‹ Recherches sur le droit public des CambodgiensChapitre 31 sur 63 · LE GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT

La famille royale au Cambodge est d'origine divine; elle prétend descendre des Anges et du dieu Vichnou, être venue sur la terre pour fournir au Cambodge dos rois dont la mission est de protéger les hommes et d'appuyer les faibles (1).

Le premier roi des Khmers, Préa-Thong, couronné sous, le nom de Préa-bat-té-Vong-as-cliar vers 443 avant notre ère, si on en croit les annales légendaires et les simples légendes dont le peuple a conservé le souvenir,

{{) Voyez pUis loin, ch. v, p. 44, les titres du roi Norodom.

serait le fils d'un certain Préa-bat-aticha-Vong (1), roi d'une contrée de Tlnde appelée Gouroudasa, dont Indfapastha (aujourd'hui Delhi) aurait été la capitale. A la suite de son refus d'assister au couronnement de son frère le plus jeune et, peut-être aussi, par suite de son adhésion aux doctrines religieuses du Bouddha, Préa- Thong aurait été expulsé du royaume avec ses partisans et serait venu aborder au Cambodge (2).

Le premier roi était donc d'origine royale et, bien que les Cambodgiens l'aient oublié depuis, un composé de molécules que les brahmanes prétendaient émanées des huit principaux gardiens du monde : Soma, dieu de la liine; Agni, dieu du feu; Sourya, dieu du soleil; Anila, dieu du vent; Indra, dieu du ciel; Couvera, dieu des richesses; Varouna, dieu des eaux; et enfin Jama, dieu des enfers. A ce titre, il était d'origine divine.

Ce premier roi épousa la fille du roi des Nagas (dragons) et celui-ci, pour constituer un royaume à son gendre, avala les eaux qui recouvraient la terre du pays qu'on appelle aujourd'hui Cambodge, jusqu'à une grande distance. Il obtint ainsi un territoire d'une vaste étendue dont Préa-Thong devint l'unique propriétaire et le roi.

A ce compte, la monarchie, la famille royale représentée par le roi régnant, ne tient le royaume ni de son peuple ni de ses armes; tout le territoire du royaume est son bien propre. Le donateur est le roi des Nagas, personnage mythologique qui habite au plus profond des eaux. Telle est la doctrine absolue, mais légendaire. Nous verrons par la suite que cette doctrine a résisté à

(1) Ce mot, Vong ou Vongsa, ou Pong, Pongsay vient du sanscrit Wamsa, « soleil ». Il entre dans le titre du roi actuel et de beaucoup de ses prédécesseurs, joint ou non joint au mot Soutya^ qui est le nom du dieu du soleil : Sourya Vongsa.

(2) V. Moura, Le Royaume du Cambodge. Paris, E. Leroux, 1883, t. II, p. 7.

toutes les révolutions qui ont bouleversé le Cambodge, aux guerres civiles qui l'ont ruiné et aux siècles qui ont passé sur elle sans la modifier sensiblement.

Le second roi du Cambodge, Préa-Kôt-Méaléa, petitfils de Préa-Thong, est, encore plus que son père, d'origine divine, puisqu'il est né de Sopliéa-Vodey, sa fille, et du dieu Indra descendu du ciel pour la visiter. Cet enfant du miracle, né après dix lunes de gestation, naquit sans causer à sa mère aucune souffrance et devint roi du Cambodge en l'an 57 de Jésus-Christ. C'est poui* lui qu'un architecte céleste, Visvacarma, envoyé sur' terre par Indra lui-même, construisit la ville et le palais d'Angkor, du vivant même de Préa-Thong.

Préa-Kêt-Méaléa, on succédant à Préa-Thong, lequel régna 500 ans (1), aurait hérité du vaste royaume « découvert » par son grand-père, le roi des Nagas, et aussi de la puissance que Préa-Thong avait exercée sur les Cambodgiens.

