CONCLUSIONS
1° Le granule pigmentaire paraît n'être ni un bioblaste, ni la simple cristallisation d'un corps chimique colorant : il paraît être constitué d'une partie protoplasmique complexe, ayant fixé le colorant, gènéralement à l’état de teinture.
Le passage du pigment de l’état soluble à l’état insoluble (œuf de grenouille, etc.), n’est donc pas dû au changement d’état d’un corps devenant insoluble, mais à un phénomène beaucoup plus vital, correspondant à la formation d’un granule protoplasmique.
L'origine du granule peut se faire à l’intérieur d’une cellule (cellule épidermique basale, etc.), ou, en dehors d’elle, par fragmentation d’un élèment anatomique (globule rouge dans le tube digestif de la sangsue, dans les ecchymoses, peut-être aussi par l’action de certains réactifs : alcool, etc.).
La disparition du granule est très difficile à réaliser au point de
vue chimique. Il semble que, dans l’organisme, cette disparition
s'effectue assez simplement : les leucocytes d’une part et les cellules surrénales, probablement aussi d’autres éléments, paraissent parfois contenir des granulations plus pâles, en train de se décolorer et de disparaître.
Le pigment s’élimine, de plus, à l’état de granule (desquamation cutanée, reins, intestin).
IL. +. La cellule pigmentaire paraît sécréter elle-même sesgranules.
La pigmentation épidermique est autochtone.
Ba pigmentation dermique peut être, également, autochtone : elle peut, par contre, dériver de la transformation, en éléments fixes, des cellules mobiles servant à la résorption du pigment épidermique vers l'intérieur. :
Ces conclusions dérivent de l'examen de diverses pièces et surtout de l’examen histologique des greffes pigmentées.
Une cellule épidermique pigmentée transplantée sur un territoire non pigmenté, donne naissance à des cellules filles faisant du
pigment : l’origine est donc bien autochtone.
Une cellule mésodermique pigmentée (cellule choroïdienne),
: transplantée de la même manière, donne naissance à des cellules
mésodermiques également pigmentées : l’origine est encore autochtone :
Si on suit l'évolution d’une greffe épidermique pigmentée, on voit que la pigmentation, d’abord épidermique, devient ensuite dermique. Si, même, la greffe se résorbe, la pigmentation devient à un certain moment, uniquement dermique : ceci prouve l'existence du pigment dermique par fixation dans le derme des cellules mobiles résorbant le pigment épidermique.
L’inverse ne s'observe jamais.
8. La cellule pigmentaire de la rétine chez les mammifères, de la peau chez les animaux inférieurs, jouit d’une mobilité considérable de son pigment.
Nous avons étudié surtout le chromoblaste de la grenouille, et la mobilité de ses granules, au moyen de l’action du chlorhydrate d’aniline qui les réunit au centre, et du nitrite d’amyle qui les étale.
Si on suit la rétraction au microscope, on voit que les prolongements, d’abord uniformément pigmentés, se fragmentent en îlots pigmentés qui paraissent libres et indépendants.
Le protoplasma de l’ancien prolongement n’est ni visible, ni colorable : cette figure éveillerait l’idée d’une clasmatose : mais on voit fort bien, par la suite, le transport des granulations en direction centripète, d’un amas à l’autre : le prolongement non visible existe donc encore.
Dans une deuxième phase, une fois tous les granules transportés au centre, peut-être les prolongements se rétractent-ils, puisque,
parfois, à une nouvelle expansion, ils n’occupent pas la place qu'ils
avaient auparavant. | Au début, au moins, c'est donc le granule qui se meut à l’intérieur du prolongement, comme dans la cellule rétinienne du mammifère.
IT. Au point de vue anatomo-physiologique, nous avons étudié l'influence de la granulation par la méthode des injections de pigment (pigment choroïdien, pigment de mélanose de cheval, etc.).
Les injections intra-veineuses massives nous ont donné une localisation èlective du pigment, en amas agglutinés, dans le foie, la rate et les poumons. î
Le pigment s’élimine, non agglutiné, par les reins, surtout au niveau du glomérule, et par l'intestin. ù
Les injections locales (péritonéales et sous-cutanées), nous ont donné parfois une fixation considérable du pigment au niveau des capsules surrénales: en grande quantité, le pigment détruit la cellule et la fait disparaître : en moindre quantité il y a lutte: la cellule surrénale englobe des granulations, mais généralement desquame; enfin, s’il y a moins de granulations, la cellule les englobe, paraît les décolorer et probablement les fait disparaître. Ce mécanisme ne s’est pas uniformément montré aussi net. Généralement il y a peu de pigment, et le phénomène passe à peu près inaperçu.
Nous avons observé d’autres localisations curieuses: telle la localisation uniquement dans le grand épiploon, de pigment injecté sous la peau. Cette absorption d'une injection sous-cutanée à travers le péritoine avec fixation dans le grand épiploon, organe lymphoïde étalé, s’est reproduite deux fois.
Enfin jamais, à la suite d’injections même dermiques, on n'a observé d'infiltration épidermique de pigment.
