manuscrit : a ... L'histoire chinoise raconte que les tours de Banon et de Battambang, et la forteresse de pierres à Angkor, si renommées dans ce pays-ci, ont été faites par les Malabars environ vingt siècles avant
(1) N'avons-nous pas absorbé les Francs et conservé leur nom.
(2) Le mot Vai^man était assez fréquent dans les noms propres de l'Inde ancienne; je le trouve par exemple dans le SaopHkaparva du Mahahharata^ Paris, 1844, IV, pages 297 et 298. Il fait partie du nom d'un guerrier réputé dans les batailles, Kritavarman. Je ne crois pas l'avoir rencontré joint au nom d'un non guerrier.
(3) Explorations et missions de Doudart de Lagrée^ p. 232 ; c'est-à-dire contemporain de l'édification des grands monuments khmers.