L'origine divine de ce prince est incontestable : il est fils d'Indra, roi du ciel, et petit-fils du roi Préa-Thong, lui-même d'origine divine. Le territoire du Cambodge tout entier est encore bien plus légitimement à lui qu'à son prédécesseur, car il est, par sa mère, héritier du donataire, petit-fils du donateur et fils immédiat du dieu des cieux. tette dernière circonstance, — sa conception miraculeuse, — le rendit aussi plus sacré aux yeux du peuple que ne l'était Préa-Thong, dont l'origine divine se perdait dans la nuit des temps. De plus, disent les Khmers, c'est de Préa-Kêt-Méaléa, fils d'Indra et de Sophéa-Vodey, fille du roi Préa-Thong, que sont descendus tous les rois du Cambodge et la famille royale.

La famille royale, d'après la légende, a donc une

(1) M. Moura est porté à croire qu'il faut entendre ici que la dynastie fondée par Préa-Thong régna 500 ans. Préa-Két-Méah'a, dans ce cas, serait le fils d'une princesse fille de roi, non m cariée.

origine divine, sacrée, un droit de propriétaire sur le territoire du Cambodge et le droit, en tant que famille, d^avoir un de ses membres sur le trône. Ce droit de propriétaire sur le territoire du royaume, elle ne Texerce ni collectivement, ni particulièrement, ni par délégation; il passe naturellement de mains royales en mains royales, car il est avant tout un droit régalien, constituant un attribut de la couronne.

On peut, avant de clore ce chapitre, observer que si le droit absolu d'une famille royale à la propriété du territoire cambodgien est établi par les annales et les légendes, que si le droit de la famille royale au trône du Cambodge découle naturellement du droit de propriétaire, le droit pour cette famille de partager le pouvoir entre ses membres ou celui de désigner celui de ses membres qui doit régner n'existe point. Le peuple, aux yeux des annalistes, aurait-il donc conservé le droit de choisir le roi?

Note. — Il est impossible d'ajouter quelque foi à cette chronique légendaire et à ces origines fabuleuses de la famille royale. L'épigraphie cambodgienne a, depuis longtemps déjà, dix ansi environ, révélé l'existence, entre le II*' et le xta*' siècle, d'une dynastie de Varmans qui paraît n'avoir rien de commun avec la famille royale actuelle. Au moins, jusqu'à présent, rien n'est venu même faire présumer que la seconde est sortie de la première. C'est sous ces Varmans que le Cambodge est devenu le grand empire des légendes populaires et que les palais et les temples merveilleux, les villes populeuses, dont on retrouve encore les ruines, ont été construits.

Mais nous n'avons pas ici à tenir compte de l'origine réelle de la famille royale qui règne actuellement, mais de l'origine qu'on lui donne au Cambodge, de l'origine

que personne parmi les Khmers ne lui conteste. Les anciens rois Varmans sont absolument oubliés et les origines historiques du peuple cambodgien sont perdues; ridée que se font les Khmers de leur famille royale découle des légendes qu'ils connaissent et non d'un passé historique qu'ils ignorent. Aussi, est-ce sur la légende, regardée comme historique, et sur des traditions nées d'elle que sont basés les droits de la famille royale et ceux de celui de ses membres qui devient roi, Tidée abstraite qu'on se fait de lui. C'est ce qui fait que nous devons beaucoup plus tenir compte ici de l'opinion basée à faux sur une légende inadmissible que des révélations épigraj^hiques ignorées des Khmers et qui, tout en contredisant les faits acceptés comme vrais par l'opinion, n'ont eu et ne peuvent avoir aucune action sur elle.

Si Ton s'en rapporte à Thistoire des six derniers siècles, Tordre de succession au trône du Cambodger n'est point établi par une loi aussi absolue que celle qui régissait en France la monarchie des Carolingiens après Charlemagne et celle des Capétiens avant la Révolution- Ce qui s'est passé au Cambodge, chaque fois que le trône est devenu vacant, rappelle à s'y méprendre les coutumes ou, pour mieux dire, les procédés employés par les Francs de l'époque mérovingienne qui paraissent avoir été tenus de choisir leurs rois dans la même famille, mais qui pouvaient écarter le fils aîné du roi pour prendre ou son frère, ou l'un de ses. autres fils, ou son neveu, ou tel autre membre de la famille royale qui leur inspirait plus de confiance ou leur paraissait doué d'un courage plus grand.