IV. L'influence de la cellule a été, surtout, étudiée par la méthode des greffes pigmentées : une cellule noire greffée sur un territoire blanc donne naissance à une tache noire, en extension : la surface noire représente la descendance de la cellule greffée. Par contre, la greffe d’une cellule blanche sur territoire noir se résorbe. D'une manière générale, la vitalité de la cellule noire est plus considérable que celle de la blanche.
Mais par des modifications imprimées aux deux organismes fournissant l’un la greffe, l’autre le porte-greffe, on peut intervertir ces rapports (vililigo). L'index colorimétrique constitué par la tache pigmentée permet de mesurer la vitalité de la cellule greffée et ses
variations suivant les conditions expérimentables où on la place. On peut par cette méthode, étudier les influences qui atténuent ou renfoncent la vitalité d’une cellule: parmi les causes atténuantes, nous avons remarqué l’âge, les infections, les intoxications, etc. ; Une greffe venant d'animaux vieux ou malades se résorbe sur des animaux jeunes et sains: inversement, une greffe d'animaux sains se développe rapidement sur les animaux vieux ou malades. Le passage en série atténue la virulence de la cellule, etc. Par contre les excitations faibles, lumière, agents chimiques, etc., renforcent la vitalité de la cellule.
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Cette technique permettra d'aborder divers problèmes d’énergétique cellulaire: on peut même espérer, après étude des causes propres à renforcer la virulence de la cellule, faire dévier une cellule de son type normal et créer ainsi des éléments atypiques et
pathologiques.
La greffe pigmentée n’évolue pas et se résorbe sur les animaux albinos : à côté donc de l'influence considérable de la cellule, il y a place pour une influence générale de l'organisme, influence s’exerçant d’une façon probablement complexe et encore inconnue. Nous étudions actuellement le rôle des différentes sécrétions dans la résorption de ces greffes sur animaux albinos.
V. Nous avons ensuite étudié l'influence des nerfs sur la pigmentation : cette influence est surtout marquée sur les animaux à granulations pigmentaires mobiles.
Sur la grenouille, nous pouvons admettre deux sortes d'actions nerveuses : une action chromato-constrictrice, une action chromatodilatatrice. Un certain nombre d'agents dissocient ces actions : telle la lumière, la chaleur, le chlorhydrate d'aniline, la santonine, l’ergotine, l’iodure de potassium, etc., qui déterminent un mouvement centripète de la granulation : tel le froïd, le nitrite d’amyle, le chloral, l’éther, et localement la térébenthine, etc., qui déterminent un mouvement centrifuge.
Ces actions se produisent par l'intermédiaire des nerfs, sans qu’on puisse entrevoir le mécanisme direct de l’influx nerveux sur la marche du granule, ou sur le protoplasme ambiant. Elles ne se produisent pas sur un fragment de peau qui vient d’être détaché.
Le sciatique contient les deux ordres de fibres : de même du
système nerveux péri-artériel : ces deux voies se suppléent l’une
l’autre. | De même de la moelle et du grand sympathique qui paraissent tous deux contenir les deux ordres de fibres.
Les réflexes cutanés et oculaires sont les plus importants : le
réfiexe cutané peut par éducation sur une grenouille aveugle Hors le réflexe à la lumière disparu.
VI. L'influence des différents organes est, à l'heure actuelle à
peine entrevue.
La capsule surrénale, nous l'avons vu, paraît fixer et détruire en
partie le pigment : on connaît, du reste toutes les théories pathogéniques de la maladie d’Addison.
Le foie joue certainement, dans nombre de cas un rôle prépondérant (paludisme, cirrhose pigmentaire, etc.). Nous avons pu faire. disparaître avec M. GILBERT, un cas de vitiligo, par opothérapie hépatique, mais ce rôle est peu défini et probablement indirect.
Le thymus, d'après ABELOUS et BILLARD (3), jouerait un rôle dans la pigmentation : nous n'avons pu cependant, obtenir les mêmes résultats que ces auteurs.
Enfin les organes lymphoides paraissent, en partie détruire les granules pigmentaires, et comme tels, doivent avoir un rôle dans la pigmentation.
La pigmentation de l’acanthosis nigricans paraît accompagner généralement des néoplasmes touchant au péritoine.
Toutes ces influences sont encore vagues. Des expériences en cours seront ultérieurement publiées.
VII. Au point de vue physiologique, le problème est généralement très complexe et les causes éthologiques se contrarient. D'une façon générale, on peut envisager la pigmentation comme une défense de la cellule contre les rayons lumineux, surtout chimiques. Cette réaction de défense est devenue générale contre toutes les excitations (mécaniques, chimiques, etc.) en déviant de sa sigmification primitive. ;
Au point de vue ontogénique, peut-être doit-on considérer avec M. Gran, la localisation cutanée du pigment comme la fixation, pour cause d’utilité publique, des substances toxiques primitivement excrétées par cette voie, mais dont la rétention a modifié en mieux les conditions d'existence de l'individu.
Paris, 15 novembre 1896.