En efl'et, la famille royale, au Cambodge, est une caste royale qui, aux yeux des Khmers, n'est pas sortie du peujde et qui provient d'une famille royale qui gouvernait Couroudasa, un royaume de l'Inde septentrionale. Tous les rois du Cambodge seraient descendus, je l'ai déjà dit plus haut, d'un prince que son père chassa de ses Etats et qui vint, avec ceux qui l'avaient suivi dans sa révolte, s'établir sur le territoire du Cambodge.

Chaque fois que les mandarins ont eu à intervenir dans la nomination du roi, ils ont toujours choisi un prince de la famille royale, et cette constance atteste

rexisteiice d'une loi, d'une coutume profondément ancrée dans la conscience du peuple, du droit imprescriptible d'une famille sur le trône du Cambodge.

La couronne est donc héréditaire dans la même famille.

Mais cette hérédité, si certaine qu'elle soit, est mal définie. La couronne du Cambodge est-elle nécessairement héréditaire de père en fils aîné, de frère en frère, d'après un ordre de succession prévu, défini et duquel on ne peut s'écarter ?

Non, car si la couronne était héréditaire par ordre de primogéniture ou d'après un ordre prévu, arrêté, inviolable, les grands mandarins n'auraient pas à intervenir l>our élire et leur rôle se bornerait à proclamer comme cela avait lieu chez nous avant la Révolution. Or, ils élisent leur roi comme le faisaient les guerriers francs de l'époque mérovingienne, comme le font encore les sauvages Rodés qui habitent les hauts plateaux- qui séparent le Cambodge et le Laos de l'Annam. S'ils élisent, ils choisissent. S'ils ont le droit de choisir, leur choix doit être libre et leurs suffrages doivent pouvoir se porter, dans la famille roj^ale, sur celui des membres qui leur parait le plus digne.

C'est en effet ce qui a eu lieu à différentes époques :

En 1401, ils écartent Rarommo-Soccarach, le fils du roi Thommo-Soccarach qui vient de mourir, et lui préfèrent son cousin Srey-Sorijovong, fils du roi Srey- Sorijotey, décédé en 1363 ;

En 1432, ils écartent du trône les cousins du roi Barommo-Soccarach et élisent son petit cousin, Chauphnhéa-Jat, fils de l'avant-dernier roi ;

En 1477, ils déposent le roi Srey-Réachéa qui avait succédé à son frère aine, et que les Siamois avaient fait prisonnier et emmené au Siam, et ils élisent son frère jeune, Chau-phnhéa-tommo-Réachéa ;

En 1505, de nouveau appelés à se prononcer, ils élisent Ghau-phnhéa-Ghan-Réachéa, frère de Damkat, le roi décédé, de préférence à son fils ;

En 1587, ils élisent Chau-phnhéa-An, oncle du roi décédé ;

En 1590, ils nomment Srey-Sopor, frère du roi précèdent qui avait été assassiné ;

En 1834, sous la pression d'un général annamite, ils choisissent Ang-Mey, la fille du roi décédé ;

En 1845, ils réclament la déchéance de Ang-Mey et demandent aux Annamites et aux'Siamois qui se disputaient la suzeraineté sur le Cambodge, Ang-Duong, oncle de Ang-Mey et frère cadet de Ang-Ghan, roi décédé en 1834 ;

Et en 1859, ils préfèrent Norodom, fils de Ang-Duong, à ses deux frères plus jeunes, nés de femmes différentes. *

Donc si les grands mandarins sont obligés de choisir le roi dans la famille royale, ils ont le droit d'élire celui des membres de cette famille qui leur convient le mieux (1).

(1) Il en est de même au Siam : « Au commencement de 1851, le roi étant tombé très malade, rassembla son conseil et proposa un de ses fils pour successeur. On lui répondit : « Sire, le royaume a déjà son maître. » Atterré par cette réponse, le monarque rentra dans son palais et ne voulut plus reparaître en public ; le chagrin et la maladie le minèrent bien vite, et il expira le 3 avril 1854. Ce jour-là même, malgré les complots des fils du roi défunt que le premier ministre sut habilement comprimer, le prince Chao-Fa fut intronisé. » (Voy. Description du royaume Thai ou Siam, par Mgr Pallegoix, 1851, t. Il, p. 100). — Phra-Chao-Prasat-Thong, le roi défunt, flls aîné du roi et d'une concubine, avait supplanté son frère légitime Chao-Fa, héritier du trône, et s'était fait couronner en 1825. Personne n'avait sérieusement protesté, parce que Phra-Chao s'était engagé à abdiquer, quand son frère, qui n'avait que quatorze ans, serait capable de gouverner ; mais comme il n'avait point tenu sa promesse, les mandarins étaient froissés et mécontents ; ils ne le firent cependant paraître que lorsque le roi voulut leur indiquer, choisir peut-être, son successeur. -— La réponse du ministre afûrme leur droit d'élection.

La couronne du Cambodge est donc héréditaire dans la même famille ; mais sans ordre de primogéniture ni de degré de parenté ; les grands mandarins sont électeurs.

Deux influences contraires se font cependant jour à travers les siècles, mais sans parvenir à triompher Tune de l'autre .

La personne la plus puissante après le roi est TObbajouréach, qui peut être un roi démissionnaire, le père du roi ou son oncle; en l'absence d'Obbajouréach, c'est rObbaréach, lequel est généralement le frère du roi.

De là les deux influences contraires dont je viens de parler : le roi régnant cherche à assurer le pouvoir à son fils ou à son neveu, ou à celui de ses parents qu'il préfère ; il manœuvre souvent pour amener les grands mandarins à porter leur choix sur celui qu'il a choisi (1); il le leur recommande à son lit de mort. Quelquefois, pour mieux garantir sa couronne à celui qu'il veut pour successeur, il abdique le pouvoir et le lui remet; c'est ainsi qu'ont procédé Ghau-phnhéa-Jat en 1467, Préa- Satha en 1574, Srey-Sopor en 1617, pour leurs fils; Ang- Sor en 1695, en faveur de son neveu ; le même en 1699, en faveur de son gendre ; Ang-Em en 1700, en faveur de son beau-père qui lui avait cédé le trône l'année précédente; Ang-Sor en 1701, en faveur de son fils; Sreythommo-Réachéa en 1704, en faveur de son père qui lui avait cédé le trône ; Ang-Sor en 1706, en faveur de son fils Srey-thommo-Réachéa, le même qui avait abdiqué en sa faveur en 1704 ; Ang-Em en 1716, en faveur de sa femme ; cette femme le même mois, en faveur de son mari; Ang-Em en 1722, en faveur de son fils; celui-ci,

^l) Le fait que celui qu'il désigne ou qu'il choisit comme devant être son successeur n'est pas toujours son fils prouve que, même dans l'esprit du roi, la notion du droit des fils au trône du père n'est pas encore bien nette.

Néac-Satha, en 1729, en faveur de Bon père ; Ang-Em en 1729, en faveur de son même fils ; Préa-Outey en 1775, en faveur de son cousin Préa-Réam.

La première influence est donc celle du roi qui veut assurer le pouvoir à son fils ou, ce qui est plus exact, à celui qui lui plaît dans sa famille.

La seconde est celle des mandarins qui, se trouvant en présence du cadavre du roi et d'une personnalité puissante, TObbaréach qu'ils connaissent le préfèrent souvent au fils du roi décédé et le portent au pouvoir par esprit de courtisanerie et par politique ; en nommant rObbaréach, ils acquièrent des droits à sa gratitude et affirment, en Texerçaiît, le droit qu'ils ont d'élire le roi.

Ces deux tendances sont contraires et, — dans ce pays de despotisme où la famille royale, si sacrée qu'elle soit, n'exerce aucune puissance, ne possède aucune fortune, n'est rien près du roi et presque rien près du peuple, — la famille royale n'a pu ni se liguer contre le grand électorat des mandarins, ni acquérir dans le peuple une influence lui permettant d'être autre chose que ce qu'elle est : une caste sacrée soumise à celui de sa race qui est roi.

L'abdication, en 1716, du roi Ang-Em en faveur de sa femme, l'élection de Ang-Mey en 1834 et, je dirai même, l'opinion que j'ai recueillie de la bouche de plusieurs mandarins, nous révèle que le choix des mandarins peut aussi se porter sur une princesse à l'exclusion des membres mâles de la famille royale. Je dois cependant dire ici que, bien que l'élévation de la femme de Ang-Em et l'élection de Ang-Mey aient eu lieu à l'exclusion de princes royaux, l'élection d'une princesse dans un cas semblable, tout en étant reconnue comme légale et conforme aux traditions, ne pourrait aujourd'hui avoir lieu sans causer un grand mécontentement.

Quoi qu'il en soit, il est certain que le choix des

LA SUCCESSION AU TRONE il

mandarins peut se porter sur une princesse, et ce fait est important. 11 modifie ainsi la proposition que j'ai donnée ci-dessus :

La couronne du Cambodge est héréditaire dans la même famille f mais sans ordre de primogéniture, ni de sexe, ni de parenté; les grands mandarins sont électeurs.

J'ai dit ailleurs (1) ce qu'il faut entendre par famille, royale. 11 en résulte que ceux qui peuvent prétendre au trône sont moins nombreux dans ce pays de polygamie qu'on serait tenté de le croire. En effet, ceux ou celles qui descendent d'un roi à la cinquième génération, sans qu'un mariage avec un prince ou une princesse ait f approché leur famille du trône, sont considérés comine sortis de la famille royale proprement dite et comme appartenant à la caste des Préa- Vongsa (2). Ils ont perdu leurs droits d'accessibilité au trône et n'y peuvent pas plus prétendre que le dernier des mandarins, que le dernier homme du peuple.

Si même, le trône étant devenu vacant, on ne trouvait aucun descendant mâle ou femelle à élever au pouvoir suprême, ce n'est pas aux Vongsa que les mandarins devraient songer. La loi désigne la caste des bakous comme étant celle à laquelle il conviendrait de s'adresser, mais elle se garde bien d'indiquer celui d'entre eux, qu'il faut choisir; ce choix appartient aux grands mandarins ; ils sont tenus de prendre le roi dans une caste déterminée, mais dans cette caste ils ont le droit de choisir celui qui leur paraît le plus apte à gouverner (3). Si la loi qui ne

(1) Voyez vci^^ ■ Recherches sur la Législation cambodgienne. (Droit privé), p. 6.

(2) C'est-à-dire « caste solaire, royale ». — Vongsa ou pongsa viendrait en effet du mot sanscrit Wamsa, qui veut dire solaire.

(3) Moura {Le Royaume du Cambodge, t. I, p. 2Ï1) a écrit, mais à tort « celui des chefs de cette caste qui leur parait le plus apte à gouverner ».

désigne pas, dans la famille royale, celui qui doit succéder au trône, avait, dans la caste desbakous, indiqué celui qui y a un droit éventuel, elle eut été en contradiction avec elle-même, et le droit des mandarins à l'élection du roi ne serait plus qu'un droit éventuel de proclamation. Le droit d'élection par les mandarins reste entier, mais leur obligation ordinaire de choisir le roi dans la famille royale se transforme quand la famille royale est éteinte, en obligation de choisir le roi dans la secte royale des bakous; le droit est le même, l'obligation est de même nature mais cette obligation les entraine sur un autre terrain (1).

Qu'est-ce donc que ces bakous, aussi nommés préam et borohety auxquels la loi constitutionnelle, si je peux l'appeler ainsi, et la tradition, ifarantissent un droit éventuel au trône du Cambodge ?

J'ai dit ailleurs : « Les bakous paraissent être les

(1) J'inftiste beaucoup sur ce fait, parce qu'il me paraît très important de marquer le droit d'élection au pouvoir suprême, que les Khmers ont conservé et qu'ils ont pris tant de soin de ne pas laisser amoindrir. Ils ont subi bien des invasions, ils ont souvent conspiré contre leurs rois, détrôné ceux-ci et élevé ceux-là, mais leur fidélité à la famille royale est remarquable; elle ne parait pas avoir, depuis le xiv" siècle, subi la moindre attaque. En cela encore, ils sont bien différents des Annamites qui, tout aussi frondeurs, ont tant mis d'usurpateurs sur le trône. Peutêtre convient-il d'observer, en retour, que les Annamites, moins attachés îi leurs familles royales, moins soumis à leurs rois, ont été plus unis contre l'étranger; qu'ils ont mieux fl&sisté aux envahisseurs; qu'ils ont été plus constamment patriotes et patriotes heureux que les Khmers; qu'ils ont non seulement su conserver leur territoire mais qu'ils ont su, jusqu'cà notre arrivée, annexer cà celui-ci des territoires sur lesquels ils n'avaient aucun droit. Les Khmers (depuis le xiv* siècle) paraissent avoir été plus attachés à leur famille royale qu'à leur territoire, qui s'est constamment amoindri entre leurs mains; les Annamites semblent au contraire avoir eu plus d'attachement pour le sol national, même pour le sol conquis, que pour les dynasties qui ont, souvent en chassant l'étranger, conquis le trône. A ce point de vue, les Khmers . auraient considéré leurs rois comme leurs maîtres, et les Annamites n'auraient vu que des chefs dans leurs rois.

descendants de la caste des brahmes au Cambodge et jouir d'une partie des privilèges attribués à leurs ancêtres (1). »

Les Cambodgiens les considèrent comme étant les descendants d'anciens roi», comme appartenant à* la famille royale.

Les bakous n'en savent guère plus. Ils disent cependant : « Nous sommes venus d'un pays où régnait autrefois Vichnou ; les Cambodgiens sont venjis d'une autre contrée appelée Phuméa (Pérgou). Nous sommes venus au Cambodge il y a deux mille ans bientôt (2). »

Il y a du vrai dans ces trois opinions, mais aucune d'elles ne contient toute la vérité; j'ajouterai même que les deux premières contiennent des erreurs assez graves. Je les condense cependant toute les trois :

«Les bakous me paraissent les descendants des anciens rois du Cambodge, les arrière-neveux des Varmans; ils sont de race royale, mais de la race des rois venus du pays où régnait autrefois Vichnou (l'Inde), il y a bientôt deux mille ans, alors que les Khmers qui sont venus d'une autre contrée appelée Phuméa (Pégou) n'avaient point encore atteint le Cambodge. »

N'est-ce pas ce qui expliquerait le mieux ce droit éventuel qu'ils ont d'aspirer au trône du Cambodge. Ils sont de race royale disent les Khmers et ils disent vrai; ils appartiennent à la famille royale, ajoutent-ils, et ils ne disent pas assez. S'ils appartenaient purement et simplement à la famille royale actuelle, il n'auraient pas plus que les Vongsa, moins qu'eux, le droit d'aspirer au trône en certaine éventualité. Leur origine royale se perd dans la nuit des temps, elle n'est plus qu'une tradition,

(1) Voyez mes Recherches sur la Législation cambodgienne. (Droit privée, p. 9.

(2) Moura, Le Royaume du Cambodge, t. I, p. 325.

et la loi khmère, qui leur garantit le droit dont il vient d'être question, ne parle pas de cette origine; les chroniques sont muettes sur ce point; le peuple seul, les intéressés surtout, en ont conservé la mémoire (i).

•11 est probable que ce droit éventuel est le résultat d'un traité passé entre les anciens Cambodgiens et les Khmers

(1) Le souvenir de ce droit éventuel au trône du Cambodge devait d'autant moins se perdre que, jusqu'à nos jours, une très ancienne coutume obligeait le roi à abdiquer, chaque année, pendant une journée entière, le pouvoir suprême et à le remettre au chef des bakous. « Cette «abdication provisoire de la souveraineté, dit M. Moura, a lieu dans le mois de Méac et le brahme qui en profite est appelé Préam-sdach-Méac (le brahme qui règne dans le mois de Méac). »

Pendant cette suspension des pouvoirs réguliers, le roi ne faisait aucun acte d'autorité, ne touchait aucun des sceaux et ne gouvernait pas. Le roi d'un jour était solennellement couronné d'une couronne de bois et des représentations en bois des attributs de la royauté lui étaient successivement présentés afin qu'il pût répéter sur eux toutes les prises de possession, la cérémonie de là consécration que le roi avait observée lors de son couronnement.

La fête du couronnement achevée, le roi d'un jour était promené autour du palais et dans la capitale sur un bel éléphant des écuries royales, mais pour la circonstance, paré de clinquants. Il touchait les revenus du royaume pendant la journée de son règne éphémère. Le roi Norodom a supprimé cette abdication temporaire vers 1868.

M. Moura croit voir par cette cérémonie s'affirmer la 'prétention des brahmes à montrer publiquement que la royauté doit toujours être considérée comme étant subordonnée à leur caste sacerdotale. Moi, j'y vois l'affirmation publique de leur droit éventuel au trône dû Cambodge et l'observation d'une clause du traité passé entre la race des Varmans vaincus et la race des rois Khmers, clause destinée à rappeler au peuple le souvenir de ses anciens rois et le droit de leurs descendants.

Trois mois plus tard, c'est-à-dire au mois de Pisak qui correspond à riotre mois de mai, le bakou qui a rempli les fonctions royales en Méacthom, revêt de nouveau le costume royal et, en présence de .tous les bakous rassemblés, procède à la cérémonie dite Chrot-pras-Angkol (appuyer sur la charrue royale) qui ouvre la saison des labours à partir de laquelle les habitants sont autorisés à travailler la terre.

J'observe encore que cette autorisation, qu'on devait toujours attendre autrefois, est donnée non par le roi mais par le bakou qui a rempli les fonctions de Sdach-Méac, en présence de tous les bakous, ses coreligionnaires, et vêtu des vêtements royaux. Ce n'est donc pas le roi des

LA SUCCESSION AU TRONE i5

venus du Pégou, entre la famille royale des Varmans qui perdait le pouvoir et les ancêtres de la famille royale actuelle qui le conquéraient. Une nuit profonde s'étend entre Tannée 1186, époque à laquelle régnait le dernier des Varmans que nous connaissons, Jayavarman Vil (1), et Tannée 1346, date à laquelle commence la chronique royale qui concerne la dynastie actuelle (2)^ C'est certainement au cours de cette longue période de 160 ans qu'ont dû s'accomplir les événements que je suppose, qu'a dû se conclure le traité qui a mis le chef de la nation khmère sur le trône et garanti aux bakous l'héritage royal. J'émets ici cette opinion que la famille royale actuelle est d'origine khmère et non cambodgienne, parce que rien n'explique mieux son arrivée au trône à Theure même où les Varmans en descendaient et parce que le roi Norodom lui-même croit que sa famille est originaire du Pégou.

Cette longue parenthèse sur les bakous, sur leur origine, était nécessaire, car il fallait expliquer leur droit éventuel au trône, mais elle m'a fait quitter trop longtemps le sujet qui a motivé ce chapitre. J'y reviens sans plus tarder, et je formule ainsi la loi de succession au trône du Cambodge.

La couronne du Cambodge est héréditaire dans la

Khmers qui permet de cultiver la terre mais les descendants des rois cambodgiens Varmans qui paraissent avoir conservé ce privilège.

Cette cérémonie n'afûrme-t-elle pas le droit des bakous au pouvoir suprême et le traité que je vois dans le passé à Torigine de la monarchie actuelle. Cette opinion peut encore s'appuyer sur ce fait que ce sont les bakous et non les mandarins khmers qui couronnent le roi et lui donnent la terre du royaume, les eaux, les forêts, etc.

(i) Ce chiffre VII indique non que le Jayavarman dont il est ici question est le septième roi de ce nom, mais qu'il est le septième roi de ce nom que nous connaissons.

(2) C'est aussi à cette date que commence la chronique royale des Siamois. La même révolution parait avoir aux xiii* et xiv« siècles bouleversé le Siam et le Cambodge.

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même famille, mais sans ordre de primogénitare, ni de sexe, ni de parenté.

Les grands mandarins sont éleclears.

En cas d'extinction de la famille royale, la couronne est transmise à an membre de la caste des bakoas, choisi par les mandarins.

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